Traité de la concupiscence

Part 5

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Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple, portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu: le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature. C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de chercher la vérité.

[120] DÉFORIS: qu’ils le fassent.

Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.

Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien souvent très laides, il est content.

[121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus.

[122] Boileau.

Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la pratique d’autre objet que le plaisir.

[123] Montaigne.

Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes et des incrédules[127].

[124] Platon.

[125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser.

[126] _Serm._ CXLI, 2.

[127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des _Confessions_ de saint Augustin.

CHAPITRE XIX

Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il demande.

Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous, Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes. Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.

[128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides? quelquefois: car vous êtes le maître.

Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_ Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui; tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]!

[129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée, etc...

Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._

[130] _Matth._, VI, 2.

O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.

Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._

[131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de Mlle de La Vallière_.

CHAPITRE XX

Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.

Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe le plus. Plus vains encore et plus déçus par leur orgueil sont ceux qui sacrifient à la gloire, non des choses vaines, mais les propres œuvres que la vertu devait produire. Tels sont _ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour être glorifiés des hommes_: qui _sonnent de la trompette devant eux-mêmes quand ils font l’aumône_: qui _affectent de prier dans les coins des rues et d’attrouper le monde autour d’eux_: qui _veulent rendre leurs jeûnes publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur visage_[132].

[132] _Matth._, XXIII, 2, 5, 16.

Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou même, par le dernier aveuglement, parmi les Chrétiens, ont été justes, équitables, tempérants, cléments, pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. Et tous ils ont reçu leur récompense; et ils sont beaucoup plus punis que ceux qui mettent la gloire dans des choses vaines. Car plus les œuvres qu’ils étalent sont solides par elles-mêmes, plus il est indigne et injuste de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être loué par les hommes, comme si Dieu ne lui suffisait pas.

CHAPITRE XXI

Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les autres.

Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes!

[133] DÉFORIS: qui illuminez.

Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps comme le plus bel ouvrage de la raison.

Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier, encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle admiration dont il était plein pour lui-même.

[134] _Luc._, XVIII, 11.

Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes, il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de ses dons.

[135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu.

[136] _Psal._ XXXIII, 3.

Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._

[137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même.

[138] _Jerem._, XVII, 5.

CHAPITRE XXII

Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre de tomber dans cette espèce d’orgueil?

Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, pleine d’elle-même et de son propre mérite. Ils se regardaient comme les seuls dignes du don de Dieu, comme s’ils eussent été[139] d’une autre nature, et formés d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des humains; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant souffrir qu’on annonçât l’Évangile aux Gentils, ni qu’on louât d’autres qu’eux[140]. C’est là donc cette fausse et abominable justice qui est détestée par saint Paul en tant d’endroits: et une telle justice, si clairement réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point trouver de place parmi les Chrétiens.

[139] DÉFORIS: et de même que s’ils étaient d’une autre nature.

[140] DÉFORIS: d’autres hommes qu’eux.

Mais les hommes corrompent tout, et abusent du Christianisme, comme du reste des dons de Dieu. Il s’est trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient les Pélagiens, qui ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut; et il s’en est trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, ont cru trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, et rendre à Dieu toute la gloire qui lui était due.

Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, tant loué par saint Augustin pour cette Sentence, ont dit qu’_il fallait donner, non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier jamais de rien, parce que rien n’était à nous[141]_. Ils l’avaient prise de saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, non que celui qui se glorifie se puisse glorifier, du moins en partie, en lui-même, mais qu’il ne doit nullement se glorifier en lui-même, mais en Dieu; c’est-à-dire, uniquement en lui.

[141] S. Cypr., _Test. adversus Judæos, ad Quirin._, II, IV; S. August., _Contra duas Ep. Pelag._, VI, X, 25 et seq.

CHAPITRE XXIII

Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.

Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_, c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même, qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.

[142] _Rom._, X, 3.

[143] II _Cor._, III, 5.

[144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement.

C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime, qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille demander à Dieu, et lui en rendre grâces.

[145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait.

L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a, encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de l’avoir vaincu.

O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil! Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini.

Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._

[146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.

[147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11.

[148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du Monde_ (1660).

C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal. _Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_; c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou _concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés radicalement et dans le fond.

[149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier degré de notre chute.

CHAPITRE XXIV

Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu?

Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je, inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité? Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous? Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la cause première.