Trimardeur

Part 4

Chapter 43,767 wordsPublic domain

Orschanow la regarda travailler. L’attention donnait un quelque chose à la fois enfantin et sérieux à son visage. Elle se hâtait, se penchant sur son manuscrit, et ses boucles noires retombaient sur son front, lui donnant une délicieuse beauté d’éphèbe.

Quand elle eut fini, elle sourit à Dmitri.

--Je savais bien que vous viendriez un jour. Mais où avez-vous été, depuis ce dernier soir, là-bas? Makarow et Himmelschein sont allés chez vous, plusieurs fois. Ils ont trouvé la porte ouverte et la chambre vide... D’ailleurs, vous avez très mauvaise mine... Que vous est-il arrivé? Vous, vous n’avez pas besoin de solitude et de silence: c’est très dangereux pour vous! Allez, parlez, dites-moi tout ce que vous avez fait depuis lors.

Elle devinait, elle allait au devant de la confession. Cela soulagea beaucoup Orschanow que la honte avait repris, et qui se croyait très ridicule de venir raconter sa vie à cette femme qu’il connaissait à peine.

Alors, avec la brutalité involontaire des timides, il raconta tout, depuis ses rêves de jadis, au bord de la Volga, jusqu’à ses troubles vagabondages des derniers mois, jusqu’à sa liaison avec Polia et son ivrognerie. Il ne retrancha rien, ne chercha ni à gazer la sombre vérité, ni même à s’excuser.

--Je comprends tout... Une seule chose me reste inintelligible, dit Véra, pensive. Qu’est-ce qui vous a si rapidement dégoûté de la vie d’étudiant, qu’est-ce qui vous a fait renier notre credo moral qui était naguère le vôtre? Si vous m’expliquez clairement cela, je pourrai peut-être répondre à votre question: Que devenir?

--C’est d’abord la monotonie de cette vie qui m’a dégoûté... Puis, presque inconsciemment, j’ai commencé à me révolter contre l’_obligation_ d’être un homme d’action sociale que m’imposait le milieu où je vivais. J’ai soif de liberté, Gouriéwa, et je n’ai pas trouvé la liberté chez nos libertaires.

--Mais certes, nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes que les obscurs ouvriers de la liberté future.

--Je le croyais aussi, avant. A présent, il me semble au contraire qu’il vaudrait mieux que chacun prenne dès aujourd’hui toute la liberté morale, intellectuelle et matérielle possible, sans être supprimé par la société moderne. Que les individus s’affranchissent eux-mêmes! L’affranchissement général ne viendra pas autrement. Remarquez que c’est la première fois que je tâche de coordonner ce fouillis de sensations et de pensées. C’est aussi la première fois que j’en parle à qui que ce soit.

Véra resta songeuse.

--Mais qu’appelez-vous l’affranchissement de l’individu par lui-même? Est-ce suivre ses penchants sans s’embarrasser d’aucune solidarité avec les autres, vivre comme bon vous semble, tournant résolument le dos à toutes les conventions, à tous les mensonges, et aussi à toutes les coopérations de l’ancien monde? Si oui, est-il possible que vous pensiez réaliser ce rêve, en vivant comme vous l’avez fait depuis tantôt six mois?

--Oh, non, mille fois non! Mais voilà, j’ai encore trop d’attaches sentimentales avec ma vie passée, je suis encore trop étudiant pour m’en aller définitivement, pour devenir ce que je voudrais être: un vagabond, mais pas le sombre vagabond déchu que je suis à présent: un vagabond se grisant à toutes les sources de beauté, s’en allant à travers le vaste univers, radieux et libre. C’est cette irrésolution, ces regrets du passé, en insupportable conflit avec le présent, qui m’ont poussé aux chutes successives que je vous ai racontées.

--Mais alors, pourquoi me demandez-vous ce qu’il faut faire? C’est si simple! Faites un effort sur vous-même et prenez une résolution. Je doute fort que, dans l’état moral où vous êtes, vous puissiez prendre une décision définitive. Alors, reprenez empire sur vous-même, rentrez chez vous, essayez, de toutes vos forces, en toute énergie et en toute sincérité, de redevenir étudiant et homme d’action. Si, sans faiblir, sans vous laisser aller, vous sentez que votre cœur n’y est plus, que cette vie ne vous est plus tolérable, quittez-la bravement, et allez-vous-en, pour vous faire _bourlak_ ou vagabond, ou n’importe quoi, selon ce que vous voudrez être. Mais ne laissez pas le désordre s’implanter dans votre vie, ne vous laissez pas aller à la dérive: c’est le gage le plus certain d’une perpétuité de malheur et de souffrance.

Orschanow avait écouté Véra, attentivement. Comme elle avait raison! C’était si simple, le salut! Il obéirait, et puis, elle était là: cela faciliterait tout.

--Merci, Gouriéwa, merci! Seulement, j’aurai besoin de vous pendant longtemps encore.

--Je serai là. N’ayez jamais honte de moi, ne pensez jamais que vous pourriez m’ennuyer ou me lasser. En un mot, ne me considérez pas comme une étrangère. Maintenant faites attention de ne pas vous emballer: c’est très dangereux cela aussi. Makarow m’a dit que votre chambre est noire et triste. Vous n’y avez vécu, ces derniers temps, que des jours affreux. Tout de suite, allez, cherchez une autre chambre. Choisissez-la en banlieue, propre et claire, claire surtout. Puis, rendez-la habitable. Jetez vos loques de _valet de cœur_ au feu, et mettez-vous au travail. Toutes les fois que cela vous sera difficile ou pénible, venez, le jour, le soir, peu importe. Parmi les camarades, il y a Makarow et Himmelschein.

Tous les autres pourraient vous être moralement nuisibles, pour le moment. Une dernière recommandation: cessez tout de suite, dès aujourd’hui, vos vagabondages. Promenez-vous beaucoup, mais ni à Goutouyew, ni à la Siennaya; allez au soleil, aux îles, dans la banlieue.

Comme Orschanow allait sortir, le vieil Anntone entra.

--Vérotschka! tu catéchises Orschanow... Mais à quoi bon? Eh, travailler pour l’affranchissement du peuple, créer des chefs-d’œuvre, contempler le long des routes la splendeur de l’Univers, ou prier Dieu au fond d’un cloître, c’est tout un. Peu importe, pourvu qu’on cherche la _lumière_ avec sincérité et simplicité.

Dmitri Orschanow devait se souvenir toute sa vie de ces paroles du vieux prophète de douceur. Véra se mit à rire.--Oh! Oncle ne prêchez pas la vie contemplative à Orschanow; il n’en a pas besoin, il y est déjà assez enclin!...»

Elle comprenait, certes, l’idée large et belle énoncée par son oncle, mais elle devinait encore autre chose.

Orschanow suivit, point par point, les conseils de Véra. Il loua une chambre claire et gaie, il y rangea les quelques choses rapportées jadis de Pétchal, il classa ses livres et ses cahiers.

Dans toute cette tentative de résurrection de son ancienne vie, une seule chose le réjouissait réellement, profondément: l’amitié acquise de Véra. Cela suffisait à tout ensoleiller, à le ranimer.

Pourtant, Orschanow attribuait très sincèrement et très naïvement le calme moral très vite reconquis, la sérénité des jours qui suivirent, à ce fait qu’il avait pris une résolution, qu’il était sorti des ténèbres.

Dès lors, de plus en plus, il s’illusionna sur ce point, et finit par vivre en plein rêve.

Véra, toujours secourable, capable d’apprécier d’un coup d’œil la valeur, même cachée, des êtres qui l’approchaient, se réjouissait de cette tâche ardue à accomplir, et captivante: Orschanow à tirer de l’ombre morbide où il s’était laissé choir.

Cet homme n’était certes pas fort, mais il n’était pas non plus vulgaire ni lâche. Il était versatile, mais capable de sentir profondément; et l’intensité même de sa souffrance, l’étendue de la misère morale où il était tombé, disait la hauteur de son idéal, sa soif de beauté et de pureté. «Plus sombre est la nuit, plus proche est Dieu»... Véra se souvint de cette phrase, trouvée jadis dans une biographie du grand Dostoïevski, le poète des déchéances et des souffrances humaines.

CHAPITRE VI

Orschanow avait complètement cessé d’errer, de fréquenter les bas-fonds. Cependant, un remords lui restait. Il avait quelque argent que le comité de secours lui avait remis, sur la demande de Véra, et il avait abandonné la triste Polia, sans un mot d’adieu, sans quelques roubles pour l’aider, au moins un peu.

Comme les ténèbres où il l’avait connue n’attiraient plus Orschanow, il résolut d’aller un jour chez elle, de lui dire adieu, prétextant un voyage, et de partager avec elle les secours du comité.

Il ferait cela plus tard, dans quelques jours, quand il serait bien sûr de lui-même.

Et, de peur d’inquiéter Véra, il garda le silence sur ce projet.

Il la voyait tous les jours et, chaque fois, il éprouvait une joie indicible, une douceur infinie à l’écouter parler, à la regarder.

Elle était si forte et si indulgente, comprenant et excusant toutes les faiblesses, moyennant qu’on luttât sincèrement, qu’on cherchât à se vaincre...

Véra avait la parole imaginée et attrayante, le geste aisé et large. Elle était d’humeur égale et une auréole de gaîté adoucissait le profond sérieux de cette âme consciente et droite.

Auprès d’elle, Orschanow oubliait toutes ses tortures, tout son ennui morne.

Malgré sa sensualité intense, Orschanow avait, pour la femme affranchie et pensante, une estime chaste, une faculté d’amitié absolument désintéressée et pure. Comme à tous ceux de sa génération et de son parti, le sens de la _galanterie_ si peu développée en général chez les vrais Russes, lui faisait absolument défaut.

Pour lui, la femme qui vivait côte-à-côte avec lui, partageant son labeur et ses aspirations, était un être humain, une individualité distincte et non un sexe. Ainsi, il n’éprouvait pour Véra qu’une tendresse toute fraternelle, une affection où il y avait beaucoup de reconnaissance.

Et Orschanow ne songeait pas qu’il pourrait un jour en être autrement, qu’il pourrait aimer Véra d’amour...

Orschanow s’était calmé. Il vivait maintenant tantôt seul dans sa chambre qu’il aimait, et où il travaillait, utilisant les vacances pour regagner le temps perdu, et tantôt dans la demeure du vieil Anntone avec Véra et, souvent, Makarow et Émilie.

Rioumine venait aussi parfois, mais ce type de fanatique ne plaisait pas à Orschanow.

A quinze ans, Rioumine, petit collégien d’aspect chétif et timide, avait tué, d’un coup de revolver un employé supérieur de la police, et cela au milieu d’une foule, un jour de fête. On ne l’avait pas vu tirer, dans la cohue, et il ne fut pas même soupçonné, en raison de son jeune âge.

Depuis lors, pour les affaires de son groupe et du comité sibérien, Rioumine avait toujours risqué sa vie ou au moins sa liberté avec un sang-froid rare, une insouciance simple et sans phrases.

Il avait consacré toute sa vie à la cause révolutionnaire, il n’avait d’autre but, d’autre raison d’être.

Un tel homme ne pouvait comprendre Orschanow, rêveur aux idées larges et vagues, amoureux d’un idéal de beauté.

Souvent, Orschanow apportait ses livres chez Véra, et ils travaillaient ensemble, comme deux étudiants qu’ils étaient, sans que rien de troublant passât jamais entre eux.

Les jours s’écoulaient pour Dmitri, tranquilles, doux, illuminés par la présence de Véra.

*

* *

Un soir qu’il était seul, Orschanow songea qu’il était assez fort maintenant pour accomplir le mélancolique pèlerinage de Goutouyew, auprès de Polia.

Sans un frisson de rappel, presque avec dégoût, Orschanow pénétra dans le dédale de ruelles sales, entre les masures en planches ou en briques.

Il y avait là beaucoup de manufactures, longues bâtisses lézardées, basses, laides. C’étaient des suiferies, des peausseries, des fabriques de papier, des filatures. En plein air, dans des tonneaux, des peaux fraîches trempaient, grouillantes de vers. Des tas d’os, de chiffons immondes s’accumulaient, et le soleil couchant jetait de la pourpre et de l’or sur le trouble miroir des mares puantes.

Orschanow trouva Polia assise sur un madrier, près de la fabrique où elle travaillait. Elle avait vieilli, son pauvre visage dolent, s’était enlaidi, tiré par des rides précoces autour des yeux las.

--Oh, Mitia! Moi qui croyais que tu ne reviendrais plus!

--J’étais malade. Maintenant, j’ai trouvé un emploi en province, et je pars demain matin. Je suis venu te dire adieu, Polia.

--Si tu pars demain, il faut au moins passer la soirée avec moi.

--Je ne puis pas. On m’attend pour des papiers qu’on doit me donner. Adieu, Polia, pardonne-moi et _ne te souviens pas de moi en mal_[6].

[6] Formule russe (populaire) d’adieu.

Elle s’était laissée retomber sur le madrier et elle regardait Orschanow.

--Alors tu t’en vas... comme ça?

Et, lentement, des larmes roulèrent sur les joues déjà flétries de Polia.

Orschanow ne s’attendait pas à cela, qui le remuait au plus profond de son être. Ainsi Polia, si passive toujours, sans même un seul réveil des sens, Polia l’aimait!

En effet, pour elle, avec Dmitri, s’en allait pour toujours le pâle rayon de soleil qui avait pour un instant illuminé l’ombre grise de la vie... Un tel amant, si bon, si doux, qui ne la battait pas, c’était quelque chose de si rare et de si bon, pour elle, la loqueteuse bousculée et méprisée. Et voilà qu’il allait s’en aller!

--Mitia, Mitia! est-il possible que tu vas t’en aller?

Alors, désespérément, Orschanow la prit dans ses bras, la baisant sur ses lèvres décolorées. Lui aussi pleurait, bégayant:--Pauvre, pauvre Polia! Ainsi, à cette heure, le seul être, à part son père si étrange et si lointain, qui aimât Dmitri, c’était elle, Polia la loqueteuse, si misérable, si écrasée!

Et cette pensée fut à Dmitri à la fois très douce et d’une tristesse infinie.

--Allons, Mitia, pour le Christ, aie pitié! Pour la dernière fois, viens, buvons un petit verre et allons _chez nous_, dans le hangar. Tu sais, depuis que tu es parti, j’y suis allée, comme cela, pour pleurer, quand j’étais seule. L’herbe y a poussé, et un sorbier a envahi la porte. C’est comme une vraie chambre, à présent.

Il la suivit: pourquoi ne pas lui faire cette aumône d’un peu d’alcool et d’amour, puisque c’était fini, qu’après, il ne reviendrait plus jamais?

Ils entrèrent au cabaret Arkhipour.

Des ouvriers buvaient, déjà ivres. Ils reconnurent Polia.

--Ah, la garce! Dès qu’elle a un galant c’est par l’eau-de-vie qu’elle commence! Gueule de courge trop mûre, tu bois plus qu’un charretier.

Ils criaient cela, sans animosité, pour la plaisanter. Mais elle se retourna.

--Qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres? Est-ce vous qui payez?

--Ta sœur est en maison!

--C’est une belle fille, la Lioubka!

--Oui, pas comme cette jument efflanquée.

Dmitri, habitué à ces scènes, intervint tranquillement.

--Allons, laissez-la tranquille. C’est pour m’amuser que je suis venu ici, et non pour me disputer.

Le cabaretier, gros, au visage apoplectique et luisant, approuva:--Oui, il a raison, Mitreï Mikititch, faut pas embêter les gens comme ça...

Dmitri et Polia s’attablèrent. Une angoisse inexprimable étreignit tout à coup le cœur d’Orschanow; il venait de boire un grand verre d’eau-de-vie. Maintenant, il allait être ivre, et voilà, il s’était laissé reprendre de nouveau! Un moment d’attendrissement avait suffi.

Il entraîna Polia au dehors, pour ne pas continuer à boire.

Elle le poussa doucement vers l’ombre de _leur_ hangar.

Brusquement, quand Orschanow tint Polia dans ses bras, il eut un violent sursaut et la broya sous une telle étreinte qu’elle gémit.

Une idée lui était venue, une vision subite, fulgurante, qui l’avait rendu fou, et qui le laissa brisé en une telle lassitude de volupté, qu’il pouvait à peine penser: au lieu de Polia dolente, tenir Véra ainsi, dans ses bras, la posséder.

Puis, comme il se reprenait un peu, cela lui sembla un sacrilège, dans ce lieu, dans ce décor, avec cette pauvre fille. Il se leva, donna à Polia la moitié de ce qu’il possédait, et partit, après l’avoir embrassée sur le front.

Malgré les appels de Polia, il s’enfuit, sans se retourner, emportant en lui, à travers la nuit chaude et terne, l’intolérable brûlure, le feu qui s’était si brusquement allumé, et que rien ne pouvait éteindre, désormais.

Il courait presque, sans raison, puisqu’il était déjà loin de Goutouyew. Une rage atroce contre lui-même le fouettait, hâtant son pas.

Il était donc maudit! Quand ce n’était pas son caractère de fainéant, de vagabond, sauvage qui le jetait loin des hommes, c’étaient ses sens qui le rendaient fou, odieux à ses propres yeux!

Ce qui le torturait, ce qui lui semblait une monstruosité, c’était le lieu et les circonstances dans lesquelles était né en lui le désir de Véra. Comment était-ce possible? Dans les bras de Polia, désirer subitement Véra, tout instinctivement, avec une violence si aiguë qu’il avait cru en mourir! Et il y avait presque eu _substitution_ pour lui; ce n’était pas Polia, c’était le fantôme de Véra qui lui avait procuré cette volupté.

*

* *

Quand il entra, Orschanow n’eut pas même le courage d’allumer sa lampe. Il se déshabilla, jetant au hasard ses vêtements sur le sol.

Puis, il se coucha.

La fenêtre était ouverte. Dans l’air tiède, des souffles odorants passaient, la senteur chaude des jardins suburbains.

La lumière discrète, pâle comme un sourire de convalescente, glissait sur les planches en sapin du parquet, sur la table où des livres ouverts et des cahiers s’accumulaient.

Orschanow, encore couché, regardait la cime des bouleaux que dorait le soleil levant. Il avait l’illusion d’être à la campagne, là-bas, au pays.

Pour la première fois, depuis le cauchemar de sa dernière nuit à Goutouyew, Orschanow sentait le calme, et la joie de vivre renaître en lui.

Il travaillait, maintenant, avec passion, comme il faisait tout.

Cependant, ses études ne l’intéressaient plus. Il s’efforçait de croire encore à sa vocation et y parvenait à certaines heures.

Mais il y avait Véra...

Et l’image de Véra glissa dans la lueur douce du matin qui envahissait la chambre.

Elle était la force, elle était la vie. Elle portait au front comme une auréole le rayonnement de sa beauté ennoblie par la pensée.

Et Dmitri la déifiait presque, elle qu’il désirait de toute sa chair. Pourtant, cette brûlure du désir inassouvi lui était parfois délicieuse, et il s’y abandonnait.

Sans qu’il en eût conscience, c’était parce qu’il préférait tout, même la souffrance, au vide des jours ternes.

* * * * *

Longtemps, Orschanow resta couché, se délectant en la sensualité de son alanguissement.

Puis, il se leva. Il sentait des énergies nouvelles sourdre en lui, presque une gaîté.

Sans cause apparente, brusquement, il se réveillait après les rêves troubles de ces dernières semaines.

Il s’accouda à la fenêtre.

Les jardins, coupés de palissades en planches vermoulues, où des mousses dessinaient des arabesques noires, étaient étroits, envahis par une végétation un peu étiolée. Des roses trémières allumaient des flammes rouges, parmi les calices soyeux des volubilis de pourpre violette. Et les grands tournesols courbaient leurs têtes brunes au nimbe doré.

Un souffle puissant montait des plantes, de la terre noire et grasse, après le soleil humide de la nuit. Les choses vivaient, les choses souriaient.

Et Orschanow aima la vie.

*

* *

Vers le soir, Véra entra. Tout de suite elle vit qu’Orschanow avait changé depuis la veille, et ce lui fut une joie.

Ses sens dormaient. Son mariage avec Stoïlow, jadis, ne les avait pas éveillés. Véra, dans son grand calme, toute pensée, toute action, arrivait à se croire presque insexuée.

Pour Orschanow, elle éprouvait une tendresse fraternelle que beaucoup de sollicitude adoucissait.

Elle s’était accoutumée à l’avoir presque sans cesse auprès d’elle, à partager ses peines, à s’inquiéter de ses angoisses.

--Vous êtes couleur du temps, aujourd’hui, Orschanow! Le soleil luit et vous rayonnez. Comme vous avez changé! Hier, encore, vous étiez si sombre. Quelque événement heureux vous a-t-il surpris et transformé?

--Oh, non! Voyez-vous, quand je suis plongé dans cet état de dépression morale où vous m’avez vu depuis quelque temps, il s’établit en moi une lutte sourde, inconsciente de la vie, de la santé, contre cet engourdissement morbide. Et, un jour, tout à coup, quand la santé a triomphé, je fais peau neuve.

Orschanow regardait Véra restée debout près de la fenêtre.

Une émotion intense, délicieuse, l’envahissait, un élan de tout son être vers elle.

Puis, une pensée lui vint, et il s’attrista.

--Écoutez, Gouriéwa, c’est vous, c’est votre présence continuelle près de moi, c’est l’atmosphère de santé et de raison où vous me faites vivre qui me transforme... Mais, dans nos camaraderies et nos amitiés d’étudiants, il y a un moment noir, celui de la séparation... Pour nous deux, il viendra un jour... Et moi, alors, je vois bien que je retomberai dans le vague et l’angoisse.

Il avait parlé, sans savoir, sans s’apercevoir de la portée de ce qu’il disait.

Véra le regarda. Leurs yeux se rencontrèrent, et Orschanow ne sut plus dissimuler. Il lui prit la main et ils restèrent ainsi, muets, devant la fenêtre en face des jardins qu’ils ne voyaient plus.

Véra avait pâli. Un grand trouble s’était fait en elle. Son esprit se révoltait contre l’inconscience où elle avait vécu, depuis des semaines... Et pour la première fois, elle éprouvait un immense vouloir d’aimer. Ses sens de vierge s’insurgeaient.

CHAPITRE VII

Ils se taisaient toujours, dans l’angoisse délicieuse de l’heure. Et Orschanow sentait qu’elle était à lui, qu’elle aussi, n’était plus la même.

Une joie immense le brisa. Il prit les deux mains de Véra et les serra sur sa poitrine.

Alors, Véra, se ressaisissant, le regarda encore. Ce regard fut très sérieux et très doux, c’était une promesse.

--Soit, dit-elle enfin. Nous continuerons ensemble à travailler, à vivre. Mais elle se dégagea lentement. L’étreinte d’Orschanow était devenue violente. Il tremblait, les lèvres blêmies.

Alors il recula, honteux.

N’était-ce pas le bonheur, n’était-elle pas à lui, puisqu’elle s’était promise?

Orschanow n’osait parler. Il ne trouva pas de mots, rien qui ne fût banal, inutile.

Et Véra presque aussitôt partit, lui serrant les mains avec un sourire et une caresse dans le regard.

Orschanow se laissa tomber à genoux près de la fenêtre, la tête dans ses mains.

Son émotion ressemblait à de la douleur, à de l’ivresse.

Il était sauvé, maintenant, après toutes ses désespérances! Et si simplement, si facilement.

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* *

Dans la rue, Véra rencontra Makarow.

Depuis des années, une étroite amitié les liait, pleine de franchise, une tendresse d’hommes.

Alors, très émue, Véra lui conta ces choses nouvelles qui venaient d’envahir sa vie.

--Gouriéwa! Moi, qui vous observais tous deux, je savais bien qu’il en serait ainsi. Mais écoutez-moi... Je connais très bien Orschanow, à présent, et je vous dis en toute conscience: si vous voulez qu’il passe son doctorat, si vous ne voulez pas qu’il retombe à l’inaction, ne vous donnez pas.

Ils s’étaient arrêtés dans l’avenue déserte. Véra très pensive écoutait.

--Croyez-vous que mon influence, ma volonté ne suffiront pas?

--Non. Orschanow est un sensuel en tout. Il vit pour la jouissance, sous toutes ses formes. Il n’a pas toujours conscience de cela, mais c’est bien là le fond de sa nature. Ainsi, tout ce travail acharné auquel il se livre depuis qu’il vous connaît, c’est pour vous, pour vous seule. Demain, si vous êtes à lui, il se donnera tout entier à sa passion, à la volupté nouvelle, et aucune force extérieure ne le fera plus remonter le courant... Croyez-moi, Véra, ne faites pas cela. Quand il aura passé son doctorat, allez-vous-en, ensemble, quelque part dans l’est, au fond des steppes.

Et Véra sentit que Makarow disait vrai: il fallait trouver la force de résister, tenir Orschanow en suspens, pour le sauver de lui-même.

CHAPITRE VIII

Orschanow se révolta d’abord, devant la nécessité d’attendre. Puis, subjugué, il se grisa de mélancolie et de désir, trouvant une volupté amère à cette vie anxieuse, à cet élan continuel de tout son être vers Véra.

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