Trois ans d'esclavage chez les Patagons
Part 1
TROIS ANS D'ESCLAVAGE
CHEZ LES PATAGONS
ABBEVILLE.--IMPRIMERIE P. BRIEZ.
TROIS ANS
D'ESCLAVAGE
CHEZ LES PATAGONS
RÉCIT DE MA CAPTIVITÉ
PAR
A. GUINNARD
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
OUVRAGE
accompagné d'un portrait de l'auteur et d'une carte
Deuxième Édition
PARIS
P. BRUNET, LIBRAIRE-EDITEUR
31, RUE BONAPARTE
1864
Tous droits réservés.
A MADAME LA MARQUISE D'HAUTPOUL
Si le mot reconnaissance peut suffire aux cœurs bien nés pour exprimer toute leur profonde gratitude, permettez-moi, Madame, de vous dédier ces souvenirs de mes souffrances passées.
Daignez, Madame la Marquise, en agréant ce faible hommage, le considérer comme la preuve du meilleur et du plus respectueux souvenir qui se soit gravé en lettres ineffaçables dans la mémoire du pauvre voyageur éprouvé que vous avez bien voulu honorer de votre précieux et bienveillant intérêt.
A. G.
AU LECTEUR
J'ai publié il y a quelques mois, dans le _Tour du Monde_, un sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution.
Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave.
Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans doute jamais osé écrire, sans cette circonstance.
Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches, des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de nommer, les diverses observations que j'ai pu faire.
Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt, et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire.
Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil, j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il sera possible de reconnaître les endroits que je désigne.
On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades, j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins, aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne.
Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage. Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde scientifique dont il avait été un si digne représentant.
TROIS ANS D'ESCLAVAGE
CHEZ LES PATAGONS
CHAPITRE PREMIER
Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but j'entreprends ce voyage.
Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience, quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages. Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, _officier de marine_, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible, tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je m'imposais.
Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents, je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour Montévidéo.
Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes à faire bonne route.
Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés sur le _banc anglais_ où peu s'en fallut que nous ne périssions corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant paralysés par la frayeur.
Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux.
Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon entremêlés.
J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma sympathie.
Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour. Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque, et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent.
Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de se faire reconduire par _Los serènos_ ou veilleurs de nuit, qui moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité des habitants et crier par les rues les heures et les variations du temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner _los ciudadanos_--les citoyens--qui ne leur offrent point quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils accompagnent gratuitement.
Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales, me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps, et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de recommandations.
La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario, rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les provinces Argentines.
Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul, le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite.
Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage, recevant sur ma route l'hospitalité des _Estanceros_ ou fermiers spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail.
De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre, quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus objets de rechange.
Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre, viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver, nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.
Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre jusqu'à la Sierra Ventana seulement.
Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que de beau temps.
En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle, qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui déjà s'annonçait pénible et dangereux.
Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux, jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait ressortir toute la beauté.
Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (_note A_), pour renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait, parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire. Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du froid qui augmentait de plus en plus.
Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de nous garantir complètement de la température froide et humide, nous imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de fatigue une délicieuse nuit de repos.
Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon compagnon et de saisir nos armes pour fuir.
Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé, qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre, si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît de franchir la rivière.
Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes que nous visitâmes avec le plus grand soin.
Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de tuer une biche-gama (_note B_) que nous fîmes rôtir, un peu de gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives. Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps strictement nécessaire.