Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 12

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Ainsi que dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux et s'assemblent par tribus seulement, chaque cacique en tête. La réunion de tout le bétail a lieu en masse. Les hommes forment alentour un double cercle, galopant sans cesse en sens contraire afin qu'aucun de ces fougueux animaux ne s'échappe. Ils invoquent _Houacouvou_ à haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté contenu dans des cornes de bœuf que leur présentent leurs femmes pendant qu'ils font le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette cérémonie, ils jettent sur les chevaux et sur les bœufs ce qui reste de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie; après quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance pour revenir ensuite s'assembler de nouveau autour du cacique, qui, dans un long et chaleureux discours les engage à ne jamais oublier Houacouvou dans leurs prières, et à se préparer promptement à lui être agréable, en allant chez les chrétiens porter la désolation et augmenter leurs troupeaux. Chacun reconnaissant la sagesse d'un tel conseil, agite ses armes en priant Houacouvou de les bénir et d'en faire dans leurs mains des instruments de bonheur pour leurs tribus et de mort pour tous les chrétiens qui tenteraient de leur disputer leurs biens ou leur vie.

Ces êtres n'ont aucun sentiment de pitié. Plus ils font de victimes, plus ils s'en enorgueillissent. Ils considèrent les êtres civilisés comme des sorciers et des ennemis; ils les accusent de tous les maux qui peuvent les atteindre.

Avant l'apparition des _ouignecaés_, disent-ils, nous vivions paisiblement sur tous les points de cette terre qu'ils nous ont ravie par la force, sans respect pour la volonté de Dieu qui nous y a fait naître et nous en a donné la propriété. A qui donc sont ces bœufs et ces chevaux, créés comme nous dans ces parages, sinon à nous? _téouas-ouignecaés_--ces chiens de chrétiens,--ne nous ont point épargnés; non-seulement ils nous ont ravi nos biens, mais ils n'ont pas craint de tremper leurs mains, avides d'or, dans notre sang. A tout jamais ils seront nos ennemis; nous lutterons contre eux jusqu'à la mort pour leur reprendre peu à peu ce qu'ils nous ont dérobé d'un seul coup. Pourquoi ces chiens de chrétiens sont-ils assez téméraires pour venir jusqu'ici au lieu de rester chez eux? Dieu nous ordonne de troubler leur tranquillité et de nous opposer à la réussite de leurs projets. Il nous commande de leur prendre leurs femmes et leurs enfants pour nous en servir comme d'esclaves.

Telles sont les idées de ces êtres que nous appelons sauvages.

Les Indiens croient aux talismans. Ils considèrent et conservent comme tels maints objets insignifiants, tels que: les boules de poil durci qu'ils trouvent dans le corps des bœufs ou les amas graveleux qui se forment souvent dans les rognons des chevaux qui n'ont, la plupart du temps pour s'abreuver, que des eaux calcaires. Le grand Cacique Calfoucourah porte sur lui une sorte de relique assez curieuse qu'il trouva étant tout enfant. C'est une petite pierre bleue, dont le nom lui est resté, à laquelle la nature s'est plu à donner presque une forme humaine; la superstition des Indiens la leur fait regarder comme un talisman. Selon eux, Houacouvou ne l'a fait tomber entre ses mains que pour le préserver de tout danger et pour le rendre invincible. C'est à elle qu'ils attribuent tous les succès de Calfoucourah: ce qui les confirme dans cette croyance, c'est l'organisation vraiment exceptionnelle de ce chef et son intelligence très-supérieure à celle de tous les autres caciques qui s'accordent à dire que jamais ils ne pourraient le remplacer. Il n'est pas jusqu'aux Hispanos-Américains, auxquels il a fait tant de mal, qui ne se plaisent à reconnaître et à admirer sa bravoure et ses capacités hors ligne.

Cet homme, j'en suis convaincu, n'aurait point été ennemi de la civilisation, car il était doué d'instincts généreux. Il avait le sentiment de la justice, mais malheureusement pour les Argentins, pour lesquels sa soumission eût été la source de grandes richesses, leur manque d'habileté et leur inconstance en politique ont détourné ses bonnes dispositions. Ce chef pour conserver toute son autorité sur les êtres farouches qu'il commandait et commande peut-être encore dut forcément refouler au fond de son cœur tous ses bons sentiments. Cependant, je lui dois la vie, et le jour où pour me la laisser il renvoya, en les déboutant de leur demande, tous ceux qui avaient juré ma mort, ne fut pas la seule preuve que j'eus de sa générosité.

Plusieurs fois, pendant mon séjour auprès de lui, quand nous nous trouvions seul à seul, il me tint un langage bien différent de celui qu'il employait devant témoins, et il me prodigua des marques de la plus grande sympathie. Il sut fort bien me faire comprendre que je ne devais pas lui en vouloir lorsqu'il me brusquait, car ce n'était souvent que le résultat de la violence qu'il se faisait à lui-même pour résister au désir de m'être utile, cela étant incompatible avec sa position et avec la surveillance qu'exerçaient sur lui les autres Indiens; il ajoutait que si jamais je recouvrais ma liberté par suite de circonstances inattendues, il souhaitait vivement que je me souvinsse de lui comme d'un ami sincère. Cependant je dois dire que malgré toutes ses belles paroles et toutes ses marques de sympathie auxquelles il fallait que j'eusse l'air de croire aveuglément, je savais fort bien, que le cas échéant, la haine la plus implacable trouverait seule place dans ce cœur Indien si je lui laissais entrevoir le vif désir que j'éprouvais de m'affranchir.

Néanmoins, j'affectai de paraître très-reconnaissant de tous ses bons procédés, que je tenais du reste à mériter tant que je serais près de lui. Pour lui en donner une preuve, je lui proposai un jour de semer tout un sac de maïs provenant d'une expédition dans la province de Buenos-Ayres. Cette offre lui plut infiniment: nous choisîmes ensemble un endroit propice, et, chaque matin, dès l'aurore, je me mis à travailler. Je fis d'abord un fossé assez large, pour empêcher le bétail de pénétrer dans le champ.

Calfoucourah venait jusqu'à deux et trois fois par jour, suivre des yeux mon travail et m'encourager. Il me faisait fumer sa pipe et m'appelait son fils. Quand j'achevai ce fossé qui était large d'au moins un mètre cinquante et profond de deux, il me fit venir dans un roukah et après m'avoir fait partager son repas, il me fit présent d'un manteau: quoiqu'à demi usé, cet objet me causa une grande joie car c'était le premier vêtement que je possédais depuis le commencement de ma captivité.

J'avais déjà beaucoup fait en creusant le fossé, mais l'embarras pour moi était de trouver un moyen de labourer cette terre non défrichée. Il me manquait pour cela une charrue. J'aurais sans doute été réduit à la bêcher avec mon incommode pelle et je n'aurais que fort lentement avancé dans ce travail fatiguant, si je n'eusse eu le bonheur de trouver dans le voisinage une hache que je pus affiler. A l'aide de cet instrument j'abattis un petit arbre dont une des branches formait avec le tronc un angle aigu, et je taillai l'extrémité en forme de soc. Au nombre du bétail se trouvaient deux bœufs de labour que j'attelai tant bien que mal à cette charrue grossière; à force de persévérance je parvins à labourer passablement l'enclos, lequel avait environ cinq cents mètres carrés. Quand je l'eus ensemencé je chargeai de pierre un fort cuir de bœuf auquel j'attelai trois chevaux, et je m'en servis pour herser. La nature ayant pris soin de faire le reste, je vis bientôt éclore une grande quantité de tiges de maïs qui, en peu de temps donnèrent une récolte magnifique. Ce succès me captiva complètement l'amitié et les bonnes grâces de Calfoucourah et celles de ses trente-deux femmes qui parurent redoubler encore pour moi d'attentions et d'égards.

Un jour voulant, selon mon habitude, abattre un bœuf d'un seul coup de poignard au défaut de la nuque, un lazzo qui le retenait s'étant rompu, je manquai mon coup, et je fus piétiné par l'animal furieux et blessé, de dessous duquel on ne m'arracha qu'à grand peine tout sanglant et meurtri. Tandis qu'il me labourait le corps de ses cornes, j'avais perdu connaissance: lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur des cuirs de mouton, la tête reposant sur les genoux d'une des épouses du grand Cacique, qui me prodiguait les soins les plus empressés et sembla ainsi que tous les Indiens dont j'étais entouré toute joyeuse en me voyant renaître à la vie.

Je fus quelque temps à me remettre des suites de ce terrible accident, dans lequel j'avais failli perdre un œil, car j'avais eu une paupière déchirée.

Malgré toutes les prévenances des Indiens et toute ma diplomatie, je n'étais pas complètement à l'abri de leurs mauvais traitements, car la superstition et l'inconstance de ces êtres méfiants les portait souvent au contraire à me faire expier dans leurs moments de colère ce qu'ils appelaient alors leur inexcusable faiblesse à mon égard.

Bien qu'il n'entrât pas dans les habitudes de Calfoucourah de se faire accompagner autrement que par ses fils ou par moi lorsqu'il voyageait, il n'accueillait pas moins avec les marques de la plus grande satisfaction tous ceux qui se présentaient pour lui servir d'escorte.

Vu son grand âge ce chef ne conduisait plus guère lui-même les Indiens au pillage. Il se contentait de leur donner ses ordres ou ses conseils pour envahir tel point plutôt que tel autre. Mais, quand parfois il se laissait entraîner par ses idées belliqueuses et qu'il conduisait ses soldats, il emportait avec lui ses principales richesses, consistant en éperons et étriers d'argent, et il emmenait la plupart de ses femmes. Là se bornait toute sa distinction d'avec le commun des Indiens, qui seuls prenaient part au combat. Ses droits n'allaient pas jusqu'à s'attribuer une part quelconque du butin; mais comme il était généralement aimé et vénéré de chacun, tous mettaient leur orgueil et leur amour-propre à lui offrir de nombreux troupeaux, composés des plus beaux animaux pillés, ou bien encore à lui faire don de quelques captives qu'il vendait généralement à vil prix aux Indiens des tribus éloignées.

Calfoucourah habitait une vaste tente abondamment pourvue de toutes choses formant le confortable des Indiens. Et sous son toit fragile un Européen eût certes pu trouver bien des richesses entassées pêle-mêle.

Depuis plus de six mois je vivais près de cet homme, lorsque de nouveau les Indiens sentirent la nécessité de traiter avec l'un ou l'autre parti politique des Hispanos-américains dont la surveillance de plus en plus active s'opposait à leurs terribles invasions.

Ils hasardèrent près des uns et des autres des démarches pacifiques dont le résultat devait influer beaucoup sur ma destinée.

CHAPITRE XI

Comment la politique des Provinces unies de la Plata vint influer sur ma destinée.--Le général Urquiza.--Délivrance.--Orgie générale.

Les républiques unies de la Plata, pour leur bonheur, avaient alors à leur tête un homme sur lequel je vais arrêter un instant les yeux du lecteur, ne serait-ce que pour lui offrir une compensation aux figures grimaçantes, grotesques ou hideuses que j'ai décrites jusqu'ici.

Don Justo-José Urquiza, né à la Conception de l'Uraguay, dans l'Entre Rios, ne doit rien qu'à lui-même. Sorti des rangs du peuple, simple gaucho comme il aime à s'en vanter, n'ayant jamais reçu d'autres leçons que celle de sa propre expérience, il s'est peu à peu frayé un chemin par la force de son caractère et la supériorité de son intelligence. Ses rares talents militaires lui valurent la faveur de Rosas, qui l'avança rapidement et en fit bientôt son bras droit. Urquiza put croire un moment que le dictateur ne s'opposait à la confédération que pour lui donner les moyens d'accomplir de grandes choses, et peut-être pour sauvegarder l'indépendance de son pays. Mais il ne tarda pas à démêler les motifs de cette politique astucieuse et méfiante. Dès qu'il s'aperçut qu'on exploitait son patriotisme au profit d'une étroite ambition personnelle, il se tourna contre le dictateur, l'accusant de fausser la Constitution et d'attenter aux libertés nationales. Rosas avait plusieurs fois feint un désintéressement qui était loin de sa pensée. Périodiquement, à des époques habilement calculées, il parlait avec une modestie vraiment touchante, tantôt de son âge trop avancé, tantôt de sa santé délabrée, et demandait à résigner un pouvoir dont il ne pouvait plus, disait-il, supporter le fardeau. Mais le vieux lion qui avait toujours vu les représentants trembler devant lui, savait bien qu'aucun d'eux n'oserait accepter sa démission. L'assemblée se hâtait d'implorer son dévouement et de lui arracher, par d'ardentes supplications, un sacrifice glorieux.

Ces plates adulations passaient auprès des cours étrangères pour l'expression du sentiment public. Urquiza choisit le moment où le dictateur cherchait en 1851, à renouveler cette honteuse comédie; il lança une proclamation dans laquelle il déclarait Rosas déchu du pouvoir exécutif, et il se plaça lui-même à la tête d'un parti qui voulait à la fois la réunion des provinces en une confédération compacte et la libre navigation des eaux de la Plata.

Il était assuré d'avance de l'appui du Brésil, dont sa politique servait les plus chers intérêts. Les rivières qui prennent leur source dans le Nord de cet empire donnent accès, par l'Atlantique, à une partie considérable de son territoire, et ce sont les provinces les plus riches. Le Brésil avait souvent demandé à Rosas le passage de la Plata. Pour obtenir cette concession il avait épuisé en vain toute les ressources de la diplomatie. Urquiza venait à propos. L'antagonisme traditionnel des Espagnols et des Portugais céda devant la nécessité d'ouvrir au commerce du monde le Parana, l'Uraguay, le Paraguay et leurs tributaires.

Le Brésil se rallia donc à la cause d'Urquiza et lui fournit les forces nécessaires pour la faire triompher. Le premier mouvement d'Urquiza fut dirigé contre Oribe qui, soutenu par les troupes de Rosas, bloquait depuis neuf ans Montévidéo, et n'attendait, pour s'en emparer, que le moment où cesserait l'intervention de la France et de l'Angleterre. En attendant, Oribe ruinait Montévidéo, car il avait peu à peu élevé autour de son camp une ville rivale, Restoracione, qui comptait déjà dix mille habitants. L'arrivée d'Urquiza détourna des assiégés les menaces de l'avenir. Il se présentait à la tête d'une armée d'Entre-Rios et de Corrientinois; appuyé en outre par l'escadre du Brésil et par un corps d'infanterie de cette même nation, il amena Oribe à capituler presque sans coup férir. Une adresse consommée marqua sa conduite: il mit en avant le caractère patriotique de son entreprise, montra les dispositions les plus conciliantes, et proclama hautement son intention d'éviter l'effusion du sang. Des milliers de combattants grossirent bientôt ses rangs; Oribe abandonné de ses troupes et ne pouvant plus d'ailleurs recevoir ni renforts ni munitions, se rendit sans conditions.

Après ce succès éclatant, Urquiza se retira dans sa province pour s'y préparer à porter un coup décisif au pouvoir de Rosas. En 1852 il repassa le Parana avec des forces considérables et s'avança, sans rencontrer d'obstacle jusqu'à Monte-Caseros, où le dictateur accourut à la tête de vingt mille hommes. La mémorable bataille du 3 février 1852 se termina par la défaite et la fuite de Rosas, qui s'embarqua en toute hâte sur un vaisseau anglais, pendant que son vainqueur entrait dans Buenos-Ayres aux acclamations de la population. Urquiza établit son quartier-général à Palermo, et nomma gouverneur de la ville Don Vincente Lopez, homme d'un âge déjà avancé, mais généralement aimé et estimé.

Nommé dictateur provisoire le 14 mai, Urquiza réunit à San-Nicolas les gouverneurs et les délégués des quatorze provinces de la Plata pour qu'ils eussent à choisir une organisation politique. Cette assemblée se prononça en faveur du système fédératif, et décida que les provinces nommeraient des représentants chargés de rédiger une constitution et d'établir les bases d'un gouvernement définitif.

Buenos-Ayres refusa de confirmer les pouvoirs que l'assemblée avait conférés à Urquiza. Le gouverneur Lopez qui était resté fidèle aux décisions de la majorité, ne réussit pas à les faire respecter et fut obligé de se démettre de ses fonctions. Urquiza n'était pas homme à hésiter; il marcha sur Buenos-Ayres, rétablit son autorité et réinstalla son gouverneur. Après cet acte de vigueur, il se montra clément et se borna à exiler cinq des principaux meneurs: dès qu'il vit l'ordre affermi, il retira ses troupes de la ville et se rendit à Santa-Fé, où devait s'assembler le congrès, qui ouvrait ses séances le 20 août. Les treize provinces de l'Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, Cordova, Mendoza, Santiago de l'Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, Hioja, San-Luiz et San-Juan y avaient envoyé chacune deux délégués.

Une nouvelle révolte éclata à Buenos-Ayres, suscitée par d'anciens exilés qui ne s'étaient ralliés à Urquiza que pour se débarrasser de Rosas. Comme ils étaient pour la plupart natifs de la ville, ils n'eurent pas de peine à soulever la population. Urquiza ne pouvait souffrir que Buenos-Ayres fît la loi aux treize provinces, mais il ne voulait fournir aucun prétexte à une guerre civile dont il redoutait les conséquences. Au lieu d'employer la force contre l'insurrection, il préféra lui laisser le temps de la réflexion, et se contenta de publier une proclamation dans laquelle il déclarait la province de Buenos-Ayres séparée du reste de la confédération et l'abandonnait à sa mauvaise destinée. Sa modération ne fit qu'encourager les insurgés; ils essayèrent de propager la révolution et envahirent la province d'Entre-Rios. C'était braver Urquiza jusque chez lui. Il marcha contre les envahisseurs et les rejeta sur leur territoire.

Depuis lors jusqu'à l'heure actuelle, ce n'a été entre Urquiza, représentant les intérêts de la confédération Argentine, tendant à unifier son immense territoire, et les préjugés égoïstes de Buenos-Ayres rêvant un orgueilleux isolement pour sa population de cent vingt mille âmes, qu'une série de luttes plus ou moins ouvertes, suivies de concessions toujours forcées et peu sincères de la part des Portenos ou Buenos-Ayriens, toujours volontaires de la part d'Urquiza, qui s'est montré, en toute occasion désireux d'épargner à l'antique métropole de la Plata les malheureuses extrémités de la guerre.

Voici en quels termes le commandant Page, chargé par les Etats-Unis d'une mission dans la Plata, traçait en 1857 le portrait de cet homme remarquable.

Urquiza, à l'époque où je le vis était encore jeune d'apparence; son teint est brun, sa taille moyenne; admirablement proportionné, il présente tous les dehors d'une nature énergique et vigoureuse. Sa tête se fait remarquer par des contours amples, des plans solides, des traits fermes et accentués. L'ensemble respire l'intelligence, mais une intelligence qui se possède pleinement. Les yeux purs, brillants, bien ouverts, ont un regard pénétrant. La bouche est à la fois fine et bienveillante. C'est une tête d'homme d'état en même temps que de héros, offrant un singulier caractère de force, de calme et d'autorité. Pour inspirer le respect Urquiza ne recourt à aucun charlatanisme, à aucun rôle d'emprunt; son air n'a rien de composé, et l'on sent qu'il est à la hauteur de sa mission. Sa noble prestance, son maintien aisé, la dignité de ses manières, sa démarche délibérée, sa parole nette et mesurée dénotent une âme fière et loyale, un esprit lucide, un jugement sûr. On subit volontiers l'influence qu'il exerce sur tous ceux qui l'entourent et l'on éprouve d'autant plus de plaisir à rencontrer en lui les rares qualités dont il est doué, que l'on sait qu'il doit tout à lui-même: son éducation comme sa haute position. (_Note E._)

Maintenant quelques mots suffiront pour faire comprendre comment aux profonds calculs de la politique de cet homme d'état se rattacha fortuitement ma délivrance.

En 1859 une nouvelle scission armée de Buenos-Ayres forçait une fois encore Urquiza à recourir à la décision des champs de bataille.

Les Indiens pressentant avec leur instinct de bêtes de proie que les dissensions politiques des Argentins pouvaient leur offrir quelques occasions de butin, adressèrent au général plusieurs offres d'alliance, et plusieurs lettres rédigées par moi furent portées par des membres de la famille de Calfoucourah.

Le général était trop fin politique pour ne pas faire un bon accueil à ces messagers sauvages. Possesseur d'une des plus vastes estancias de la vallée du Parana, et lui-même agronome distingué, cherchant avant tout à développer les bienfaits de l'agriculture sur la belle partie de terre confiée à ses soins, il savait trop combien les établissements agricoles de la frontière du Sud ont besoin de calme et de sécurité pour ne pas chercher à amortir par tous les moyens les tendances agressives des Indiens leurs voisins. Il ne renvoya donc les ambassadeurs de Calfoucourah que chargés de cadeaux de toutes sortes et surtout de barils d'eau-de-vie; aussi leur retour fut, dans toute la horde, sans exception de rang, d'âge et de sexe, le signal d'orgies sans fin.

Quand je les vis livrés avec frénésie à l'ivresse, jugeant de la durée qu'elle pouvait avoir je conçus l'idée de tenter encore une fois de me rapprocher des contrées d'où je pourrais opérer mon retour dans ma patrie et dans ma famille.

Au moment de prendre cette décision solennelle me souvenant que les portraits de mes chers parents étaient encore à la merci des Indiens, je résolus de tout risquer pour m'en emparer, les considérant comme un talisman qui devait me protéger au milieu des nouveaux périls que j'allais affronter. Pour exécuter ce coup hardi, je fus obligé de pénétrer en me traînant sur les mains au milieu de toute la horde de buveurs ivres et exaltés, essuyant les menaces des uns ou parant de mon mieux les coups de couteau que cherchaient à me porter les autres sans pourtant se rendre compte de ce que je cherchais ni sans me reconnaître. Quand je mis enfin la main sur le sac où ils étaient renfermés, le cœur me battit violemment; de même qu'un coupable j'eus un instant la peur d'être découvert; tout mon sang se glaça. Je ne savais plus si je devais avancer ou reculer; pourtant après être resté quelques minutes dans l'immobilité la plus complète, convaincu de n'avoir pas été vu, j'entrouvris doucement et sans bruit le misérable sac de cuir de cheval dont la criante sécheresse eût pu me vendre. Et sans perdre de temps, j'y introduisis une main fébrile qui eut bien vite saisi les photographies que je cachai aussitôt dans le manteau qui m'entourait la taille. Puis, comme enhardi par ce premier exploit, en un moment je fus hors de la tente, plus que jamais décidé à m'enfuir.

J'implorai l'aide du Tout-Puissant du plus profond de mon cœur, et profitant de cette nuit où toute la tribu était plongée dans un lourd sommeil, je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les meilleurs chevaux du cacique, après m'être muni d'une paire de boules destinées, soit à ma défense, soit à me procurer du gibier sur ma route. Je pris aussi un lazzo pour m'emparer de trois montures et les réunir.

Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors sautant sur l'un d'eux, puis chassant les autres devant moi, je commençais palpitant d'émotion, ma dernière course, celle d'où dépendait ma vie ou ma mort.

Pendant toute la nuit je galopai sans relâche croyant voir sans cesse des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres mais sans calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souffle d'air me semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre tourbillon de poussière me donnait des angoisses.