Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 9

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J'avais eu déjà successivement plusieurs maîtres depuis que j'étais chez les Pampéens, lorsqu'un incident tragique et des plus affreux vint me donner une terrible leçon de prudence et me commander la plus grande dissimulation. Dans une récente et formidable invasion qu'ils avaient faite dans la province de Buenos-Ayres et sur laquelle les journaux français donnèrent des détails (en 1858), de jeunes Argentins avaient été faits prisonniers. Leur sort devait être le mien: mais ces malheureux enfants, confiants dans leur habitude du cheval et dans leur habileté à s'orienter dans les pampas voisines de leurs provinces, conçurent la pensée de recouvrer leur liberté, sans tenir aucun compte des dangers auxquels les exposait leur inexpérience sur le caractère des Indiens. Ils s'enfuirent un beau matin, mais leurs maîtres les poursuivirent bientôt; après quelques jours d'absence ils les ramenèrent au point de départ et les condamnèrent à mourir. Ils furent placés au milieu d'un cercle d'hommes à cheval qui les assassinèrent lentement à coups de lances. Forcé d'être spectateur de cette horrible scène, je vis les meurtriers, par un ignoble raffinement de cruauté, retourner leurs armes dans chacune des blessures dont ils couvrirent le corps de leurs victimes, tout en poussant des hurlements de féroce colère et en imitant les diverses expressions de souffrances de leurs figures. Ils vinrent ensuite défiler devant moi et m'apostrophèrent brutalement en m'essuyant sur le corps leurs armes rougies du sang encore fumant de ces pauvres infortunés; et me les montrant avec affectation ils me menacèrent de la même destinée s'il me prenait envie de fuir un jour. Dans l'impossibilité où j'étais de secourir mes malheureux compagnons d'infortune, force me fut de refouler au fond de mon cœur tout désir de les défendre ou de les venger; mais ma haine et mon horreur pour les Indiens s'accrurent encore de toute l'énormité du crime dont j'avais été témoin.

Dieu sans doute permit que le souvenir des miens et celui de toutes les horribles souffrances que j'endurais chaque jour raffermissent mon courage et me donnassent la ferme volonté de m'affranchir du joug infâme sous lequel je ne pliais que forcément, car désormais je n'eus plus d'autre pensée. Je ne montrai plus aux Indiens qu'un visage calme et impassible, ne laissant un libre cours à ma continuelle douleur que durant la nuit et pendant les rares instants où je me trouvais seul. Ayant pensé que les Indiens continueraient leurs conversations en ma présence, tant que je paraîtrais ignorer leur langage, je feignis de ne point les entendre et je m'occupais de choses indifférentes pendant leurs entretiens dans lesquels je recueillis une foule de renseignements précieux.

CHAPITRE VII

La musique chez les Indiens.--Leurs divers instruments.--Jeux.

Le goût de la musique est inné chez tous les êtres humains. Le sauvage aussi bien que l'homme civilisé aime à chercher dans ses harmonieux accents et le sentiment de la poésie et les émotions que l'âme la plus perverse même ressent et sait savourer.

Rien de plus curieux et de plus intéressant que de voir les Indiens dont je parle, ignorant toutes choses, s'appliquer à façonner des instruments de musique pour charmer leur oisiveté. Ces instruments grossiers et bizarres rappellent en quelque sorte les nôtres, je les appellerai: le flageolet, le violon, la guitare, le tambour et la flûte.

Le violon se compose de deux côtes de cheval en forme d'archets enchevêtrés, et dont les crins bien tendus, humectés de salive, se frottent les uns contre les autres. Ils servent indifféremment, à tour de rôle, d'archet ou de violon. Celui qui remplit l'office d'instrument s'appuie sur les dents serrées et se tient horizontalement de la main gauche. Les Indiens agitent vivement l'archet et au moyen de ce frottement obtiennent des sons étouffés qu'ils modulent avec les doigts libres de la main gauche, absolument de la même manière que le font nos dilettanti. Ils ne peuvent toutefois exécuter aucun air varié, mais ils reproduisent assez habilement quelques mots de leur langage guttural.

La guitare leur sert fort peu; elle est faite d'une omoplate de cheval sur laquelle ils tendent des cordes de crins de différentes grosseurs. Elle est généralement mise en usage dans les danses: ils la tiennent et la pincent avec autant de prétention que s'ils étaient des musiciens consommés. On peut juger par sa construction de toute l'harmonie de cet instrument bien plutôt fait pour agacer les nerfs et l'oreille que pour charmer.

Le flageolet est de quelque mérite et réclame pour sa confection une certaine dose d'intelligence et de l'adresse. C'est aussi celui que les Indiens réussissent le mieux, et avec lequel ils se divertissent le plus car il leur permet de jouer tous leurs airs favoris. Il est fait d'une tige creuse de générium-argentinus, coupée d'une longueur de cinquante à soixante centimètres, qu'ils percent superficiellement à l'un des bouts, de huit trous à égale distance les uns des autres. Le bout opposé sert d'embouchure: ils le fendent en forme d'anche dont ils maintiennent l'écartement à l'aide d'un crin transversal.

La flûte n'est autre chose qu'un morceau de jonc creux bouché à l'une de ses extrémités, dans lequel ils soufflent à pleins poumons et duquel ils tirent des sons exécrables semblables à ceux d'une formidable clé.

Enfin le tambour se compose d'une sorte de sébille de bois plus ou moins grossière sur laquelle ils tendent une peau de chat sauvage ou un morceau de panse de cheval. Cet instrument, ainsi que la flûte pour laquelle ils ont beaucoup de prédilection, est d'un usage fort répandu chez eux, surtout dans les grandes fêtes réservées au culte et dans leurs danses de caractère.

Ainsi qu'on a pu en juger, les Indiens malgré leur apparence grave saisissent toutes les occasions de se distraire et se créent mille moyens de le faire. A leur passion pour la musique on peut en ajouter une autre qui n'est pas moins vive, c'est celle du jeu, auquel ils s'adonnent avec une avidité fébrile.

Dans les tribus Pampéennes, les plus rapprochées des peuples Hispanos-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles; mais nul d'entre eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils font aux angles de chaque carte des marques presque imperceptibles, que seuls leurs yeux exercés peuvent reconnaître. Chaque partner emploie à tour de rôle son jeu ainsi préparé. En mêlant les cartes ils distinguent les bonnes des mauvaises et sont si adroits dans la manière de les donner, qu'ils se défont toujours de ces dernières aux dépens de leurs adversaires. Les parties qu'ils engagent sont toujours d'une fort longue durée et des plus acharnées; celui qui a la priorité se considère toujours comme ayant loyalement gagné, en raison des difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour extorquer la mise des autres qui consiste généralement en objets d'une certaine valeur, tels qu'éperons ou étriers d'argent.

Les autres jeux qui leur sont propres, et qui sont le plus en vogue dans toutes les tribus indistinctement, sont: la _Tchouëkah_ ou _Ouignou_, les dés--_Amouicah_--ou de blanc et noir, et les osselets--_foros_.--

Dans le jeu de _Tchouëkah_ chaque homme entièrement nu, le corps bigarré de couleurs diverses, les cheveux relevés et fixés par un bandeau d'étoffe, s'arme d'une pesante canne appelée _Ouignou_, recourbée à l'une de ses extrémités, et cherche pour adversaire un de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien; un parti dépose sa mise d'un côté et l'autre à l'opposé. La longueur de l'emplacement, calculée selon le nombre de joueurs est limitée par des lances plantées deux à deux. Les joueurs prennent place par couples de partners vis-à-vis l'un de l'autre. Une petite boule de bois est placée entre les deux formant le centre de la ligne. Alors les deux champions croisent leurs cannes, la partie crochue reposant sur le sol, de manière qu'en les tirant fortement à eux, ils font rebondir la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée c'est à qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la canne dont ils se servent comme de raquette, soit pour la détourner et lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner le parti contraire. Si celui qui, dans l'intérêt de son parti, doit la faire aller à droite la fait aller à gauche, il est immédiatement forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il a fait tort. Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou bras cassés ou même têtes très-grièvement lésées. Encore je ne tiens pas compte des coups que les juges du camp armés de larges lannières de cuir, déchargent du haut de leurs chevaux, sur les combattants fatigués, pour leur rendre la force et la vigueur.

Le jeu de dés ou plutôt le jeu du blanc et du noir se compose de huit petit carrés d'os, noircis d'un côté, et se joue deux à deux. Un cuir est placé entre les joueurs afin que leurs mains puissent facilement saisir d'une seule fois ces petits carrés qu'ils laissent retomber en criant très-fort et en frappant dans leurs mains de manière à s'étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est pair, le joueur peut recommencer jusqu'à ce qu'il devienne impair; alors l'autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement, mais fatigué et étourdi l'un des deux devient la dupe de l'autre qui doué de plus de sang-froid marque souvent double, à l'insu de son compagnon, et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie, car les trois quarts du temps le perdant se refuse à donner l'objet perdu.

De même que les gauchos de Buenos-Ayres, qui dans leur acharnement au jeu perdent tour à tour leurs chevaux et jusqu'à leurs propres vêtements, les Indiens jouent volontiers leur bétail en entier et jusqu'aux captifs et captives qu'ils possèdent. C'est ainsi que je vis en maintes circonstances de malheureuses jeunes filles passer de mains en mains et subir les outrageantes caresses d'un grand nombre de maîtres qui pour vaincre leur résistance désespérée leur administraient force mauvais traitements.

CHAPITRE VIII

Projets de fuite.--Désespoir.--Changement de position.--Je deviens secrétaire des Indiens.

Quel est celui qui à la vue des souffrances des malheureuses victimes dont je parle, n'aurait point, comme moi, senti ses propres douleurs s'effacer pour faire place à une profonde indignation et au désir de protéger ces pauvres femmes. Que de fois, animé de ce sentiment et tout prêt à m'élancer à leur secours, la triste réalité de ma position ne vint-elle pas en se dévoilant à mes yeux dans toute son étendue, paralyser jusqu'à ma volonté! Qu'aurais-je pu faire d'ailleurs? Quelles auraient été les suites de mon emportement? La mort d'un Indien peut-être, et j'aurais causé celle de tant de victimes, que dans notre intérêt commun je considérai comme un devoir de redoubler de prudence.

Je songeai également plus d'une fois à m'enfuir en emmenant quelques-unes de ces malheureuses captives, mais forcé de reconnaître le peu de certitude qu'offrait la réussite de ces sortes de projets, je dus y renoncer. Pour moi seul, j'aurais risqué sans aucune hésitation d'affronter les périls d'une semblable entreprise, car je me sentais en état de galoper jours et nuits et de vendre chèrement ma vie en cas de poursuite, mais avec des femmes, de pauvres femmes qui ne montaient que fort rarement à cheval et que la fatigue aurait surprises dans le cours d'un semblable voyage qui réclamait la plus grande diligence, j'avais la presque certitude d'être atteint par les féroces Indiens et de causer notre mort à tous.

Toutes ces pensées me forcèrent à me soumettre au triste sort qui m'accablait. Réduit à cette impuissance je menais une vie triste et cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses au sujet de ma famille chérie que je croyais de plus en plus ne jamais revoir. La plupart des nuits j'étais obsédé par d'horribles rêves dans lesquels je voyais se dérouler une à une toutes les scènes sanglantes dont j'avais été tour à tour le témoin ou la victime.

Tant de souffrances physiques et morales accumulées finirent par lasser toute ma patience, mon courage se changea en une vraie frénésie et coup sur coup, au risque de me faire assassiner à mon tour, je fis plusieurs tentatives pour recouvrer ma liberté. Mais hélas, chaque fois aussi des obstacles imprévus s'opposèrent à ma réussite; peu s'en fallut même que je ne payasse de la vie ces essais infructueux, car dans plus d'une de ces occasions je dus entrer en lutte avec mes assassins. Grâce à Dieu, en ces moments solennels, le sang-froid ne m'abandonna pas, et chaque fois des subterfuges plus ou moins plausibles mais bien excusables dans ma position, me permirent d'échapper à une mort certaine. Dès que ces moments difficiles étaient passés, il se faisait en moi une grande réaction; j'étais pris de malaises insurmontables qui me rendaient comme fou.

Je renouvelai néanmoins ces tentatives dans lesquelles j'échouai comme toujours. La méfiance des Indiens s'étant accrue, ma position s'aggrava et il fut plusieurs fois question de me mettre à mort.

Enfin complètement découragé ne sachant plus que devenir, j'eus la coupable et terrible idée de couper court à mon éternel supplice en renonçant à l'existence. Je m'étais à cet effet emparé d'un couteau et des portraits de ma famille que les Indiens s'étaient appropriés, ne voulant pas en être séparé dans ce moment solennel; puis je m'étais glissé inaperçu, du moins je le croyais, dans une excavation pierreuse creusée à l'écart dans la pampa. Déjà j'avais imploré la clémence divine et je levais le bras pour accomplir mon fatal dessein lorsqu'une main ennemie saisit à l'improviste l'arme suspendue sur ma poitrine. C'était un Indien, c'était mon maître qui jugeant avec raison que la mort me paraissait plus douce que le genre d'existence auquel il me condamnait, ne vit dans ma résolution désespérée qu'un attentat à ses droits de propriétaire. Après m'avoir maltraité et repris les portraits, il me déclara que pas un de mes mouvements n'échapperait désormais à sa surveillance. Les services que je lui rendais avaient probablement quelque valeur à ses yeux, et il ne voulait à aucun prix être obligé de faire lui-même ce qu'il me commandait journellement.

A quelque temps de là, une captive, femme d'un alcade, pleine de courage et de résolution tenta de s'évader. Elle avait déjà franchi nuitamment un grand espace, lorsqu'elle fut rattrapée: comme elle était jeune et belle elle ne fut pas mise à mort, mais elle fut attachée par les pieds et par les mains, puis frappée jusqu'à l'extinction de deux lannières de cuir et livrée à la brutalité d'une vingtaine d'Indiens. Devenue folle depuis, elle s'échappait parfois de la tente de son maître après lui avoir brisé toutes ses armes, et armée d'un tronçon de lance, elle en frappait avec acharnement et indistinctement tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Les Indiens, qui la redoutaient beaucoup dans ses moments de fureur, l'empoisonnèrent pour s'en débarrasser.

Combien de traits analogues je pourrais citer si je ne craignais de trop alarmer la sensibilité du lecteur, et si je n'éprouvais moi-même à ces souvenirs émouvants des sensations réellement trop pénibles.

Les moins malheureuses parmi les jeunes filles captivées par les Indiens sont celles dont ils font leurs femmes; la majeure partie des autres sont vendues aux tribus éloignées et achèvent dans un enfer terrestre une vie commencée souvent sous d'heureux auspices. Quant aux pauvres enfants, ils se font presque tous à l'ignoble existence des nomades, oubliant souvent, jusqu'à leur langue maternelle. Ils sont, à vrai dire, assez bien traités des Indiens, qui en considération de leur extrême jeunesse, leur pardonnent d'être nés chrétiens. Chose horrible et presque impossible à croire, j'ai vu quelques femmes, devenues mères au sein de l'esclavage, qui étaient plus à redouter que les Indiennes elles-mêmes, et qui se montrèrent des plus cruelles envers d'autres captives comme elles, dont elles dénoncèrent les projets de fuite.

Malgré leur superstitieuse croyance dans la réussite de toute entreprise qu'ils tentent en compagnie d'un chrétien, les Indiens, dont j'avais éveillé la méfiance au plus haut point par mes diverses tentatives de fuite, évitaient de m'emmener dans leurs expéditions. Ils prenaient même la précaution de me remettre entre les mains d'amis, qui assumaient sur eux la responsabilité de ma personne durant leur absence plus ou moins prolongée. A leur retour, le sucre, le tabac, le yerba--thé américain,--principaux objets de leur convoitise abondaient souvent. Le linge, les vêtements qu'ils avaient dérobés étaient par eux gardés précieusement pour leur servir dans les fêtes et dans les assemblées. Quant à moi, ils ne me firent pendant longtemps d'autre don qu'un lambeau de manteau de quelque pauvre soldat tombé sous leurs coups.

Une circonstance tout-à-fait imprévue, les força cependant à me faire assister à un de leurs combats. Environ deux mille cinq cents soldats Argentins sous la conduite d'Indiens soumis, qui leur servaient de guides, ayant surpris inopinément quelques tribus voisines de celle où je me trouvais alors, je dus accompagner les Pampéens, qui après s'être réunis à la hâte résolurent de prendre l'offensive et de repousser leurs agresseurs en faisant chèrement payer leur trahison à ceux des leurs qui avaient servi de guides. Ceux-ci s'étaient retranchés derrière les Argentins et paraissaient peu disposés à prendre part à l'action; furieux à leur vue et voulant les atteindre au plus vite, les habitants du désert s'élancèrent tête baissée dans une formidable charge. Ebranlés par ce choc terrible, les soldats Argentins rompirent en deux bandes au milieu desquelles, continuant d'avancer, les Indiens entourèrent spontanément les traîtres et engagèrent avec eux une lutte spéciale et horrible, pendant que d'autres nomades, leurs compagnons, s'élançaient à la poursuite des soldats épars et achevaient leur déroute.

Le combat ne cessa que vers le coucher du soleil; il avait duré depuis le matin. Restés maîtres du champ de bataille, les Indiens, tout en pillant les morts et en achevant les survivants, trouvèrent parmi ces derniers trois des traîtres. Ils se gardèrent bien de les achever sur l'heure comme ils le faisaient des chrétiens; ce genre de mort leur paraissant trop doux; mais afin de satisfaire leur vengeance d'une manière plus complète et plus éclatante, ils plantèrent dans le sol quatre piquets auxquels ils attachèrent fortement ces malheureux par l'extrémité des membres, puis ils les dépouillèrent chacun à leur tour, tout vivants, de leur peau ainsi qu'ils le font d'un animal quelconque, répondant par des injures aux cris arrachés à ces malheureux par l'atroce supplice qu'ils leur faisaient endurer et qu'ils terminèrent en leur enfonçant un poignard dans le cœur. Les auteurs de cette horrible vengeance, les mains et et la figure encore teintes du sang de leurs victimes, se partagèrent entre eux leurs peaux qu'ils déchirèrent par lambeaux, et dont je les vis faire plus tard différents objets tressés, destinés à être envoyés à titre de menace et de défi aux autres Indiens échappés à leur cruauté. C'était d'ailleurs là un usage immémorial dans le temps où toutes les races nomades vivaient dans un état continuel de guerres sanglantes.

Malgré leur victoire, les Indiens loin d'être complètement rassurés à l'égard de leurs ennemis et redoutant encore quelque agression de leur part, opérèrent pendant plusieurs mois de journaliers changements de résidence, et toujours dans des directions opposées. Quand ceux qu'ils envoyaient en exploration revenaient nuitamment, contre leur habitude, la horde éveillée en sursaut par les aboiements des chiens, était soudain prise d'une terreur telle, que chacun s'élançait à cheval, répandait l'alarme dans le voisinage et se prenait à fuir sans oser regarder en arrière. Dans ces moments de panique, la plupart d'entre eux ne prenaient aucun souci de leurs bestiaux qu'ils eussent ainsi abandonnés à l'ennemi. Cependant le moment arriva où suffisamment rassurés, se voyant privés de toutes les choses qu'ils aiment et leurs troupeaux étant de nouveau amoindris, ils firent d'autres expéditions dont la réussite eut beaucoup d'influence sur ma destinée.

Quelques morceaux de papiers imprimés, ayant servi d'enveloppe à une grande partie des objets composant leur butin, et par eux jetés au vent, me tombèrent entre les mains. Je les lus maintes fois avec bonheur; car c'était pour moi une distraction inespérée. Un jour, tandis que je recommençais en cachette, pour la vingtième fois peut-être, la lecture d'un journal de Buénos-Ayres où figurait le récit de la dernière et terrible invasion qu'ils avaient faite dans cette province d'où ils avaient enlevé plus de deux cents captives, je fus trouvé dans cette occupation par quelques Indiens qui en manifestèrent une joyeuse surprise et se hâtèrent d'informer les chefs de cette découverte. D'abord fort inquiet de cette circonstance, je ne tardai pas à être rassuré par l'accueil inusité et presque bienveillant qui me fut fait le soir, lorsque je vins, selon mon habitude, soumettre à leur vérification les animaux qui m'étaient confiés. A quelques questions que m'adressa mon maître, je compris qu'il était fier de posséder un esclave de ma valeur, et que je serais sans doute appelé à servir le cacique de la tribu.

En effet l'occasion s'en présenta bientôt, car ces êtres grossiers, lorsqu'ils se sont bien repus pendant quelques jours, se laissent tenter par le désir d'entretenir leur gourmandise et leur vanité; or, pour satisfaire ces passions, ils recherchent tous les moyens imaginables. Ainsi ils vont de temps à autre offrir aux postes des frontières une apparente soumission, pendant laquelle ils font des échanges de toute nature, tels que plumes d'autruche, crins de cheval et cuirs de toute espèce contre lesquels ils rapportent les objets dont ils sont le plus avides. Ce fut en semblable circonstance que je fus mis à l'épreuve comme secrétaire du chef, qui me dit:

--Tu sais lire, tu dois savoir écrire, par conséquent, tu vas écrire la lettre que l'on va te dicter. Si tu ne trompes point ma confiance, j'aurai pour toi des égards; dans le cas contraire, tu seras mis à mort.

J'étais assis à terre, ayant devant moi quelques cuirs empilés qui me servaient de table, du papier blanc rapporté récemment d'une expédition, pour encre de l'indigo délayé avec de l'alcali, et une plume d'aiglon fort grossièrement taillée avec un mauvais couteau: entouré d'Indiens, qui la lance ou le casse-tête à la main pouvaient me tuer au moindre signe du chef, je commençai mon office.

Malgré mon désir ardent de n'écrire que selon ma pensée et ma conscience, il me fut impossible de le faire. Je dus mentionner ce qu'on me dicta, car la méfiance de ces êtres est telle, qu'à plus de vingt reprises ils me demandèrent la lecture de la missive, et qu'après quelques phrases écrites ils changeaient à dessein le sens de leurs idées, mais sans paraître y prendre garde, afin de mieux éprouver ma franchise. Si j'eusse eu le malheur d'intervertir seulement l'ordre des mots, il m'eût été impossible de le leur cacher tant est fidèle leur prodigieuse mémoire.