Part 6
Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose.
Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la maîtresse et la souveraine de tous les esprits.
[150] _Joan._, VIII, 44.
[151] _Jacob._, II, 19.
Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence?
[152] _Isa._, XIV, 12.
[153] _Ezech._, XXVIII, 12-15.
Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination, fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance. Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu abandonne à elle-même, le perd à jamais.
Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage, s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel, c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits, et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu: rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme Dieu?_
[154] _Isa._, XIV, 13, 14.
Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156]
[155] _Ibid._, 15.
[156] _Psal._ VIII, 6.
Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il lui communique est celle qui était en lui la plus puissante, c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._ L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil, qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la terre.
[157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8.
CHAPITRE XXV
Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.
Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu, j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable d’avaler tout le poison.
[158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant.
[159] _Gen._, III, 1.
Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes vous serez dans une sorte d’indépendance[162].
[160] _Ibid._, 2, 8.
[161] _Gen._, III, 4.
[162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement libres et dans une sorte d’indépendance.
Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes, avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils n’avaient vue qu’en Dieu seul.
[163] _Gen._, III, 7.
[164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.
Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa postérité une source éternelle de péché et de mort[167].
[165] _Gen._, III, 4, 5.
[166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le mangeant, etc.
[167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième semaine_, _Élévations_ I à VI).
Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du mal, qui est un attribut divin.
[168] DÉFORIS: vous éprouverez.
C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._
Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son éclat.
Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que nous en écartions la pensée[169].
[169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe partie, ch. 39).
CHAPITRE XXVI
La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.
Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit, la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement qu’il lui ferait fût facile?
Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu, qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal?
Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil.
[170] DÉFORIS: lui était sensible.
Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements, l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus en toutes manières que nous le sommes?
Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle.
[171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours.
Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173] contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange! Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine, par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que je suis vraiment mort par le péché?
[172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.
[173] DÉFORIS: puisse tenir un moment.
[174] DÉFORIS: ce fruit décevant.
CHAPITRE XXVII
Saint Jean explique toute la corruption originelle dans les trois Concupiscences.
Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la curiosité, et enfin celle de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre corruption, dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, et dans la tentation du démon et dans le consentement du premier homme. Qu’a prétendu le démon, que de me rendre superbe comme lui, savant et curieux comme lui, et à la fin sensuel; ce qu’il n’était pas, parce qu’il n’avait point de corps; mais ce qu’il nous a fait être, en ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave du corps; pour en effacer d’autant plus l’image de Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans une bassesse et abjection plus extrême?
Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte dans un autre ordre qu’elles ne paraissent dans l’histoire de la tentation, que nous venons de voir, parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que la tentation commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît la curiosité, qui est mère, comme on a vu, de l’ostentation; afin que notre chute se terminât enfin, comme à l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. Comme c’était par ces degrés que nous étions tombés, Moïse, qui nous a d’abord regardés comme étant encore debout, dans la rectitude de notre première institution, a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont venus. Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, remonte de degré en degré, par la concupiscence de la chair et par la curiosité de l’esprit, jusqu’au premier principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil de la vie.
Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on désespère, on entreprend, on avance, on recule, suivant ses désirs, c’est-à-dire, suivant les concupiscences dont on est prévenu: on n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on désire pour soi-même: on n’est ennemi de personne, qu’autant qu’on en est contrarié: on n’est injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences: on ne veut ôter du monde que ceux qui s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein: on ne veut avoir de puissance, ni de crédit, ni de bien que pour contenter ses désirs: on veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous contredire: on ne médit que pour avoir des armes toujours prêtes dans se langue, et s’élever sur la ruine des autres.
O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté? Quelle infinité de péchés ai-je entrepris de décrire? C’est là le Monde dont Satan est le créateur; c’est sa création opposée à celle de Dieu; et c’est pourquoi saint Jean nous crie avec tant de charité et de zèle[175]: _Mes petits enfants, n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui est le Monde, et tout ce qui est dans le Monde, de quelque nom qu’il s’appelle, de quelque dehors qu’il se pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, que curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège et impie orgueil, par lequel l’homme, enivré de son excellence, s’attribue l’ouvrage de Dieu, et se corrompt dans ses dons._
[175] DÉFORIS: avec tant de charité.
CHAPITRE XXVIII
De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est pas du Père, mais du Monde_; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde, l’amour du Père n’est point en lui._
Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de Dieu; et c’est pour cela que saint Jean, après avoir dit: _N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, parce que tout ce qui est dans le Monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie_, ajoute: _laquelle_ concupiscence, ainsi divisée dans ses trois branches, _n’est pas du Père, mais du Monde[176]_. Ce n’est pas l’ouvrage du Père, qui d’abord n’avait inspiré à l’homme que la soumission à Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la parfaite sujétion de la chair à l’esprit.
[176] I _Joan._, II, 16.
Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu, et ne tiennent aucun rang[177] dans son ouvrage. Car en regardant tous les ouvrages qu’il avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était le meilleur, il avait dit que _tout était bon et très bon[178]_. Ainsi il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal: _in maligno_, dit saint Paul[179]. La concupiscence vient du monde que Satan a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur: elle est née en Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a composé ce monde, qui n’est que corruption.
[177] DÉFORIS: ne trouvaient aucun rang.
[178] _Gen._, I, 31.
[179] I _Joan._, V, 19.