Part 3
--Eh bien, non, je ne dirai rien. Je n’ai rien à dire. Si vous me croyez un traître, tuez-moi. Car, c’est cela, n’est-ce pas, que vous avez à décider. Si cela vous pèse, eh bien, espionnez-moi, apprenez par vous-mêmes ce que je suis, si vous êtes assez adroits. Mais moi, je vous récuse pour juges, et je m’en vais, pour toujours.
Rioumine, tranquillement, lui barra la porte. Véra s’était levée, elle força Orschanow à se rasseoir, laissant sa main sur l’épaule de l’étudiant.
Il la regardait d’en bas, et elle lui semblait très lointaine, une sorte d’extase lui vint.
Makarow vit des larmes dans les yeux de Dmitri, et un brusque attendrissement le rejeta contre les autres.
--Vous êtes inhumains! Le camarade souffre, il est peut-être à l’agonie... Qu’en savez-vous? Et vous le torturez, au nom de vos sacrés préjugés!
Véra voyait, dans le regard d’Orschanow, qu’il était bien loin des idées qu’on lui prêtait, et qu’il souffrait.
Elle se retourna:
--Que ceux qui soupçonnent Orschanow le disent enfin! dit-elle.
Il y eut un silence.
--Vous voyez bien que personne ne parle. Je vais leur expliquer, moi, votre attitude. Votre âme est ailleurs, vous avez un chagrin, une préoccupation personnelle qui vous éloigne de nos affaires. Voilà tout. Vous avez besoin de repos... Nous n’allons donc pas vous tourmenter davantage. Pour finir cette pénible scène, nous nous portons garants pour vous, Himmelschein, Makarow et moi. Si vous voulez vous éloigner du Comité pendant quelques temps, faites-le. Vous avez raison de revendiquer votre liberté.
Orschanow se leva:
--Merci à vous qui avez eu le courage d’agir comme des hommes libres... A présent, laissez-moi m’en aller. Si jamais je puis revenir, je reviendrai. Sinon, adieu!
Gauchement, sans serrer la main à personne, Orschanow sortit.
Devant la calme assurance de Véra, les autres membres du Comité s’inclinaient, par respect pour son caractère et sa droiture connus et appréciés de tous.
Un silence régna, après lequel Makarow pensa tout haut:
--Il a raison, il faut agir en hommes libres. A quoi bon tous ces décors à la Dumas père, tous ces comités avec président, vice-président, etc., etc., toute cette puérile et illogique imitation des formes gouvernementales que nous combattons?
*
* *
Orschanow était rentré chez lui, brûlé par une fièvre intense, en proie à une sorte d’irritation amère, à une révolte profonde de tout son être, pourquoi avait-on essayé de régler sa vie privée, de pénétrer les douloureux secrets de son cœur? Cela l’exaspérait. Les figures soupçonneuses et pédantes de Dawidow, de Garnicha et de l’Arménien grimaçaient dans son délire lucide.
Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa souffrance... Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il irait à elle.
CHAPITRE III
Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la journée presque entière dans le vague de l’indécision; irait-il chez Véra? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans l’immondice, _et que cela lui plaisait_?
Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à cinq heures, il retournerait _quand même_ à l’île Goutouyew, le plus pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia... Et quand il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se soûleraient.
Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il appela amèrement la «comédie», chez Véra?
*
* *
... Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs et de misères.
A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à la fillette.
Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute part.
Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.
Souvent, sortant de son indifférence, elle jurait contre sa chienne de vie, elle parlait de faire comme sa sœur Liouba, qui était en maison, chez la mère Schmidt. Au moins, on mangeait à sa faim, on se collait de la soie sur le dos et on avait chaud, en hiver, tandis qu’à la maison, c’était le besoin perpétuel, depuis que le frère Kolia était au régiment.
Un soir qu’Orschanow errait dans l’île, Polia l’avait appelé.
Lui, en proie à l’une de ses crises périodiques de sensualité, et aussi par besoin de n’être plus seul, l’avait suivie dans un hangar en ruines où de l’herbe avait poussé.
Les sens de Polia ne s’étaient pas éveillés. Les ardeurs de Dmitri la faisaient sourire, l’étonnant. D’ailleurs, Dmitri ne put savoir, même plus tard, si elle l’aimait.
Lui, s’étant attaché à elle, parce qu’elle incarnait pour lui la souffrance et la déchéance où il se plaisait à vivre.
Dans l’île, on appelait Polia la _Loqueteuse_, tellement ses robes étaient toujours déchirées et sales: elle dépensait en eau-de-vie tout ce qu’elle gagnait comme ouvrière et comme racoleuse.
Et, peu à peu, éprouvant dans l’ivresse un apaisement mêlé d’une étrange volupté sombre, Orschanow s’était mis à boire, avec Polia qui, le regard trouble et lointain, semblait écouter les choses, bien inintelligibles pour elle, que lui disait Orschanow, dans l’ivresse. «Elle me comprend avec son cœur», se disait-il, quand, parfois, simplement, de le voir pleurer, Polia sanglotait désespérément.
... Le lendemain de sa comparution devant le Comité sibérien, Orschanow, renonçant à aller chez Véra, retourna, vers le soir, dans la désolation laide de l’île Goutouyew, à travers le dédale des fabriques délabrées, des hangars aux vitres brisées, lugubres comme des yeux crevés...
CHAPITRE IV
D’abord, dans les milieux populaires, on s’était méfié d’Orschanow, devinant le _barine_ sous les loques qu’il endossait. Puis, peu à peu, avec la sociabilité innée chez le peuple russe, et son sens de l’égalité que des siècles d’oppression n’ont pu émousser, on accepta l’ex-étudiant.
Du jour où il s’enivra _par chagrin_, il fut des leurs, et il acquit droit de cité chez les miséreux.
Ce lui fut une joie, un soulagement immense.
Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin, qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.
Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées, le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et bronzé, aux yeux noirs et obliques: un tartare. Il avait le front rasé, sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.
Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant réellement _Ahmetka_, et resté musulman.
Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de la _balalaïka_ et de l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes, traînant des galoches éculées.
Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers, mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire, les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et de ses errances dans les milieux ouvriers.
Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria:
--Commençons un _maïdane_!
Au pays, Orschanow avait vu souvent des _brodiaga_, des évadés de Sibérie devenus des vagabonds.
Et ce mot caractéristique de _maïdane_ qui, en Sibérie désigne le jeu de cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow: un repaire de repris de justice, de _brodiaga_.
Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés, des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la seule vie désirable et délectable est la vie errante.
Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les connaître, de leur parler.
Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé. Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte, avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.
Ses camarades l’appelaient _Oriol_ (aigle) ou _Tête-Perdue_.
L’_Aigle_ buvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute éclata entre lui et le patron, pour le payement.
--Tête de Veau! Front rasé! cria l’_Aigle_.
--Oui, peut-être. Et toi? Tu pues les travaux forcés!
--C’est ton chemin!
--Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens!
Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent, et l’_Aigle_ paya sans rechigner.
Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les bas-fonds un _valet de cœur_, c’est-à-dire un voyou.
Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune méfiance. C’était un _barine_, un ex-étudiant, mais il s’était mis à boire, _par chagrin_, et il préférait la société des moujiks à celle de ses semblables, les nobles et les lettrés.
Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce genre.
A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la pitié et de la sympathie pour les _déclassés_ qui viennent à lui.
L’_Aigle_ manifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque instant de _païen_ et d’_antéchrist_.
Ce soir-là pourtant, l’_Aigle_ se rapprocha d’Orschanow et lui parla, l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les yeux fauves du _brodiaga_ fixaient ceux de Dmitri, disant clairement: «Mens-tu, ou ne mens-tu pas?»
L’_Aigle_ dédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau venu.
Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie. Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la «Légion dorée»[3] pour définitive.
[3] La «Légion dorée», les miséreux vivant d’expédients, de crimes et de mendicité.
D’ailleurs, cette idée lui plaisait, il la couvait, dans la mélancolie de ses rêveries solitaires.
L’_Aigle_ poussa la politesse jusqu’à offrir à Orschanow de l’eau-de-vie. Ils jouèrent, et comme Dmitri perdait, l’_Aigle_ jeta négligemment les cartes sur la table.
--Tu en as assez. Si tu as encore quelques kopeck, garde-les pour toi.
Quand ils sortirent, Pétrow félicita Orschanow.
--Tu as su gagner les bonnes grâces de l’_Aigle_, tu as de la chance! Bien peu peuvent se vanter d’avoir bu et joué avec lui.
Et l’ancien ouvrier raconte à Dmitri ce qu’il savait du passé d’Orlow, le vrai nom de l’_Aigle_, à ce que lui-même prétendait.
Originaire du territoire des cosaques de l’Oural, Orlow avait, tout jeune, commis un meurtre passionnel. Envoyé en Sibérie, il s’était enfui, était devenu un _brodiaga_. On l’avait repris, après un nouveau crime, un acte de brigandage, cette fois. Tous les printemps, Orlow se sauvait, repris par la nostalgie de la liberté dans les bois et la steppe. L’année précédente, il avait fui de Nertchinsk avec un vieux _brodiaga_. Un peu avant Tioumène, les fugitifs se cachèrent dans un cabaret, au village de Néoplatimowka. La nuit, ils surprirent un entretien entre le cabaretier et son fils. Le moujik envoyait le jeune homme chercher la police pour arrêter les _brodiaga_. Alors, Orlow et son camarade égorgèrent le vieux et son fils, et mirent le feu au village avant de partir.
Cependant, le même Orlow avait retiré d’une rivière une femme qui se noyait et il avait toujours épargné les paysans qui lui avaient donné l’hospitalité et gardé son secret. Il y avait en lui un singulier mélange d’orgueil, de mélancolie, de cruauté et de douceur. Tantôt, il s’enivrait, faisait du tapage, devenait terrible, tantôt, pendant des semaines il se tenait dans quelque cabaret et restait plongé en une sorte d’apathie morne, en une tristesse sans bornes.
Tous ces détails augmentèrent la curiosité et la sympathie qu’Orlow avait inspirée à Orschanow, dès le premier jour.
Ils devinrent amis.
Quand Orschanow avoua au _brodiaga_ qu’il connaissait en partie son histoire, celui-ci eut un sursaut farouche.
--Fais attention, diable de nuit! _Oriol_ ne plaisante pas. Orschanow haussa les épaules. Il parla à l’_Aigle_ de Néoplatimowka, de la steppe et de la forêt.
--Écoute, dit le _brodiaga_: Tous ceux qui sont ici sont des valets, des larbins toujours prêts à lécher les bottes des forts, de ceux qui savent se faire craindre. La plupart sont des misérables, des voleurs. Moi aussi, j’ai volé... mais pas dans les poches.
Eux, ils sont lâches, malgré que _leurs visages ne sont pas à la ressemblance de l’image de Dieu_. Tu vois je ne leur parle pas. Toi, je t’ai parlé, parce que tu es triste. Tu ne ris pas à gorge déployée, comme une bête brute, quand il n’y a rien de drôle et quand les hommes ont envie de parler. Seulement, Miska, si tu vois que je te respecte, ne va pas croire que c’est pour ta science... C’est le cœur de l’homme qui importe, et non sa science. Nous tous, nous sommes des gens obscurs et pauvres d’esprit... Mais ceux qui ont du cœur, ceux-là peuvent se passer de science. N’oublie pas cela.
--Quand tu t’es enfui, étais-tu bien dans la steppe?
Les yeux d’Orlow luisirent. Il sourit.
--Surtout la dernière fois. C’était tout au commencement du printemps. J’étais avec un ancien boucher de Penu, qu’on appelle _Couteau-d’Or_. Les vieux nous avaient bien recommandé de ne pas descendre vers le Sud, chez les _Manzi_ (Chinois). Ils traquent les _brodiaga_ pour les rendre à la police russe. Nous avons quitté Nertchinsk et nous sommes restés cachés pendant huit jours dans un marais, dévorés par les moustiques et tremblants de fièvre. La nuit, le bruit du vent dans les roseaux nous faisait tressaillir, car nous avions peur d’être repris. Puis, nous avons gagné la forêt. Ah, là, c’était autre chose. Nous couchions sur la mousse, sous les grands chênes, et nous nous nourrissions de poisson pêché avec des épines courbes et des ficelles en herbe tressée et de gibier pris avec des pièges que nous construisions.
Le _brodiaga_ se redressa, à ces souvenirs, et ses yeux fauves s’allumèrent.--Nous allions, libres, où nous voulions, sur la terre de Dieu. Nous dormions sur les feuilles sèches, sur l’herbe fine, qui sentait bon. Quand il faisait chaud, dans les bois de sapins, il y avait une odeur d’encens, comme à l’église.
Le _brodiaga_ eut un geste large.--Tout était à nous, alors, frère, la forêt, la steppe, les rivières, les grands fleuves... Quelquefois, nous montions sur un très grand arbre, et de là, nous regardions la forêt, de tous les côtés, jusqu’à l’endroit où le _ciel rejoint la terre_. Le vent pleurait, la nuit, il hurlait comme les loups, en hiver, et, quelquefois nous nous serrions l’un contre l’autre, Dieu sait pourquoi.
Les narines du _brodiaga_ se dilataient, sa poitrine puissante se gonflait à ces souvenirs.
--Moi, j’aurais aimé rester. Mais les vieux, comme mon compagnon _Couteau-d’Or_, savent mieux, et, il m’a traité d’imbécile, me demandant comment je ferais, en hiver. Alors, nous avons pris la route de Russie... Puis, près de Thioumène, le diable nous a embrouillés, nous avons été obligés de prendre encore le péché sur notre tête.
--Oui, je vois, vous avez brûlé Néoplatimowka...
Le _brodiaga_ attacha sur Orschanow un regard long et pénétrant...
--Qui te connaît?... Et pourtant, je vois bien que tu n’iras pas _chez les chefs_, pour leur dire... Non, tu n’iras pas.
--Comment sais-tu que je n’irai pas?
--Je suis comme le renard ou la _Bête-à-trois-pieds_[4], je sens de loin les chiens de chasse.
[4] Bête-à-trois-pieds, loup, de l’habitude de ces animaux de courir en relevant une de leurs pattes de derrière.
--Alors, tu as brûlé Néoplatimowka?
--Oui... Tu comprends, moi, quand nous avons tué le vieux et son fils, pour nous sauver, je voulais partir. Mais _Couteau d’Or_, m’a dit: Non, il faut brûler le maudit village. Ils n’ont pas l’image de Dieu sur leur village, ici. Il faut brûler ceux qui vendent les malheureux...
--Mais d’où es-tu, enfin, et comment te nommes-tu?
--D’où je suis? Je n’y suis plus, là-bas. Mon nom? On m’appelle Orlow, _Oriol_, _Sachka-à-l’œil-vif_... Beaucoup de noms!
Le visage du _brodiaga_, s’était brusquement rembruni, et Orschanow n’insista pas.
Depuis ce soir-là, l’_Aigle_ devint l’ami et le compagnon d’Orschanow. Ce fut lui qui l’initia aux secrets de la Siennaya. L’_Aigle_ y était comme chez lui. Il connaissait tout le monde, il était respecté et même admiré. Tout le monde savait que c’était un _brodiaga_, un évadé de Sibérie, et cela augmentait encore son prestige.
Orschanow aima la Siennaya. C’était un monde à part, on y voyait tous les types, tous les costumes, on y exerçait tous les métiers, même les plus extraordinaires. On y vendait de tout. Dès l’aube, la place était envahie. Les marchands s’installaient, qui sur des tables, sur des bancs, des planches, qui à terre. Des marchandes en _Katsaveïka_[5] trouée, en mitaines, vendaient des victuailles défraîchies, des œufs pas frais, du foie rôti, des poissons salés, fumés, ou séchés, racornis... Elles débitaient de l’ail, de l’oignon cru et du pain noir, avec de la cuisine qu’elles préparaient sur des réchauds en tôle.
[5] Katsaveïka, sorte de _spencer_ de femme en drap ou en fourrure.
Les ouvriers et les rôdeurs venaient se nourrir là, pour quelques kopeck.
Des femmes, une planche chargée de pain sur la tête, traversaient la foule, en criant d’une voix traînante et aiguë. _Zalatchi! Zalatchi_ (pain blanc).
Les célibataires gîtaient tout près, en de grandes chambrées où des bancs remplaçaient les lits. Une table grossière, couverte de graisse, quelques ustensiles de popote entassés dans un coin, des coffres en bois peint contenant les hardes des ouvriers, et, dans un coin, le grand poêle russe, en briques, servant à la fois pour la cuisine et pour le chauffage... Aux croisées, les vitres brisées étaient remplacées par du papier, des feuilles de zinc, des tampons de chiffons.
Les ouvriers s’entassaient là, dans la puanteur et l’encombrement, sans air et sans lumière.
Dehors, abandonnés, les enfants malingres, en simple chemise de toile, grouillaient, nombreux, précoces.
Les femmes, d’une pâle beauté frêle avant la puberté, vieillissaient vite enlaidissant, les chairs molles, les traits tirés.
La prostitution et l’alcool résumaient tout. C’étaient l’abominable salariat russe, le travail écrasant, dérisoirement rétribué, dans les pires conditions matérielles et morales.
C’étaient la pourriture et la déchéance de tout un peuple.
Orschanow n’allait plus là-bas en apôtre. Il n’y portait, comme à la Siennaya, du temps de l’_Aigle_, que son noir ennui, le noyant dans celui, immense et éternel, des êtres écrasés et des choses laides.
Il se sentait mieux, parmi ces gens-là, moins seul. Personne ne lui reprochait son inaction, ses stations interminables au cabaret, où il s’habituait à boire, comme les autres.
Il lui arriva de passer ainsi des semaines entières sans rentrer chez lui couchant au hasard, dans les bouges où il s’endormait, étourdi par l’alcool et l’oisiveté, insouciant.
CHAPITRE V
Près d’un mois s’était écoulé depuis qu’Orschanow avait comparu devant le Comité, et il n’avait pas trouvé le courage d’aller chez Véra.
Presque tous les jours cependant, il songeait à cela, au soulagement immense qu’il éprouverait, s’il pouvait tout avouer, mettre à nu son cœur devant elle, et si elle voulait devenir son amie, lui tendre la main. Puis, un sombre dédain de lui-même le retenait. A quoi bon aller là-bas, puisqu’il se sentait à son aise dans la boue?
Pourtant, aux heures de lucidité, Orschanow sentait bien qu’il n’était pas heureux, que cela ne pouvait durer ainsi. Il buvait, mais il n’était pas devenu un ivrogne. Il vivait avec les voyous et les repris de justice, mais il ne se sentait pas devenir leur semblable.
Ce qu’il lui fallait, ce à quoi, dans la brume grise de son existence présente, il aspirait de toute son âme, de toute la tension douloureuse de ses nerfs exaspérés, c’était _une solution définitive_.
Se résoudre enfin, redevenir étudiant, ou sombrer pour toujours en bas, devenir ouvrier ou vagabond, mais pas rester là, en suspens parmi tous ces vaincus de la vie.
Il aimait encore la vie, il avait encore besoin de lumière, d’air pur et d’espace.
Obscurément, à travers son désespoir croissant, il sentait bien cela, et c’était ce qu’il le poussait vers Véra, irrésistiblement.
*
* *
Orschanow se réveilla à l’aube, dans un chantier désert où il avait dormi.
Le soleil montait, tout rouge, et une lueur rose passait à la face des choses, comme une ombre de pudeur.
Il faisait tiède et doux. Dans le silence des rues encore désertes, les oiseaux sauvages s’éveillaient, et une gaîté calme montait de ce coin perdu de la banlieue.
De tout temps, Orschanow avait subi, avec une intensité extrême, l’influence des aspects extérieurs. Les jours pluvieux et gris le plongeaient en un morne ennui, tandis qu’il se sentait revivre au moindre rayon de soleil.
Ce jour-là, dans la lumière opaline du matin, Orschanow sentit une joie sans cause, presque un attendrissement sourd en lui.
Pourquoi se laissait-il aller au désespoir? Pourquoi cherchait-il la torturante laideur chez les êtres et dans les choses, quand il eût fallu au contraire se griser de toutes les beautés, respirer à pleins poumons l’air et la lumière chaude, vivifiante?
Et, très tôt, il alla chez Véra.
La chambre de l’étudiante, très grande, peinte en bleu pâle avec d’humbles rideaux d’indienne blanche à petites fleurs roses, ne contenait qu’un étroit petit lit, une table en sapin, un bureau, des casiers et des rayons chargés de livre, sur le mur. Deux fenêtres ouvertes donnaient sur la joie du jardin en fleurs, où se jouait le soleil, à travers les branches, entrant à flots dans la pièce.
Véra, en simple robe bleu sombre, achevait la correction d’un article sur l’émigration des paysans en Sibérie, promis à une revue. Elle fumait son éternelle cigarette, écrivant d’une main rapide, sabrant parfois nerveusement le texte, à l’encre rouge.
Quand Orschanow entra, Véra ne parut pas surprise.
--Soyez le bienvenu, Orschanow! Mais à une condition, vous allez vous asseoir et rester bien tranquille pendant cinq minutes. Je suis très en retard.