Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 14

Chapter 143,741 wordsPublic domain

Toutefois ce premier repas en tête à tête avec mon fidèle chien m'inspira plus de prudence pour les autres; car le gaillard peu habitué à se nourrir de la sorte y prit tellement de goût, qu'il trouva tout simple de s'emparer du restant de ma part que, sans la moindre défiance, j'avais posé à côté de moi. Je reposai mais il me fut impossible de fermer l'œil, obsédé que j'étais par mille pensées et par le froid glacial qui se fit sentir.

Le lendemain je m'engageai dans l'étroit passage à pic que j'avais devant moi, et qui me conduisit à la posta de Villa Vicencia, où je fus assez heureux pour boire un peu de lait et manger un peu de viande bouillie. L'appétit de mon chien ne me parut pas très grand, et comme j'avais remarqué qu'il boîtait, je commençai à concevoir quelque inquiétude sur sa santé.

Après avoir examiné ses pattes desquelles j'extirpai quelques épines fines et longues, je les lui graissai et les lui enveloppai soigneusement de petits linges qu'il eut l'instinct et la patience de conserver. Une grande partie de la journée qui suivit fut entièrement consacrée au repos si nécessaire à tous deux. La poste de Villa Vicencia était alors une habitation spacieuse et proprette où tout voyageur s'apprêtant à franchir la Cordillière pouvait sans peine compléter ou renouveler ses provisions; celui qui venait du Chili, et que dix à douze journées de marche avaient dénué de tout pouvait également s'y refaire l'estomac et soigner ses mules avant de gagner Mendoza: il m'était donc loisible de me procurer des aliments et de soigner mon malheureux chien.

Les propriétaires de cet établissement chez lesquels, la saison n'étant pas encore suffisamment propice, je ne rencontrai aucun autre voyageur, se montrèrent pour moi des plus affables et des plus hospitaliers. Ils furent aussi très surpris de me voir entreprendre seul et à pied un voyage aussi périlleux que celui de la traversée des Andes. La pénible position dans laquelle je leur parus être, piqua leur curiosité, en même temps qu'elle éveillait en moi le besoin d'épanchement.

A force de questions et sans m'en douter, je leur eus bientôt tracé un tableau presque complet de mes malheurs. De confidence en confidence ils en vinrent à savoir que je n'avais dans ma pauvre bourse que cinq piastres et quatre réaux, environ 27 francs, et ils se refusèrent à recevoir la moindre rétribution pour leurs bons offices: ils me forcèrent même encore, d'accepter quelques provisions pour m'aider à gagner l'Uspaillate. J'appris d'eux que j'étais tout proche des sources thermales de Villa Vicencia, fort connues et fort appréciées des Américains, en raison de leur grande efficacité contre les rhumatismes, et où chaque année se rend un très-grand nombre de visiteurs des deux sexes. Malgré le vif désir et le besoin que j'avais de les visiter, j'y renonçai, car Chilène, bien qu'il fût extrêmement fatigué et souffrant, se fût probablement obstiné à m'y accompagner; je préférai le voir profiter du repos que j'avais résolu de lui laisser prendre.

Au bout de deux jours, son état s'étant sensiblement amélioré, je pris congé de mes excellents hôtes en leur témoignant de mon mieux toute ma gratitude; mais leur délicatesse fut telle qu'ils me fermèrent pour ainsi dire la bouche en me donnant quelques renseignements sur le chemin que j'avais à parcourir encore avant d'atteindre l'Uspaillate. En les quittant je commençai à gravir la pente rapide qui conduit au Paramillo et à l'un des nombreux détours de ce difficile chemin. Sur ma droite je vis le Serro Dorado--montagne dorée--ainsi nommée en raison du reflet doré que lui donne une quantité innombrable de petites plantes jaunes dont il est entièrement recouvert depuis la base jusqu'au sommet.

Chilène me suivit tant bien que mal pendant toute la journée qui fut malheureusement très-fatigante pour l'un comme pour l'autre. Après une ascension fort difficile et presque continuelle nous atteignîmes pourtant le pittoresque et imposant sommet du Paramillo, entouré et dominé tout à la fois par d'incommensurables crêtes rocheuses criblées de fissures et sur la plupart desquelles d'immenses blocs placés en équilibre menacent le voyageur de l'écraser dans leur chûte.

Trop tôt surpris par une nuit des plus profondes, il me fut impossible de me hasarder plus loin. Je m'installai donc sur le bord d'un petit filet d'eau qui m'avait servi de guide depuis mon départ de Villa Vicencia et dont la source était en cet endroit.

J'avais étendu mon puncho sur lequel je me disposais à dormir quand, avec une surprise extrême, j'aperçus une timide et tremblante lumière que j'aurais tout d'abord juré sortir du sein de quelque montagne voisine. Poussé par la curiosité et guidé par sa lueur, j'en suivis la direction. Quel fut mon étonnement de rencontrer en cet endroit si désert et si aride deux sortes de cabanes, grossièrement construites avec des éclats de rochers empilés les uns sur les autres et seulement recouvertes de branchages insuffisants à parer la chûte des énormes pierres que détachent et font pleuvoir sans cesse les vents continuels.

L'une, la plus petite, n'avait pas plus de deux mètres carrés; elle était habitée par toute une famille, composée du père, ouvrier mineur, homme déjà d'un certain âge; de sa femme plus jeune que lui d'au moins une quinzaine d'années, et enfin de deux enfants, l'un de sept à huit ans environ et l'autre de deux à trois seulement, tous deux nés dans cet endroit, où malgré la tristesse du lieu et les incessants dangers dont ces bonnes gens étaient entourés, ils menaient une vie paisible. J'obtins facilement de ce pauvre homme, propriétaire des deux cases, la permission de passer la nuit dans celle qu'il n'habitait point, et qu'il me dit alors, avec une touchante bonhomie n'avoir construite que pour l'usage des voyageurs, desquels malgré sa pauvreté, il ne veut accepter que des remercîments. A mon entrée dans cette cabane, plusieurs chauves-souris effrayées par ma brusque apparition et celle de Chilène, s'enfuirent en se heurtant à mon visage, mais elles revinrent bientôt partager mon abri contre l'intensité du froid. Quoique je fusse étendu sur la terre nue, je passai une excellente nuit, ainsi que mon chien.

En quittant ce lieu hospitalier je rendis hommage à la générosité de cet excellent cœur qui, si malheureux lui-même, cherchait encore à rendre service à son semblable.

Avant de franchir le Paramillo, dernier point d'où l'on put embrasser d'un seul coup d'œil, tout l'espace qui sépare de Mendoza, je ne pus résister au désir de contempler encore une fois l'aspect varié de cette belle province à laquelle tant de mes souvenirs se rattachaient. Après lui avoir adressé mentalement un de ces adieux qui ne s'effacent jamais de la mémoire, je m'éloignai à pas précipités en m'engageant dans un chemin tortueux et rapide qui ne finit qu'à l'Uspaillate, dernier établissement Mendozanien, et en même temps dernier souvenir de civilisation. Au-delà de cet endroit, les voyageurs ne doivent plus voir pendant 8 à 10 jours, que le ciel tour à tour brumeux ou éclatant d'azur, des montagnes imposantes et des gouffres effroyables.

Chilène, déjà très-fatigué de la veille, fut plus que jamais exposé à souffrir, car l'eau devait nous manquer pendant toute la journée; ses pattes devinrent tellement enflées et douloureuses que, ne pouvant supporter plus longtemps les linges dont je les lui avais enveloppées, il les arracha tour à tour avec une sorte de rage. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il me suivit jusqu'à l'Uspaillate. Je craignais d'être obligé de me séparer de ce fidèle compagnon dont la société avait si souvent charmé les longs instants de mon triste esclavage; ma peine fut d'autant plus grande que mon abandon l'exposait à mourir de faim ou à être dévoré par les animaux féroces. Si je n'eusse été aussi épuisé moi-même, j'aurais tenté de le porter de temps à autre, mais l'ayant soulevé je sentis toute l'impossibilité d'accomplir mon désir.

Pauvre Chilène, pensais-je, sera-ce là la récompense de tout ton dévouement, toi qui m'en as donné des preuves dont peu d'hommes se fussent sentis capables, et qui, malgré toutes tes souffrances, redouble encore de courage pour m'accompagner dans cette route pénible!

La chaleur était des plus accablantes: aucune source pour nous rafraîchir: pour toute vue, de malheureux chevaux et mulets, abandonnés dans le plus piteux état; les uns boîteux, les autres à demi écorchés, mourant de faim et de soif; de soif surtout, car ces pauvres animaux sont habitués à un tel jeûne dans la Cordillière qu'ils se contentent la plupart du temps de manger la fiente les uns des autres. Tout autour d'eux gisaient une quantité incroyable de squelettes d'animaux de même race; les uns ayant conservé leur peau, les autres totalement dépouillés, et dont les tristes restes disaient hautement à ces pauvres estropiés quel sort les attendait.

Arrivé à un large carrefour auquel vient aboutir le chemin de Saint-Juan qui opère en cet endroit sa jonction avec celui de Mendoza, notre marche devint beaucoup plus difficile encore; le sol de ce plateau entouré de montagnes toutes crevassées et de couleurs variées, était composé d'une brûlante et épaisse poussière, tantôt rouge, tantôt jaune ou verte, formée des débris des rochers environnants, sur laquelle le soleil produisait un effet curieux et magnifique mais où j'enfonçais jusqu'aux genoux.

Mourant de fatigue et de besoin, je fus heureux d'être accueilli à la maison de poste de l'Uspaillate, par d'excellentes personnes, parfaitement disposées à me procurer tout ce qui était en leur possibilité. Je fis donc un bon repas, ainsi que mon pauvre Chilène dont les souffrances furent le sujet d'une longue conversation dans laquelle je racontai comment je me l'étais attaché chez les Indiens, et avec quelle fidélité il m'avait suivi jusqu'alors. Ces excellentes gens comprirent tout le souci que me causait l'impossibilité où il était de m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, et touchés de mon chagrin ainsi que du triste état de mon pauvre compagnon, ils m'offrirent de le garder. J'acceptai cette offre avec joie. Ce ne fut cependant pas sans un bien vif regret que je le quittai le lendemain matin, pensant ne plus le revoir.

Avant d'arriver aux premières montagnes, qui me paraissaient peu éloignées, je parcourus durant encore cinq à six heures une plaine aussi nue que celle qui précède l'Uspaillate, puis je franchis deux torrents rapides; en suivant les bords tortueux du second, je me trouvai positivement en chemin d'escalader la Cordillière.

Je ne devais plus voir aucune trace de verdure, car je ne me trouvais plus environné que de rochers entre lesquels j'apercevais, à de rares intervalles seulement, quelques arbustes rabougris donnant une idée complète de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons. Malgré les nombreuses difficultés du chemin, jonché pour la plupart du temps de pierres sur lesquelles mes pieds en tournant se fatiguaient horriblement, et l'état de tristesse dans lequel j'étais plongé, je ne pus m'empêcher d'admirer souvent l'effet bizarre de toutes ces montagnes échelonnées les unes sur les autres, à l'aspect infiniment varié, et dont la cîme élevée disparaît dans les nuages. Le bruit étourdissant d'un torrent impétueux dans lequel, à une profondeur immense, roulaient de monstrueux blocs de rochers, et celui du vent soufflant avec violence dont les échos répétaient les mugissements, étaient les seuls qui troublassent cette immense solitude.

Après avoir cheminé durant tout le jour sans presque m'arrêter, je me retirai à la nuit tombante dans une crevasse qui me servit de lit. Au sein de l'imposante et glaciale solitude dont j'étais entouré, mille pensées m'assaillirent qui prirent la forme de rêves fiévreux; je fus éveillé bien avant le jour, tourmenté par un froid incisif contre lequel je n'avais à opposer qu'un léger puncho de coton, un pantalon de toile et une chemise à demi usée qui formaient tout mon vêtement. Ne pouvant m'engager sans danger dans cette route périlleuse avant que le jour ne fût venu, pour abréger le temps, je satisfis aux exigences de mon estomac en rompant un peu de pain sec, que j'aurais volontiers arrosé de mes larmes en pensant à mon fidèle chien absent, à la compagnie et aux caresses duquel j'étais tellement habitué qu'involontairement mes yeux s'obstinaient à le chercher dans l'obscurité.

Aussi quelles ne furent pas ma surprise, ma joie et mon admiration, quand, aux premières lueurs du crépuscule, au moment où j'allais m'éloigner, j'aperçus mon pauvre Chilène venant à moi clopin clopant.

Malgré la nécessité de poursuivre mon voyage avec diligence, je ne pus m'empêcher de lui accorder un peu de repos dont il s'empressa de profiter. Mais à la satisfaction que m'avait causé son apparition inattendue, succéda bientôt un vif chagrin, persuadé que j'étais que la pauvre bête ne pourrait continuer le voyage.

J'eus un instant la pensée de le reconduire à l'Uspaillate, mais j'étais déjà très-fatigué des jours précédents; en outre, les moments me devenaient tellement précieux, qu'une journée de retard pouvait m'exposer à être surpris par les mauvais temps, et à périr dans la Cordillière.

Force me fut donc de m'engager de nouveau dans l'étroit et tortueux sentier creusé sur le flanc des montagnes à pic, tantôt les gravissant presque à angle droit, ou tantôt en descendant les pentes rapides, ayant à ma droite leurs flancs rocheux, et à ma gauche un précipice béant au fond duquel, bondissait avec fracas un torrent écumant dans lequel le moindre faux pas ou le vertige pouvaient me précipiter.

Au fur et à mesure que j'avançais, le nombre de mulets morts dont est éternellement jonchée la route depuis Mendoza jusqu'à l'_Aconcagua_, m'apparaissait plus considérable. En plusieurs endroits, je vis sur le versant rapide de la montagne, des débris de caisses, de linge et de vêtements, mêlés à des squelettes de mules arrêtés dans leur chûte par quelques saillies anguleuses du roc.

C'est surtout à proximité _del ladèra de las vacas_ que l'on rencontre ces restes accusateurs des scènes terribles de la Cordillière.

En cet endroit la montagne s'élève presque perpendiculairement, tandis que de l'autre côté elle descend à pic jusqu'au rapide torrent qui lutte avec sa base. J'eus toutes les peines imaginables à gravir et à descendre ce redoutable passage, et je ne pus m'empêcher de plaindre sincèrement les mules qui, chargées à l'extrême, sont appelées à le franchir, après déjà bien des jours de privation et de fatigue.

Plus loin j'atteignis une _casucha_ dans laquelle je passai la nuit. Là encore je vis un nombre incroyable d'ossements épars, provenant sans doute de quelque troupe entière, victime d'un ouragan ainsi que cela arrive si fréquemment.

Je me trouvais dans le plus piteux état et à bout de provisions. Je n'avais point encore rencontré de muletiers, et je désespérais presque de me procurer quelques aliments, quand enfin je vis une troupe de mules campée au pied de la Cambre. Je me rendis en toute hâte auprès des _arrièros_, qui me firent le meilleur accueil et me convièrent à prendre un peu de thé Américain et à diner avec eux. J'acceptai avec d'autant plus de joie, que mes petites provisions avaient tout au plus suffi à calmer mon appétit aiguillonné par l'air vif des montagnes. Je pris place à côté du chef de la troupe, près d'un bon feu devant lequel bouillait la _casuèla_,--pot au feu Américain,--et sur lequel rôtissaient des _schurascos_, bandes de viande desséchée, ou espèce de beefteck à l'usage des Argentins. Pendant le diner les plus jeunes de la troupe surveillèrent à tour de rôle les mules éparpillées sur la cîme des monts environnants, seuls endroits où se trouve quelque verdure. La soirée se passa fort gaiement pour tous, et chacun eut pour moi toutes sortes d'attentions délicates: ce fut à qui me prêterait de quoi me composer un bon lit dans lequel je passai une excellente nuit qui, jointe au copieux repas que j'avais fait, me rendit les forces dont j'avais si grand besoin pour continuer ma route.

Ce ne fut pas sans peine que je me séparai de ces excellentes gens, qui eurent encore la bonté de me faire accepter quelques provisions.

Comme nous suivions une route toute opposée je m'en allai seul, pensant à mon pauvre Chilène, que les souffrances avaient définitivement mis hors d'état de me suivre, et que j'avais malheureusement été contraint de laisser quelques lieues plus loin, presque mourant.

Pour franchir la Cambre, au pied de laquelle j'arrivai dans l'après-midi, j'eus à grimper, c'est le mot, pendant plus d'une heure et demie un sentier tortueux et étroit creusé à même le flanc de cette montagne presque à 45 degrés; luttant contre un vent des plus violents qui m'obligea fréquemment à me servir des pieds et des mains, afin de ne pas être précipité du haut en bas.

Quand j'atteignis la cîme des Andes, le froid rigoureux m'empêcha de faire une halte aussi prolongée que je l'aurais désiré, au pied de la grande croix de bois érigée en cet endroit pour marquer la séparation du Chili d'avec la république Argentine. Je descendis, non sans beaucoup de peine, environ l'espace d'une demi-lieue par un chemin rapide et bordé de neiges éternelles qui me conduisit dans un bas-fond étroit où circulait avec fracas un cours d'eau au-dessus duquel de monstrueux rochers, provenant de la cîme des Andes, formaient un amas bizarre.

Après avoir suivi pendant plus de deux heures des pentes si raides qu'il semble presque aussi impossible à l'homme qu'aux animaux de les descendre, je me trouvai enfin hors des régions glaciales. Les montagnes me parurent alors d'un aspect moins sombre. Je trouvai en différents endroits quelques algarrobes bien verts à l'ombre desquels je me reposai avec bonheur. La transition du climat me sembla si merveilleuse que je croyais rêver.

En avançant encore, je me crus réellement transporté dans un pays enchanté; la nature était verte et riante autour de moi: quelques champs, et la plupart des versants de montagnes ensemencés et plantés d'arbres fruitiers, puis une route bien entretenue, annonçaient en ces lieux la présence de nombreux habitants. La joie et l'admiration de ces merveilles me faisaient oublier ma fatigue et la longueur de la route. Cependant, j'étais à bout de forces lorsque j'atteignis la guardia, habitation dans le genre de celle de l'Uspaillate, où je pus me reposer et me refaire l'estomac avec un peu de viande rôtie et de vin: ce dernier dont j'étais depuis si longtemps privé, me fit l'effet du plus excellent cordial, et me plongea dans le plus profond sommeil. C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis mon départ de Rio-Quinto; et bien qu'il fût loin de mériter son nom, j'y passai la plus délicieuse nuit.

Le lendemain, à mon réveil, je me remis en route, avec la bien légitime impatience d'atteindre au plus vite l'Aconcagua, premier bourg Chilien, que toutes mes fatigues, et toutes mes horribles souffrances me faisaient considérer comme une véritable planche de salut, comme le chemin de ma chère patrie.

Il y avait encore loin de la Guardia à l'Aconcagua, mais le trajet si long qu'il fût était bien différent du précédent; le paysage était bien plus animé; de magnifiques troupeaux épars çà et là paissaient une fraîche luzerne qui me rappelait les champs de notre belle France. La route était bordée par une grande quantité de ranchos de chétive apparence, mais entourés de charmants petits jardins dont la vue rassérénait mon esprit. Dans plusieurs de ces frêles habitations où j'eus occasion d'entrer, soit pour demander à me rafraîchir, ou pour m'abriter pendant quelques heures de la brûlante ardeur du soleil, je fus agréablement surpris de voir quel ordre et quelle propreté régnaient partout. Dans chacun de ces pauvres intérieurs, je voyais de charmants enfants qui me parurent être l'objet de la plus tendre sollicitude; leurs parents semblaient mettre leur seul luxe dans l'ajustement de ces charmantes petites créatures, dont le joli visage épanoui contrastait tant avec les traits hideux des petits Indiens que j'avais eus pendant si longtemps sous les yeux.

Tous ces braves gens en voyant mon état de maigreur et de dénûment ne pouvaient s'empêcher de témoigner une surprise qui grandissait au fur et à mesure que je répondais à leurs bienveillantes questions. Ils parurent on ne peut plus étonnés d'apprendre que j'avais eu la hardiesse d'effectuer seul la traversée des Andes, sans guide, et pour ainsi dire sans nourriture, surtout après avoir déjà enduré toutes les privations auxquelles j'avais été réduit en me rendant de la même façon de Rio-Quinto à Mendoza. Dans ce premier trajet cependant j'avais eu la possibilité de chasser, mais avec mille précautions dans la crainte d'être découvert par les Indiens. Lorsque je leur dépeignis mon horrible esclavage, ainsi que l'affreuse tyrannie dont j'avais été l'objet pendant plusieurs années, ce fut avec la plus grande sensibilité qu'ils prirent part à tous mes maux, et qu'ils s'enquirent de mes projets, m'offrant généreusement un asile chez eux, ou de me procurer les moyens de subvenir à mes besoins. Quelques-uns me croyant artisan, me proposaient de me faire employer dans quelque ferme, ou dans une des nombreuses fonderies de cuivre qu'il y avait dans les environs. Mais j'avais hâte de gagner l'Aconcagua; je leur témoignai ma vive reconnaissance, en m'excusant sur l'impatience que j'éprouvais de me renseigner sur ma famille dont j'avais depuis si longtemps le chagrin de ne savoir aucune nouvelle.

Ils voulurent cependant m'obliger à passer quelques jours chez eux, afin de bien me reposer avant de continuer mon voyage; mais mon empressement d'arriver au but que je me proposais, m'empêcha d'accepter. Me voyant ainsi décidé à partir quand même, ils me chargèrent d'excellentes provisions qui, j'ose le dire, flattèrent un peu mon palais déshabitué des bonnes choses.

Pendant toute cette route je fus comblé de prévenances, car à peine sortais-je d'une maison, que d'autres habitants, non moins aimables, me forçaient à céder de nouveau à leurs pressantes instances qui, bien que retardant infiniment ma marche, m'étaient on ne peut plus agréables et me remontaient le moral.

Enfin après tant de haltes si consolantes j'arrivai à l'Aconcagua; j'étais au Chili!

Tout en me reposant, je formais mille projets que les circonstances seules pouvaient m'aider à réaliser. J'hésitais entre Santiago et Valparaiso. La Providence qui m'avait si bien favorisé durant ma fuite et mes deux tristes et périlleux voyages, m'inspira le choix de Valparaiso. Alors j'employai la majeure partie de mes cinq piastres à payer la dépense que je venais de faire, et l'autre à me procurer des provisions. Malheureusement je ne pus en acheter une quantité suffisante pour la fin de mon voyage, car tout était fort cher; ce qui fit que lorsque j'arrivai à Quillotte, j'étais exténué de fatigue et de besoin.

Par bonheur, la première personne que je rencontrai fut un Français occupé à donner des ordres sur les travaux du chemin de fer de Santiago. Je m'approchai de lui, et lui adressant la parole en français, je le priai instamment de vouloir bien me donner de l'occupation; mais j'osai lui dire qu'avant tout je le suppliais de me donner à manger, car je mourais d'inanition. Cet excellent homme, touché de ma misère et de mon état maladif, se hâta de satisfaire à mon désir; il m'emmena avec lui à son hôtel, et me fit partager son repas.