Trimardeur

Part 9

Chapter 93,749 wordsPublic domain

Dans la joie du premier jour, on n’était pas allé encore les inquiéter. On parlait d’eux avec dédain. Mais cela ne durerait pas... Quand l’alcool aurait échauffé quelques têtes, il y aurait certainement du tapage.

Si on allait empêcher les Italiens de travailler, Orschanow irait: oui, n’était-ce pas logique et indispensable?

Il n’avait aucune haine pour ces sobres fourmis venues de loin apporter leur chair de peine, pour de moindres salaires. Autant que les autres, il les plaignait... Mais c’était la guerre, l’inévitable guerre.

Orschanow se demandait si la rage ou la peur d’une foule auraient beaucoup d’action sur lui, le solitaire, l’individualiste si jaloux de sa liberté.

Il en doutait. D’ailleurs, il savait bien que, dans peu de jours, il aurait l’occasion d’en faire l’expérience.

CHAPITRE VIII

C’était le soir. Dans les rues étroites avoisinant le port, une foule se pressait dans la chaleur de la nuit sans lune. En bandes, les débardeurs parcouraient Marseille. Ils chantaient des refrains révolutionnaires. Quelques groupes promenaient des drapeaux rouges. Ils s’en allaient droit devant eux, comme marchant à la conquête de la ville.

Parfois, ils s’arrêtaient et un grand cri s’élevait:--A mort les _Babi_! A mort! Ils stationnaient, menaçants, devant les gargotes et les bars italiens, un à un, fermaient devant eux.

Longtemps, ils se promenèrent ainsi, se contentant de crier, sans même entrer trop souvent dans les cafés qui les tentaient.

La chaleur devenait étouffante et, à force de crier et de chanter, on avait soif. Alors, l’alcool coula et le sang latin, le sang léger s’échauffa. Un vent de colère passa sur les groupes confus, battit dans les plis rouges des drapeaux tendus à bout de bras. Et, plus souvent, au milieu des chants, le cri «A mort les _Babi_!» retentissait d’un bout à l’autre des quartiers maritimes, dans l’haleine salée des bassins endormis.

La police arriva, les agents se ruèrent vers les bandes de grévistes, pour les disperser.

Orschanow avait suivi son groupe. Ni lui, ni Perrin n’avaient bu. Perrin était très calme. A quoi cela servait-il de «gueuler»? Si on ne voulait pas que les _Macaroni_ travaillent, c’était le matin, sur les quais, qu’il fallait aller, au lieu de courir comme des fous de café en café.

--Si c’était pas honteux de lâcher les camarades, on s’en irait bien, disait-il, ennuyé de tout ce tapage que son bon sens lui disait inutile.

Mais Orschanow se laissa entraîner par la beauté sauvage de la foule, par tous ces hommes sains et robustes sous leur défroque de travail et que la colère grandissait à cette heure, dans l’éclairage alterné du gaz et de l’électricité coulant en mares rouges, en mares bleues sur le pavé sale, sur les épaules larges des hommes en maillots de matelots, en maillots rouges, en gilets noirs.

Et puis, pour lui qui comprenait, c’était un spectacle curieux, cette annihilation des individualités distinctes ne formant plus qu’un seul corps, qu’un seul esprit délirant.

A la longue, Orschanow sentait une sorte d’ivresse trouble l’envahir. Sans raisonner, il se disait, en songeant aux prônes révolutionnaires de jadis, qu’après tout, c’était là la vraie révolution, sur le pavé tragique d’une ville de misère et de labeur injuste, dans le flot montant des hommes de peine lassés.

Tout à coup, le groupe qui précédait celui d’Orschanow s’arrêta. Les têtes oscillèrent, les cris redoublèrent: les débardeurs s’étaient heurté à la police.

C’était au coin du quai de la Fraternité, au tournant du quai du Port.

--A mort! A mort les _Babi_!

Faiblement, on entendait le cri des agents: «Circulez! Circulez!» couvert par l’immense clameur des ouvriers.

Une bousculade eut lieu. Les agents dégainèrent. Il y eut de brusques éclairs d’acier dans la confusion noire de la foule.

Puis, brusquement, un pas cadencé, un piétinement sourd de troupeau se fit entendre dans le tumulte.

--Les soldats! Les soldats!

--Ils vont nous faire étriper, ces bougres d’enragés! bougonna Perrin.

Mais Orschanow n’écoutait plus. Une griserie lui était venue, à la longue, et il se poussait en avant, sans savoir.

On allait sûrement se battre, à présent... Et, au lieu de regretter comme quelques jours auparavant toutes ces éventualités sombres de la grève, il acceptait maintenant les rixes et la mêlée qui allaient éclater.

On n’avait pas d’armes on se battrait à coups de poings, à coups de pieds.

Et Orschanow avançait toujours, traversant péniblement les groupes entassés.

Il fut au premier rang. Là, on se contentait encore d’invectiver les agents et de les repousser vers les soldats qui attendaient, à quelques pas, l’arme au pied, immobiles.

--Tas de cochons, cria un ouvrier, vous, des enfants du peuple, des Marseillais peut-être, vous n’avez pas honte de venir crever la peau à des frères!

Les soldats ne bronchèrent pas.

Comme les ouvriers continuaient à les refouler, sur un ordre bref d’un commissaire, les agents chargèrent.

Cela dura très peu, quelques minutes.

Orschanow, aveuglé, ballotté dans le remous formidable des corps qui s’écrasaient, frappait au hasard.

Une épée d’inspecteur l’effleura... sans penser, il étendit la main, tordit un poignet, ramassa l’arme.

Alors, un homme râla, tomba de suite sous le piétinement immense de la foule.

Orschanow s’éveilla de son rêve. Il avait tué un homme, peut-être l’inspecteur de police. Il fallait se sauver.

Les ouvriers commençaient à céder sous la poussée des agents et des soldats. On allait les cerner, les arrêter.

Orschanow trouva cette scène bête et sinistre. Souple et fort, il recula, se dégageant lentement. Enfin, il se retrouva seul, sur le quai du port.

La mêlée finissait dans les ruelles obscures et près de l’église des Augustins.

Orschanow marcha le long du quai de la Fraternité, lentement, à travers la foule des curieux. A Rive-Neuve, tout était désert et tranquille. Alors, hâtant le pas, il courut presque, contournant la colline.

C’était fini, pour ce soir. On ne le retrouverait pas avant le jour. Le lendemain, il verrait, il quitterait Marseille, il reprendrait la route.

Il songea à Perrin, et son cœur se serra. Le pauvre camarade avait dû être arrêté, lui, car certainement, il ne s’était pas enfui. Que deviendrait-il? Puis, dans un terrain vague, derrière le Roucas Blanc, Orschanow se coucha, apaisé. Personne n’y pouvait rien, à tout cela, et chacun allait vers l’accomplissement de sa destinée. Lui, irait seul, comme il l’avait voulu, depuis toujours.

CHAPITRE IX

Orschanow était assis, avec Perrin, à une table, dans le coin le plus obscur d’un bar de Rive-Neuve, en contrefaçon de grotte marine, avec des rocailles en ciment, des coquillages incrustés et un faux éclairage rouge.

Il songeait à ce qu’il devait faire. Les journaux du matin, relatant la bagarre des quais, disaient simplement qu’un inspecteur de police avait été tué par un débardeur connu sous le sobriquet du «Russe». Mais cela suffisait pour permettre de le retrouver.

Orschanow avait lu et relu la ligne d’un air calme, puis il releva la tête: un homme entrait.

Il s’approcha d’Orschanow. C’était Lombard, un de sa bande.

--Ben, mon vieux, nous sommes frais. Y a pas à dire, on a fait de la sale ouvrage, hier soir! Seulement, moi, je m’en fous, j’ai mon idée. Je suis entré pour prendre un verre, puis, après, je vas aller me débrouiller.

--Que vas-tu faire?

--Moi? Mais c’est pas malin: je vas m’engager à la Légion Étrangère, pas plus. En Afrique, on rigolera bien quand même! Y a du pain partout.

--Ça, c’est une idée, dit Perrin!

Il y eut un silence entre eux. Sur le trottoir, devant une corbeille de «fruits de mer», au ras du ruisseau, une jeune poissarde s’égosillait à crier, provocante et canaille: avec un accent terrible:

--Moules, violiers, des beaux violiers! Faites-vous les couper!...

Lombard expliquait le truc:

--Une riche combine... Et pas besoin de papiers.

* * * * *

En Afrique!... Orschanow écoutait le camarade. Une émotion étrange l’envahissait...

--Dis donc, Lombard, dit-il enfin, je crois que je vais faire comme toi.

--C’est ce que t’as de mieux à faire, surtout que t’es dans de sales draps, comme moi. J’ai souvenance d’avoir mécanisé deux flics, hier soir, parce qu’ils voulaient me choper. Je te les ai cognés l’un contre l’autre si bien que vlan! ils sont tombés. Alors, les autres leur ont marché dessus, naturellement.

--Encore un verre, et allons... Tu viens, Perrin?

--Sûrement que je vas pas rester derrière... Là-bas, c’est loin, c’est pas «chez nous», mais j’y serai toujours pas seul, si tu y es...

Cependant il ne bougeait pas, voulait discuter le marché avant de conclure.

--Et la liberté, qu’en fais-tu?

Lombard fut à la réplique:

--Nous l’emmenons avec nous.

--Et puis, j’suis pas étranger?

--Tu diras que t’es Suisse, bougre de _fada_...

Et Perrin fut convaincu quoique gêné. Il commanda vivement une tournée:

--Faut arroser ça!

* * * * *

Orschanow savait bien que c’était cinq années de sa vie qu’il allait sacrifier. Enfin, ce serait là-bas, sur cette terre africaine qui le faisait rêver depuis longtemps, qui l’attirait... et cela suffisait.

Ils sortirent, achetèrent tous les bouquets d’une gamine en savates, les piquèrent à leurs chapeaux et à leurs parements de veste. Puis un peu étourdis par les apéritifs, ils se crochèrent par le bras et marchèrent glorieusement, barrant le quai. Mais des charrois de planches encombraient les passerelles. Ils prirent par la traverse. On les regardait monter la côte, vers le cours Pierre-Puget.

Perrin chantait d’une voie sourde et traînante:

Je me suis-t-engagé Pour l’a-amour d’u-une blonde...

Et il bavait sur sa moustache rustique.

CHAPITRE X

Sur la vieille terrasse du fort Saint-Jean, où l’herbe poussait entre les pierres disjointes, Orschanow était seul.

Le jour d’été finissait avec apparat.

Les murailles puissantes du fort plongeaient dans l’eau tranquille du Vieux-Port.

En face, au-dessus des jardins, les hautes fenêtres du château de l’Impératrice flambaient.

Les voiliers songeurs et les yachts coquets sommeillaient dans le bassin.

Au delà des mâtures, c’était le grand quai de la Fraternité et la coulée de vie tumultueuse de la Cannebière descendant du torrent vert des allées de Meilhan.

Tout en haut, vers la plaine Saint-Michel, les deux flèches jumelles de l’église des Réformés montaient, grises dans le ciel rouge.

Une brume rose voilait Marseille.

Orschanow se retourna vers le quai de la Joliette où les vapeurs en panne dormaient comme échoués.

Des soldats veillaient aux embarcadères, jetant la tache sombre de leurs uniformes sur le vide des dalles pâles.

Parfois, dans le murmure immense de la cité, une brise passait, qui apportait jusqu’au silence du fort des échos de chants révolutionnaires et de cris.

Tous ces bruits venaient mourir au pied de la citadelle morose et ceux qui s’y trouvaient étaient retranchés de toute l’agitation et de toutes les colères de la ville...

*

* *

Orschanow et Perrin avaient suivi Lombard au bureau de recrutement.

Là, presque machinalement et parce que cela leur semblait indispensable, ils avaient rempli les formalités nécessaires, bien simples et bien rapides.

Orschanow s’appelait Kasimirsky, il était Polonais et revenait du Brésil où il avait essayé de coloniser. Perrin était Suisse bien qu’il en eût, et Lombard volontairement Belge.

Quand on leur avait demandé auquel des deux régiments étrangers ils voulaient être envoyés, un inconnu qui devait savoir de quoi il retournait avait poussé le coude du Polonais:

--Dis que tu veux aller au 2ème. On y est mieux.

Et Orschanow, Lombard et Perrin avaient opté avec ensemble, pour le 2ème Étranger.

Maintenant, ils étaient au fort Saint-Jean, cette vieille hôtellerie de l’armée d’Afrique et, avec une dizaine d’autres, ils attendaient le départ d’un bateau pour Oran.

Orschanow se rendait bien compte de ce qu’il avait fait à cette heure. Il s’était engagé pour cinq années, il avait aliéné sa liberté, il n’était plus qu’une chose sans volonté.

Et pourtant, aucune désespérance n’était descendue dans son cerveau.

Un calme infini, une mélancolie d’abîme, la sensation de la fin de tout en lui et autour de lui.

Il éprouvait presque la même _joie triste_ qu’il avait déjà ressentie le jour où il avait quitté Genève.

Et il comprenait aussi qu’il serait malgré tout plus libre sous la capote du légionnaire qu’il ne l’avait été sous la tunique de l’étudiant.

Parmi les évadés de la vie qui allaient être ses camarades, il saurait demeurer seul et inconnu, donc libre.

Ce fut avec une mélancolie sans amertume qu’il regarda jusqu’à la sonnerie hâtive de l’appel ce décor de Marseille qui lui était devenu familier et qu’il avait fini par aimer.

Encore une fois, une seule, il longerait ce quai de la Joliette où pour la première fois de sa vie, il s’était grisé de soleil et d’air tiède, où il avait reçu la révélation inoubliable de la vie méditerranéenne: et ce serait pour s’embarquer pour cette Afrique inconnue et attirante dont la hantise l’avait pris un jour pour ne plus le quitter.

CHAPITRE XI

Les engagés aux vêtements disparates, aux épaules roulantes sortirent de la cour du fort, avec un sergent et des caporaux en tenue de service.

Il y avait avec eux deux gamins hâves et apeurés marqués pour les bataillons d’Afrique et des soldats en tenues poussiéreuses qui allaient à la Discipline.

Orschanow suivit le détachement, alerte, heureux de sortir enfin du sombre fort qui lui semblait une prison.

Le _Berry_, un vaillant navire des Transports Maritimes, allait partir presque sur lest, avec un quart de chargement.

Comme le quai avait changé! Un lourd silence y régnait et des soldats s’y promenaient de long en large, parmi les dernières marchandises abandonnées au soleil.

On rangea les soldats d’Afrique et les engagés sur l’avant du _Berry_ et le sergent fit l’appel. Puis, on les laissa causer, chanter et fumer. Ils étaient embarqués, parqués, numérotés. C’était de la marchandise livrable à Oran et dont le capitaine était responsable.

*

* *

Combien de fois Orschanow n’avait-il pas assisté à ces départs des courriers d’Afrique et avec quelle envie de suivre il les regardait déraper lentement et s’éloigner!

Son vœu était exaucé, une joie lui en vint. Pourtant il n’était plus le trimardeur libre, l’errant maître de son sort. Il n’était plus qu’un soldat et son cœur se serra encore une fois à cette pensée.

A côté de lui, deux engagés volontaires parlaient.

L’un deux, un tout jeune, imberbe et pâlot, semblait regretter amèrement ce qu’il avait fait. L’autre, un grand blond, bien mis et d’allures distinguées, avec un fin profil septentrional, haussa les épaules.

--Ne te fais pas de mauvais sang, Bernaërt, le soleil n’oubliera pas de se lever demain matin va!...

L’inconnu avait raison. Le soleil se lèverait bien le lendemain, un soleil plus chaud et plus ardent dans un ciel plus profond.

La Méditerranée roulerait des flots plus bleus et plus doux et de nouveaux horizons s’ouvriraient aux regards avides du sans-patrie.

Orschanow se secoua, comme après un mauvais rêve. Il s’accouda au bastingage et regarda Marseille avec des yeux apaisés.

Doucement, le _Berry_ dérapait filant sur ses amarres.

* * * * *

Souvent Orschanow avait reconnu la presque infaillibilité de ses pressentiments.

Il se demanda, en regardant s’éloigner le quai, si jamais il reverrait Marseille et toutes ces choses dont l’image resterait gravée dans son souvenir.

Alors une ombre grave obscurcit l’éclat de la cité et des ports, un voile de tristesse glissa sur le décor marin.

Orschanow sentit qu’il ne reviendrait jamais.

Là encore, il n’eut aucun regret et, sincèrement, il pensa: tant mieux!

En effet, à quoi bon revenir, à quoi bon tenter d’impossibles recommencements?

Le _Berry_ vira de bord, oscilla légèrement, plongea de l’avant, doubla la jetée.

Brusquement, Marseille recula et s’abîma dans un monde de vapeurs rousses.

*

* *

Après la soupe, les passagers de pont s’installèrent pour la nuit.

On distribua des couvre-pieds aux soldats. Quelques-uns cédèrent le leur à trois femmes du peuple qui berçaient des mioches. Les soldats aidèrent les civils à préparer leurs couchettes, avec la bonne fraternité sans phrases des pauvres gens.

Orschanow avait donné sa couverture. Il s’étendit sur l’écoutille fermée des cales et, les bras croisés sous sa tête, il regarda la nuit claire tomber sur le calme de la haute mer violette.

Le Planier clignait au loin son grand œil changeant et les derniers rochers blancs de la côte provençale s’éclairaient de lueurs rouges.

* * * * *

Les étoiles s’allumèrent dans la moire très pâle du ciel.

Le _Berry_ se balançait à peine, comme bercé par de vagues lames de fond. Orschanow regardait les agrès et les deux fanaux du navire passer et repasser avec une régularité lente, devant les constellations souriantes.

Et il sentit alors s’assoupir en lui tous les regrets et toutes les appréhensions. Le calme immense de la nuit et de la mer semblait pénétrer en lui. Une émotion très douce lui mouillait les yeux.

Renoncer à tout, être pauvre, aller par le monde, sans famille, sans foyer et sans amis...

Il ne fallait rien regretter, rien désirer, se laisser bercer par les flots de la vie, comme le _Berry_ indolent se laissait bercer par le flot mou de la Méditerranée amie.

CHAPITRE XII

Sous l’infini scintillement des étoiles, la nuit était calme et chaude.

La mer coulait avec un bruissement doux aux flancs du _Berry_, à peine balancé, comme assoupi voluptueusement.

Sur l’avant, les sans-patrie et les miséreux en quête d’une terre de clémence, sans faim et sans hiver dormaient, la face au ciel, dans l’oubli de tout.

Le navire traversa un courant et oscilla.

Orschanow s’éveilla sur la grosse toile humide d’eau salée.

A droite, à l’horizon obscur, un phare scintilla, tourna, s’éteignit, se joua dans les ténèbres. Plus loin, un autre, à feu fixe, pointait son unique rouge dans la nuit.

C’étaient les Baléares.

Orschanow alluma une cigarette et se mit à rêver.

Il éprouvait une sensation délicieuse de légèreté et de bien-être.

A certaines heures, depuis qu’il avait quitté Marseille, une impatience lui venait de voir cette côte barbaresque tant souhaitée.

A d’autres moments, comme en cette heure silencieuse de la nuit, dans la solitude de son rêve, il eût souhaité que ce voyage durât toujours...

Il était heureux.

Depuis le commencement des troubles, sur les quais, depuis qu’il s’était de nouveau mêlé aux affaires des hommes et à leur agitation, il n’avait plus éprouvé cette sensation infiniment douce de calme mélancolique et de liberté d’esprit qu’il appelait le bonheur, le seul accessible à sa nature, il le savait bien. Et maintenant que tout était fini, qu’il se retrouvait seul, pour entrer dans une nouvelle phase de son existence, il retrouvait avec joie cette sensation et s’y donnait tout entier.

Qu’importait le lendemain, et cet engagement qu’il avait signé et ces cinq années de servitude qu’il avait acceptées.

Il resterait, sous le dur harnais, le plus fortuné et le plus fier des hommes car il portait son bonheur en lui-même.

Aux yeux de tous, il eût passé pour un malheureux raté, voué à la plus misérable des existences, alors que lui-même se considérait en conscience comme l’être le plus entièrement heureux.

Orschanow regarda les feux des Baléares s’éloigner, et disparaître peu à peu, se fondre avec la grande lueur stellaire diffuse sur la mer.

Le _Berry_ roulait de nouveau doucement sur l’eau apaisée et son mouvement monotone berça les rêves et la volupté du vagabond peu à peu assoupi.

CHAPITRE XIII

De hautes collines arides, une vieille citadelle espagnole, des falaises rouges baignant dans la mer violette et, sur les choses, un rayonnement, chaud et doré...

Dans l’air, un parfum étranger et pénétrant, une senteur indéfinissable qui venait par bouffées de la côte ensoleillée.

Une impression de langueur voluptueuse d’abandon et de rêverie sensuelle.

Orschanow ressentit tout cela inconsciemment, encore dans l’agitation joyeuse de l’arrivée, tandis que le _Berry_ manœuvrait et accostait.

Les soldats et les engagés volontaires suivirent un caporal qui les attendait et qui les appela les uns après les autres d’après une liste qu’on lui remit.

Puis, le détachement se mit à gravir les escaliers et les pentes surchauffées, longeant des jardins poudreux où montait le cri immense des cigales.

Il suivait en silence ses camarades bruyants, lui, dont les yeux se grisaient de lumière alternant avec de grandes ombres transparentes et colorées, et de couleurs criardes et chatoyantes, dans le va-et-vient brutalement animé de la plèbe espagnole.

Pour accueillir Orschanow qui l’aimait sans la connaître et qui la désirait, la terre d’Afrique s’était faite ce jour-là superbe et souriante royalement.

*

* *

Des champs moissonnés en or pâle dans la limpidité infinie de l’air, des vignobles où chantaient les vendangeurs marocains, des collines rousses tachetées du relief des oliviers... Une grande fécondité de la terre sous la caresse ardente du soleil...

Les petites gares se succédaient, le petit train s’en allait lentement, comme pour une promenade.

Les étroits compartiments en planches étaient bondés de soldats, qui chantaient et riaient.

Moins bruyants, plus envieux peut-être du lendemain, les engagés de la Légion étaient parqués ensemble.

C’étaient pour la plupart de jeunes gars alsaciens ou allemands, réfractaires ou déserteurs qui échangeaient la servitude militaire sous le ciel natal contre une autre, au loin.

Le Belge avait acheté des journaux et lisait. Le grand jeune homme blond regardait distraitement le paysage. Il gardait une impassibilité presque dédaigneuse et tenait les camarades à l’écart, sauf le Belge avec lequel il causait parfois par petites phrases ironiques et brèves, avec un indéfinissable accent.

En wagon, un Alsacien avait demandé à Orschanow d’où il était. Oubliant ce qu’il avait déclaré au bureau de recrutement, Orschanow avait répondu qu’il était russe.

Alors le grand jeune homme silencieux s’était retourné vers lui et l’avait dévisagé attentivement. Orschanow avait deviné en lui un compatriote, mais ils n’avaient pas échangé une seule parole.

Orschanow était tout à l’entreprise nouvelle de cette Afrique inconnue, et il n’éprouvait aucun besoin de parler, de se mêler aux autres...

* * * * *

Le décor calme et encore souriant de cette Algérie des colons se déroulait dans la lueur bleuâtre du matin.

Perrégaux, un petit village espagnol noyé de verdures luxuriantes, avec des allées d’eucalyptus et de faux-poivriers pleines d’ombre et de fraîcheur...

Puis, au sommet d’une côte, un large oued barré, formant un petit lac limpide au pied de hautes collines boisées de pins maritimes et de thuyas odorants.

Plus loin, ce fut la plaine, des champs et des champs, des vignes immenses aux feuillages rougis par le soleil...

Tout à coup, brusquement, après le village de Thiersville, tout changea.

Plus de cultures, plus de fermes. La steppe infinie, nue, sauvage, avec le mouchetage innombrable des touffes de palmiers nains et parfois la tache blanchâtre d’un troupeau de moutons gardé par de petits bergers arabes accourant pour voir passer le train, avec de grands cris joyeux.

Comme cette steppe âpre et brûlée ressemblait à celle aux confins de laquelle s’élevait la triste Pétchal où Orschanow avait appris à rêver et à aimer la vie errante!

A l’horizon une brume chaude estompait les montagnes lointaines et la plaine semblait sans fin, d’une plage du ciel à l’autre.

Inféconde et ardente, possédée de toute éternité et jalousement dominée par la seule lumière qui y vit et qui s’y joue, la steppe africaine révéla à Orschanow initié et fervent son charme mortel, son emprise et ses sortilèges, en cette première heure de l’arrivée.