Trimardeur

Part 8

Chapter 83,776 wordsPublic domain

Ils allèrent s’asseoir parmi les grands blocs noirs, les brise-lames de la petite jetée blanche enserrant un bassin vaseux, presque stagnant, peuplé d’algues brunes où jouaient des crabes obliques que le gosse appelait des _favouilles_.

Perrin mangea lentement, posément, le pain et le fromage, la nourriture de son pays; les sardines, il n’y tenait pas, trouvant que ce n’était pas nourrissant.

Orschanow, qui mangeait très vite, s’était installé, à moitié couché sur le dos entre deux blocs lisses, face au golfe.

Là-bas, très loin, Marseille fumait, noyée d’or rose, avec les flammes innombrables des vitrages et les feux encore pâles des phares et des navires qui s’allumaient.

Vers la droite, c’était la silhouette haute de la _Bonne Mère_ sur son rocher de craie couleur de braise, puis en des transparences allant du rose sombre des falaises d’Endoume, par le rose incarnadin des rochers arides de la Madrague de Montredon, au violet profond de la mer, une houle de lumière qui baignait et effaçait les îles... Seul, très loin, le roc aigu et sombre de l’île de Maïre flambait au milieu des eaux obscures.

Le grand œil changeant du phare Planier cligna au large.

Un soupir continu, immense, montait du mystère de l’eau assoupie, passant peu à peu à des bleus froids, à des bleus noirs d’abîme...

Orschanow éprouvait une sorte d’engourdissement voluptueux.

Il pensait, comme en rêve, sans émotion et sans hâte, qu’il ferait bon, par un soir pareil, un soir de calme et d’anéantissement, partir vers les terres inconnues d’outre-mer, avec, au cœur, une mélancolie très douce, sans aucune amertume, avec un renoncement définitif à tout son passé, à tout ce qui avait été lui-même, et _avec le pressentiment qu’il ne reviendrait jamais_.

CHAPITRE V

Onze heures, en été, sur les quais, dans les rues. La fièvre du travail s’interrompit brusquement.

Le roulement des wagons, des camions pesants, le grondement perpétuel de la ville maritime, s’étaient tus pour un instant, dans l’accablement de la méridienne.

Des flots de lumière dorée coulaient sur les maisons de briques roses de la place de la Joliette, sur la poussière surchauffée des quais, sur l’eau violette des ports, immobile, lourde, comme épaissie dans la chaleur, où de grandes taches métalliques, huileuses, oscillaient doucement.

Au milieu de la place, sous des tentes légères en toile grise à raies rouges, des éventaires se chargeaient de victuailles, aux couleurs et aux parfums violents: tomates saignantes, poivrons verts, olives noires, piments rouges, gros oignons violacés, charcuteries racornies, poissons frits à l’huile, d’un brun doré, étoilé de tranches transparentes de citrons, citrons entiers, tout en or verdâtre, parmi l’écaille noire des moules, lourds raisins muscats, couleur de miel pâle, pains blancs et légers, cerises d’un grenat noirâtre.

Tout un régal des yeux, à côté des petits fourneaux improvisés avec de vieux bidons à pétrole défoncés où cuisaient les mets poivrés et jaunis au safran de la cuisine marseillaise.

Des vapeurs d’huile montaient de ces étalages et des nuées de mouches bourdonnaient.

Quittant les quais, des hommes demi-nus, des débardeurs excédés de fatigue et de chaleur vinrent en bandes.

Ils s’arrêtèrent d’abord près de la fontaine et, les uns après les autres, se lavèrent les mains qu’ils secouèrent simplement pour les sécher.

Puis, ils allèrent se presser en masse houleuse et compacte devant les éventaires.

Les plaisanteries grassement patoisées, les marchandages, les offres, les discussions allaient leur train, et les sous de cuivre tombaient avec un bruit sourd et continu, sur les planches.

Et, de toute cette foule affamée, un fumet sauvage de sueur mâle montait sous le soleil.

Orschanow s’était fait aux nourritures huileuses et pimentées, aux oignons crus, aux olives.

Perrin haussait les épaules, préférant emporter un bon litre de vin blanc, avec un pain et un morceau de fromage, des choses _comme chez eux_, qui vous tenaient au moins au ventre, disait-il.

Portant leurs papiers gras sur le plat de la main droite ouverte, le pain sous le bras et la bouteille à l’autre main, les ouvriers coururent occuper les places à l’ombre des maisons, le long du quai. Assis sur le bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau sec où traînaient de la paille et des ordures, ils mangèrent avidement, sur leurs genoux.

A chaque instant, un bras se levait, avec une bouteille rouge ou blanche, une tête se renversait en arrière, les muscles d’un cou bronzé se tendaient et saillaient dans la découpure ronde du maillot.

Orschanow avait toujours fini de manger avant les autres et s’étendait sur les dalles un peu fraîches du trottoir, son béret sur les yeux, non pour dormir, mais pour rêver.

*

* *

Il était las et tranquille, sans désirs.

Il pensait à sa vie nouvelle et il s’étonnait qu’il lui eût été si simple, si facile, après les souffrances et les hésitations des dernières années, de se faire libre et heureux, du seul bonheur accessible à sa nature.

Il lui avait suffi de _s’isoler_, de descendre dans ce milieu simple et rude où il vivait à l’aise, accepté de tous parce qu’en apparence, il agissait et parlait comme eux, et où, pourtant, il demeurait le solitaire qu’il avait toujours été et qu’il resterait.

Au contraire des intellectuels, les pauvres et les simples ne tourmentaient pas Dmitri, parce qu’ils ne faisaient jamais incursion dans le monde fermé de sensations et d’idées où il vivait et dont l’existence même leur échappait.

Pour être libre, il faut être seul, toujours, partout, surtout parmi les êtres.

Orschanow plaignait les hommes de leur misérable besoin de vivre en collectivités morales, de se grouper, de s’embrigader en commun, de tendre leurs cous vers le joug écrasant et l’insupportable tyrannie de l’opinion des autres.

Orschanow, errant et isolé dans un monde où il pouvait rester à jamais un _inconnu_, était réellement _libre_.

Il pensait et agissait à son gré, et personne ne pouvait prétendre contrôler ses pensées car il lui suffisait de s’en aller, au moindre choc, de reprendre la route.

... Orschanow, étendu sur les dalles du trottoir, dans la lassitude de ses membres durcis, sentit à la pensée de son affranchissement définitif, une joie et une fierté soulever sa poitrine.

Puis, tout à coup, il se mit à penser à Véra, et son cœur eut un léger sursaut.

C’était toujours pour lui une volupté très douce, très mélancolique et sans aucune cruauté de songer à Véra, de se dire qu’il ne la reverrait plus jamais, qu’il ne saurait plus rien d’elle non plus, car, en partant, il avait bien senti qu’il ne lui écrirait jamais, qu’aucun lien ne substituait plus entre lui et son passé.

Les yeux clos, Dmitri revoyait Véra, l’amante si longtemps et si ardemment désirée, et en qui il avait incarné les voluptés les plus intenses de ses sens et de son imagination.

C’étaient les boucles noires de Véra, courtes et soyeuses, qui caressaient son front haut et blanc, et leur ombre atténuait l’éclat des longs yeux noirs.

C’était le mystère de son sourire, et la ligne onduleuse de son corps très virginal, allant de l’épaule au genou en courbes parfaites et mobiles.

A ce souvenir, un obscur regret mordit Orschanow au plus profond de sa chair.

Il s’étira et rouvrit les yeux pour voir le soleil sur les navires, et les taches de lumière oscillant sur l’eau des ports... Alors, il se calma de nouveau et sourit, à la vie, à l’amour, aux formes changeantes...

*

* *

Le soir, comme quelque chose de brûlant et de trouble restait en lui de son rêve de midi, Orschanow lâcha les camarades et monta lentement, en flânant, vers les rues noires où la houle du rut brutal de la cité en chaleur battait déjà les trottoirs peuplés de filles peintes en jupon court et tête nue, qui fumaient en attendant les hommes, matelots, débardeurs, soldats, _nervi_...

Dans la nuit chaude où traînaient des relents de musc et de femelle, Orschanow se promenait sans hâte, entrant dans les bouges et s’attablant, sans boire, car il ne recherchait plus l’alcool, depuis qu’il avait quitté la Russie.

Ces spectacles des vieilles rues de prostitution, de misère et de crime, pleines de chants et d’ivresse, concordaient bien avec la disposition d’esprit d’Orschanow.

Au lieu de dégoût ou de curiosité, Orschanow se sentait soulevé par tout le désir aveugle qui déferlait à travers la ville haute.

Enfin, comme il redescendait du Calvaire des Accoules par des rues obscures et humides, il vit une femme, en sarrau rouge, avec un fichu jaune canari sur une extraordinaire chevelure noire, défaite et qui roulait comme une vague sur ses épaules tombantes.

Elle était très jeune, et son masque pâle, presque exsangue, était d’une beauté étrange, d’un type méditerranéen si mêlé, si complexé, qu’il était indéfinissable.

_Digo, pitchoun!_

C’était une autre femme, une grosse en robe à traîne, avec des fleurs dans ses cheveux blonds, qui appelait Orschanow.

La fille brune gardait le silence, le dos appuyé contre la muraille.

Elle ne souriait même pas.

Orschanow s’aperçut qu’elle était nu-pieds.

Il s’approcha d’elle.

--Où est ta chambre?

--_Vengo, fils._

Et, sans hâte, avec une indifférence profonde, elle précéda Orschanow dans un couloir obscur et puant.

Dans la chambre, il y avait un lit, une table en bois blanc, deux tabourets dépaillés, une armoire. Des taches noires d’humidité sur le plafond bas et sur le papier décollé des murs sales assombrissaient encore le décor.

La femme poussa le verrou, puis elle se mit à se déshabiller, toujours sans parler.

Et ce silence de la fille qui seyait à son étrange beauté, achevait de troubler et de griser Orschanow.

Comme ses gestes brusques, comme sa voix de gorge, presque rauque, l’amour de la fille fut âpre et brutal, sans les veuleries et les rengaines tristement bêtes de la plupart des filles...

*

* *

Orschanow s’éveilla. Les persiennes étaient restées entr’ouvertes et la lumière bleutée du matin glissait vers le lit où, la tête enfoncée dans l’oreiller, la fille dormait.

Orschanow ne voyait d’elle que sa forme vague sous le drap grossier et l’écroulement lourd de ses cheveux.

Il se détourna vers la fenêtre.

Quelque part, un serin en cage se mit à chanter.

Un souffle de fraîcheur agita les rideaux, passa comme une caresse, sur la poitrine d’Orschanow, dans l’entrebâillement de sa chemise d’ouvrier.

Tout à coup, un immense attendrissement l’envahit, mystérieux sans cause...

Il se sentit l’âme toute neuve et toute blanche.

Il fut heureux de vivre, heureux de savoir que dehors, le jour se levait et que la brise fraîchissait sur la mer, heureux de penser qu’il allait travailler, peiner sous le soleil avec les camarades qu’en cet instant il aimait.

Il fut heureux en même temps de savoir que, dans peu de jours, inévitablement, il quitterait ces gens et ces choses, et qu’il irait ailleurs, très loin, au delà de la Méditerranée, pour se griser à d’autres sources de volupté et de tristesse.

CHAPITRE VI

Vers la fin d’août, un vent de colère roula sur les quais.

Les bateaux italiens amenaient tous les jours des bandes d’hommes décharnés, haillonneux, le masque anguleux et rasé, qui débarquaient, le dos courbé sous de maigres baluchons.

L’œil sournois, la tête baissée, ils montaient tout de suite vers les taudis de la haute ville, et tout de suite ils y trouvaient des pays.

Le lendemain, ils réapparaissaient sur les quais.

Ils accostaient les contremaîtres, le chapeau à la main, humbles et offraient leurs bras noueux de meurt-de-faim, à vil prix.

Les salaires baissaient.

Dès qu’un ouvrier ancien essayait de protester, on le renvoyait, car on avait une inépuisable réserve d’Italiens.

Un matin, une rixe éclata devant l’embarcadère de la Transatlantique, comme de nouveaux Calabrais venaient s’offrir.

Les débardeurs les écartèrent, avec des injures et des menaces. On se battit. Des couteaux luisirent, du sang coula. Dix ouvriers furent renvoyés le soir. Ils restèrent sur le quai, jusqu’à la nuit, en un groupe tumultueux où s’esquissaient des gestes violents.

Aux Forges de la Méditerranée, un débardeur resté inconnu assomma à coups de poings un Italien et le noya...

Alors, les camarades d’Orschanow lui dirent que c’était à lui, le plus instruit, de les guider.

Ils étaient dans leur droit, ils allaient se défendre. Mais lui seul savait parler, lui seul pourrait se faire entendre des patrons et des autorités.

Orschanow s’en défendit tout d’abord. Il n’était qu’un débardeur comme les autres, il ne voulait pas devenir un chef.

Un lourd ennui l’envahissait, en face de cette tâche qu’on voulait lui imposer.

Il souffrait sans doute, comme les autres, de la baisse des salaires, comme les autres, il était bousculé par les contremaîtres devenus arrogants et querelleurs.

Mais tout cela lui était égal...

Il était là, par l’un des hasards de sa vie de vagabond. Il se sentait en dehors, à côté de ces gens et il ne voulait pas devenir leur tête, car cela ne serait bon pour personne. Il savait bien qu’il lui suffirait d’un effort minime pour les dompter tous, pour faire de leur masse houleuse sa chose; mais il voulait rester seul et rêveur, seulement.

Pourtant, quand la situation empira, quand les conciliabules d’abord pacifiques devinrent des meetings tumultueux, il fut pris et emporté par le torrent débordé.

Il aimait cette vie soudain fiévreuse et il n’eut pas, dès les premiers jours le courage de s’effacer.

Et très vite, il devint le meneur des compagnons de son groupe, par la force même, des choses, pour échapper à l’effroyable désarroi et à l’incohérence de leurs cerveaux exaltés, de leurs tempéraments superficiels.

Ils se grisaient de mots ronflants, parlaient de vengeance, mêlaient aux couplets de l’_Internationale_ des boutades d’un chauvinisme enfantinement féroce. Il fallait massacrer les _Macaroni_, les _Babi_, qui volaient aux _Français_ leur pain.

Eux-mêmes étaient des épaves de toutes les races, latines et autres, jetées à la côte par le reflux fécond de la Méditerranée. Et tous, même Slimane l’Arabe, même Juaneto le Mahonnais, se réclamaient de la France.

Et l’alcool coulait, exaspérant les colères, corrodant les nerfs tendus, embrumant les raisons vacillantes.

Malgré la lucidité avec laquelle il voyait l’inanité de leur effort et leur immense faiblesse, Orschanow aux heures de colère, les soulevait, pitoyables et beaux.

D’ailleurs, n’avait-il pas perdu, jadis, des jours précieux, dans les clubs révolutionnaires, en de vains palabres?

Pourquoi fuir, maintenant que ces mêmes idées, déformées, troublées, confuses, descendaient tout à coup dans l’arène tragique de la vie, dans la gloire du soleil doré et du sang rouge?

* * * * *

Dès que le mot de grève fut prononcé, des hommes surgirent qui parlaient d’organisation, de défense des travailleurs, de lutte.

Ils répétaient, avec moins d’âpreté et surtout avec moins de rêve, les idées qui, jadis, avaient conquis Orschanow, qui avaient été son «credo» et pour lesquelles il avait lutté.

Ces gens se mêlaient aux ouvriers, cherchaient à les grouper. Et, comme eux-mêmes ne s’entendaient pas entre eux, comme ils se réclamaient de partis différents, ils entraînaient les débardeurs dans leurs querelles. Ce qui restait pour Orschanow un sujet d’étonnement et d’indignation, c’était que l’incohérence régnant dans les milieux ouvriers ne gênât nullement les orateurs populaires. Au contraire, d’aucuns savaient en tirer parti.

Personne qui eût souci d’éveiller la pensée des masses. Tous les traitaient en troupeau servile dont il fallait s’emparer pour les mener à la conquête du capital. C’était pour eux une force confuse, amorphe, mais écrasante qui, si on savait s’en servir, balaierait en quelques instants les ruines de la vieille société.

Les meneurs ne cherchaient pas chez le peuple un vouloir un peu conscient, la matière brute leur suffisait. Il fallait l’asservir, la transformer en instrument, et non la façonner.

Et Orschanow voyait bien que ces hommes n’aimaient pas le peuple, qu’ils le méprisaient même au fond.

En Russie, il avait déjà rencontré quelques doctrinaires de cette catégorie.

Pourtant, ils étaient peu nombreux et peu sympathiques au reste des révolutionnaires: l’idéalisme profond et apitoyé du tempérament russe ne s’accommodait pas de leur conception brutale.

Et Orschanow sourit, un soir, en sortant d’une réunion où il avait manqué prendre la parole, pour contredire l’orateur qui essayait d’inféoder les ouvriers à un groupement fondé dans l’un des grands ports marchands du nord.

Orschanow, sa colère tombée, souriait, parce qu’il sentait que lui seul, parmi les dix ou douze intellectuels présents à la réunion, aimait le peuple, réellement, en toute sincérité et aussi en toute douleur, car il le voyait souffrant, faible et misérable. Et il l’aimait tel qu’il était, sans mépris et sans réprobation.

Puis, dans le silence de la nuit tiède, comme il regagnait un chaland où il couchait, il s’attrista.

La grève allait éclater. La misère serait horrible. Du sang coulerait, des énergies se dépenseraient en pure perte, des existences entières sombreraient. Menée par les adroits ou les sectaires la grève avorterait.

Et le doux qu’était Orschanow se prenait à souhaiter de voir ces bandes douloureuses, gonflées de colère, rouler à travers Marseille, à travers le monde, pour une œuvre de destruction géante...

Mais ce n’est pas lui qui les y mènerait. Il ne le leur dirait jamais... et il continuerait à recueillir toute leur douleur, goutte à goutte, en son cœur ouvert comme un calice...

* * * * *

Dans son groupe, Orschanow prit la parole plusieurs fois. Il essaya d’éloigner les ouvriers de toute préoccupation étrangère à la question initiale des salaires. Il leur conseilla, pendant qu’on gagnait encore quelques sous, de mettre un peu d’argent de côté. Il leur dit surtout qu’ils ne devaient s’embrigader dans aucun parti politique, qu’ils devaient rester des ouvriers réclamant leur droit au pain qu’ils gagnaient si durement.

Tandis qu’il parlait, les débardeurs lui donnaient raison, tant ses discours étaient simples et sensés. D’ailleurs, il travaillait avec eux, il leur avait souvent donné de bons conseils.

Mais, le lendemain, les «organisateurs» de la grève devenue imminente revenaient, payaient à boire, enflammaient les imaginations méridionales par de grands mots ronflants.

Et de nouveau, soûls d’alcool, de chansons et de tapage, ils parcouraient les quais en poussant des vivats.

Orschanow avait aussi ses heures de révolte et d’exaspération. Il se mettait à détester ces êtres stupides qui n’étaient dociles qu’à ceux qui les méprisaient et se moquaient d’eux.

Un jour, dans une réunion où un avocat parlait de faire rendre gorge aux bourgeois et où des cris de: Mort aux exploiteurs! l’interrompaient à chaque instant, Orschanow dit tout haut:

--Si les ouvriers finissent par démolir les bourgeois, le lendemain, c’est vous autres qu’il faudra balayer, parce que c’est vous qui prendrez leur place.

L’orateur chercha à ameuter les ouvriers contre leur camarade qui attendait, pâle et très calme, en face. Alors un de ses copains, ancien matelot têtu et silencieux, tira sa pipe d’entre ses dents jaunes et dit:

--Nous nous en foutons. Si le jour de la casse arrive, alors, ben sûr, on s’arrêtera plus. Si on tue un bourgeois, tous y passeront. Le sang, c’est pis que la goutte, ça soûle. Moi, j’ai vu ça en Indochine: quand on tombait sur un village, fallait que tous y passent.

--Oui, affirma un autre, un tout jeune au doux visage, quand on se sera débarrassé de ceux qui nous mangent à l’heure qu’il est, on trouvera bien encore du nerf pour démolir ceux qui chercheront à se mettre à leur place. Ce jour-là, on verra.

Et, devant la défaite de l’orateur qui balbutiait, Orschanow éprouva un peu d’orgueil. Quelque chose de chaud et de doux afflua à son cœur.

Puis il haussa les épaules et sortit. S’il s’était laissé aller, il en serait arrivé à souhaiter le rôle méprisable du tribun.

CHAPITRE VII

Enfin, un jour, le soleil se leva sur les ports déserts qui parurent plus vastes. Autour des chalands, autour des tas de marchandises, sur les quais, seuls les douaniers en tenue bleue et rouge erraient distraitement. A la Transatlantique, chez Touache, aux Messageries, pas un débardeur n’était venu.

La grève était proclamée, depuis la veille au soir, dans le tumulte et les acclamations des salles de réunions, dans les cafés. Très tard dans la nuit, on avait chanté des refrains libertaires et crié «vive la grève.» Orschanow, avec ceux de son groupe, s’était promené à travers cette joie et cette exaltation.

Le petit Henri résuma très bien l’état d’esprit des débardeurs. «Qué veine! Demain, au lieu d’aller s’esquicher les quilles et les pattes sur les bateaux, ou pourra aller à la Madrague ou bien à l’Estaque pêcher une bouillabaisse!»

Très naïvement, les débardeurs se réjouissaient de ces premiers jours de chômage. Ils avaient encore quelques sous, ils mangeraient, et ils ne feraient rien. Puis, quand les patrons seraient embêtés, ils céderaient, et les Italiens, les _Babi_ abhorrés, on les embarquerait à coups de pied au cul pour leur foutu pays.

C’était si juste et si simple! Orschanow les regardait, ce premier soir de grève, si joyeux et si pleins d’entrain, coupant d’éclats de rires leur éternelle blague latine.

Pourquoi leur montrer qu’ils avaient tort de se réjouir, que demain, ils crèveraient de faim et que si même ils réussissaient à se débarrasser des Italiens, cette petite victoire leur coûterait des souffrances et des rancœurs sans nombre?

Orschanow se disait que c’était tout de même quelques heures de vie plus intense et plus heureuse arrachées à la monotonie lourde de leur esclavage...

*

* *

Le matin, tandis que les autres se dispersaient dans la haute ville pour faire la fête, Orschanow s’en alla tout seul dans les pinèdes de l’Estaque.

Là, couché sur la terre chaude, dans la bonne odeur de résine des pins, il rêva longtemps.

Il fallait, par orgueil, par curiosité aussi, attendre la fin de la grève... Puis, quand ça serait fini, il s’en irait plus loin, n’importe où...

Il partirait seul, sans Perrin qui, avec son gros bon sens, ses principes de bon travailleur, le fatiguait depuis longtemps.

Perrin avait gardé le silence dans les palabres et les réunions qui avaient précédé la grève.

Mais, quand les camarades avaient déclaré qu’ils ne travailleraient plus, il avait dit, très calme toujours, à Orschanow: «Si c’est comme ça, eh bien, on travaillera pas. Ce serait cochon de travailler quand les camarades sont pas contents... Bien sûr, moi, ça me casse quelque chose toute leur politique... N’y a ces messieurs à esbroufe qui parlent dans les cafés, eh bien, moi je dis que c’est tout des jean-foutres qui se moquent de nous autres... Y a encore que tous ces «mocos» ça gueule tout le temps, ça fait trop de pétard. Moi, j’aime pas ça...

Et Perrin conservait son impassibilité de bon ouvrier tranquille qui ne se mêlait de rien, qui attendait simplement.

Orschanow avait décidé de quitter Perrin, sans brouille et sans colère, simplement parce qu’il aspirait à reprendre la route seul avec son rêve.

Il aimait bien ce camarade simple et droit, qui l’avait aidé dans ses débuts de trimardeur en France.

Mais cela encore, cette accoutumance, cette amitié, Orschanow allait le quitter, volontairement, comme il avait quitté ses camarades d’antan, sa vie d’étudiant et Véra elle-même.

L’exil et les séparations avaient pour lui un grand charme mélancolique.

Il aimait surtout, le lendemain, en recommençant une vie nouvelle, à se retrouver seul avec ses souvenirs et les fantômes d’un passé récent.

*

* *

Orschanow prévoyait, à la suite de la grève, de grands troubles. Il y aurait certainement des rixes entre grévistes et Italiens.

Les _Babi_ travaillaient, surtout aux Transports Maritimes.