Part 2
O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix, que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes.
O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien; puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer!
Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair, qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._ C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des sens[27].
[25] I _Cor._, VII, 25.
[26] _Rom._, VIII, 8.
[27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de l’_Introduction à la Vie dévote_.
Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui, plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux.
CHAPITRE V
Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par tous les sens.
Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son cœur[31]_.
[28] DÉFORIS: sur tous les sens.
[29] _Job_, XXXI, 1.
[30] II _Petr._, II, 14.
[31] _Matth._, V, 28.
Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à Dieu[34].
[32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.
[33] _Prov._, VII, 21.
[34] DÉFORIS supprime ces derniers mots.
Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible, le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair.
[35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents.
Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair, que saint Jean nous défend, et en entretient le feu.
CHAPITRE VI
Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.
Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont fait appeler par saint Paul la chair de péché: _Dieu_, dit-il, _a envoyé son Fils dans la ressemblance de la chair du péché[36]_. Remarquez donc en Jésus-Christ non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens: et en Jésus-Christ seulement _la ressemblance de la chair du péché_, parce que sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair est très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du sang d’Abraham et de David; ce qui emporte non la ressemblance, mais la véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non pas la ressemblance de la chair, mais _la ressemblance de la chair du péché_, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, dont les semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et la mortalité; c’est-à-dire, la seule peine du péché, sans en avoir ni la coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent.
[36] _Rom._, VIII, 3.
Jugeons maintenant avec combien de raison saint Jean nous commande d’avoir le Monde en horreur, à cause qu’il est tout rempli de la concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète disposition à un soulèvement universel contre l’esprit: _La chair convoite contre l’esprit_, comme dit saint Paul[37]; c’est-à-dire que c’est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc autant haïr que le péché même, où elle nous porte.
[37] _Galat._, V, 17.
CHAPITRE VII
D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de la chair.
Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit: ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de notre nature.
[38] _Joan._, III, 6, 7.
Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que, l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient pas[40]_.
[39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage.
[40] _Gen._, II, 25.
Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité: _leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir.
[41] _Gen._, III, 10, 11.
[42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus maître de ses mouvements et la révolte des sens.
[43] _Gen._, III, 7.
Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin, _que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit, il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel, même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]: _Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._
[44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1.
[45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout entier.
[46] _Gen._, VI, 5.
Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source, et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens. Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et chair?
[47] _Ibid._, 2.
Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang, qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui s’appelle la chair de péché.
Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne renaissions de l’esprit.
[48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction?
[49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps.
Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde, et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean, puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au Monde est concupiscence de la chair_?
[50]
Oh! l’amour, c’est la vie, C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie, Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
(V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.)
CHAPITRE VIII
De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité.
La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir, d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat capable de les éblouir, ou de les séduire.
[51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais.
Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais, voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut distinguer cette seconde concupiscence de la première.
[52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large paraphrase de saint Augustin.
Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue, de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes? Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés[53]_?
[53] _Matth._, VII, 1.
Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant, d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_
[54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois.
[55] _Psal._, IV, 3.
Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre de si fausses.
[56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins Esprits.
Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu, s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux, des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.
[57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à toutes sortes de lectures.
Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une source d’erreurs.