Trimardeur

Part 6

Chapter 63,802 wordsPublic domain

--Que viens-tu faire ici, toi, demoiselle? Tu viens prendre les amants des autres, parce que tu es mieux nippée! Quand on a des robes comme la tienne, on a au moins honte de se traîner dans les cabarets... car c’est bon pour nous, les perdues!

Dehors, Orschanow s’était affalé sur un tas de pierres, dans la neige. A travers son ivresse, il ne voyait et ne comprenait qu’une chose: Véra s’était trouvée tout à coup dans le cabaret du père Arkhipitch, à Goutouyew. Et comment cela était-il possible, mon Dieu?

--Lève-toi, vieux! Véra lui parlait durement, voyant qu’il était ivre et craignant qu’il ne la suivît pas, si elle semblait s’attendrir.

Il obéit encore et, toujours muet, suivit Véra qui le tenait par la main. Elle marchait sans savoir où elle allait, essayant de se reconnaître dans l’enchevêtrement de l’île à peine éclairée par quelques becs de gaz rouges dont la lueur vacillante saignait sur la neige. Des gouttelettes d’eau tombaient des toitures avec un bruit régulier de pluie et, dans le silence morne, des chants tristes s’échappaient des cabarets.

Tout à coup, un grand espace noir et vide s’ouvrit devant eux: c’était la mer, et ils avaient traversé l’île, tournant le dos à la ville.

Orschanow faiblissait, la tête perdue, chancelant. Il finit par glisser et tomber dans la neige.

Il ne put se relever. Sa tête roulait sur la neige et il balbutiait des paroles sans suite.

Alors, Véra le prit dans ses bras robustes et le coucha sur des madriers un peu secs. Elle ôta son manteau et l’en couvrit.

Puis elle s’assit près de lui et, machinalement, roula une cigarette.

Le dégel continuait, de longs craquements, des bruits de cristal fendu, montaient des canaux et des mares dont la glace s’ouvrait. Une buée lourde pesait sur la mer, dans l’ombre, et attiédissait l’air.

Véra, en une lassitude immense, devant sa défaite attendait. C’était fini, maintenant, aucune illusion n’était plus possible. Orschanow, après tout ce qu’elle avait cru voir germer en lui, était là, ivre, inconscient... Il en serait toujours ainsi.

Et elle, Véra, n’avait pas la force de se lever et de s’en aller reprendre sa tâche, laissant Orschanow continuer seul son douloureux chemin.

Elle se méprisa d’être si faible: elle n’avait pas su le dompter et le faire sien, et elle s’assujettissait à lui, maintenant.

*

* *

Le réveil fut sombre, dans la lueur grise de l’aube. Orschanow se souvint de tout de suite, et il se demanda de nouveau comment Véra avait-elle pu se trouver, la nuit, au cabaret Arkhipitch.

Mais, torturé par un remords et une honte inexprimables, Orschanow garda le silence.

Il se leva, évitant de regarder Véra.

Elle vit cette souffrance sans issue, et elle ne lui fit point de reproches. A quoi bon, puisque c’était fini?

A travers la laideur triste de l’île où la misère s’éveillait après l’engourdissement de la nuit, à travers Pétersbourg maussade, Véra et Orschanow s’en allèrent côte à côte sans un mot.

Mais Orschanow songeait, il se débattait contre l’accablement qui envahissait tout son être, paralysant sa volonté: il fallait prendre une résolution. Pourquoi suivait-il de nouveau Véra? Où allait-il ainsi? Il fallait là, tout de suite, s’arrêter, lui serrer la main, lui dire adieu et s’en aller.

Mais Orschanow marchait toujours. Il n’osait pas.

Une morne désespérance s’abattit sur lui, quand il se retrouva dans la cour de sa maison.

--Monte! dit Véra, comme il s’arrêtait.

Et il monta, lentement, péniblement. Depuis un instant, un frisson glacial le secouait. Ses membres s’alourdissaient, il s’accouda à la fenêtre.

Il souffrait. Il eut voulu que Véra partît, qu’elle le laissât seul.

Tout à coup, tout vacilla dans ses yeux et il tomba. De nouveau, Véra le releva, le couchant sur son lit.

--Déshabille-toi, tu es tout trempé! dit-elle. Et elle l’aida.

Orschanow tomba depuis ce moment dans une sorte de délire pénible.

Et Véra resta là, près de lui, sérieuse, calme, sans révolte devant l’inévitable.

Qu’importaient toute cette déchéance, toute cette souffrance, toute cette faiblesse même! Elle garderait Dmitri, malgré tout, elle le veillerait toute leur vie durant, comme elle l’avait veillé, cette nuit.

*

* *

Orschanow fut malade. Une fièvre intense, avec un lourd et pénible délire le tourmenta pendant huit jours.

Presque régulièrement, il se réveillait, vers le soir, il ouvrait les yeux... Et toujours, il voyait la robe bleue de Véra, sa haute silhouette souple aller et venir dans la lueur rose du couchant. Alors, pour ne pas parler, il refermait ses yeux las, et il feignait de dormir. Que lui aurait-il dit? Et pourquoi était-elle là, obstinément, malgré lui?

Orschanow ne parlait pas, parce qu’il ne trouvait pas le courage de lui dire la vérité: il ne travaillerait plus, il abandonnerait la vie d’étudiant, il deviendrait ouvrier et vagabond. Il renonçait définitivement à tout ce qu’elle avait rêvé pour lui comme pour elle. Et pourtant, il la désirait toujours, il la voulait sienne.

Makarow et Émilie venaient aussi, tous les soirs. Ceux-là, Orschanow ne les aimait ni ne les haïssait. Pourtant, connaissant Makarow, il comptait sur lui pour dire à Véra ce que lui, certainement, n’aurait jamais la force de lui dire.

Les jours s’écoulaient, et Orschanow se sentait revivre.

Le triomphe de la vie s’affirma un pâle matin d’avril.

Il faisait si tiède, que Véra avait ouvert la fenêtre toute grande. Le soleil entrait à flots, se jouant en arabesques capricieuses sur le parquet de sapin blanc, sur la courtepointe de soie rouge du lit.

Véra lisait, le dos tourné à Orschanow, ce qui lui fut un soulagement.

Il s’éveillait tout changé et il sentait une force nouvelle soulever ses membres redevenus souples.

Comme il faisait tiède et comme il faisait bon! Il s’assit, sans bruit, pour rester seul, dans la volupté de l’heure.

Pourquoi avait-il tant douté de la vie, pourquoi s’était-il tant torturé lui-même?

Et Orschanow regarda les choses avec des yeux réconciliés.

Véra... Oui, elle était là, dans toute sa beauté qui le troublait; ses cheveux, dans la lumière, semblaient plus veloutés et plus noirs et une ligne plus pure et plus onduleuse descendait, sous le drap sombre de sa robe, de son épaule à sa hanche.

Il la désira. Mais n’était-elle pas parmi ces choses belles, ces choses attirantes qui, ce matin, souriaient au soleil.

Puis Orschanow se renversa de nouveau sur les coussins blancs.

Il avait senti quelque chose de brûlant et d’amer le mordre au cœur: il renaissait à la vie, il la trouvait de nouveau belle. Mais puisqu’il y avait entre lui et Véra, un abîme, ne devait-il pas se taire, cacher sa joie, et _s’en aller_?

*

* *

Orschanow, par voluptueuse lâcheté, prolongea sa convalescence, se disant faible, las, quand Véra le questionnait. Quand il se serait avoué guéri et assez fort pour sortir, ne lui faudrait-il pas en finir d’un mot et partir?

Il se laissait aller à la griserie de ce renouveau, à l’_amère_ volupté de désirer Véra, si proche et si lointaine.

Et Véra se réjouissait de le voir presque guéri et de surprendre parfois sur ses lèvres et dans ses jeux un sourire. Elle attribuait uniquement à la honte et au remord, le silence où s’enfermait Dmitri, qui répondait doucement, mais brièvement, à ses questions, et ne lui parlait jamais de lui-même.

Et Orschanow se disait qu’il pouvait bien jouir de ces derniers jours avec Véra, tristes et, pour lui, d’une ineffable douceur: après, il lui dirait bravement adieu et il irait ailleurs, n’importe où, pour que sa destinée fût accomplie... Mais pourquoi se hâter?

CHAPITRE XI

Et ce fut ainsi, au milieu de cette quiétude mélancolique, qu’Orschanow fut surpris par une nouvelle tourmente, très inattendue et qui, pour des mois, le lia de nouveau à Véra.

Une nuit, comme il venait à peine de s’assoupir après une longue et délicieuse veillée sur les pages d’un poète aimé, Orschanow fut réveillé par Véra.

Très tranquille, sans un tremblement dans la voix, elle lui dit de s’habiller, tout de suite.

--L’un des nôtres nous a vendus. On nous cherche, moi, toi, et les autres. On est chez moi, à présent, vite, vite.

Orschanow eut un instant d’hésitation. Qu’importait le bagne? Allait-il se lier à _eux_, à Véra, pour toujours peut-être?

--Mais... je ne veux pas fuir.

Véra eut un geste d’une violence terrible.

--Viens, ou je reste aussi!

Il pleuvait. La nuit était humide et obscure. Dans le silence, on entendait seul l’infini crépitement de la pluie sur les toitures, sur les trottoirs déserts. Dans une maison voisine, une lampe brûlait, une vague lueur trouble tamisée par un rideau rose, dans la nuit.

Véra prit des sentiers, à travers les jardins, sautant des palissades et des haies, glissant dans la boue.

--Mais où allons-nous?

Orschanow se maudissait de s’être laissé aller à l’alanguissement de sa convalescence, d’avoir été si lâche. Maintenant, il faudrait se terrer quelque part avec Véra, avec les autres, partager leur vie, pendant des mois et des mois, toujours peut-être.

Sans s’arrêter, Véra répondit:

--Makarow nous attend chez une vieille paysanne, la mère de sa maîtresse, à la campagne, pas bien loin d’ici. Heureusement, je sais où c’est...

--Mais comment ne nous a-t-on pas arrêtés tous à la fois?

--En rentrant, vers onze heures, j’ai trouvé Prokhor, notre dvornik, posté sur mon chemin. «Allez-vous-en, Véra Nikolaïewna, m’a-t-il dit. La police est chez vous. Le barine vous fait dire de partir et de ne pas vous inquiéter de lui, car ce n’est pas à lui qu’on en veut. Il vous fera tenir de l’argent par M. Rioumine.» Et c’est tout. J’ai tout de suite couru chez Makarow, Émilie y était. Elle est partie de son côté, et moi, je suis venue. Voilà tout ce que je sais.

Qui avait trahi le Comité? Comment la police ne les avait-elle pas cernés, tous?

Orschanow chassa avec colère ces questions qui assaillaient son esprit. Qu’importait tout cela?

Ce qui lui arrivait, à lui, n’était-ce pas une moquerie féroce: être persécuté pour une cause dans laquelle il n’avait plus foi, qu’il ne servait plus!

... Comme ils couraient toujours, Véra lui parla encore.--Tu verras, nous ne serons pas malheureux, là-bas. C’est la fille d’une veuve, ancienne serve. Elles vivent seules au milieu d’un immense parc, dans un pavillon que les maîtres leur ont laissé, ils habitent à l’étranger. Nous serons en pleine campagne, en sûreté et bien tranquilles... Tu achèveras de te remettre, tu te calmeras...

Orschanow eut envie de rire, méchamment. En cet instant, il haïssait presque Véra. De quel droit voulait-elle le garder, ainsi, malgré lui? Mais non, cela ne lui réussirait pas: dès qu’il pourrait, même en dépit des pires dangers, il s’en irait... Oh, être seul, seul, libre!

CHAPITRE XII

Dans le silence de leur retraite, entourés des soins presque dévots des deux paysannes discrètes, Véra et Makarow continuaient ignorés tranquillement leur vie toute de pensée et d’étude, sans se laisser distraire par la rude secousse qui les avait pris en pleine quiétude, et avait à jamais aboli tout leur vouloir d’apostolat russe.

Orschanow s’isolait d’eux, en un farouche silence.

Il passait des heures, étendu sur son lit, ou accoudé à la fenêtre.

Il ne rêvait pas, il _attendait_.

Domna Vassiliewna, la veuve, petite, alerte sous sa robe noire et son grand châle de deuil, servait leur cause avec une tranquille énergie. C’était par elle qu’ils s’étaient remis en rapport avec Rioumine, qui vivait ignoré, comme ouvrier dans une fabrique. Et, toutes les semaines, elle apportait le mot d’ordre, de la part du camarade vigilant. Rioumine leur enjoignait d’attendre encore.

Et Orschanow se disait que Rioumine avait raison. On finirait par les croire à l’étranger, la surveillance se relâcherait... Mais lui, n’attendrait peut-être pas aussi longtemps que les autres.

Orschanow sentait avec mélancolie, mais sans volonté de lutte, tout ce qu’il y avait en lui de bon et de tendre s’engourdir, pour faire place à un âpre vouloir de vie libre et de solitude.

Pour éviter des explications douloureuses, il ne parlait jamais de l’avenir. D’ailleurs, il sentait sur lui l’œil scrutateur et clairvoyant de Makarow, et cela le gênait, l’exaspérant parfois même.

Makarow et Véra parlaient souvent d’Orschanow. Véra voulait le laisser libre, ne pas le pousser à bout, Makarow prévoyait qu’elle ne réussirait pas à le ramener.

--Tant qu’il cherchait sa voie dans la souffrance, tant qu’il luttait contre l’instinct jouisseur et indiscipliné qui le domine aujourd’hui, Orschanow m’était sympathique, dit un jour Makarow. Mais il a bien changé, et je n’attends plus rien de lui...

Véra aimait et elle voulait espérer.

C’était justement cette obstination de Véra à croire en son retour possible à la vie passée qui exaspérait le plus Orschanow.

Comme leur séjour chez les deux paysannes se prolongeait, en une monotonie lourde, Orschanow douta bientôt de la sagacité de Rioumine. Lui, avait son idée: s’aboucher, moyennant argent, avec l’un des patrons finnois des barques à voiles de la Baltique, et gagner ainsi un port scandinave ou allemand.

Aussi, un jour, sans prévenir les camarades, il chargea Domna Vassiliewna de transmettre son plan d’évasion à Rioumine, en lui indiquant une taverne borgne de Goutouyew où il trouverait les Finnois.

Très vite, tout fut conclu, organisé.

Dans le courant de mai, la _Maria_, une grande barque pontée, devait faire deux voyages sur la côte allemande. Les fugitifs se partageraient en deux groupes et s’embarqueraient sur la _Maria_. Orschanow, Véra et Makarow formaient le premier groupe. Rioumine, Émilie et Garnicha le second. On tira au sort le premier départ... Le hasard désigna Orschanow.

Il fallait donc attendre encore un mois. C’était long, mais au moins, la date du départ était fixée. L’incertitude douloureuse où vivait Orschanow avait pris fin, et il se rasséréna.

Pourtant, il continua à éviter ses compagnons, ne voulant ni entretenir les illusions que Véra au moins conservait à son égard, ni non plus affronter l’explication qu’il redoutait.

A l’idée de quitter la Russie pour toujours, son cœur se serrait. Jamais son rêve de vagabondage russe ne se réaliserait donc! Puis, il y avait Vassily... Il fallait partir sans le revoir, sans même lui écrire, de peur de le compromettre...

Pourtant, ce départ, c’était la délivrance, la fin des hésitations et des tortures...

*

* *

La date fixée par les Finnois approchait.

Du port allemand où les mènerait la _Maria_, les fugitifs iraient continuer leurs études et leur action révolutionnaire à Genève...

Et Véra se demandait avec anxiété ce que ferait Orschanow là-bas, une fois redevenu libre, échappant donc plus entièrement à son influence... Resterait-il seulement avec eux?

Comme Orschanow continuait à garder le silence, Véra songea que c’était à elle à se rapprocher de lui, au lieu de le laisser seul avec des pensées qui, elle le sentait bien, le détachaient de plus en plus d’elle et des camarades.

Véra entra chez Orschanow. C’était le soir, et la lampe à abat-jour rouge éclairait faiblement la petite chambre toute simple, la table de travail où rien n’était dérangé depuis longtemps, le lit blanc et rouge, étroit, un lit de collégien.

La fenêtre était ouverte et la fraîcheur humide du parc entrait par bouffées, avec des senteurs de bouleaux et de sapins.

Orschanow était assis sur le bord du lit, la tête entre ses mains, plongé en une songerie lourde.

Véra vint, et ce fut, pour Orschanow, une diversion. Il s’y donna tout de suite, avec soulagement.

Véra resta debout, près de lui, gardant sa main dans la sienne.

Elle souriait.

--Puisque tu es si méchant et si farouche, puisque tu me fuis, il faut bien que je vienne à toi...

--Si tu veux... Ne parlons pas de ces choses... Cela me serait désagréable. A quoi bon, d’ailleurs, parler de l’avenir, tant que nous sommes ici, dans l’incertitude, captifs? Je voudrais, Véra, que tu apprisses à te donner à l’instant fugitif, à chercher avant tout, partout et toujours, la jouissance!

--Quel prix a-t-elle, si elle ne doit durer qu’un instant, et nous laisser ensuite plongés dans un vide plus noir?

--C’est très jeune, ce que tu dis là... Mais, Véra, ce que tu demandes, ce à quoi tu aspires toujours, c’est l’absolu, donc l’impossible! Tu demandes à la vie ce qu’elle ne peut donner, et c’est un gage certain de désillusion et de souffrance.

--Alors, il faut vivre au jour le jour, happer avidement la volupté qui passe, sans s’inquiéter du lendemain?

--Peut-être as-tu raison...

--Laissons venir demain sans y songer. Tout passera et, qui sait, nous serons encore un jour, ensemble.

Orschanow ne l’écoutait plus. Un trouble immense l’envahissait. Le désir brusquement rallumé oppressait sa poitrine. Il attira Véra, la renversa sur ses genoux, malgré elle. Il disait des mots sans suite.

--Oh, Véra, Véra chérie! Pourquoi plus tard, le bonheur? Tu ne sais pas... Tu ne sais rien! Tu es naïve, comme une enfant, et toute blanche, toute pure... Demain, nul ne sait, ce que nous deviendrons...

Instinctivement, Véra se débattait. Pourtant, sa tête tournait, un tourbillon d’idées vagues la traversait et une fièvre soudaine soulevait toute sa chair enfin éveillée.

Orschanow écrasa violemment les lèvres de Véra sous les siennes. Tous deux tremblaient, défaillants. Véra, s’abandonnait maintenant à cette étreinte ardente qui semblait vouloir la briser.

Orschanow la garda longtemps ainsi dans ses bras, chair contre chair, en l’accablement de leur trop immense bonheur. C’était pour lui, outre l’inconscient orgueil, une jouissance nouvelle, plus lente, plus profonde, de l’avoir là, si douce et de plonger son regard dans ses prunelles pleines de caresse et de mystère. Véra le regardait, inerte, sans un mot... Et, à la longue, ce regard le troubla.

--Comme tu es autre! dit-il enfin, frissonnant.

Il s’écarta un peu, pour admirer la lueur rouge de la lampe caressant la chair nacrée, la chair pâle de Véra, sur le fond éteint de la couverture de soie rouge fanée.

Il joua avec les boucles noires, mordit les lèvres un peu pâlies... Et toujours Véra gardait le silence.

--Parle-moi! Sais-tu que tu me fais peur, ainsi!

Presque farouche, elle le reprit entre ses bras retrouvant leur force souple.

--Tais-toi! Tais-toi! Il n’y a plus rien à dire.

*

* *

Makarow, après une furtive promenade dans le parc obscur, rentra. Autour de la table ronde où s’éteignait le samovar plaintif, Domna et sa fille cousaient en silence, les yeux baissés, appliquées et calmes...

--Où est Véra?

Domna leva son pâle visage de nonne byzantine.

--Véra Nikolaïewna est allée chez Dmitri Nikititch.

--Depuis longtemps?

--Depuis longtemps...

Il était onze heures.

Makarow se tut. Il s’accouda à la fenêtre. Le parc dormait et sa respiration puissante montait dans l’obscurité à peine attiédie.

Une tristesse envahit Makarow, un sourd malaise. Il ferma les yeux. Une vision traversa son esprit, qui le brûla: Orschanow, Véra...

Makarow se méprisa.

--Au diable! Est-ce que ce sont mes affaires? Elle souffrira... soit! mais moi, je n’en suis pas moins un cochon. J’ai frissonné désagréablement, quelque chose, une bête de nuit, inconnue, m’a pincé au cœur... Oui, oui, une jalousie de brute!

Et il cracha, s’éloignant de la fenêtre. Il prit ses cahiers, ses livres et se mit au travail avec une ardeur un peu nerveuse, cependant.

*

* *

Orschanow et Véra ne se cachèrent pas. Ils s’étaient tus pourtant, le matin, mais leurs visages pâles rayonnaient de joie intérieure, et ils ne se quittaient plus une seconde.

Orschanow surtout avait changé, rajeuni, embelli, se redressant, les cheveux au vent, l’œil ravivé.

Pour la première fois depuis qu’ils vivaient là, Orschanow causa et rit, plaisantant, improvisant des vers sur la _Maria_, son amoureuse, lente à venir le prendre.

Et Véra, heureuse, le regardait et souriait.

Elle apprenait de lui à se donner à la joie de l’heure fugitive et à ne plus songer au lendemain qui, pour eux, ne devait pas exister.

Pourtant, en pleine griserie d’illusion, ni l’un ni l’autre ne savaient cela.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Des brumes monotones sur une houle terne, de grands vents glapissants sur la triste Baltique. Un port enfumé, des docks puissants, un décor vigoureux et sévère sous un ciel sans sourire. Puis, des plaines et des plaines, sablonneuses ou fertiles... Enfin les hautes montagnes et les vallées romantiques de l’Allemagne du centre...

A Genève, c’était le printemps.

Grave sans être morose dans sa vallée aux montagnes éloignées, sans heurts de lignes ni de couleurs, avec le miroir calme de son lac et la coulée profonde du Rhône, Genève souriait, dans sa parure de marronniers et de platanes.

Propre, d’une coquetterie effacée, sans couleurs vives, sans bariolage de costumes, sans gaîté apparente, Genève était jolie.

Sur les bords de l’Arve rapide et boueuse, le faubourg de Plainpalais, le quartier des étudiants, au pied de la colline de Champel et de la Roseraie.

Là, nichait toute une Russie jeune et pleine de vie, quoique meurtrie déjà. Là, loin des ténèbres et de l’épouvante, au grand soleil, les audaces et les espoirs révolutionnaires s’épanouissaient, libres, ardents.

Des assemblées orageuses, des clubs retentissants, une ardeur débordante, surtout, beaucoup de sincérité jeune.

Dès le premier jour, en cette atmosphère propice, Makarow et Véra avaient respiré, soulagés, presque radieux, malgré leur rude défaite, là-bas.

Les sens apaisés de Véra la troublaient moins déjà, et, au delà des joies souhaitées pourtant de l’amour, Véra aspirait, en lutteuse, à se reconstituer une vie, à retrouver la saine griserie du travail et le calme de l’esprit.

Orschanow, charmé par les aspects souriants des choses nouvelles, se donnait tout entier à la joie du soleil.

Dès l’aube, comme là-bas, à Pétchal, il sortait sur la route et errait, au hasard, entre les champs où les semailles frissonnaient sous le vent léger, entre les haies vives toutes étoilées de fleurs, entre les bois de chênes enchevêtrés de broussailles épaisses.

D’autres fois, c’était à la conquête de la ville qu’il allait, seul, sans guide, devinant les coins de beauté ou de silence.

Il trouva aussi les vieux quartiers de la Genève de Calvin, la grande cathédrale de Saint-Pierre, privée de ses beautés intérieures par le protestantisme iconoclaste, mais belle encore, de tout le sombre rêve des siècles accumulés entre ses murailles puissantes, brunies, roussies. L’évêché transformé en prison, dans le silence et l’abandon de ruelles mortes, si vieux que ses murs tout rouges nourrissaient une mousse épaisse, d’un vert humide.

* * * * *

Un jour Orschanow reçut une première révélation du midi.

C’était rue des Corps-Saints. Des gouttes de soleil pleuvaient sur le pavé noirâtre et les vieilles maisons obscures, prenaient des teintes de brun chaud et doré.

Là, il y avait des rouges ternis, à côté de bleus verdâtres, des jaunes canaris côtoyant des vermillons pisseux... Les laideurs noires ou grises étaient rares...

On parlait fort, on chantait. Dans une échoppe pauvre de cordonnier, on jouait de la mandoline, avec, pour accompagnement, le martellement sourd du maillet de bois sur le cuir des semelles neuves...

*

* *

Orschanow ne travaillait toujours pas, s’abandonnait au délice des jours errants et des nuits ardentes où il étouffait tyranniquement sous ses caresses les reproches de Véra.

En lui, de la posséder, un orgueil et une jalousie étaient nés. Et, quand il la vit donner une partie de son ardeur à cette vie d’étudiant qu’il haïssait maintenant, il souffrit.

Parfois, elle s’attardait aux réunions, tandis que lui, enfiévré, torturé, l’attendait.

Pourtant, quand elle le conviait à ces assemblées, il refusait violemment.

Seules les journées de solitude, de silence et de volupté lente, sans heurts et sans fatigue, le calmaient et lui étaient réellement douces...