Traité de la concupiscence

Part 7

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Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et toutes les autres vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans les plaisirs, dont la chair est la source et l’objet, n’entrez en aucune sorte dans cette séduction: n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu: tout est du monde, que Dieu n’a pas fait, qu’il déteste, qu’il condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait dire à son Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde_ et le moindre de ses attraits, jusqu’à y donner son cœur, _l’amour du Père n’est pas en lui[180]_. On ne peut pas aimer Dieu et le monde: on ne peut pas nager comme entre deux, se donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie à l’un et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que vous lui ôterez, pour le donner au monde[181], à la fin entraînera tout votre cœur, et sera le tout pour vous.

[180] I _Joan._, II, 15.

[181] DÉFORIS: et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous donnerez au monde.

CHAPITRE XXIX

De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._

Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182], dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous, insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps: c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe d’elle-même.

[182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre.

[183] I _Joan._, II, 17.

[184] I _Cor._, VII, 31.

Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance.

Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il me semble que c’est un songe qui s’est dissipé.

[185] _Sapient._, IV, 12.

[186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés.

Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité: _Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence: _Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia concupiscentiæ._

_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187]. Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur: elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents.

[187] _Num._, XV, 39.

[188] _Ephes._, II, 3.

Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189].

[189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà et delà, sans savoir où il veut aller.

O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades, autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus: tout est fixe, tout est immuable.

[190] _Joan._, II, 17.

O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité, pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit, et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit saint Augustin[191].

[191] _De Civit. Dei_, XXI, XII.

Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira jamais[192]_.

[192] II _Cor._, IV, 17, 18.

CHAPITRE XXX

Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.

Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un homme de douleurs.

[193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire jamais.

[194] _Malach._, III, 6.

[195] DÉFORIS: s’en est ensuivie.

L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire; mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne suis que le ministre de ses conseils.

[196] _Joan._, VII, 16.

[197] _Joan._, XIV, 10.

[198] _Joan._, IV, 4.

[199] _Joan._, X, 28.

[200] _Matth._, XXVIII, 18.

[201] _Id._, XX, 28

Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait.

Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants, plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.

[202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3.

[203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.

[204] I _Cor._, II, 2.

Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë, dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_: par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père. C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement.

[205] _Luc._, XIII, 1, 3-5.

[206] _Ibid._, 32.

[207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour curieuse, qui lui mettent.

S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants: quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux, ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes.

[208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38.

[209] _Matth._, XXIV, 2.

Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître abîmé, corps et âme, dans la douleur[210].

[210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore! flétrissures sacrées, que je vous baise...

CHAPITRE XXXI

De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.

En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211].

[211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.

Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous a perdus.

Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables supplices[212].

[212] DÉFORIS: d’inévitables supplices.

Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous vous mettez en sa place.

Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant de la mort.

[213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux.

[214] _Jerem._, II, 20.

Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même: car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos pas[216]._

[215] _Ibid._, 23.

[216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16.

Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon.

Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la science, ajoute le travail[217]._

[217] _Eccl._, I, 18.

Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la liberté des enfants de Dieu[219]_.

[218] _Eccl._, I, 2.

[219] _Rom._, VIII, 20, 21.

N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_. Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut.

[220] _Matth._, VI, 21.

N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221].

[221] II _Reg._, XI, 2.

Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme une couleuvre[222]._

[222] _Prov._, XXIII, 31, 32.

Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les oreilles.

N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en couvrent la vanité et la laideur.

N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout le plaisir y consiste à les réveiller.

Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité.

_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis, petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes gens, qui sont dans la force; et aux enfants.

[223] I _Joan._, II, 13.

Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le commencement, et à l’avoir pour votre père.

Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.

Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance. Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants; les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer.

[224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits enfants.

[225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle paternité.

Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout; mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le malin qui vous tente.

[226] I _Joan._, II, 14.

Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants, Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection.

CHAPITRE XXXII

De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.

Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.

[227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes.

[228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.

Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous trouvions plus qu’en vous seul.