Part 7
Et puis, depuis qu’il avait pris Véra, au lieu de l’esclavage définitif qu’il prévoyait et qu’il redoutait, il se sentait _libre_.
Peu à peu, le désir de s’en aller, de devenir le fier vagabond conquérant des horizons, s’affirmait en lui et le dominait.
Il finit par pressentir toute la volupté mélancolique du départ, de l’abandon de Véra.
Elle n’en mourrait pas: elle savait où se réfugier et de quoi se délecter.
Orschanow s’abandonna à son cher rêve avec délice et orgueil.
Les camarades et Véra elle-même précipitèrent l’inévitable dénouement.
Ils tentèrent encore de le reprendre, de le soumettre. Ils lui parlèrent fraternellement et avec ardeur.
C’était chez Véra, un soir. Pâle, angoissée, elle le regarda, l’œil tout assombri de reproche.
--Serais-tu donc lâche, Dmitri! Il faut travailler, lutter, être homme. Non, tu ne peux être lâche. Va, demain, te faire inscrire à la Faculté, travaille.
Orschanow se leva.
--Lâche? Non, c’est vous qui l’êtes, prophètes d’une liberté problématique dans mille ans et qui n’avez pas le courage de secouer tout de suite le joug de la société imbécile et des choses meurtrières! Lâche, Véra, celui qui t’a faite sienne, qui a fait vibrer quelque chose de son âme au plus profond de ta chair! Soit, je disparaîtrai, je m’en irai, mais tu resteras mienne, Véra, et rien ne m’arrachera de toi, jamais. Laissez-moi! Laissez-moi seul!
Et il alla à la fenêtre, s’appuyant le front contre la vitre. Il souffrait. Une révolte surtout grondait en lui.
Il entendit Garnicha dire:--S’il était parti, depuis le temps qu’il menace de s’en aller, il serait bien loin!
Furieusement, Orschanow haussa les épaules.
Les camarades partis, Véra essaya de lui parler, doucement. Alors, de nouveau, il la prit, la poussant vers le lit. Elle se révolta, lutta.
Orschanow était aveuglé par la colère et le désir. Ils se tordaient, l’un contre l’autre, en une lutte orageuse.
--Brute! Lâche! râlait Véra, pâle, avec une barre dure entre les sourcils.
Enfin, tous deux, roulèrent à terre.
Ce rut sauvage et cruel soulevait le cœur de Véra de dégoût et de honte.
Orschanow se releva. Sous sa main, le poignet droit de Véra avait saigné. Elle était pâle, elle n’avait pas répondu à son étreinte, elle lui en voulait.
Quelque chose s’était brisé.
Sans un mot, elle sortait.
Orschanow se jeta sur son lit et chassa tout souvenir, toute pensée, en un immense besoin d’apaisement.
Le lendemain, adouci, calmé, il alla s’agenouiller devant Véra, qui lisait, assise dans sa chambre. Il lui prit la main.
Puis, tout à coup, il remarqua la meurtrissure qu’il lui avait faite la veille. Alors, désespérément, il pleura.
--Pauvre, pauvre Mitia, dit-elle, avec une tendresse triste.--Jamais plus tu ne seras des nôtres...
--Tu sais bien que je t’aime.
--Ton amour est comme tout en toi, tourmenté, fou. Pourtant, tu m’es si cher!... Restons là, l’un près de l’autre, sans rien dire, sans rien espérer...
Le reste de la journée s’écoula en une mélancolie profonde, douce... Le soir rose glissa sur les arbres dorés de la promenade, sur le mur blanc de la chambre.
Véra sortit. Orschanow sentit une grande paix descendre en son cœur rasséréné...
*
* *
La fenêtre était restée ouverte et une lueur bleue coulait sur les planches du parquet. Dans le grand silence du faubourg, les voix diverses des coqs claironnaient un réveil hâtif. Des sabots d’ouvriers matineux claquèrent sur le trottoir.
Orschanow se réveilla en sursaut, se rappelant qu’il avait quelque chose d’important à faire, ce matin-là.
Il se souvint: c’était fini; il allait partir.
Son cœur se serra un peu, pour une seconde. Puis, il se leva, d’un bond. Il était joyeux, il avait envie de chanter.
Pourtant, tandis qu’il s’habillait, mettant ses vieux vêtements d’ouvrier de Pétersbourg, il se calma, et se plongea peu à peu dans l’atmosphère de sérénité qu’il avait prévue la veille...
Il griffonna quelques mots d’adieu à Véra, simples, sincères, doux, comme était son âme en cet instant.
Puis, il sortit.
Le soleil se levait à peine, derrière les dentelures aiguës des monts Voirons... Une lueur opaline enveloppait les choses et une brise légère passait dans la ramure des arbres, secouant une pluie fraîche de rosée.
Orschanow prit la route de Savoie qui s’en allait, blanche entre les campagnes vertes, vers les ondulations molles du Mont-de-Sion.
Le jour était limpide et joyeux. Orschanow s’éloignait à grands pas, sentant des sources ignorées de vie et de puissance sourdre en lui.
La force et la souplesse de sa chair s’harmonisaient avec cette joie intérieure et il se s’entait capable de marcher ainsi, toujours, à la découverte du monde, des horizons les plus lointains.
Enfin, c’était donc fini, il avait eu le courage de tout abandonner, même Véra, de partir, de se faire libre...
Et Orschanow s’en alla ainsi dans le soleil du matin de mai...
CHAPITRE II
Au sommet de la côte de Copponex, un grand chêne tordait ses bras robustes, aux bourgeons épanouis. Contre son tronc puissant, un pommier sauvage avait poussé, étendant au-dessus de la route ses branches constellées de fleurs blanches, avec une goutte de sang sur chaque pétale.
Des primevères couleur de citron et des anémones carminées semaient leurs taches vives sur le velours sombre de la mousse.
Plus loin commençait une haie, avec la floraison candide des _blossiers_, les prunelliers épineux de la montagne.
Sur le plateau, au bout du champ, une ferme dressait sa silhouette pesante, une de ces vieilles fermes de la Savoie, carrées, basses, à moitié enfouies en terre, et couvertes de tuiles plates noircies par le temps.
Une fumée bleue montait toute droite, dans le rayonnement doux du soir, tranquille.
C’était la fin du printemps, et une haleine puissante de vie et de fécondité se mêlait à l’odeur du logis pauvre: relent d’étables et d’oignons frits, rancis.
Orschanow, vêtu d’une blouse, avec un petit baluchon au bout d’un bâton, s’en venait sans hâte, jouissant du calme de l’heure, dans la simplicité sans âpreté du décor.
Depuis deux mois, il errait ainsi à travers la Savoie, de hameau en hameau, de ferme en ferme.
Jadis, là-bas, en Russie, il avait appris des ouvriers auxquels il aimait à se mêler, bien des petits métiers: charronnage, maréchalerie, menuiserie.
Et c’était d’ailleurs si simple, dans ce pays primitif, chez les paysans savoyards: on demandait la soupe et le coucher, en échange d’un coup de main, d’une réparation quelconque.
En Orschanow, les souvenirs douloureux des derniers mois s’étaient apaisés. Tout cela lui semblait si lointain, maintenant qu’il ne reverrait jamais Véra, et que tout était fini, pour toujours.
Il n’avait pas oublié Véra, et la silhouette aimée passait souvent dans ses rêves, embrumée de mélancolie. Mais Orschanow, au lieu d’un regret et d’un déchirement douloureux, éprouvait la volupté profonde du renoncement...
Oh, être seul, être libre, inconnu, sans attaches ni entraves sur la terre accueillante et douce aux errants! S’endormir en des abris de hasard, où on ne possède rien, où on ne tient à rien, et le lendemain, s’en aller plus loin, vers d’autres décors, parmi d’autres êtres... et ainsi toujours!
C’était surtout à cette heure préférée du crépuscule qu’Orschanow ressentait la douce mélancolie de toutes ces choses qu’il avait devinées depuis longtemps et dont l’attrait l’avait vaincu...
Orschanow s’approcha de la ferme. Dans la cour, assise sur le seuil moussu, une vieille femme en tablier bleu et en bonnet blanc épluchait des légumes.
Orschanow salua, demandant s’il y avait du travail. La vieille le regarda fixement.
--Et d’où que vous venez comme ça?
--De Sergy, où j’ai fait des réparations chez M. Mouchet, le fermier du comte.
--Ah... Alors vous cherchez de l’ouvrage?
--Eh oui, ma bonne dame.
--Ça dépend, si c’est pour de l’embauche ou pour coucher... Vu que l’embauche, y en a pas. C’est pas le moment... Pour la fenaison, je dis pas... Mais maintenant, y en a pas. Quant à pour coucher, je dis pas, ça se peut tout de même. Seulement, y en a déjà un, de _voyageur_, qu’il est venu... Et pis vous, ça fait deux... Quand même, d’ici à la ferme de chez Bozon, y a ben quatre lieues... C’est ben loin. Ben, si vous voulez coucher, vous pourrez faire le bois et le rentrer... L’autre, il est allé _s’aider_ à mon homme, pour couper de l’herbe, que ça fait profiter les vaches. Vlà, y aura un pot de soupe pour vous. Quand y en a pour quatre, y en a pour cinq.
Orschanow posa son baluchon. Une grande fille blonde, d’une robustesse d’homme, le visage sérieux, sans sourire, lui donna une hache et lui montra un tas de racines de chêne.
--Vlà. Quand vous aurez fini, vous y mettrez là, sous la remise, derrière le char à échelles.
Et les deux femmes reprirent leur travail, sans plus faire attention à Orschanow qui, à deux pas, fendait le bois noueux et dur. Elles échangeaient parfois quelques réflexions en patois.
*
* *
Une salle carrée, au plafond en poutres épaisses et enfumées où pendaient des jambons et des chaînes d’oignons secs. Aux murs noircis, des rayons avec de la vieille vaisselle de terre et, rangés sur le manteau de la grande cheminée, des ustensiles de jadis.
A l’antique crémaillère de fer, vestige de la vie nomade oubliée, la grosse marmite de fonte pendait dans la flamme claire des sarments.
Sur la table, une lampe à pétrole, les pots à soupe, coniques, avec des dessins verts et rouges sur l’émail grossier, et la miche de dix livres, énorme et bise.
Sur les bancs polis par l’usage, les hommes s’assirent, lourds, avec leur ossature puissante et leurs muscles épais, sous la blouse et le pantalon de futaine. Aucun n’avait ôté son chapeau. Les femmes servaient, les manches retroussées.
Le patron, un vieux au visage racorni et rasé, versa le vin dans les verres épais. L’autre trimardeur, un blond trapu à la moustache tombante sur la bouche ferme et bonne, l’œil bleu, très franc, semblait gêné. Alors, le fermier dit, avec son accent traînant.
--Allons, vous autres, faut pas avoir honte. Quand on offre la soupe, c’est de bon cœur, ben sûr. Y vaut mieux demander que voler, pas vrai? Pis, ça peut arriver à tout un chacun, ça, de pas trouver de l’ouvrage. C’est pas en cette saison qu’on connaît le feignant du bon ouvrier, c’est au moment des gros ouvrages. Allez, faut trinquer avec nous autres, pour montrer que vous êtes pas plus couillons que le monde!
Depuis son départ de Genève, Orschanow observait curieusement ce peuple d’une autre race, sans la mélancolie résignée et le vague mysticisme du paysan russe, moins travailleur et plus contemplatif.
«C’est le travail, l’inique, l’éternel travail qui les a rendus ainsi, pensait Orschanow. Ils sont comme leurs bêtes de labour, et ils n’ont pas le loisir de lever la tête et de regarder autour d’eux l’horizon libre, de respirer en paix l’air qui est à tous... Oui, ce sont la vie sédentaire, la propriété, la famille, le travail, tout ce qui fait la société qui les abrutit et les tue, les maintenant courbés vers le sol, dans l’âpre lutte de toute heure, qui les durcit et les enlaidit.»
*
* *
Dans le fenil poudreux, comme ils se couchaient côte à côte sur les gerbes molles, les vagabonds parlèrent. De leur vie, ils se contèrent ce qu’ils voulurent, surtout Orschanow qui cachait son passé d’intellectuel, se disant ouvrier russe émigré.
Antoine Perrin lui, était du Bugey. Pendant qu’il était au service, son père était mort, et on avait vendu leur bien. Alors, en rentrant, ça l’avait dégoûté, et il était parti, gagnant sa vie, parce qu’il restait un bon ouvrier, respectueux du travail, de l’ouvrage, comme il disait, et plein de dédain pour les vagabonds ordinaires, tous des feignants et des chapardeurs.
Orschanow lui plut, parce qu’il sentit en lui un homme sûr et sans malice, sur lequel on pouvait compter et qui ne mettrait pas les camarades dans de sales pétrins, comme ça arrive si souvent.
Après un long silence, Perrin, qui avait réfléchi, finit par dire.--Si tu veux, demain, on partira ensemble. On s’embêtera toujours moins, quand on sera deux, puis, ça vaut mieux pour toi, vu que t’as pas l’habitude de chez nous. Tu pourrais tomber avec des mauvais bougres qui te foutraient dedans. C’est que c’est vite fait tu sais.
--Ça va bien...
Perrin plaisait à Orschanow. D’ailleurs, quand il l’ennuierait, il n’avait qu’à le quitter. Cette association provisoire avec un trimardeur, un ouvrier, lui souriait, comme tout ce qui venait du hasard de la vie errante.
Et ils s’endormirent insouciants, sans regrets ni inquiétudes: ils étaient jeunes et forts, et la route était là, accueillante pour tous, menant loin, n’importe où. Et partout le soleil luisait... et l’homme mangeait du pain.
CHAPITRE III
Un flot de vie et de gaîté roulait sur les quais aux dalles blondes. Des richesses s’accumulaient, variées, mêlant leurs taches de couleur, au sortir des wagons poudreux.
Il y avait là des tas de planches en bois du Nord, d’une teinte fraîche et pâle, avec des larmes de résine rose, des tonneaux de soufre d’Agde, avec de minces filets d’un jaune verdâtre entre les douves sèches, des sacs de plâtre livide, des fûts de vin teintés de lie violette, des caisses de couleurs en poudre, tachées d’indigo sombre, de vert émeraude, de safran clair, des barils de minium poudrés de rouge violent...
Sous le soleil déclinant l’eau des bassins s’irisait de reflets tendres, avec des fourmillements d’or liquide dans les vagues remous.
Les hautes maisons noires de la Joliette dardaient le regard songeur, le regard nombreux de leurs fenêtres sur la mer tranquille où attendaient les navires, ceux qui arrivaient et ceux qui allaient partir.
C’était le soir, et les débardeurs des Transatlantiques avaient fini de charger le _Saint-Augustin_, en partance pour Oran. Maintenant, ils se reposaient, étirant leurs bras puissants.
Ils portaient des pantalons de toile bleue, tachés de goudron et d’huile, le torse moulé en des maillots bleu et blanc, la ceinture de laine rouge très lâche, retombant sur les hanches.
Quelques-uns avaient des bérets de matelots, et d’autres arboraient de vieilles chéchiyas déteintes de zouaves et de spahis, défroques africaines.
La lumière chaude, déjà rosée, caressait leurs cous musclés et les méplats de cuivre de leurs visages de types différents, les uns troubles et indéfinissables, les autres purs et beaux.
Orschanow s’habillait comme eux maintenant, et, après à peine un mois, il parlait leur jargon, moitié provençal, moitié _matelot_, émaillé de mots lointains, arabes ou chinois, et qui avait une saveur poivrée, méditerranéenne.
Perrin avait conservé son pantalon de futaine et le chapeau de son pays. Pourtant, il avait dû échanger sa blouse contre un maillot, à cause des moqueries qu’il accueillait mal.
Il était venu à contre-cœur dans ce Midi étranger, au bord de cette mer qui lui faisait peur. Il avait subi l’ascendant d’Orschanow et l’avait suivi.
Orschanow avait été ébloui et grisé par la Méditerranée, après les ports enfumés et moroses du Nord, après l’inclémence de la mer sans sourire.
C’était bien la mer classique, la mer étincelante, vivante dans la gloire du soleil, celle qui avait caressé de son flot violet les côtes de lumières où était née la pensée humaine... Elle était aussi la grande route qui mène à tous les pays de rêve.
Orschanow l’aima, se donna à elle, depuis le matin d’opale où, des crêtes blanches de la Nerthe, il l’avait aperçue pour la première fois.
Et cette plèbe maritime, si bruyante, si éclatante dans ses oripeaux, si colorée en sa misère étalée, aux senteurs violentes, dans la fermentation chaude de son sol fécond!
*
* *
Devant les admirations d’Orschanow, Perrin haussait les épaules.
Bien sûr, il y avait là des richesses, du travail. On trouvait du pain à manger, mais il fallait tout de même se méfier de tous ces «mocos» qui vous sautent au cou sans vous connaître et qui, s’ils peuvent, vous font la peau par derrière, pour dix sous!
Perrin avait vite démêlé la ruse et les passions brutales, impulsives, sans frein, sous l’apparente bonhomie des gens du Midi.
Il ne les aimait pas, lui qui ne pouvait les regarder en artiste, comme Orschanow, les admirer comme de belles choses dans une belle lumière. Il ne savait pas faire abstraction de leurs laideurs et de leurs déchéances morales. Pour lui, c’étaient des mauvais bougres, des sournois qui jouaient du couteau. Il ne fallait pas s’emballer.
Orschanow avec sa souplesse de Slave, savait entrer dans tous les milieux, semblait s’assimiler toutes les habitudes, tous les parlers, tout en restant lui-même.
Les débardeurs l’aimaient mieux que Perrin, anguleux et fermé. Ils l’appelaient le «Russe» et disaient que c’était un bon zig.
*
* *
Orschanow, était assis sur le bord du quai, ses pieds nus ballants au-dessus de l’eau, où flottaient des fragments de liège et des lambeaux d’affiches rouges et jaunes. Il rêvait.
Près de lui, un grand Piémontais l’oreille droite percée d’un petit anneau d’or, se sanglait dans sa ceinture qui, tombait à terre, s’enroulait comme un serpent de feu.
Le petit Henri, un gamin déhanché, au profil de chèvre malicieuse, chanta:
Suona, suona la campana, Suona a matine suona!
Comme personne ne reprenait le refrain, il fit la roue.
Les autres, le dos à un tas de sacs, fumaient la pipe, s’entretenant des bateaux.
L’arabe Slimane, à demi couché par terre traçait avec le doigt des arabesques dans la poussière chaude des dalles.
... Des ouvrières passèrent, en cheveux, la jupe rouge, le tablier à fleurettes, comme des demoiselles. Chacune portait son ouvrage plié dans un foulard. Elles coulèrent un regard aguicheur vers les débardeurs qui se redressèrent, bombant leurs pectoraux. Elles firent une moue et se mirent à rire.
Un gros chien noir se jeta dans le bassin, et les hommes le regardèrent nager, le museau hors de l’eau. Autour de lui, de grands cercles d’or rouge allaient en s’élargissant, jusqu’à la coque sombre des navires.
Orschanow se laissait bercer par le calme de l’heure.
Il regardait, en face, la jetée et les Forges de la Méditerranée, où le grand martellement sourd, la plainte du fer s’était tu, et où étaient mouillés les monstres géants des Messageries Maritimes, les courriers lointains des Indes, de la Chine et des îles d’Océanie.
Au delà c’était Arenc et le Lazaret, et le Môle des Abattoirs où passaient des silhouettes mélancoliques d’Arabes en burnous fauves, convoyeurs de moutons algériens.
Plus loin, l’anse arrondie de l’Estaque, puis la côte qui filait, qui s’abîmait dans la brume rose du large.
A gauche, au-dessus du Port-Vieux et des voiliers, au-dessus des forts Saint-Jean et d’Entrecasteaux, Notre-Dame-de-la-Garde brûlait étincelante, dans l’incendie rouge du soleil couchant.
Un souffle puissant de vie, un appel tyrannique vers les horizons lointains, comme un sortilège subtil et irrésistible montait de Marseille et de ses ports.
Pour la première fois, Orschanow se dit que là, sur ce quai, ne finissait pas l’Univers, qu’il y avait là-bas, au delà de la mer berceuse, les terres de soleil et de silence, qu’il y avait l’Afrique...
CHAPITRE IV
Derrière les crêtes blanches de la Nerthe, le soleil se levait, carminé, sans rayons, dans un ciel d’un violet pourpre, limpide, profond.
Sur les quais, le travail recommençait, avec le grondement continu des lourds camions attelés de huit ou dix énormes chevaux, percherons massifs, à la croupe carrée, au col puissant sous les hauts colliers à sonnailles.
Les ouvriers filaient vers les ergastules, avec le bruit mou des espadrilles ou des pieds nus sur le pavé poudreux.
Le va-et-vient affairé des marchands ambulants, la large manne d’osier sur la tête, commençait avec leurs longs cris, chantant sur toutes les gammes le zézaiement de leur patois.
Un flot de lumière rouge coula sur les maisons, sur les navires, sur les dalles des quais, se brisa en myriades d’étincelles sur les rides légères de l’eau dans les ports tranquilles.
Orschanow et Perrin, avec leurs couffins de hardes, s’en allaient dans la joie du matin derrière la silhouette déhanchée du petit Henri, qui gambadait et continuait ses singeries cocasses.
Perrin, songeur, réfléchi comme à son ordinaire, suçait sa pipe. Il regardait droit devant lui: après la secousse, l’étonnement extrême de l’arrivée à Marseille, il s’était très vite _habitué_ et il n’éprouvait plus aucune curiosité pour les décors maritimes. Il s’inquiétait des petites affaires quotidiennes et surtout de l’_ouvrage_.
Depuis quelques jours, des portefaix nouveaux avaient ébranlé les prix, aux bateaux, et le petit Henri en avait profité pour décider Orschanow et Perrin à aller chercher de l’embauche à la Fontaine des Tuiles, du côté de l’Estaque.
C’était bien plus rigolo. C’était surtout _ailleurs_, et _autre chose_.
Le petit Henri ne pouvait pas vivre deux jours dans la même rue, dans le même quartier. C’était un vrai enfant du pavé marseillais, épris de maraude et de vagabondage, «un _nervi_ dans l’âme», comme disaient ses _collègues_ marseillais.
Perrin avait bien un peu hésité. Ce diable de gosse avec ses mauvaises singeries et son goût de chiper, finirait bien sûr par les foutre tous dedans, un jour.
Pourtant, une fois de plus, Perrin suivit Orschanow qui, lui, préférait continuer à trimarder à travers Marseille, comme ils avaient trimardé à travers la France.
De plus en plus, à mesure que le Russe prenait de la force et de l’envergure, qu’il devenait un rude ouvrier, Perrin se sentait de l’estime, du respect même pour lui. Il n’y avait pas à dire, le Russe savait bigrement bien se débrouiller à présent.
Puis, il connaissait mieux les nouveaux métiers qu’on était obligé de faire dans ce pays.
*
* *
Orschanow marchait allègrement, les yeux levés sur la beauté des choses, leur découvrant ce matin-là des harmonies nouvelles de lignes et de couleurs.
Ils suivirent le quai du Lazaret. Il y avait là un fouillis de navires de faible tonnage, petits vapeurs irréguliers, rouillés, fatigués et portant des noms sonores, de vieux noms de voiliers: _San Irénéo_, _Cartaghène_, _Santa Mater Dolorosa_, _Cadix_, _Eleni Proti_, _Corinthe_, _Stella Maris_, _La Plata_...
Ils attendaient là, leurs équipages dispersés dans les quartiers saures de la vieille ville, d’autres départs, d’autres rêves bercés sur d’autres houles.
Et Orschanow songea pendant un moment à se faire matelot.
Depuis le soir où il avait rêvé sur les dalles de la Joliette, en regardant partir le _Saint-Augustin_, pour Oran: l’Afrique le hantait, l’Afrique musulmane surtout.
Il songeait à ses propres atavismes d’Islam, à travers toute la lignée maternelle, tartare et nomade.
Orschanow, comme le matin où il avait quitté Genève, Véra et son ancienne vie, sentait un flot de vie recouvrée, d’énergie, le soulever tout entier, le jeter à la conquête du monde.
*
* *
_Petit Henri_ n’avait pas menti: on les avait embauchés pour piocher et brouetter la terre ardente au fond des carrières, ouvertes comme des plaies saignantes au flanc vert des collines couronnées de pins maritimes.
Sous le soleil brûlant, dans la poussière sanguine, ils avaient peiné tout le jour, parmi des Piémontais silencieux et des Siciliens sauvages.
A eux deux ils pouvaient gagner six francs par jour: avec cela ils seraient heureux.
_Petit Henri_, le gosse imberbe, grimaçant, aux yeux verts et louches, proposa, quand ils furent sortis du chantier:
--Si qu’on allait manger le pain, le fromage et la sardine sur la jetée de l’Estaque? Mêmement que j’ai _fait péter_[9] une couple de _moulans_[10] à une femme dans son panier.
[9] volé.
[10] Pêches.
--Bougre de nom de Dieu de voleur! jura Perrin qui s’indignait de ces rapines du gosse.
Orschanow, lui, restait indifférent. _Petit Henri_ était drôle, comme une bête maligne. Il semblait une fleur bourbeuse poussée dans la fermentation chaude du pavé méditerranéen. Cela ne suffisait-il pas?