Part 5
L’été finissait, pâle, ensoleillé, en un sourire. C’était les vacances, et Orschanow ne sortait presque plus, continuant sa besogne, sans faiblir. Souvent pourtant, vers le soir, Véra venait le chercher et ils erraient jusqu’à une heure tardive, sur les routes tristes de la banlieue. Ils se tenaient par la main, comme deux enfants sages: Orschanow avait eu quelques crises violentes, de brusques éveils de désir, des poussées de tout ce qui dormait au fond de lui d’atavique, de sauvage presque. Mais Véra, très calme et très ferme, très douce pourtant le dominait, et ne cédait pas. Alors, il revenait à sa rêverie voluptueuse et triste, mais exempte de souffrance.
Ils parlaient peu, quelques mots parfois, sur l’avenir qui leur apparaissait à tous deux plein de joies ineffables.
*
* *
Un jour, brutalement, tout fut bouleversé: Orschanow reçut, de son frère Vassily, l’annonce de la mort de leur père, le vieux rêveur Nikita. Et Vassily, ce frère qu’Orschanow n’avait pas revu depuis tout petit, l’appelait là-bas, à Pétchal, pour régler les affaires du vieillard, très embrouillées, afin que son nom restât vénéré.
La mort de ce père qu’il aimait d’un étrange et douloureux amour, laissa Orschanow tout meurtri, avec une sensation d’isolement profond, définitif.
Oui, il irait, il retournerait à Pétchal pour un pèlerinage mélancolique.
Véra le laissa partir, songeant que ce serait un repos salutaire pour Orschanow, après tout le surmenage de ces derniers mois.
Le jour de son départ, Orschanow fut honteux de ne pas éprouver le déchirement qu’il prévoyait, quand il se séparerait de Véra... L’idée qu’il allait trouver là-bas la tombe de son père lui semblait très mélancolique, très douce, sans rien de désolé ni de lugubre.
Quand le train de Moscou roula à travers la campagne nue et triste, toute dorée de soleil, Orschanow sentit tout à coup un soulagement immense, presque une joie.
Et il resta confondu.
Il essaya de se détourner du paysage, il lutta contre l’entrain jeune qui montait en lui, à mesure qu’il s’éloignait de Pétersbourg.
Il avait peur de se laisser aller à ces sensations qu’il connaissait bien: la hantise de l’_ailleurs_, la joie de partir.
Dans le wagon de troisième classe, les voyageurs changeaient presque à chaque station, paysans, encombrés de sacs, de paquets, sentant la peau de mouton et le goudron, paysannes en _sarafanes_ de couleurs voyantes.
Une grappe de poules gloussait sous une banquette. Un coq s’enhardit, battit des ailes, chanta. Ce fut un grand éclat de rire, dans le wagon, dans la bonhomie sans gêne de ce peuple très sociable.
Et Orschanow se surprit à vivre avec ces gens, à les questionner. Il se méprisa atrocement, de renaître si vite à la vie, dès qu’il avait quitté Véra, le travail, et quand il allait à Pétchal, pour voir les ruines de tout ce qu’il avait tant aimé: le père enterré, le jardin et la maison vendus.
Des paysans, dans un coin, se mirent à chanter: «Ne bruisse pas, mère chênaie verte!--N’empêche pas le franc gars de poursuivre sa pensée»... Une vieille complainte des brigands de jadis, écumeurs de la steppe.
Alors, pour Orschanow, ce fut l’appel irrésistible vers la liberté, la vie errante, vers l’horizon immense.
Et le train continua sa marche vers le sud-est, emportant à travers le silence des campagnes où soufflait la première brise d’automne, le fracas de ses roues, et le chant fier et sauvage qui, peu à peu, prenait Orschanow et le grisait.
CHAPITRE IX
A la gare, Orschanow reconnut Térennty, le vieux domestique qui accourut en pleurant, le bonnet bas, baisant sur l’épaule le fils de son maître. Et fraternellement, Orschanow étreignit le vieillard.
--Mitri Nikititch! Qui vous aurait reconnu, si vous ne ressembliez pas tant au barine défunt, Wladimir Nikolaïtch!
Un grand jeune homme, mince et blond, aux longs cheveux soyeux, aux yeux gris, très longs et très droits, s’avança, les bras tendus.
--Je suis ton frère Vassily. Faisons connaissance, Dmitri! Il faut nous aimer... Nous ne sommes plus que deux, maintenant...
Sa voix se brisa et tous trois pleurèrent, les deux frères et le vieux serviteur.
Orschanow éprouva une émotion intense à traverser ainsi les petites rues désertes, toutes droites, de la ville.
Et là-bas, devant eux, la Volga brillait, large et orgueilleuse, avec des reflets de cuivre sous le soleil couchant. Les coupoles dorées de la cathédrale scintillaient, pourpres, sur la colline... Au delà, c’était l’horizon plat, infini, vaporeux de la steppe.
--Oh, Vassina! Revoir tout cela, après tant d’années, tant de changements survenus en nous-mêmes!
--Moi aussi, Mitia, je ne croyais pas éprouver une si violente émotion en retrouvant ces choses que j’ai quittées tout enfant.
Devant la vieille grille en bois, ils s’arrêtèrent un instant. Le jardin était devenu plus touffu et plus sauvage. Les arbres avaient poussé librement, géants couvrant de leur ramure puissante le toit en tuiles pâlies.
L’automne avait jeté là sa riche gamme de couleurs. Les tilleuls semblaient couverts de pièces d’or, tant leurs feuilles avaient d’éclat. Les poiriers étaient tous rouges, avec des reflets violets, les bouleaux alternaient des feuilles encore vertes avec d’autres d’un jaune fauve. Seuls les chênes séculaires étaient encore verts, d’un vert sombre et profond.
--Tu vois, Mitia, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, dit Vassily. C’est le vieil ami de ton père, Bogdane Ostapow, qui achète tout. Il n’y changera rien, celui-là!
Ce fut une grande joie pour Dmitri qui s’affligeait à l’idée que des étrangers dévasteraient ce cher décor.
--Oui, j’ai arrangé cela... Et Ostapow m’a même promis de garder Térennty.
Ils entrèrent. Dans la maison rien n’avait changé. Orschanow retrouvait les objets connus, vieillis, usés, mais demeurés à la place coutumière.
Vassily et Dmitri parcoururent en silence toute la maison. Dmitri évoquait ses souvenirs qui revenaient à flots, maintenant, et Vassily respectait l’émotion de ce frère qu’il connaissait à peine, mais de qui le malheur le rapprochait. Et puis, Vassily avait suivi la destinée de Dmitri, par des amis communs de Pétersbourg.
Il savait tout et éprouvait une grande sympathie pour cet être à part, en qui semblait revivre le tendre et malheureux Nikita, le père.
Térennty refusa obstinément de s’asseoir à la table des maîtres, demeuré discret et respectueux.
--Vois-tu, Mitia, j’aurais très bien pu régler les affaires sans toi... Et c’est pour te voir, et aussi pour que tu te reposes que je t’ai appelé. Je sais tout de ta vie et je t’avoue que j’ai été bien inquiet pour toi, pendant que tu errais dans les sphères de misère et de défaite morale... Pauvre Mitia! Nous ne pouvions venir l’un à l’autre... T’écrire... Je savais bien que cela ne servirait de rien. A présent que je vois Gouriéwa auprès de toi, je suis beaucoup plus tranquille. Je la connais pour l’avoir vue à Moscou et j’ai pour elle une grande estime, presque de l’admiration. Suis-la, laisse-toi guider par elle. Moi, je veillerai de loin. Pour le moment ici, je prends tout sur moi: Toi, repose-toi, vagabonde à ta guise, ne travaille surtout pas.
Depuis qu’il était auprès de son frère, Orschanow s’étonnait de le trouver si différent de ce qu’il se l’imaginait: une sorte d’homme de science froid, de révolutionnaire fort et sans tendresse, comme le petit Rioumine...
Et, il dit cela tout haut.
--Certes, pour tout le monde, je suis un peu ce que tu croyais, mais pas pour toi. N’y a-t-il pas entre nous le lien mystérieux du sang, cette communauté d’origines que rien ne peut effacer, que rien aussi ne saurait remplacer? Pour toi, je serai tel que tu me vois aujourd’hui, de près ou de loin, toujours.
La nuit tombait, silencieuse. Un vent frais agitait la ramure, tout près.
Vassily et Dmitri veillèrent très tard, parlant de leurs vies si différentes cherchant à se rapprocher l’un de l’autre.
*
* *
Tous les matins, Vassily et Dmitri allaient au cimetière, avec Térennty.
C’était au bas de la colline, à l’entrée de la steppe, un champ humble semé de croix noires, surmontées d’un petit auvent conique, en planches.
Vieille et déjetée, toute penchée vers la terre pétrie de débris humains, l’église en bois assombrissait le calme de ce coin d’oubli qu’envahissaient les grandes herbes de la steppe, démesurées presque arborescentes.
Près du paysan illettré qui priait et pleurait, se signant pieusement, les frères incrédules s’agenouillaient, se tenant par la main. L’image triste et douce du défunt passait dans leur souvenir.
Ces heures sans amertume rendirent l’affection naissante de Vassily et de Dmitri plus attendrie et plus profonde. Elles leur furent salutaires.
Dans la journée, Vassily était pris par le défilé presque ininterrompu des créanciers qui stationnaient sur le perron.
Juifs en cafetan poisseux, _Koulaki_[7] gras, l’œil en vrille, sanglés dans leurs _poddiovka_ de drap neuf, tous le bonnet à la main, respectueux, mais tenaces, ils commençaient par célébrer les vertus du barine défunt, un homme de Dieu, si doux, si accessible au peuple, et pas fier... Puis, après s’être gratté la nuque en piétinant sur place, ils finissaient par exhiber quelques lambeaux de papier graisseux, un compte plus ou moins fantaisiste.
[7] _Koulaki_, exploiteurs ruraux, issus du peuple, pratiquant l’usure et l’accaparement des terrains. Littéralement, _koulak_ veut dire _poing_, c’est-à-dire _force_.
Froidement, tranquillement, Vassily leur répondait invariablement: Attendez que la maison soit vendue. Je solderai les comptes de ceux d’entre vous qui justifieront de leurs droits.
Térennty se fâchait. Il ne prenait à parti que les Russes, dédaignant de discuter avec les Juifs.
--_Vous n’avez pas le signe de la croix sur vous!_ C’est le sceau de l’Antéchrist que vous portez! Fronts d’airain! Vous ne laissez pas au barine défunt le temps de se refroidir dans son cercueil, ni à ses fils celui de le pleurer, et vous tombez sur la maison comme un vol de corbeaux sur une charogne! _Que le vide se fasse autour de vous!_
Et Dmitri vivait des heures délicieuses dans le jardin où, à mesure que l’automne venait, les pourpres et les ors de la feuillée devenaient plus intenses.
Couché sur le dos dans les herbes minces et les ors éparpillés des tilleuls, il passait des heures, immobile, en un bien-être immense.
Il sortait tous les jours avant l’aube, pour aller sous les chênes, à l’entrée de la steppe. Il regardait le jour monter, sur la plaine baignée de brumes irisées. Puis, c’était le soleil qui se levait. A l’horizon, au ras du sol, des vapeurs d’un gris de lin s’épaississaient. Plus haut, une bande sulfureuse, trouble, verdâtre, semblait une échappée de mer incertaine. Plus haut encore, l’horizon passait de l’orangé foncé au carmin. Et le soleil rouge sombre, sans rayons, émergeait de ce monde de vapeurs.
Alors, très vite, la brume fuyait et Dmitri voyait au loin les basses ondulations de terrain, les arbrisseaux clairsemés, vagues mouchetures noires sur le fond bleu de la steppe libre.
Cette nativité souriante du jour dans la steppe attirante procurait à Dmitri une joie, presque une ivresse. Il sentait sa poitrine se gonfler sous l’afflux de forces vitales nouvelles...
Et pourtant, les souvenirs de Pétersbourg, l’image de Véra le hantaient souvent.
Il savait qu’il retournerait là-bas, qu’il reprendrait ses études, que plus tard il épouserait Véra et que, pour elle, il redeviendrait un homme _normal_ et _utile_.
Tout cela, c’étaient des choses raisonnables bonnes, mais qui, en dehors de l’amour de Vera laissaient Dmitri froid et indifférent. Certes, il en serait ainsi, c’était bien la formule du lendemain.
Mais derrière cet horizon artificiel, une autre aube se levait, une autre lueur montait... l’amour de la vie errante et libre, l’amour de l’ailleurs ensorcelant.
Et Orschanow, comme à un péché véniel, se laissait aller à caresser un rêve qu’il considérait sincèrement comme à jamais irréalisable: sortir ainsi un matin et s’en aller seul et pauvre, à la conquête de la terre, pour toujours... devenir le libre vagabond qui dort sur le bord des chemins, qui n’a rien et ne convoite rien, qui ne lutte ni contre lui-même ni contre les êtres et qui s’en va, heureux de son indépendance, maître des choses qui ne le dominent plus, maîtres des horizons infinis.
Dmitri, à ces heures, allait jusqu’à se représenter les adieux avec Véra, avec Vassily qu’il aimait maintenant. Cette scène serait la première station, très mélancolique, mais très douce, du chemin de l’affranchissement...
Puis, d’autres fois, le désir de Véra revenait le brûler. Il songeait alors que son rêve réalisé serait l’abandon de Véra et la perte de l’espoir qui le faisait vivre depuis des mois.
Et Dmitri se maudissait et accusait la steppe tentatrice. Il s’enfuyait dans le silence de la maison, dans l’appartement désert de l’oncle Wladimir. Il se mettait à lire, à travailler. Il écrivait à Véra.
Mais le soleil entrait à flots par les fenêtres, promenant sur les planches en sapin vaguement rosé l’ombre verdâtre des grands arbres voisins.
Bientôt, Dmitri, malgré sa promesse à Véra de ne plus «aller dans le peuple» descendit au port fluvial, et renoua ses vieilles amitiés avec les _bourlaki_. Il fit des pêcheurs et des gars du faubourg ses camarades et ses amis.
Les hommes lui plaisaient d’être passifs, d’une force d’inertie invincible sous la dureté des choses, dans l’inclémence sans espoir de leur vie. Tout leur besoin inné de poésie, toute leur douleur, toute la souffrance de leurs âmes frustes et de leur chair endurcie et, parfois, presque inconsciemment, un souffle plus mâle de révolte et d’audace s’exprimaient dans leurs chants, ces admirables chants de la Volga qui grisaient Dmitri, depuis tout petit, d’une si singulière ivresse.
Orschanow se sentait redevenir fort et gai et, sans savoir, il se laissait envahir de nouveau par tous les ferments destinés à dissoudre fatalement tout ce qu’il avait échafaudé péniblement d’artificiel dans sa vie...
Véra serait si heureuse de le retrouver si changé, si fort et si joyeux.
Dmitri ne se reprochait pas même l’attirance invincible qu’exerçaient une fois de plus sur lui les milieux ouvriers et simples: ces gens, qui vivaient au grand soleil, qui avaient des muscles de fer et des poitrines de bronze n’étaient plus les pâles débris humains des quartiers de misère de Pétersbourg. Certes, ils étaient pauvres, ils souffraient, et ils buvaient, ils cherchaient les faciles, les brutales amours... Chanter, boire, s’accoupler, telle était leur seule joie. Mais ils étaient sains et rieurs, et il y avait l’air pur et vivifiant, et la bonne lumière bienfaisante.
Dans ces fréquentations, Orschanow oubliait ce qu’il y avait de douloureux et d’inique dans le sort de ces gens qu’il enviait: les villages désertés où les femmes s’épuisaient sur le sol ingrat, à pousser l’archaïque charrue en bois, le _grattoir_ traditionnel, où les mioches mouraient par milliers de misère et de maladie, et l’écrasant travail des hommes, rétribué dérisoirement, le perpétuel esclavage du pauvre, du soumis.
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* *
Le vent d’automne devint plus froid, aux crépuscules hâtifs. La belle feuillée multicolore des jardins joncha le sol humide. Une grande tristesse, un vague et ultime sourire d’agonie sereine, planaient dans l’air plus souvent brumeux.
Un jour une tempête souffla à travers la steppe. L’étrange herbe hivernale des déserts slaves, le _Pérékati-polié_[8] roula vers le lointain.
[8] _Pérékati-polié_, sorte de chardon très dur en forme de boule qui se détache du sol en automne et que le vent roule à travers les steppes.
Toute la nuit, le vent hurla et soupira autour de la maison ébranlée.
Le matin, la terre avait revêtu pour des mois son suaire de neige.
--Il faut nous en aller, dit Vassily. Petit frère Mitia, te voilà redevenu vigoureux, plein d’entrain et courage. Va, retourne à ton labeur, comme je retourne au mien. Aux heures noires, en plus de Gouriéwa, n’oublie jamais que tu as un frère, un ami, moins sensitif et plus solidement taillé que toi pour la dure lutte qu’est et doit être notre vie d’apôtres et d’éclaireurs. Appuie-toi sur moi et ne crains rien. Cependant, garde-toi de t’endurcir, de devenir insensible. Songe toujours à l’exemple de bonté et de douceur que nous a donné l’inoubliable Nikita, notre père.
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A Moscou, les deux frères se séparèrent. Brusquement, quand ils s’embrassèrent pour la dernière fois, tous deux pleurèrent.
Et Dmitri sentit, par une nette et singulière intuition, qu’il ne reverrait jamais plus ce frère qui était entré dans sa vie si soudainement.
Cette impression acheva de l’assombrir. Certes, il se réjouissait de revoir Véra. Mais il y avait ce Pétersbourg qu’il haïssait maintenant et _le travail_. Tout cela causait à Orschanow un malaise intense, une sorte d’irritation sourde.
Le train roulait avec un bruit mat, comme étouffé, à travers les plaines infinies, toutes couvertes de neige. Le ciel bas et couvert semblait peser sur cette désolation immense.
Combien peu ce voyage de retour ressemblait à l’autre, l’acheminement radieux vers la liberté et le repos dans le silence de la steppe!
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Véra, Makarow et Émilie attendaient Orschanow. Il leur sembla grandi, tellement il était devenu robuste, le visage et le cou bronzés par le soleil, ses cheveux bruns retombant sur son front large et volontaire avec une grâce insouciante.
Ce lui fut tout d’abord une émotion charmante de revoir Véra.
Pour la première fois, il la serra dans ses bras, lui mettant un baiser d’amant sur les lèvres. Véra, un peu étonnée de ces façons nouvelles, sentit un trouble singulier l’envahir.
Orschanow fut gai, presque exubérant, se donnant tout à la joie du moment.
Puis, tout à coup, comme ils gagnaient lentement leur faubourg écarté, tout fut fini. Sans savoir, innocemment, Véra rappela à Dmitri toutes ses appréhensions et tous ses dégoûts.
--A présent que tu es fort et que ta santé s’est si bien rétablie, tu vas pouvoir t’atteler à la besogne... C’est que cet hiver, il te faudra travailler ferme.
Cette évocation de tout ce qu’il redoutait tant, depuis qu’il avait quitté Pétchal, provoqua en Orschanow une sourde colère. Il ne répondit pas, les dents serrées, maudissant mentalement le fanatisme aveugle de ces gens, l’esclavage qu’ils s’imposaient et qu’il les accusait de vouloir lui imposer.
Et, pendant quelques instants, il détesta Véra, de tout son désir inassouvi, de tout son besoin d’affranchissement aussi.
Et Véra, toute pâle, sentit qu’il lui échappait de nouveau, sans doute pour toujours cette fois. Elle se reprocha amèrement de l’avoir laissé partir, et de s’être sottement réjouie de ce voyage.
Muette, Véra souffrait. Un abîme les séparait. Alors, elle voulut prouver à Orschanow toute son injustice et elle vint prendre sa tête, le baisant sur le front.
--Mitia, si tu crois tout ce que la colère te fait dire, tu te trompes. Je suis à toi, quel que tu sois. Je veux plutôt sacrifier tout ce que j’avais rêvé pour nous deux, que de me sentir haïe de toi.
Orschanow l’attira à lui et ils demeurèrent ainsi muets. Ce fut un moment ineffable et amer.
Puis, tout à coup, Orschanow songea que s’il acceptait le sacrifice de Véra, il s’enchaînerait pour toujours, qu’il ne serait plus jamais assez fort pour reprendre sa liberté et que toute leur vie ressemblerait aux jours mortels d’ennui et de révolte qui avaient suivi son retour. Une perpétuité de souffrance allait s’ouvrir devant eux.
CHAPITRE X
Les jours s’écoulèrent, ternes et monotones. Orschanow n’essayait même plus de s’arrêter en pleine déroute.
Il ne travaillait plus que très irrégulièrement.
Quand Véra, très doucement, le sermonnait, il avait parfois des accès d’exaspération, et s’attelait à la besogne, furieusement.
La violence croissante de cette nature indisciplinée effrayait Véra, et, de plus en plus, elle constatait son impuissance.
Cependant, le temps pressait, l’époque des examens approchait, et Véra tenta encore une fois de ramener Orschanow.
Sur un ton sérieux et tendre, elle lui dit qu’il ne serait pas reçu, lui demandant ce qu’il ferait après. Elle commit l’imprudence d’ajouter que la caisse de secours du Comité ne l’aiderait plus, s’il ne travaillait pas.
Alors, brutalement, Orschanow répondit qu’il n’avait pas besoin d’aide, qu’il ne vendrait pas lâchement sa liberté contre sa nourriture. Il se ferait ouvrier, vagabond, n’importe quoi, mais pas esclave.
Puis, accablé, il se jeta sur son lit et, tordant ses mains, en proie à une crise de rage et de douleur, il reprocha à Véra ce qu’il appelait son insensibilité.
--Oh, Véra, Véra! Pourquoi me tourmentes-tu ainsi? Ce n’est pas moi, l’homme de chair et de sang que tu aimes, c’est une entité, une formule! Après m’avoir promis d’être mienne, tu me tortures des mois durant. Tu fais servir ma passion à ton fanatisme d’apôtre. Tu es inconsciente et cruelle!
Brusquement, Orschanow repoussa Véra, et, sans un mot, n’osant même lui dire adieu, il s’enfuit.
Véra, épouvantée, se releva et courut à sa poursuite, l’appelant.
Orschanow, sans répondre, continua sa course à travers les rues, devant les passants qui se retournaient, étonnés, inquiets même.
Et Véra, toute tremblante, sortit. Il fallait le retrouver, coûte que coûte.
En elle, une seule pensée, un seul vouloir demeurait, ne pas perdre Orschanow, le revoir, le reprendre. Mais où était-il allé?
Véra se souvint alors des fréquentations antérieures d’Orschanow, de sa prédilection pour la Siennaya et l’île Goutouyew.
Elle marcha à grands pas, sans sentir le froid intense. La nuit tombait et Véra, plusieurs fois, faillit se perdre dans ces ruelles qu’elle ne connaissait que vaguement.
Elle commençait à se décourager, quand une idée atroce lui vint qui la fit courir de nouveau: elle vit Orschanow se jetant dans l’une des ouvertures pratiquées dans la glace, sur les canaux et la Néva.
Quand elle parvint à Goutouyew, il faisait nuit, une nuit obscure et terne de dégel.
Et Véra s’arrêta, brisée par une lassitude mortelle. Où irait-elle chercher Dmitri, dans ce dédale de fabriques, de terrains vagues, d’entrepôts, dans toute cette misère et ce grouillement où elle ne connaissait personne, où elle n’était jamais venue? Devenait-elle folle et comment elle, si énergique, si calme d’ordinaire, en était-elle arrivée à un pareil désarroi moral? Comment n’avait-elle pas même songé à appeler Makarow, à le lancer lui aussi à la poursuite d’Orschanow?
Pourtant, elle était là, et elle pouvait encore espérer la chance d’une rencontre fortuite.
Alors, calmée, elle marcha au hasard.
Tout à coup, elle s’arrêta et tout chavira de nouveau devant ses yeux: la porte d’un cabaret venait de s’ouvrir et, à travers la fumée grise des pipes, elle avait vu Orschanow, attablé au fond de la boutique, la tête appuyée sur le bois poisseux de la table, tandis qu’une fille en haillons essayait de le relever, lui passait sa pauvre main rude d’ouvrière dans les cheveux.
Sans savoir, Véra entra, alla droit à Orschanow qu’elle secoua par le bras.
--Lève-toi, Dmitri.
Orschanow avait eu le temps de boire beaucoup d’eau-de-vie. Ses yeux étaient troubles et son visage d’une pâleur livide. Véra lut dans le regard d’Orschanow une indicible épouvante. Pourtant il se leva et la suivit, docilement, sans un mot. Il trébuchait contre les bancs, ne regardant personne.
D’abord, quand Véra était entrée, un grand silence s’était fait. Le cabaretier et les consommateurs regardaient, stupéfaits, ne comprenant rien. Mais des rires s’élevèrent, on se moqua tout haut de cette scène insolite.
Le cabaretier, voyant Orschanow se diriger vers la porte, l’appela:--Eh, Mitreï Nikititch! Et l’argent? Orschanow ne l’écouta pas, sortit, et ce fut Véra qui dut payer, tandis que la salle se tordait maintenant.
Polia, très ivre, s’était dressée. Quand elle vit Orschanow s’en aller, elle eut une trouble révolte et elle insulta Véra.