Part 3
C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve, que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore: _Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt. Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes?
[58] _Eccl._, III, 22.
[59] _Prov._, XXV, 27.
[60] _Rom._, XII, 3.
[61] Les Jansénistes.
[62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans l’original.
Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire, comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire est._
Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants.
Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler.
[63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux.
[64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la mode_.
CHAPITRE IX
De ce qui contente les yeux.
Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux: mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles: _N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de ce qui vous relève.
[65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_.
[66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation d’abondance.
Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux. Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens, par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il engraisse son corps[68].
[67] _Eccl._, V, 9, 10
[68] _Eccl._, V, 17, 18.
Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente: elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._
[69] _Eccl._, IV, 8.
[70] _Prov._, XXVII, 20.
N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil très court.
Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_.
[71] _Eccl._, II, 19.
[72] _Eccl._, V, 14, 15.
[73] _Rom._, II, 5
Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde: Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus ejus[74]._
[74] _Psal._, CXLIII, 15.
Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit: _Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur, l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_
[75] _Psal._, VIII, 4.
[76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11.
[77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses.
[78] _Sapient._, XIII, 3.
Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._ Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un vain éclat.
[79] _Psal._ XXV, 8.
[80] _Ibid._, 9.
Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu, désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de l’infirmité qui vous environne de toutes parts.
[81] _Ibid._, CXLIII, 12.
[82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise; tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.
Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._
[83] DÉFORIS: Aime dans ta table.
[84] _Psal._ CXVIII, 37.
[85] I _Cor._, VII, 31.
[86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18.
[87] _Num._, XV, 39.
CHAPITRE X
De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence réprouvée par saint Jean.
Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler, semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel; tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes. L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne cherche qu’à se donner une vaine distinction.
L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._
[88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1.
C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue; c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur.
[89] _Gen._, III, 5.
CHAPITRE XI
De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.
Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime soi-même que pour lui.
[90] _Eccl._, VII, 30.
[91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait.
Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.
Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices.
Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
[92] _Sapient._, XI, 17.
[93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme.
Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_, dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_: _Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur. Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord notre péché et ensuite notre supplice.
[94] _Ezech._, XXVIII, 18.
CHAPITRE XII
Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.
Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._
[95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII.
[96] _Exod._, III, 14.
[97] _Isa._, XL, 15.
[98] _Isa._, XL, 17.
En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau, qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être? Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y paraît.