Part 4
Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant.
Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le comble de l’injustice et de l’égarement.
CHAPITRE XIII
Combien l’Amour propre rend l’homme faible.
Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle, ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir, ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre esprit.
Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir, c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu.
Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas. C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la vérité.
[99] _Gen._, III, 1.
CHAPITRE XIV
Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.
Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil. L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir particulier à désobéir, et que la défense irrite.
[100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop violent du plaisir des sens.
C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots: _Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_; c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que, par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense: _Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo prævaricationis._
[101] _Rom._, VII, 11.
[102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq.
La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu.
Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé, conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil, et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._
[103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature.
[104] _Matth._, XI, 30.
[105] _Job_, XI, 12.
A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus dangereux de la créature raisonnable.
[106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre.
CHAPITRE XV
Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son orgueil.
On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les choses que l’on appelle biens.
Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre tout ce qui est bon.
[107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.
Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.
[108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq.
[109] DÉFORIS: il tombe de nécessité.
[110] DÉFORIS: et contraint de mendier.
Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas.
Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute.
Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau, qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute, et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même, fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre, voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice, la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil.
CHAPITRE XVI
Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est traité du premier.
Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence.
Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple, accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de brutalité que les autres hommes.
Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections, même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil!
[111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD. VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues.
Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil, _sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches sorties de cette racine empoisonnée.
[112] _Galat._, V, 19.
Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le leur.
Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.
Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée, comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits: toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti sunt ab eâ[113]._
[113] _Prov._, VII, 26.
Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes, comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses mains[114]._
[114] _Judith_, XII, 11.
Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115].
[115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie dévote_ (_Des amourettes_).
CHAPITRE XVII
Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec celle d’une femme qui veut se croire belle.
Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage. Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille!
Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat.
Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter, par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines: qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné dans le solide, plus il est vain et trompeur.
Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en soi-même la racine.
[116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même? Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui donc les estimera.
[117] _Confess._, X, XXXVII et seq.
CHAPITRE XVIII
Un bel Esprit, un Philosophe.
Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses égarées.
[118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable.
Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air; et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô vain triomphe de l’orgueil!
[119] _Amos_, VI, 1.