Trois ans d'esclavage chez les Patagons
Part 13
Souvent je mettais pied à terre, et, l'oreille appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de la Pampa; mais loin de là, les oreilles me tintaient tellement que je croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins qu'éprouvait ma monture à laquelle il était impossible de prendre, à l'exemple de ses compagnons, quelques bouchées d'herbe en courant. Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du désert, afin de dépister les Indiens qui immanquablement devaient me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe relevée par la rosée du matin.
N'ayant pris avec moi aucune provision, je commençais à souffrir cruellement de la faim et de la soif, lorsque je pus enfin m'emparer d'une jeune gama. La terreur que j'éprouvais était telle, que pour ne point ralentir ma fuite en prenant le temps de faire cuire mon gibier, je l'attachai autour de moi à l'aide de mon lazzo et je le dévorai ainsi tout cru, mordant à même le corps tout en galopant.
Cette course désordonnée durait depuis quatre jours déjà, quand le cheval que je montais s'abattit: il était mort.
Craignant avec raison, de perdre de même les deux qui me restaient et de qui seuls dépendait mon salut, j'eus dès lors la précaution de les laisser se délasser une partie de la nuit; ce qui ralentissait extraordinairement ma marche, bien que l'idée fixe que j'avais d'être poursuivi m'animât malgré moi à les stimuler durant le jour.
Dans un de ces moments de repos, tandis que les yeux inquiets et les oreilles tendues, je m'obstinais à vouloir percer l'obscurité qui m'entourait ou à saisir le moindre bruit défavorable, il me sembla entendre les aboiements d'un chien, qui devinrent bientôt de plus en plus forts et ne me laissèrent plus aucun doute. Saisi d'effroi, pensant naturellement que ce chien devait précéder les Indiens, je m'élançai à la hâte sur l'un de mes chevaux, et chassant l'autre devant moi, je partis à toute bride. Mais à quelque distance, ayant une côte à gravir, ces malheureux animaux déjà harassés se refusèrent à marcher autrement qu'au pas. Ce qui donna au chien que j'avais entendu tout le temps de me rejoindre. A peine fut-il près de moi qu'il manifesta la plus grande joie. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant en lui un pauvre chien que j'étais parvenu à apprivoiser et avec lequel j'avais souvent partagé mes repas. Son attachement était tel qu'il s'était habitué à m'accompagner dans toutes mes excursions. Il m'avait sans doute suivi dès mon départ, mais ma grande préoccupation et la vitesse de ma course m'avaient empêché de l'apercevoir plus tôt. Complètement rassuré je m'arrêtai de nouveau, pour laisser cette fois, mes chevaux se reposer plus longtemps que je ne l'avais encore fait.
Quand ils eurent suffisamment mangé et bu, je repris le cours de mon dangereux voyage, pendant la durée duquel, mon chien et moi, nous fûmes condamnés à ne vivre que du produit de notre chasse, que nous dévorions tout sanglant.
Après un autre espace de temps que je ne puis préciser, car toutes les journées, toutes les heures se ressemblaient, la fatigue et le manque d'eau me privèrent d'un second cheval. J'aurais voulu ne pas l'abandonner et attendre auprès de lui son rétablissement ou sa mort, mais la désolante nature du sol, n'offrait aucune ressource, et en restant je m'exposais également à perdre ma dernière monture qui avait résisté à toutes les épreuves.
Je partis le cœur navré, décidé à ménager par tous les moyens, mon cheval et mon chien, mes derniers compagnons de misère. Je m'astreignis à n'exiger d'eux aucun effort; nous n'avancions que fort lentement, épuisés de faim et de soif, quant à la tombée de la nuit, je remarquai que de lui-même mon cheval doublait le pas; à la fraîcheur du terrain qu'il foulait, et avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal avait senti le voisinage de l'eau.
Peu d'instants après, nous étanchions notre soif commune dans ces lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d'eau issus des contreforts des Andes dans les provinces de Mendoza et de San Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue, permit à mon pauvre coursier de réparer ses forces. Grâce à cette provende inespérée, il put me porter jusqu'à Rio-Quinto, où moins heureux que mon chien, il s'affaissa tout à fait épuisé; et moi, à bout de forces, mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses côtés sans mouvement et sans voix.
C'était le treizième jour de ma fuite!... Je ne puis en fixer le quantième, mais c'était vers le milieu de 1859.
Dieu, qui avait daigné me protéger jusque là permit que je fusse trouvé dans cet état par une excellente famille espagnole, habitant Rio-Quinto, qui ayant pitié de ma détresse, s'empressa de me recueillir et de me transporter chez elle.
CHAPITRE XII
Séjour à Rio Quinto. Départ pour Mendoza.
Rio-Quinto n'est point une ville, mais simplement un petit bourg situé sur la rivière de ce nom, à mi-chemin de Rosaire à Saint-Louis, c'est à dire à 75 lieues de l'un et de l'autre. On n'y compte guère plus de cinq à six cents habitants pour la plupart abrités par des maisons informes. Ils se livrent à l'élève et au trafic du bétail. Quelques-uns sont négociants, et tiennent des porpérias ou almacènas--magasin--dans lesquels se trouvent entassés pêle-mêle toutes les choses nécessaires, à l'existence ou à la toilette: depuis des légumes jusqu'à des robes de soie. D'autres font spécialement des échanges avec les Indiens, auxquels Urquiza donne le droit d'entrer dans la ville.
Dès le lendemain de mon installation chez les personnes qui m'avaient recueilli je fus atteint d'une longue et douloureuse maladie qui me retint alité pendant plus de six semaines durant lesquelles je fus plongé dans le délire.
Malgré toutes les difficultés qu'ils éprouvaient à s'approcher de moi, car mon chien encore presque sauvage ne me quittait pas un seul instant, mes hôtes me prodiguèrent les soins les plus empressés et les plus touchants. J'eusse été un parent que certes ils ne m'eussent point témoigné plus de sollicitude.
Lorsque j'entrai en convalescence, ils saisirent toutes les occasions de me procurer des distractions. Pourtant malgré leurs efforts je restais languissant et le calme ne se rétablissait point dans mon esprit pendant si longtemps surexcité et torturé. J'étais constamment comme sous l'impression d'un terrible cauchemar, dans lequel se déroulaient à mes yeux toutes les horribles phases de ma vie d'esclavage, pendant laquelle j'avais été nuit et jour exposé à mourir d'une manière tragique. Tantôt c'était le souvenir des nombreux assassinats que j'avais vu consommer par les Indiens sous mes yeux, ou bien encore celui des diverses circonstances, où, aux prises avec mes assassins, j'avais dû faire preuve du plus grand sang-froid et de beaucoup d'énergie en luttant contre eux. Quand ces horribles visions s'effaçaient de ma vue, et que le calme renaissait dans mes sens abattus, je me sentais incapable de parler ou d'agir. Ma faiblesse était telle, que le seul bruit de ma voix me causait une sorte d'étonnement et de tristesse, car l'usage de la parole était pour le moins aussi nouveau pour moi que la jouissance de cette chère liberté, après laquelle j'avais gémi et pleuré tant de fois.
Lorsque je me sentis un peu raffermi moralement et physiquement, je songeai à reconnaître, autant qu'il était en mon pouvoir de le faire, la générosité de mes hôtes et à leur en prouver ma reconnaissance. Comme ils étaient négociants et que je les voyais débiter sur une assez grande échelle du savon de leur fabrication, lequel était fort grossier, je leur proposai d'établir une usine semblable à celles que j'avais vues dans les environs de Buenos-Ayres et de me charger moi-même de la fabrication, à l'aide d'un procédé dont ils n'avaient jusqu'alors pu faire l'essai.
Cette offre ayant paru leur sourire infiniment, je déployai la plus grande activité pour sa réalisation.
Je fis construire par un maçon du pays un grand fourneau à deux chaudières et un bassin. Les chaudières à robinets que j'avais fait venir de Buenos-Ayres, étant fort petites, je suppléai à ce défaut par l'adjonction de fortes cuves de bois dur de même diamètre, parfaitement ajustées sur chacune d'elles, où elles furent cimentées. A moitié profondeur du bassin, construit en briques, j'organisai un filtre avec des planches non-jointes, sur lesquelles je croisai un lit de paille. Je fis venir de Cordova de la cendre d'un bois que les espagnols nomment _pale de fume_. Ce bois brûlé vert donne une cendre cristalline contenant une très-grande quantité de potasse, dont on opère facilement la séparation à l'aide de chaux baignée d'eau.
Quand j'eus ces matières à ma disposition, je mis sur le filtre du bassin, tantôt une couche de cendre, tantôt une de chaux, jusqu'à ce qu'il fût plein et je fis couler sur le tout assez d'eau pour le remplir. Au dessous du bassin j'avais fait faire un réservoir de la même contenance dans lequel tombait la potasse liquéfiée. A défaut de pèse-lessive, je fis usage d'un œuf pour connaître la force de ce mélange auquel les espagnols donnent le nom de lessive. Je mis dans les chaudières une quantité d'eau suffisante pour empêcher la graisse crue et en rames, dont je remplis les cuves, de s'attacher au fond. Puis je fis un grand feu. La graisse que j'agitais avec un pieu, fondit petit à petit; quand elle le fut complètement, j'éteignis le brasier pour le laisser refroidir jusqu'au lendemain matin. Avant de chauffer de nouveau, je soutirai la potasse de la veille, qui entraîna avec elle et sous forme de crasse tout le tissu fibreux de la graisse alors épurée. Je versai dans mes cuves une quantité de potasse plus grande que celle de la veille et je fis bouillir ce mélange pendant tout le jour. Grâce à l'acide, je vis bientôt la graisse changer d'aspect, et prendre celui d'une compote, puis enfin celui d'une gélatine qui m'indiqua que j'avais obtenu un bon résultat. Je supprimai alors tout le feu; puis avec des seaux je mis le savon dans d'énormes moules en bois, intérieurement doublés de zinc et en forme de parallélogrammes. Quand il fut complètement refroidi, je le coupai en planches de plusieurs épaisseurs qui furent à leur tour divisées en un certain nombre de pains.
Mon premier essai surpassa l'attente de Juan-José mon hôte et celle de sa famille qui écoula promptement ce produit dont le succès fut très-grand.
Au bout de quelque temps, enchanté du service que je venais de lui rendre, mon cher et généreux hôte, comprenant qu'il lui serait facile d'augmenter sa fortune par cette nouvelle exploitation, me pressa instamment d'en conserver la direction et de m'associer avec lui. Malgré la belle perspective que cette offre fit luire à mes yeux, il me fallut y renoncer; depuis que j'habitais Rio-Quinto, j'étais constamment et avidement épié par les Indiens, qui s'y succédaient sans relâche, et dont le projet était de me sacrifier à leur vengeance. Souvent j'en rencontrais dans la journée, ils ne m'adressaient la parole que pour me menacer de mort. Ils n'osaient, il est vrai, tenter d'exécuter leurs menaces en plein jour, mais souvent la nuit, ils escaladèrent les murs derrière lesquels j'étais abrité. En deux ou trois circonstances, je ne dus la vie qu'aux aboiements de mon fidèle chien, car ils forcèrent ma porte.
Séjourner plus longtemps à Rio-Quinto eût été sacrifier mon existence; aussi renonçai-je définitivement à toute idée de fortune, et malgré mon vif chagrin, je me séparai brusquement de mes bienfaiteurs, dont les instances eussent pu faire fléchir ma résolution. Je leur fis passer une lettre d'adieu, datée du village des Atchiras, deux jours seulement après mon départ. Je leur exprimais tout à la fois, ma profonde gratitude et le motif puissant qui m'obligeait à me séparer d'eux, car l'extrême bonté de ces personnes étrangères, m'a pénétré pour don Juan et pour tous les siens, d'une vive reconnaissance qui ne s'effacera jamais de ma mémoire, et je serais heureux si ces humbles lignes pouvaient leur en porter le témoignage à travers l'océan.
Je m'étais mis en route presque sans ressources et pédestrement, en compagnie de Chilène, mon chien. Il me fallait faire cent trente deux lieues pour gagner la capitale des Andes, j'avais encore mille dangers à affronter; de plus j'encourais le risque d'être repris par les Indiens des mains desquels je ne m'étais tiré qu'à si grand peine.
Par mesure de précaution, je ne marchai que de nuit, me cachant le jour dans des terriers de viscachas ou bien entre des rochers. Je souffris beaucoup de la fatigue, de la soif et de la faim pendant tout ce voyage, que je n'aurais sans doute pu accomplir si je n'avais eu le bonheur de trouver sur ma route, quelques hameaux et la ville de Saint-Louis, dont les habitants m'offrirent la plus cordiale hospitalité. J'eus beaucoup à souffrir encore durant le long trajet de Saint-Louis à Mendoza, pendant lequel je trouvai à peine suffisamment d'eau pour me désaltérer, et pendant lequel je ne rencontrai âme qui vive.
Enfin après seize jours d'une marche pénible j'arrivai en vue de Mendoza.
Il était temps que j'atteignisse au terme de mon voyage, car mes chaussures et mes vêtements déjà plus qu'à demi-usés à mon départ, menaçaient de me quitter tour à tour.
CHAPITRE XIII
Mendoza
Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.
Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me soutenaient seuls encore.
De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts habiles exécutèrent sur le piano le _Réveil des Fées_, morceau que j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie.
Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux.
Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi; j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti sans m'apercevoir.
Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour, qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste état.
Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même?
La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe.
Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes, nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait soudain.
On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables, dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle s'élevaient une fontaine et une colonne.
Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur, des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer désormais que des images lugubres et d'amers regrets.
Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis. «Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations, ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches, de terre, de briques et de madriers brisés (_Corresp. du Journal des économ_).»
Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres, c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été, comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine.
Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines, les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles qu'exhale cette immense sépulture.
Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins, de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui, comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et pleure sur les morts.
CHAPITRE XIV
Départ de Mendoza.--Passage de la Cordillière.
Le désir de revoir ma patrie, mes inquiétudes au sujet de ma famille de laquelle je n'avais aucune nouvelle depuis mon départ de France, et le mauvais état de ma santé nécessitant des soins que je ne pouvais me donner vu l'état de complète misère dans lequel j'étais plongé, me suggérèrent l'idée de me rendre à Valparaiso.
En homme habitué aux fatigues et aux privations de toutes sortes, me sentant capable de lutter encore contre de nouveaux périls, je n'hésitai point à m'engager, à peine vêtu, presque sans chaussures et sans armes, dans le défilé des Andes qui conduit au Chili. Pour tout bagage j'avais une provision de pain.
Chilène, qui m'avait déjà donné tant de preuves de dévouement, devint de nouveau mon compagnon de route. Suivi de ce bon chien je traversai silencieusement Mendoza, en jetant à droite et à gauche un regard d'éternel adieu, tout en gravant scrupuleusement dans ma mémoire les sites les plus enchanteurs de cette superbe cité. Puis je longeai l'Alaméda à l'ombre de son quadruple rang de peupliers, et enfin la route de l'Uspaillate qui traversait une campagne superbe.
De chaque côté du chemin de magnifiques vignes étalaient à mes yeux admirateurs les monstrueuses grappes du raisin le plus beau; des quantités d'arbres surchargés de fruits de toute espèce m'apparaissaient au milieu des flots de riches moissons, ou surgissaient du sein de quelque parterre de fleurs européennes et exotiques entremêlées avec art.
Tout en contemplant ce luxueux tableau, dans lequel la nature étalait toute son opulence je n'avançais que fort lentement, plongé, sans m'en douter, dans un rêve d'admiration qui me faisait presque oublier mes maux passés.
Après avoir parcouru de la sorte un espace d'environ deux lieues, les canaux artificiels se terminant, la fertilité cessa tout-à-coup. Pendant plus de dix autres lieues que je fis encore pour m'approcher des montagnes, je ne parcourus plus qu'une plaine sablonneuse, complètement sèche et aride, où de temps à autre seulement se rencontraient quelques broussailles raccornies par le soleil.
Pendant tout ce trajet fait au plus fort des grandes chaleurs et sans me reposer, mon chien et moi nous souffrîmes beaucoup de la soif. J'avais bien emporté une _haspa_--corne de bœuf--pleine d'eau, mais nous l'eûmes bientôt vidée tous les deux après quelques heures de marche. Chilène tirait horriblement la langue, et me regardait d'un air triste en levant tour à tour ses pattes endolories par l'incroyable chaleur du sable fin que nous foulions depuis le matin. Après maints détours nous atteignîmes le premier ravin de la Cordillière qui cachait un petit filet d'eau bientôt découvert par Chilène, et dans lequel il n'hésita pas à entrer, à seule fin de se rafraîchir aussi bien extérieurement qu'intérieurement. Je suivis son exemple, puis je cherchai un endroit favorable pour y passer la nuit. Une fois installé, j'atteignis un peu de pain que nous mangeâmes tous deux avec joie.