Trois ans d'esclavage chez les Patagons
Part 15
La manière dont je répondis à toutes ses questions lui fit présumer que je n'avais point été habitué à un travail manuel. Il jugea même, au délabrement de mon costume, que j'avais dû éprouver bien des revers avant de me trouver réduit dans le triste état où il me voyait. Il employa tous les moyens de stimuler ma confiance: sa franchise et son air de bonté parfaite, m'entraînèrent à lui ouvrir mon cœur. Je lui racontai alors dans tous ses détails, ma triste histoire, depuis mon départ de France, jusqu'au moment de sa rencontre.
Durant mon récit, son émotion fut grande, et souvent des larmes, envahissant furtivement sa paupière trahirent la bonté de son cœur. Parfois aux passages les plus émouvants, sa main rencontrait la mienne, et je ne pouvais me défendre de ces marques de sympathie, car je sentais avoir trouvé en lui un ami capable de me consoler et de m'aider à lutter victorieusement contre l'effroyable destin qui me poursuivait.
Monsieur Barthès, (tel était le nom de mon protecteur) m'avait promis de m'occuper; et lorsque nous sortîmes de l'hôtel j'insistai pour entrer immédiatement en fonctions; il voulait s'y opposer, à cause de l'état de fatigue et d'extrême faiblesse dans lequel je me trouvais; mais je persistai, et j'obtins ce que je voulais, car j'avais à cœur de gagner au moins l'excellent repas qu'il m'avait fait faire. Il me présenta à ses péones comme un nouveau compagnon: c'est ainsi que je devins maçon bien malgré ce cher Monsieur Barthès, qui étant convaincu que je n'avais jamais fait un semblable métier, éprouvait une véritable répugnance pour ma décision.
Pendant quelques jours cet état fatiguant ne laissa pas que de me paraître fort dur; mais le courage aidant, je parvins à m'y faire assez pour avoir la conscience de bien gagner ma rétribution. Par moments cependant, lorsqu'il me fallait ainsi que d'autres, remuer de gros blocs de granit, les forces semblaient me faire défaut, et à la suite des efforts que je faisais je tombais dans un complet état de défaillance qui me valait toujours les marques de la plus grande sollicitude et les reproches amicaux de mon brave compatriote, qui taxait ma persistance d'obstination et de déraison.
Ce digne homme cherchait sans relâche à me caser plus convenablement ailleurs. Il ne cessait de faire des démarches qu'il avait soin de me cacher, se faisant le plus grand scrupule de me donner de fausses espérances. Il adoucissait mon sort par tous les moyens imaginables; il me faisait prendre mes repas avec lui, et me logeait dans sa propre chambre. En dehors des heures de travail il exigeait que je ne le quittasse pas plus que son ombre; il me présentait chez ses amis chez lesquels, vu la haute considération dont il jouissait, j'étais généralement fort bien accueilli. La bonté délicate de cet homme le poussait jusqu'à prévoir les moindres besoins que je pouvais avoir, et lui inspirait tous les moyens imaginables pour me procurer quelques distractions. Redoutant de me laisser seul le dimanche, lorsqu'il se rendait chez lui à Valparaiso, où il possédait une maison, il ne partait jamais sans avoir donné quelques ordres à l'hôtelier pour que je fusse bien traité en son absence, et pour qu'il prit soin de me procurer le plaisir de sa bonne compagnie, car cet homme étant presque une copie de lui-même s'intéressait aussi beaucoup à moi.
Le dimanche soir ou le lundi matin, quand cet excellent ami revenait à ses occupations, il rapportait toujours quelques provisions, telles que friandises de toutes sortes, et quelques livres, dont la lecture me causait une grande joie. Aussi modeste que bon, mon protecteur, ayant reconnu que je possédais quelque instruction, prenait plaisir à faire naître de longues conversations sur des sujets agréables, qui charmaient nos instants de liberté.
Comblé de tant d'attentions et de tant de prévenances, mon esprit se rassénait, le voile de mes pensées lugubres se levait chaque jour un peu plus, et le soleil de l'espérance jetait une bienfaisante clarté dans mon cerveau malade. Mon bienveillant ami sachant quel bonheur j'éprouvais à parler et à entendre parler de ma famille, m'entretenait fréquemment à son sujet. Afin d'avoir la certitude qu'elles parviendraient, il se chargea de quelques lettres que j'adressais en France.
Un mois s'était écoulé depuis que je possédais l'amitié de cet homme respectable, lorsque d'ouvrier que j'étais, il me fit tout-à-coup contre-maître et augmenta ma solde qu'il jugea être trop minime pour les services que je lui rendais.
Je pus dès lors penser un peu à ma toilette et, lorsque les travaux de la station de Quillotte furent terminés, j'eus le bonheur de pouvoir acheter un peu de linge et de me couvrir d'un bon puncho et d'un bon pantalon. Dire la joie que je ressentis en me voyant ainsi vêtu serait impossible. Il me semblait que j'avais l'air de quelqu'un de passable. Je m'enhardis subitement au point d'éprouver quelque plaisir à me promener par les rues de la ville que je ne connaissais pas encore, bien que je l'habitasse depuis près de trois mois.
Cependant, malgré ce changement inouï dans mon existence, ma santé était fort ébranlée; la plupart de mes nuits étaient difficiles et agitées par des rêves bruyants qui troublaient souvent le sommeil de ce bon monsieur Barthès, et lui donnaient de grandes inquiétudes sur moi. Eveillé même, je ne pouvais me mettre en garde contre les funestes effets que me causait la surprise. L'apparition subite de quelqu'un ou des éclats de voix inattendus, me donnaient des soubresauts nerveux et une sorte de tremblement convulsif. Mon si brusque changement de nourriture au lieu de calmer ma disposition à ces malaises, semblait en quelque sorte l'augmenter; ce qui désolait d'autant plus monsieur Barthès, que les circonstances allaient nous séparer, du moins pour quelque temps; car n'ayant plus rien à faire à Quillotte, il allait retourner chez lui au sein de sa famille. Il me proposa de m'emmener; mais à la manière dont je refusai son offre obligeante comprenant que la délicatesse seule avait dicté mon refus, il n'osa plus insister, mais il tenta encore quelques démarches en ma faveur qui, grâce à Dieu, et loin de son attente, eurent un plein succès. Il vint tout ému et tout joyeux, m'annoncer cette bonne nouvelle. Il avait obtenu un emploi de machiniste chez un des personnages les plus riches du pays, qui avait précisément besoin de quelqu'un pour surveiller et diriger les travaux de son immense récolte, pour laquelle il avait intention de n'employer que des machines.
Force me fut de me soumettre à un changement de résidence et de quitter Quillotte, où j'avais déjà fait quelques aimables connaissances chez lesquelles je passais tous mes moments de loisir; ce qui calmait un peu mes tristes pensées et par conséquent apportait quelque amélioration dans l'état de ma santé.
Je partis en compagnie de mon nouveau patron pour l'une de ses fermes appelée Las Massas, distante d'une dizaine de lieues de Quillotte. Je me trouvais ainsi rétrograder vers la route que j'avais déjà parcourue à mon arrivée, en suivant toutefois un chemin différent et des plus pittoresques.
Lorsque nous arrivâmes à destination, Don Césario (mon patron) après m'avoir présenté à sa famille me conduisit à l'immense champ dont le travail allait m'être confié. Il me laissa le soin d'indiquer l'emplacement convenable pour les machines, ainsi que celui où je voulais que l'on me construisît un rancho, devant habiter ce lieu même pour y exercer une continuelle surveillance.
Je m'étais bien engagé à diriger les travaux, mais non à monter les machines, ce dont je me trouvai cependant chargé à mon grand regret, craignant de ne pouvoir m'acquitter de cette opération difficile; mais, ne trouvant personne dans le pays qui fût capable de faire cette besogne, il fallut bien me résigner à en faire l'essai. J'eus le bonheur de réussir au-delà de mon attente. Outre cette occupation, qui n'était nullement de ma compétence, il me fallut encore dresser des chevaux et des bœufs pour faire fonctionner ces machines à battre et à vanner qui, dans ces contrées, ne pouvaient être mues qu'avec le secours des animaux.
Plusieurs jours se passèrent dans cette occupation difficile autant que désagréable, qui eut pour premier résultat d'occasionner quelques avaries qu'il me fallut réparer moi-même.
Enfin, commencèrent les fonctions pour lesquelles j'étais engagé; fonctions d'autant plus difficiles, que je me trouvai tout-à-coup entouré d'une soixantaine de paysans fort grossiers, et pour la plupart très-rétifs; dès les premiers ordres que je leur donnai, ou les premières observations que je leur fis, ils entrèrent dans la voie de la rébellion et me menacèrent. Fort heureusement pour moi, j'étais habitué depuis longtemps au danger, et ma fermeté décontenança le plus grand nombre d'entre eux; quant aux autres je les chassai, après avoir avisé Don Césario de leur conduite: par mesure de prudence, et connaissant à fond le caractère traître et vindicatif de ces êtres de pure race indienne, j'empruntai les pistolets de mon patron. Bien m'en avait pris d'agir ainsi; car les mutins expulsés eurent l'effronterie de revenir avec l'intention d'ameuter les autres contre moi, contre le _gavacho_--l'étranger, l'homme de rien.--Jugeant à l'attitude de mes ouvriers qu'ils se laisseraient bien vite entraîner si je faiblissais, je m'élançai au-devant des meneurs, et les sommai de se retirer à l'instant. L'un d'entre eux, plus hardi que ses compagnons, ayant levé la main pour me frapper, je démasquai incontinent mes pistolets, en leur disant que je tirerais sur celui qui ferait un pas de plus. La vue de ces armes qu'ils étaient loin de supposer en ma possession, bien qu'elles ne fussent point chargées, les rendit aussi lâches qu'ils s'étaient montrés arrogants. Ils s'en furent l'oreille basse, et convaincus qu'un _gavacho_ n'était pas homme à se laisser intimider par des gens de leur espèce.
Toutefois, ce genre de triomphe qui me valut désormais la considération des plus raisonnables, me dégoûtait et me déplaisait extrêmement. Aussi écrivis-je à Don Césario, qui était alors alcade, que s'il ne trouvait moyen d'empêcher ces débordements furieux, j'abandonnerais les travaux qu'il m'avait confiés, aux risques, pour lui, de perdre sa récolte. Il s'empressa de venir me trouver pour se concerter avec moi sur les mesures à prendre. Nous réunîmes les péons auxquels il fit lui-même la paye. Il renvoya instantanément tous ceux que je lui désignai comme ayant fait partie de la cabale, et les menaça de la prison en cas de récidive. Il annonça en outre aux autres, qu'il me conférait ses pleins pouvoirs pour leur commander, les chasser, ou les faire incarcérer si besoin était. Depuis ce moment aucun d'entre eux ne donna lieu à des reproches sur sa conduite.
Mais par suite, je n'eus guère lieu de me louer des procédés de Don Césario, qui après m'avoir promis une rétribution convenable, jugea à propos de la réduire considérablement. En ma qualité d'étranger, n'ayant personne pour me faire rendre justice, il fallut me résigner à perdre un gain bien mérité, et qui m'eût été d'un grand secours. Je séjournai cependant quelque temps encore à la ferme de Las Massas, sans pouvoir me rendre à Quillotte, car don Césario, piqué de ce que je lui avais reproché sa mauvaise foi, me refusait les moyens d'y retourner. Pourtant au bout de quelques jours, ayant songé que son obstination lui coûterait au moins ma nourriture et mon logement, il me fit prêter un cheval.
Je partis sans savoir ce que je deviendrais, sans asile, et presque sans argent, mais le cœur rempli d'aise en rompant toute relation avec Don Césario dont j'avais eu beaucoup à me plaindre; je n'étais resté aussi longtemps, que par considération pour son frère Don Matys-Ovaillo, qui m'avait comblé de ses bienfaits et auquel j'avais voué une grande reconnaissance.
De retour à Quillotte, je revis la plupart des connaissances que j'y avais faites; chacun me reçut à bras ouverts, et voulut me garder quelques jours; M. Barthès, ayant eu connaissance de mes ennuis, m'écrivit pour m'engager à me rendre au plus vite à Valparaiso, où il espérait, disait-il, me caser sous peu, d'une manière définitive. Je fus donc forcé de refuser toutes les offres aimables qui m'étaient faites avec tant d'instances. Il me restait heureusement une piastre, qui servit à payer ce voyage de vingt cinq lieues que je fis en chemin de fer. Deux heures suffirent pour franchir l'espace qui sépare Quillote de Valparaiso, où j'arrivai après avoir côtoyé la mer pendant plus d'une lieue.
Dans la gare, j'aperçus bientôt M. Barthès duquel j'avais été séparé pendant plus de trois mois. Grande fut ma joie de retrouver cet excellent et respectable ami qui me reçut à bras ouverts. Sa femme, son fils Paul, qui avait à peu près mon âge, et sa fille, qui étaient aussi très-désireux de me connaître, avaient aussi pris la peine de l'accompagner, et me firent l'accueil le plus touchant. Nous nous rendîmes ensemble à leur habitation, située sur les hauteurs qui dominent le port, et à laquelle nous n'arrivâmes qu'en gravissant la _Quèbrada de l'Almendral_--gorge de l'amandier--.
Mon ami m'engagea presque aussitôt à suivre Paul, son fils, qui m'emmena dans sa chambre où il me força bon gré mal gré à revêtir ses propres vêtements. Je fus très-touché et très-ému de cette marque d'amitié et de considération, mais vraiment gêné sous le costume élégant que j'avais endossé; car depuis mon départ de Buénos-Ayres j'en avais perdu l'habitude. Quand je redescendis, et qu'à l'aide d'une des glaces du salon je pus me rendre compte de ma subite transformation, au lieu d'en être satisfait, j'éprouvai presque un coup terrible, car malgré moi, tout un monde de souvenirs douloureux m'assaillit.
Le bienveillant empressement et la sollicitude de la famille Barthès triomphèrent heureusement de cette profonde tristesse, qui faillit cependant me reprendre encore lorsque nous fûmes à table. Entouré de ces dignes personnes qui me rappelaient d'autant mieux mes chers parents, que je leur entendais fréquemment prononcer le nom de Paul qui était celui de mon frère bien-aimé, je ne pouvais détourner ma pensée de ma chère patrie et des êtres chéris que j'y avais laissés. Vers la fin du repas pourtant, je fis meilleure figure, car les efforts de mon infatigable ami m'amenèrent à partager la gaîté et l'entrain de chacun.
La délicatesse de mes amphytrions était poussée à un tel point, que malgré leur vif désir d'entendre de ma bouche même le récit de mes malheureuses aventures, il se passa plusieurs jours sans qu'ils me fissent la moindre question, dans la crainte de raviver mes chagrins. Comme ces dames m'entretenaient souvent au sujet de ma famille je leur en fis voir les portraits, en leur expliquant de quelle manière j'étais parvenu à les conserver jusqu'alors; ce qui éveilla leur curiosité au plus haut point, et me procura l'occasion de leur raconter l'histoire de ma captivité.
Bien que je me trouvasse très-heureux d'être aussi choyé que dans ma propre famille, il me coûtait néanmoins beaucoup de rester dans l'inaction, où m'avait plongé depuis trois jours l'attente de l'emploi que m'avait fait espérer Monsieur Barthès, et lequel était encore à trouver; car je m'aperçus que cela n'avait été de sa part qu'une ruse délicate pour me faire accepter un asile chez lui. Ne voulant pas abuser de l'extrême bonté de cette famille, je cherchais activement à me caser. Pendant plusieurs jours, mes démarches furent infructueuses, ce qui augmenta considérablement ma tristesse.
Ces messieurs Barthès, auxquels je m'étais bien gardé de communiquer le sujet de ma vive préoccupation, firent tout au monde pour me distraire. A force d'instances, ils me décidèrent à les accompagner au théâtre; c'était la première fois que j'y allais depuis mon départ de France; bien que la salle fût splendide, et que l'on jouât les _Diamants de la Couronne_, mon esprit était ailleurs. Lorsque le premier acte fut fini, mes amis me conduisirent au foyer, où se pressait une foule aristocratique de toutes les nations, dont la mise élégante ajoutait encore à l'éblouissante décoration de cette salle. Après avoir joui pendant quelques instants de ce magnifique coup d'œil nous retournâmes à nos places pour le lever du rideau.
Il y avait à peu près un quart d'heure que le second acte était commencé, quand s'éleva derrière nous une conversation très-animée, qui n'avait cependant rien d'hostile: les mots, c'est lui, c'est lui, fréquemment répétés par l'un de mes bruyants voisins, m'ayant fait tourner la tête, je fus très-agréablement surpris en reconnaissant une personne que j'avais connue à Mendoza, et dont toute l'attention ainsi que celle de son compagnon paraissait particulièrement fixée sur moi. Je me levai aussitôt pour saluer; mais je devais marcher de surprise en surprise, car ainsi qu'elle, l'autre personne me tendit la main en me faisant toutes sortes de démonstrations amicales, et en m'appelant par mes noms. Je sus bientôt le mot de l'énigme: ce Monsieur qui m'était inconnu, était arrivé à Buenos-Ayres quelque temps après moi, et à l'instigation de sa famille qui était liée avec la mienne, n'avait cessé de s'informer à mon sujet. Il correspondait depuis longtemps avec mon excellente mère qui, six mois après ma capture par les Indiens, avait été instruite de ce fait par les bons missionnaires, et par un savant bien connu, Monsieur Bravard, auquel l'amour de la science causa une mort terrible et prématurée; il périt sous les décombres de la superbe Mendoza dont il n'avait que trop judicieusement prédit la ruine prochaine quelques jours auparavant.
Monsieur Edmond Carré, tel est le nom du charmant et obligeant compatriote avec lequel j'eus le bonheur de faire plus ample connaissance dès le lendemain, avait, par un pressentiment extraordinaire, conservé quelques lettres de ma mère, dans la prévision qu'un hasard providentiel pourrait nous faire rencontrer. Mes amis Barthès, dont j'avais reçu tant de marques de sympathie, partagèrent la joie que j'éprouvais de cette heureuse rencontre, qui n'aurait sans doute pas eu lieu sans leurs pressantes instances pour me faire prendre quelques moments de distraction. Je fus d'autant plus enchanté de cette circonstance inespérée, qu'il en résulta une conversation qui ne fit que confirmer la véracité du récit que j'avais fait de mes malheurs à la famille Barthès.
Ce fut par l'intermédiaire de monsieur Carré que me parvinrent des lettres de ma famille, lesquelles me mirent dans la possibilité de revenir en France.
Pendant un séjour de plusieurs mois à Valparaiso, malgré toute l'obligeance de mes amis Barthès et Carré, je ne trouvai que de pénibles emplois qui finirent par altérer complètement ma santé. Là, cachant soigneusement à mes amis ma triste position, je me trouvai, comme à travers la Pampa et au sein des Cordillières, réduit plusieurs fois à la famine. J'étais accablé de douleurs, me voyant partout et toujours, poursuivi par le même sort: au milieu d'êtres civilisés je fus souvent réduit, pour me reposer de mes fatigues du jour, à coucher dans une mansarde sans toiture, où j'étais exposé sur un grabat au vent glacial et à une pluie torrentielle qui m'engourdissait les membres, et ravivait mes blessures à un tel point que j'avais toutes les peines du monde à me remettre sur pied.
Ces tristes emplois même me manquèrent à plusieurs reprises; parfois je me vis dans l'obligation de me contenter de deux ou trois bouchées de pain pour toute ma journée, et de m'introduire furtivement dans des écuries où je partageais la litière d'animaux qui, plus heureux que moi, avaient au moins une nourriture suffisante pour calmer leur appétit.
Accablé de désespoir et de plus en plus malade, je me décidai, ainsi qu'on me l'avait conseillé, à me présenter chez M. Cazotte, consul de Valparaiso. Ce fonctionnaire me fit le plus bienveillant accueil, en me félicitant sur mon heureux retour à la liberté. Il m'apprit que depuis longtemps il avait reçu du gouvernement des ordres me concernant, et il me fit voir un énorme dossier dans lequel étaient classés les différents articles qu'il avait fait publier pour moi dans tous les journaux Chiliens: c'était le résultat des démarches que ma famille avait faites près de Monsieur Limpérani, consul général de Santiago, et auprès des missionnaires. Monsieur Cazotte eut ensuite la bonté, avant de me faire embarquer sur la corvette _la Constantine_, de me munir de tout ce qui m'était nécessaire pour la traversée.
Huit jours après mon entrevue avec le consul, le départ du bâtiment pour la France devant avoir lieu irrévocablement, je me rendis chez mes excellents amis Barthès pour leur faire mes adieux, et leur témoigner encore une fois de ma sincère gratitude. Ce ne fut pas sans une vive émotion que je me séparai de ces excellentes personnes, dont le souvenir ne saurait s'effacer de ma mémoire, non plus que celui de Monsieur Carré qui avait agi à mon égard avec autant de bienveillant intérêt que si j'eusse été un de ses parents.
Comme à Valparaiso, sur le navire qui me ramenait en Europe, mon esprit, accablé par de longues misères, n'était ouvert qu'à deux préoccupations: le besoin de revoir la France et tous ceux que j'aimais, puis une lutte incessante contre les réminiscences de ma captivité.
De même que Mungo Park, échappé à la tyrannie des Maures du Sahara, je fus longtemps à croire à ma délivrance. Il me fallut, ainsi qu'à ce grand voyageur: l'Océan traversé, le retour dans la patrie, le calme réparateur du foyer paternel, pour délivrer mon sommeil des visions, et mon cerveau des fantômes évoqués par le souvenir odieux des brigands du désert.
FIN.
NOTES
A
La Viscacha ou _Trouly_ en indien est fort commune au Sud de Buenos-Ayres. Cet animal creuse des terriers comme les lapins, avec nombre d'issues rapprochées les unes des autres et le plus souvent aboutissant à des chemins. Il habite en famille, il consomme l'herbe des environs. Il n'est pas rare de le rencontrer dans des jardins où il cause de grands dégâts, ou bien encore dans des champs ensemencés. Il ne sort que de nuit, au moment du crépuscule sans jamais s'éloigner beaucoup. Sa longueur varie de 20 à 25 pouces, non compris la queue, son corps est trapu, la tête grosse et jouflue, l'oreille grande, l'œil grand, le museau obtus et velu, il a la gueule et les dents du lièvre. Le train inférieur est beaucoup plus haut que le postérieur, il a des soies fort longues qui lui tiennent lieu de moustaches, et qui sont fort dures. La chair de cet animal est très-blanche, très-tendre, mais aussi très-fade, cependant bonne à manger étant bien accommodée.
B
_Gnayu-u d'Azara: cervus compestris_ de F. Cuvier. Sorte de chevreuil qui diffère de l'espèce européenne par sa gorge blanche.
C
Le céton,--_mamouël céton, ou careux céton_--n'est autre chose qu'une sorte de chardon auquel les Indiens donnent l'un ou l'autre de ces noms, selon qu'il est vert ou sec. Vert, il s'appelle _careux céton_, sec, _mamouël céton_.
Ce chardon, fort commun dans certains parages où il y pousse avec une très-grande rapidité, diffère totalement de celui que nous connaissons en France, c'est une tige ronde fort droite, qui atteint souvent plus de deux mètres de hauteur et dont le diamètre varie de 1 à 2 et même jusqu'à 2 pouces 1/2, et qui est armée, pour ainsi dire, dans toute sa longueur, de feuilles longues et étroites ayant forme d'angles aigus et hérissées d'une grande quantité d'épines. Le sommet de cette tige est couronné par une agglomération de petites feuilles ayant l'aspect d'une boule.