Part 7
Il ne peut pas dormir, il ne peut pas penser: «Mon esprit est endormi et ne peut pas se réveiller; je ne suis pas bien, je n’ai pas de courage.» Comme une chaîne, il traîne jusqu’au bout «l’ennuyeuse et plate Anna Karénine»; ses cheveux grisonnent subitement; des rides déchirent son front, son estomac se révolte, ses articulations deviennent plus faibles.
Il est plongé dans une morne apathie et il dit «que rien plus ne le réjouit, qu’il n’a plus rien à attendre de la vie, qu’il mourra bientôt»; il «aspire de toutes ses forces à quitter la vie», et l’une après l’autre, le _Journal_ enregistre ces deux mentions catégoriques, d’abord «peur de la mort», et puis, quelques jours après, «il faudra mourir seul» (en français dans le texte tolstoïen). Or, la mort, comme j’ai essayé de l’expliquer dans l’exposé de sa vitalité, signifie pour ce géant de la vie la plus épouvantable des pensées; c’est pourquoi il se met à frissonner de tout son être dès que quelques points du réseau formidable de sa force paraissent se défaire.
Mais ce génial diagnostiqueur de son moi ne se trompe pas complètement, quand ses narines flairent une fin, car, effectivement, quelque chose du Tolstoï primitif meurt pour toujours dans cette crise, non pas l’homme débordant de force, mais seulement l’artiste libre et insouciant qui acceptait le monde comme une donnée objective et immuable, toute aussi réelle que son propre corps et lui appartenant comme celui-ci. Jusqu’à présent Tolstoï n’a jamais demandé au monde quel était son sens métaphysique; il l’a contemplé simplement, comme l’artiste contemple son modèle et il a laissé venir à lui les phénomènes avec la joie naturelle d’un enfant; ils s’étaient toujours placés docilement en face de lui, quand il dessinait leur portrait et ils n’avaient opposé aucune difficulté aux caresses et à l’étreinte de ses mains créatrices.
Cette contemplation objective et purement artistique, cette façon de regarder la vie, simplement pour la reproduire, devient brusquement impossible à l’esprit chargé de méfiance; la naïve communauté est détruite; entre l’univers et le moi s’ouvre soudain un abîme béant où règnent le froid et la moisissure. Les choses ne se présentent plus à Tolstoï avec la même intimité; elles ne se donnent plus à lui si entières. Il sent qu’elles lui cachent un côté, un revers, une ombre, il ne sait quoi de sombre, de dangereux et d’indicible; pour la première fois le plus lucide des hommes découvre dans la vie l’existence d’un mystère, il se doute qu’elle a une signification qu’il ne peut pas saisir avec des sens simplement matériels; pour la première fois Tolstoï se rend compte que, pour comprendre ce qu’il y a dans ses profondeurs obscures, il a besoin d’un instrument tout nouveau, plus savant, d’un œil plus conscient, d’un œil de penseur. Toutes les individualités prennent une autre couleur, ou plutôt il n’y a plus d’individualités, de choses existant isolément. Tout comporte une relation mystérieuse avec une communauté qui lui est encore inconnue; malgré lui, il est obligé désormais de chercher dans chaque phénomène son sens moral et de voir dans les choses les plus étrangères la présence et la liaison d’un destin propre. Des exemples expliqueront d’une manière plus concrète ce revirement intérieur. Cent fois, pendant la guerre, Tolstoï a vu mourir des hommes et sans se demander si l’on avait ou non le droit de les tuer, il a représenté leur fin sanglante en peintre, en poète, simplement par le jeu de la pupille, en tant que rétine sensible à l’aspect des formes. Maintenant voici qu’en France il aperçoit la tête d’un criminel roulant sur la planche de la guillotine, et aussitôt une puissance morale se révolte en lui contre toute l’humanité. Mille fois, lui le seigneur, le barine, le comte, est passé à cheval à côté de ses paysans, en acceptant avec indifférence, comme une chose évidente, l’humble salut de ses esclaves, tandis que le galop de la bête recouvrait leurs vêtements de poussière. Voici que maintenant pour la première fois il remarque qu’ils vont nu-pieds, qu’ils sont pauvres, qu’ils mènent une existence craintive et dépourvue de tous droits, et, pour la première fois, il se pose cette question inquiétante: a-t-il lui-même le droit d’être insouciant en face de leur pauvreté et de leur misère? D’innombrables fois, à Moscou, son traîneau est passé bruyamment à côté de troupes de mendiants gelés de froid, sans qu’il tournât la tête ou qu’il fît la moindre attention à eux; la pauvreté, la misère, l’oppression, l’état militaire, les prisons, la Sibérie étaient pour lui des faits aussi naturels que la neige en hiver et que l’eau dans la barrique; maintenant, lors d’un recensement, son esprit brusquement éveillé voit dans la situation effrayante du prolétariat une accusation contre son propre superflu.
Depuis que les hommes ne sont plus pour lui de simples matériaux qu’il n’y a qu’«à étudier et à observer», mais qu’il entend leur appel, lui créant des obligations fraternelles, depuis que l’avertissement qu’il a reçu de la Mort lui a fait comprendre qu’il est lié lui-même au destin de tous les hommes, sur lequel plane l’ombre du trépas, l’ordonnance paisible et pittoresque de l’existence, ébranlée par les secousses sismiques de la conscience, s’écroule sur son âme; il ne peut plus contempler la vie avec les yeux froids de l’artiste; il est obligé inlassablement de se demander quel est le sens ou le non-sens, la légitimité ou l’illégitimité de tout événement; il sent tout ce qui est humain non plus par rapport à son moi, concentriquement ou par introversion, mais socialement, fraternellement, par extroversion; la conscience de sa communauté avec tous et avec chacun l’a «surpris», comme une maladie. «Il ne faut pas penser: c’est trop douloureux», soupire-t-il. Mais depuis que l’œil de la conscience s’est ouvert en lui, la souffrance de l’humanité, la douleur élémentaire de l’humanité deviendra désormais, irrévocablement, la plus personnelle de ses affaires. Précisément la terreur mystique du néant fait surgir en lui un nouvel observateur de l’existence, un nouveau créateur; ce n’est que dans le complet renoncement de son moi que l’artiste assume la mission de reconstruire encore une fois son univers et, cette fois-ci, d’après la loi morale. Là où il croit que règne la mort, se réalise le miracle de la renaissance; voici le nouveau Tolstoï, celui qu’une humanité vénère non seulement comme artiste, mais aussi comme le plus humain de tous les hommes.
Mais alors, à cette heure écrasante de l’effondrement, à ce moment incertain précédant le «réveil» (ainsi que Tolstoï plus tard, rasséréné, qualifie son état d’inquiétude), l’écrivain, tout surpris, ne prévoit pas encore que ce bouleversement constitue une transition. Avant que cet œil tout nouveau et tout différent qu’est l’œil de la conscience s’ouvre en lui, il se sent complètement aveugle, il ne trouve autour de lui que le chaos et la nuit sans chemin. Son univers s’est écroulé; à demi étouffé par l’épouvante il regarde tout hébété l’obscurité où il ne découvre aucun sens. «Pourquoi donc vivre, si la vie est si terrible?» se demande-t-il, en se posant l’éternelle question de l’Ecclésiaste? Pourquoi se donner de la peine, alors que l’on ne fait que labourer son champ pour la Mort? Comme un désespéré, il tâte les parois de ce sombre caveau qu’est l’univers, pour trouver quelque part une issue, un moyen de se sauver lui-même, une étincelle de lumière, une lueur stellaire d’espérance. Et, seulement lorsqu’il voit que personne ne lui apporte de l’extérieur salut et clarté, il creuse lui-même une galerie, méthodiquement et systématiquement, degré par degré. En 1879, il note sur une feuille de papier les «questions inconnues» que voici:
a) Pourquoi vivre?
b) Quelle est la cause de mon existence et de celle d’autrui?
c) Quel but a ma vie et celle d’autrui?
d) Que signifie cette dualité de bien et de mal que je sens en moi, et pourquoi est-elle là?
e) Comment dois-je vivre?
f) Qu’est-ce que la mort? Comment puis-je me sauver?
«Comment puis-je me sauver? Comment dois-je vivre?» Tel est le cri effrayant que pousse Tolstoï, ce cri que les griffes de la crise arrachent à son cœur palpitant. Et ce cri va désormais retentir pendant trente ans, jusqu’à ce que ses lèvres défaillent. Le message de bonheur venu des sens, il n’y croit plus! L’art ne console pas, l’insouciance est partie, l’ardente ivresse de la jeunesse s’est dissipée cruellement; de tous côtés se répand un froid glacial issu des profondeurs du néant, de la demeure invisible de la Mort, qui rôde autour de la vie. Comment puis-je me sauver? Ce cri devient toujours plus passionné, car il ne peut pourtant pas se faire que cet univers en apparence dépourvu de sens n’en possède pas un,--un sens que, il est vrai, l’on ne peut pas saisir avec les mains, voir avec les yeux, calculer avec la science, un sens qui réside au-dessus de toutes les vérités. Car la raison seule n’est suffisante que pour faire comprendre la vie, mais non pas la mort; c’est pourquoi, comme s’en rend compte celui qui fut jusqu’alors un nihiliste, il faut une nouvelle faculté spirituelle, toute différente, pour saisir l’insaisissable; et, comme il ne la trouve pas en lui-même, cet incroyant, qui est l’homme des sens, cet être indompté que déchire la terreur et que consume la peur, _media in vita_, au milieu de sa route, tout à coup se jette humblement à genoux devant Dieu, se dépouille avec dédain de sa science profane, qui pendant cinquante années l’a rendu infiniment heureux, et il implore fougueusement l’avènement en lui d’une foi: «Donne-la-moi, ô Seigneur, et permets-moi d’aider les autres à la trouver.»
LE CHRÉTIEN ARTIFICIEL
_«Mon Dieu, qu’il est difficile de ne vivre que devant Dieu, de vivre comme ont vécu des hommes qui étaient ensevelis dans un souterrain et qui savaient qu’ils n’en sortiraient jamais et que personne ne saurait comment ils ont vécu! Pourtant, il faut, il faut vivre ainsi, parce que seule une telle vie est la vie. Aide-moi, Seigneur.»_
Tolstoï, _Journal_, novembre 1900.
«Donne-moi une foi, ô Seigneur», s’écrie désespérément Tolstoï en s’adressant à son Dieu, qu’il a jusqu’alors nié. Mais il semble que ce Dieu ne se donne pas à ceux qui le réclament avec trop d’impétuosité, au lieu d’attendre humblement que sa volonté se révèle à eux. Car Tolstoï porte jusque dans la foi cette impatience passionnée qui est son vice radical. Il ne lui suffit pas de demander une foi; non, il faut qu’elle lui soit accordée tout de suite, en une nuit,--prête et maniable comme une hache, pour faire place nette dans la forêt vierge de ses doutes, car le noble seigneur est habitué à être obéi prestement par ses serviteurs et il a été gâté aussi par ses sens, par ses yeux perçants et par ses oreilles à la sensibilité aiguë qui, avec la rapidité d’un battement de paupière, lui transmettent toute la science de ce monde; il ne veut pas attendre avec patience, lui, l’homme volontaire, capricieux et qui ne connaît pas de maître. Il ne veut pas attendre comme un moine qui avec constance reste en contemplation pour voir s’infiltrer peu à peu la lumière d’en haut; non, il veut qu’aussitôt la clarté du jour reparaisse dans son âme obscurcie. D’un seul bond, d’un seul élan, son esprit impétueux, faisant fi de tous les obstacles, veut avoir accès au «sens de la vie», «connaître Dieu», «penser Dieu», ainsi qu’il ose l’écrire d’une manière presque sacrilège. La foi, la façon de devenir chrétien et d’être humble, l’habitation en Dieu, tout cela, il espère pouvoir l’apprendre aussi lestement et aussi vite qu’il apprend maintenant, bien qu’il soit à l’âge des cheveux gris, le grec et l’hébreu,--devenu soudain pédagogue, théologien ou sociologue en six mois ou tout au plus en une rapide année!
Mais où trouve-t-on de la sorte, subitement, une foi, lorsque l’on n’a en soi-même pas la moindre semence de propension à la foi? Comment devient-on, en une nuit, compatissant, bon, humble, d’une douceur franciscaine, quand, pendant cinquante ans, on n’a jugé le monde qu’avec l’œil sans indulgence de l’observateur strict, en nihiliste conscient et foncièrement rude, et quand on n’y a trouvé d’important et d’essentiel que soi-même? Comment transforme-t-on en un tour de main cette volonté dure comme la pierre en un amour indulgent des hommes? Où apprendra-t-on, où découvrira-t-on la foi, cet abandon de tout son être à une puissance supérieure et dominant l’univers? Évidemment, auprès de ceux qui ont déjà la foi ou tout au moins prétendent la posséder, se dit Tolstoï: auprès de la _Mater orthodoxa_, l’Église, elle qui détient depuis deux mille ans déjà l’anneau du Christ. Aussitôt (car il ne s’accorde pas un moment de répit, cet homme impatient) Léon Tolstoï se met à genoux devant les icones, jeûne, va en pèlerinage dans les couvents, discute avec des évêques et des popes et dévore feuille à feuille l’Évangile.
Pendant trois ans il s’efforce d’être strictement croyant; mais l’air de l’Église ne fait que souffler un vain encens et un frisson glacial dans son âme déjà gelée. Bientôt, désillusionné, il pousse pour toujours la porte entre lui et la doctrine orthodoxe. Non, l’Église n’a pas la véritable foi, reconnaît-il, ou plutôt elle a laissé tarir, gaspiller et falsifier l’eau de la vie.
C’est pourquoi il cherche plus loin: peut-être que les philosophes, les maîtres de la pensée connaissent-ils mieux ce redoutable «sens de la vie»? Et aussitôt, avec fièvre et, pour ainsi dire, avec rage, Tolstoï, dont jusqu’alors le cerveau a ignoré tout ce qui n’est pas du domaine des sens, se met à lire pêle-mêle et d’une manière désordonnée les philosophes de tous les temps (beaucoup trop vite pour pouvoir les digérer, les comprendre) d’abord Schopenhauer, l’éternel compagnon de toute âme mélancolique, puis Socrate et Platon, Mahomet, Confucius et Lao-Tsé, les mystiques, les stoïciens, les sceptiques et Nietzsche. Mais bientôt il ferme les livres. Ceux-ci non plus ne possèdent pas de moyen de voir clair en ce monde qui soit différent du moyen qu’il possède lui-même, cette intelligence suraiguë qui contemple douloureusement les choses; eux aussi, interrogent plutôt qu’ils ne savent; eux aussi n’expriment que l’impatience de connaître Dieu et non pas le repos en Dieu. Ils créent des systèmes pour l’esprit, mais non la paix d’une âme qui reste inquiète; ils donnent du savoir, mais non pas de la consolation.
Et, comme un malade, en proie aux tourments, à qui la science n’a fait aucun bien, va avec ses infirmités vers les remèdes de bonne femme et les bains de village, Tolstoï, l’homme le plus intellectuel de la Russie, dans la cinquantième année de sa vie, va vers les paysans, vers le «peuple», pour apprendre d’eux, les illettrés, enfin, la véritable foi,--pour apprendre la sagesse auprès des ignorants. Oui, eux, ces illettrés, que ne troublent pas les écrits, eux, les pauvres et les affligés, qui peinent sans se plaindre, qui se couchent muets dans un coin, comme les bêtes, lorsque la mort se dégage de leur être, eux qui ne doutent pas, parce qu’ils ne pensent pas, eux qui sont la _sancta simplicitas_, il faut bien qu’ils aient quelque secret; autrement ils ne pourraient pas courber de la sorte avec résignation et sans révolte leur front sous le joug de fer de leur pauvreté. Il faut que dans leur naïveté ils sachent ce que la sagesse et l’esprit pénétrant ignorent, ce par quoi eux, dont l’intelligence est arriérée, sont plus avancés que nous au point de vue de l’âme. «Notre manière de vivre est fausse, la leur est juste»; c’est pourquoi Dieu se révèle d’une manière visible dans leur existence patiente, tandis que l’esprit, la soif de la science, avec son «avidité frivole et voluptueuse», nous éloigne de la source véritable de la lumière, laquelle vient du cœur. S’ils n’avaient pas une consolation, s’ils ne possédaient pas en eux-mêmes une herbe magique et salutaire, ils ne pourraient pas supporter avec autant de sérénité, d’insouciance et de bonne humeur une vie aussi misérable: il faut donc qu’ils cachent au fond d’eux-mêmes une foi, quelque chose qui les élève au-dessus de la pesanteur de plomb de leur existence, et Tolstoï, lui, l’intellectuel au tempérament indomptable, se sent saisi de l’impatient désir de leur ravir leur secret. C’est par eux, rien que par eux, qui sont le «peuple de Dieu» (ainsi que Tolstoï cherche à s’en persuader), c’est seulement par les simples, par les pauvres d’esprit, par ceux qui travaillent ingénument, dans une humilité féconde, comme les bêtes, qu’il est possible d’apprendre la vie «juste», la grande patience et la résignation à une dure existence et à une mort encore plus dure.
Par conséquent, allons droit à eux, en plein dans leur vie, pour apprendre d’eux le divin secret! Quittons l’habit de la noblesse et revêtons la blouse du moujik, éloignons-nous de la table aux mets friands et aux livres inutiles: les herbes innocentes et le doux lait des animaux doivent seuls désormais nourrir le corps, seules l’humilité, la simplicité naïve doivent alimenter cet esprit pénétrant comme celui de Faust. Ainsi Léon-Nicolaïewitsch Tolstoï, seigneur d’Iasnaïa Poliana et, qui plus est, souverain spirituel de millions d’humains, dans la cinquantième année de sa vie, se met lui-même à la charrue, porte sur son large dos d’ours la barrique d’eau de la fontaine et, au milieu de ses paysans, fauche les céréales avec un infatigable acharnement au travail. La main qui a écrit _Anna Karénine_ et _Guerre et Paix_ enfonce maintenant l’alène poisseuse dans la semelle de la chaussure qu’il a taillée lui-même, balaie les ordures de sa chambre et coud ses propres vêtements.
Vite il faut s’approcher, il faut s’approcher des «frères», vite il faut se mettre étroitement en contact avec eux; c’est là l’essentiel et, par un seul mouvement de sa volonté, Léon Tolstoï espère ainsi devenir «peuple» et par là «chrétien selon Dieu». Il descend au village trouver les paysans qui sont encore à moitié serfs (à son approche ils portent avec embarras la main à leur casquette); il les convoque dans sa maison, où, avec leurs lourdes chaussures, ils marchent maladroitement sur les parquets miroitants, comme sur du verre, et ils respirent lorsqu’ils se rendent compte que le «barine», le «gracieux seigneur» ne médite rien de mauvais pour eux, n’augmente pas, comme ils le craignaient, encore une fois, les redevances et le fermage, mais précisément (chose étrange! ils secouent la tête, en se regardant d’un air gêné) désire s’entretenir de Dieu avec eux, toujours rien que de Dieu. Ils se le rappellent, les bons paysans d’Iasnaïa Poliana, il leur a fait déjà une fois quelque chose de pareil; c’était alors l’école qui l’occupait, le seigneur comte, et pendant une année entière (puis cela l’ennuya) il instruisit personnellement les enfants. Mais que veut-il maintenant? Ils l’écoutent parler avec méfiance, car ce nihiliste déguisé se mêle au «peuple» véritablement comme un espion, afin d’apprendre de lui la stratégie nécessaire à sa campagne d’ascension vers Dieu, afin d’apprendre le secret de l’humilité et le maniement de la foi.
Mais ces acquisitions forcées ne profitent qu’à l’art et à l’artiste; en effet, Tolstoï doit les plus belles de ses légendes à de rustiques conteurs de village et sa langue prend un relief et une saveur magnifiques grâce aux mots naïvement imagés des paysans; mais le secret de la simplicité d’âme ne s’apprend pas. Dostoïewski a déjà dit avec une lucidité prophétique, avant la crise pathétique et lors de la parution d’_Anna Karénine_, de ce Levine qui est le portrait de Tolstoï: «Des hommes comme Levine auront beau vivre avec le peuple aussi longtemps qu’ils voudront, ils ne deviendront jamais peuple: la présomption et la force de volonté, pour aussi capricieuses qu’elles soient, ne suffisent pas pour embrasser et réaliser le désir de descendre jusqu’au peuple.» Par là le génial visionnaire touche en plein le centre psychologique du changement qui s’est opéré dans la volonté de Tolstoï, et il démasque chez celui-ci la contrainte, le christianisme artificiel d’un désespéré et cette fraternité envers le peuple qui ne provient pas d’un amour inné et naturel, mais de la détresse de l’âme.
En effet, Tolstoï, l’intellectuel, a beau s’escrimer rageusement à faire l’homme bête et le paysan, jamais il ne peut implanter en lui une âme étroite de moujik, à la place de sa philosophie large et embrassant toutes choses; jamais un esprit de vérité comme lui ne peut complètement s’abaisser jusqu’à une foi confuse de charbonnier. Il ne suffit pas de se jeter soudain à genoux dans sa cellule, comme Verlaine, et de prier: «Mon Dieu, donnez-moi la simplicité», pour qu’aussitôt fleurisse dans sa poitrine le rameau d’argent de l’humilité: il faut d’abord _être_ et _devenir_ réellement ce que l’on professe. La communication avec le peuple par le mystère de la compassion, ni la satisfaction de la conscience par une religiosité toute de foi ne s’établissent pas instantanément dans une âme, à la manière d’un contact électrique. Revêtir la blouse du paysan, boire du kwas, faucher les champs, toutes ces formes extérieures de l’égalité ont beau se réaliser avec la facilité d’un jeu (et cela même dans un double sens). L’esprit ne se laisse jamais abêtir, ni la lucidité d’un homme rabaisser arbitrairement, comme une flamme de gaz. La force lumineuse et la lucidité d’un esprit restent la mesure innée et inaltérable, la beauté et le destin de chaque individu; c’est là une puissance qui dépasse sa volonté et qui, par conséquent, est au delà de notre volonté; oui, elle ne fait que flamboyer avec plus d’impétuosité et d’agitation, plus elle se sent menacée dans son devoir souverain de vigilante clairvoyance. Car de même que par des exercices de spiritisme il est impossible de dépasser, ne fût-ce que d’un degré, la mesure de connaissance qui est innée en nous et de s’élever à une science supérieure, de même l’intellect est incapable, par le moyen d’un acte brusque de la volonté, de redescendre, ne fût-ce que d’un degré dans la simplicité.
Il est impossible que Tolstoï, cet esprit fait de science et d’une large clairvoyance, n’ait pas reconnu bientôt lui-même qu’une volonté, fût-elle aussi puissante que la sienne, ne pouvait en une nuit réduire sa complexité intellectuelle à la simplicité du _Nitchevo_; et nul autre que lui (à vrai dire, plus tard) n’a prononcé cette admirable parole: «Agir avec violence contre l’esprit, c’est chercher à capter des rayons de soleil: quel que soit le moyen avec lequel on veut les recouvrir, toujours ils reviennent au-dessus.» A la longue, il ne pouvait plus se faire illusion sur l’incapacité dans laquelle se trouvait son intellect brusque, querelleur et autoritaire de seigneur voulant toujours avoir raison, d’éprouver un sentiment d’humilité naïve et durable: jamais non plus les paysans ne l’ont réellement pris pour un des leurs, bien qu’il eût adopté leurs vêtements et qu’il partageât extérieurement leurs habitudes; jamais le monde n’a vu dans cet acte autre chose qu’un déguisement et non pas une transformation complète.