Part 8
Précisément, ses proches, sa femme, ses enfants, la babouchka, ses amis véritables (ce ne sont pas les Tolstoïens professionnels) observent dès le début avec méfiance et mécontentement cette fougue convulsive avec laquelle le «grand poète du peuple russe» (c’est ainsi que Tourguenieff, dans la lettre qu’il écrit de son lit de mort, l’adjure de quitter la prédication pour revenir à l’art) veut descendre dans une sphère d’inintellectualité contraire à sa nature. Sa propre épouse, la victime tragique de ses crises d’âme, lui dit alors cette parole décisive: «Autrefois tu disais que tu étais inquiet, parce que tu n’avais pas la foi. Maintenant, pourquoi n’es-tu pas heureux, puisque tu dis que tu la possèdes?» Argument tout à fait simple et irréfutable. En effet, rien n’indique chez Tolstoï, après sa conversion au Dieu du peuple, qu’il ait trouvé dans cette foi la paix de l’âme, le repos en Dieu et le contentement; au contraire, on a toujours le sentiment, dès qu’il parle de sa doctrine, qu’il cherche à masquer l’incertitude de son âme par de véhémentes attaques et l’incertitude de sa conviction par de criardes affirmations. Tous les actes et toutes les paroles de Tolstoï, précisément dans cette période de conversion, ont un ton de violence désagréable, quelque chose d’ostentatif, de bruyant, de querelleur et de fanatique. Son christianisme embouche la trompette, comme une fanfare; son humilité fait la roue, comme un paon, et, si l’on a de fines oreilles, on découvre précisément dans la façon exagérée avec laquelle il s’abaisse lui-même, quelque chose d’un ancien orgueil de Tolstoï, orgueil qui, maintenant, est devenu une fierté à rebours inspirée par cette humilité nouvelle.
On n’a qu’à lire le passage célèbre de sa confession où il veut «prouver» sa conversion, en crachant et en versant l’injure sur sa propre vie d’autrefois: «J’ai tué des hommes à la guerre; je me suis battu en duel; j’ai dissipé en jouant aux cartes l’argent extorqué aux paysans et je les ai châtiés cruellement, j’ai forniqué avec des femmes de mœurs légères et j’ai trompé des maris. Mensonge, vol, adultère, ivrognerie et brutalités de toute espèce, j’ai commis tous les actes honteux; il n’y a pas de crime qui me soit resté étranger.» Et, pour que personne n’excuse en lui ces crimes prétendus, parce que c’est un artiste, il continue sa bruyante confession publique: «C’est pendant ce temps que je me mis à faire de la littérature, par vanité, désir du gain et orgueil. Pour conquérir la gloire et la richesse, je fus obligé d’étouffer en moi ce qu’il y avait de bon et de m’abaisser jusqu’au péché.»
Ce sont là, certes, des paroles terriblement révélatrices et émouvantes dans leur pathos moral. Mais, reconnaissons-le, la main sur le cœur, il n’y a jamais eu personne qui, s’appuyant sur ces accusations de Tolstoï par lui-même, l’ait méprisé «comme un homme bas et criminel», comme un «pou», ainsi qu’il s’appelle lui-même dans sa soif fanatique d’humiliation, et cela parce que, pendant la guerre, il a, conformément à son devoir, servi sa batterie ou parce que, étant d’un tempérament très puissant, il a jeté sa gourme pendant qu’il était célibataire. Est-ce que plutôt on n’a pas ici une désagréable impression de criaillerie? Est-ce que l’on n’a pas ici l’impression de se trouver en présence d’une conscience surexcitée qui, par excès de repentir, par un orgueil fait d’humilité, cherche à tout prix à se découvrir des péchés? Est-ce que, comme le valet qui dans _Raskolnikof_ veut se faire passer faussement pour meurtrier, il n’y a pas ici une âme ivre de confession, qui invente des crimes qu’elle n’a pas commis, pour «se charger de la croix» et pour «prouver» son christianisme et son humilité? Est-ce que, précisément, ce désir de rendre témoignage sur son propre compte, cette humiliation convulsive, pathétique et bruyante que s’impose Tolstoï ne prouve pas qu’une humilité paisible et calme n’existe pas ou n’existe pas encore dans cette âme ébranlée et peut-être même que c’est là une transposition dangereuse de vanité à rebours? Est-ce que ce «nouveau» Tolstoï de l’humiliation n’est peut-être pas, mais en sens inverse, l’homme pour qui jadis «la gloire devant les hommes» a été le but suprême? En tout cas, cette humilité ne se comporte pas _humblement_, au contraire; on ne saurait imaginer rien de plus passionné que cette lutte ascétique contre la passion.
A peine a-t-il dans son âme une petite étincelle, encore incertaine, de foi, voilà que cet impatient veut aussitôt enflammer par là toute l’humanité, semblable à ces princes barbares de la Germanie qui, à peine leur tête mouillée par l’eau du baptême, prenaient aussitôt la hache pour abattre les chênes qui jusqu’alors leur étaient sacrés et portaient l’incendie et le meurtre chez les peuples voisins qui n’étaient pas encore convertis. Avec des bonds de géant, avec une volonté de Titan, Tolstoï s’élance à l’assaut de la foi. Mais rien ne prouve qu’il l’ait réellement conquise et atteinte. Car, si la foi est un repos en Dieu, et si être chrétien consiste à vivre dans le calme et la patience, jamais ce superbe impatient ne fut un croyant, jamais cet ardent et insatisfait ne fut un chrétien: c’est seulement si l’on donne déjà le nom de religion à une immense aspiration au sentiment religieux et si un brûlant désir de Dieu suffit à faire un chrétien, que ce chercheur de Dieu, cet éternel agité, peut être compté parmi les croyants.
Mais c’est précisément par ce que cette réussite n’est qu’incomplète et parce que la conviction religieuse à laquelle il est parvenu manque de certitude que la crise subie par Tolstoï prend une valeur symbolique et dépasse l’ordre des faits individuels, exemple éternellement mémorable montrant qu’il n’est pas possible même à l’homme doué de la volonté la plus énergique d’abolir la forme primitive de son caractère et de transformer, par un acte d’autorité, le caractère qui lui est propre en un caractère opposé. La forme de vie qui nous a été assignée admet des améliorations, des polissures et des affinements et sans doute la passion éthique peut bien accroître en nous, grâce à un travail conscient et persévérant, ce qu’il y a de moral et de bon; mais elle ne peut jamais effacer radicalement les lignes fondamentales de notre caractère, ni disposer notre chair et notre esprit suivant un autre ordre architectonique.
Lorsque Tolstoï déclare qu’on peut «se défaire de l’égoïsme comme de l’habitude de fumer», ou qu’on peut «conquérir» la faculté d’aimer et «acquérir de force» la foi, un résultat extrêmement modeste vient démentir, chez lui-même, un effort colossal devenu presque une manie. Car rien n’atteste que Tolstoï, l’observateur puissant, implacable et essentiellement nihiliste, l’homme coléreux, «dont les yeux étincellent dès qu’on le contredit de la moindre façon», par suite de sa conversion, due à un coup de force, soit alors devenu aussitôt un chrétien, sociable, aimable, doux et bon, un «serviteur de Dieu», un «frère de ses frères». Son «changement» a bien modifié ses idées, ses opinions, ses paroles, mais non pas sa nature intime («la loi que tu as reçue en naissant, tu dois la suivre, tu ne peux pas y échapper», dit Gœthe); avant et après le «réveil», la même inquiétude et la même soif de tourments assombrissent son âme inquiète: Tolstoï n’était pas né pour être satisfait. C’est précisément à cause de cette impatience que Dieu ne lui a pas immédiatement «donné» la foi; il faut qu’il lutte inlassablement pendant trente ans encore, jusqu’à la dernière heure de sa vie. Son chemin de Damas, il ne le parcourt pas en une nuit, ni en une année: jusqu’à ce que son souffle s’éteigne, Tolstoï ne sera satisfait par aucune réponse; aucune foi ne le contentera, et jusqu’au moment suprême la vie lui semblera un mystère.
Ainsi à la question du «sens de la vie» que pose Tolstoï, il n’est apporté aucune réponse; la paix de la foi n’est pas donnée à son inquiétude religieuse: son élan vers Dieu, puissant et avide, n’aboutit pas. Mais l’artiste dispose en tout temps d’une ressource chaque fois qu’il ne peut pas surmonter une dissension: il peut extérioriser sa détresse, la répandre dans l’humanité tout entière et faire du problème qui occupe son âme un problème universel. Ainsi Tolstoï, lui aussi, intensifie le cri d’effroi égoïste de sa crise individuelle: «Que deviendrai-je?» en ce cri, bien plus puissant: «Que deviendrons-nous?» Comme il ne peut pas convaincre son propre esprit, son esprit opiniâtre, il veut persuader les autres. Comme il ne peut pas se transformer lui-même, il essaye de transformer l’humanité. Toutes les religions de tous les temps sont nées de la sorte; tous les progrès de l’univers (Nietzsche, le plus pénétrant des hommes, le sait bien) sont dus à la «fuite devant lui-même» d’un seul homme menacé dans son âme, qui, pour détourner de sa propre poitrine la question fatale, la rejette au milieu de tous, changeant ainsi l’inquiétude d’un individu en une inquiétude universelle.
Il n’est pas devenu, il n’est jamais devenu chrétien pieux et d’esprit franciscain, cet homme aux grandes passions, aux yeux qu’on ne trompe pas, lui dans le cœur dur et ardent de qui habite le doute; mais, précisément, parce qu’il connaît le tourment que donne l’absence de la foi, il a fait la tentative la plus fanatique des temps modernes, prétendant sauver le monde de la détresse du nihilisme, le rendre plus croyant qu’il n’a jamais été lui-même. «Le seul moyen de se sauver du désespoir de la vie est de projeter son moi dans l’univers», et ce moi tourmenté et avide de sagesse qui est celui de Tolstoï, répand alors devant toute l’humanité, comme un cri avertisseur et comme une doctrine, la redoutable question qui l’a assailli.
LA DOCTRINE DE TOLSTOÏ ET CE QU’ELLE A DE FAUX
«_Une grande idée m’est venue, à la réalisation de laquelle je pourrais sacrifier toute ma vie. Cette idée est la fondation d’une religion nouvelle, la religion du Christ, mais débarrassée des dogmes et des miracles._»
Tolstoï, _Journal de Jeunesse_, 5 mars 1855.
A la base de sa doctrine, de son «message» à l’humanité, Tolstoï met la parole de l’Évangile: «Ne résistez pas au mal» et il lui donne cette interprétation féconde: «Ne résiste pas au mal par la violence.»
Cette phrase contient à l’état latent toute l’éthique tolstoïenne: le grand lutteur a jeté si fortement contre le mur du siècle les pierres de cette fronde, avec toute la véhémence oratoire et morale de sa conscience vibrante de douleur, que, aujourd’hui encore, l’ébranlement se fait sentir dans la charpente à demi brisée. Il est impossible de mesurer dans toute sa portée l’effet moral de cette attaque: la mise bas volontaire de leurs armes par les Russes après Brest-Litowsk, la «non-résistance» de Gandhi, l’appel pacifiste de Romain Rolland au milieu de la guerre, l’opposition héroïque d’innombrables individus, dont on ne connaît même pas le nom, à la violence exercée sur leur conscience, la lutte contre la peine de mort, tous ces actes du nouveau siècle, isolés et en apparence sans liens entre eux, doivent au message de Léon Tolstoï leur énergique impulsion. Partout où aujourd’hui la violence est combattue, soit comme moyen, comme arme ou comme droit, soit comme institution soi-disant divine destinée à servir de défense, sous quelque prétexte que ce soit, qu’il s’agisse de nations, de religions, de race ou de propriété, partout où le sens moral, orienté vers l’humanité, se refuse à verser le sang, à approuver le crime de la guerre et, revenant en arrière jusqu’au «droit du poing» du moyen âge, se refuse à reconnaître une victoire militaire comme l’expression de la justice divine, partout, encore aujourd’hui, tout révolutionnaire moral trouve dans l’autorité et l’ardeur de Tolstoï la confirmation d’une force fraternelle.
Partout où une conscience indépendante, au lieu des formules froides de l’Église, des prétentions ambitieuses de l’État ou d’une justice rouillée et qui ne fonctionne plus que schématiquement, défère la décision suprême uniquement au sentiment fraternel de l’humanité, comme étant la seule instance morale, elle peut se réclamer de cet acte exemplaire de Tolstoï,--analogue à celui de Luther,--déniant résolument à cette moderne papauté qu’est la puissance prétendument infaillible de l’État tout droit sur l’âme de l’individu et faisant appel à ce qu’il y a d’humain chez les hommes pour que toujours chacun d’eux ne juge qu’«avec son cœur».
Mais quel est ce «mal» que, selon Tolstoï, nous devons combattre sans recourir à la violence? Simplement la violence elle-même, la violence intrinsèque, même si elle cache ses muscles sous l’habit pathétique de l’économie politique, de la prospérité nationale, des aspirations ethniques et de l’extension coloniale, même si encore elle falsifie avec autant d’habileté que possible l’instinct de puissance et l’instinct sanguinaire de l’homme pour en faire un idéal philosophique et patriotique: nous ne devons pas nous laisser tromper; même dans ses sublimations les plus séduisantes, la violence sert toujours uniquement, non pas à rendre les hommes plus fraternels, mais à augmenter la puissance et l’intransigeance d’un seul groupe et par là elle perpétue l’inégalité qui est dans le monde. En effet, la violence vise à la possession, à l’acquisition des biens matériels et à leur accroissement continuel. C’est pourquoi, pour Tolstoï, toute inégalité commence avec la propriété. Ce n’est pas en vain que le jeune noble a passé, à Bruxelles, des heures et des heures avec Proudhon: même avec Marx, Tolstoï, qui se trouvait alors le plus radical de tous les socialistes, avance ce postulat: «La propriété est la racine de tout mal et de toute souffrance, et il existe un risque de conflit entre ceux qui ont une superfluité de biens et ceux qui n’en ont aucun.» Car, pour se maintenir, la propriété doit nécessairement devenir défensive et même agressive. La violence est nécessaire pour acquérir la propriété, elle est nécessaire pour accroître les biens qu’on possède, elle est nécessaire encore pour les défendre. C’est pourquoi la propriété crée, pour sa protection, l’État, et, à son tour, l’État, pour assurer son existence, crée les formes organisées de la puissance séculière, l’armée, la justice, «tout ce système de contrainte qui ne sert qu’à protéger la propriété», et celui qui se subordonne à l’État et qui le reconnaît, livre son âme à ce principe de la force. D’après la conception de Tolstoï, même les hommes qui sont en apparence indépendants, les intellectuels, servent, dans l’État moderne, sans s’en rendre compte, uniquement à maintenir un petit nombre de privilégiés en possession de leurs biens; il n’est pas jusqu’à l’Église du Christ (qui «dans sa véritable signification s’élevait contre l’État») qui, «par des doctrines mensongères», ne s’écarte de son devoir le plus strict, en bénissant les armes, en fournissant des arguments à l’ordre établi,--qui n’est qu’injustice,--et qui, par suite, ne se fige en formules et ne dégénère en habitudes et en choses conventionnelles. De leur côté, les artistes, eux qui sont les fils de la liberté, les avocats nés de la conscience et les défenseurs du droit humain, se bornent à sculpter leurs mesquines tours d’ivoire et «endorment la conscience». Le socialisme, lui, cherche à guérir l’inguérissable; les révolutionnaires, les seuls qui, par une exacte compréhension des choses, veulent détruire de fond en comble le faux ordre du monde, commettent la faute d’employer eux-mêmes le moyen meurtrier de leurs adversaires et ils perpétuent l’injustice en laissant subsister le principe du «mal», c’est-à-dire la violence, et, qui plus est, en le sanctifiant.
Par conséquent, au sens de ces revendications anarchistes, le fondement de l’État et le rapport actuel existant entre les hommes sur la terre est faux et pourri; c’est pourquoi Tolstoï repousse avec véhémence, comme inutiles et insuffisantes, toutes les améliorations de la forme du gouvernement proposées par les démocrates, les philanthropes, les pacifistes et les révolutionnaires. En effet, aucune Douma, aucun parlement (et moins encore une révolution) ne peut délivrer la nation du «mal» de la violence: il n’est pas possible de consolider une maison établie sur un sol instable; on ne peut que la quitter et s’en bâtir une autre. Or, l’État moderne repose sur le principe de la force, non sur la fraternité: conséquemment, pour Tolstoï, il est irrévocablement condamné à s’écrouler et tous les ravaudages du socialisme et du libéralisme ne font que prolonger son agonie. Ce qu’il faut changer, ce n’est pas le rapport politique existant entre le _peuple et le gouvernement, mais les hommes eux-mêmes_; au lieu de la pression violente exercée par l’État, il faut qu’un lien moral intérieur constitué par la fraternité consolide chaque groupement. Mais tant que cette fraternité religieuse et éthique n’a pas remplacé la forme actuelle de la contrainte pesant sur les citoyens, Tolstoï déclare qu’une véritable moralité n’est possible qu’en dehors de l’État, en dehors des partis, dans l’espace mystérieux et invisible de la conscience individuelle. Comme l’État s’identifie à la violence, un homme inspiré par l’éthique ne doit pas s’identifier à l’État. Ce qu’il faut, _c’est une révolution religieuse_, l’affranchissement de tout homme de conscience des chaînes d’une communauté établie sur la violence. C’est pourquoi Tolstoï lui-même, avec une brusque résolution, se place en dehors des formes de l’État et il se déclare moralement indépendant de tous devoirs qui ne seraient pas dictés par sa conscience. Il refuse de reconnaître «qu’il fait partie exclusivement d’un peuple ou d’un État ou bien qu’il est le sujet d’un gouvernement quelconque»; il se sépare volontairement de l’Église orthodoxe, il renonce, par principe, à s’adresser à la Justice ou à n’importe quelle institution établie par la société actuelle, afin de ne point avoir de rapport avec ce diable qu’est l’État fondé sur la violence. Par conséquent, qu’on ne se laisse pas illusionner, par la douceur évangélique de sa prédication sur la fraternité, par la teinte d’humilité chrétienne qui recouvre sa diction et par son recours à l’Évangile, sur le caractère complètement hostile à l’État de sa critique sociale, sur l’énergie et la résolution consciente avec lesquelles Tolstoï, le plus hardi hérétique du siècle, en anarchiste radical, déclare ouvertement la guerre à l’autorité du tsar, à l’Église et à toutes les contraintes imposées par l’État à la communauté. Sa doctrine de l’État est la doctrine antiétatiste la plus acharnée qu’il y ait et, depuis Luther, la rupture la plus complète d’un individu avec ce nouveau papisme qu’est le concept de l’infaillibilité de la propriété.
Même Trotzki et Lénine, théoriquement, n’ont pas fait un pas de plus au delà du «Tout doit être changé» de Tolstoï; et, tout comme Jean-Jacques Rousseau, l’«ami des hommes», préparait avec ses écrits les galeries de mines par lesquelles la Révolution française fit ensuite sauter la royauté, aucun Russe n’a ébranlé plus fortement les forteresses essentielles de l’ordre tsariste et capitaliste, en en préparant l’assaut, que ce révolutionnaire radical, que, chez nous, trompé par sa barbe patriarcale et par une certaine onction qu’il y a dans sa doctrine, on se plaît à considérer uniquement comme un apôtre de la douceur. Certes, de même que Rousseau se serait indigné de voir à l’œuvre des sans-culottes, Tolstoï se serait sans doute indigné de la méthode employée par le bolchevisme, car il haïssait les partis (il est dit prophétiquement dans ses écrits «quel que soit le parti qui triomphe, il lui faudrait, pour maintenir sa puissance, non seulement employer tous les moyens de violence existants, mais encore en inventer de nouveaux»); mais une conception sincère de l’histoire attestera, un jour, qu’il a été le meilleur précurseur de ce bolchevisme et que toutes les bombes de tous les révolutionnaires n’ont pas miné et ébranlé en Russie l’autorité autant que la révolte ouverte de cet individu,--le plus grand de tous,--contre les puissances, invincibles en apparence, de sa patrie: le tsar, l’Église et la propriété. Depuis que lui, le plus génial de tous les faiseurs de diagnostics, a découvert le défaut de construction qu’il y a dans le fondement de notre civilisation, à savoir que l’édifice de notre État repose non sur l’humanité, sur la communauté humaine, mais sur la brutalité et sur la domination, il a déployé toute sa violence dialectique, son énorme puissance éthique, pendant trente ans, en attaques toujours renouvelées contre l’ordre existant dans la société russe,--Winkelried de la Révolution, sans la vouloir, dynamite sociale, force primitive et élémentaire de destruction et de bouleversement et, par là, inconsciemment remplissant parfaitement la mission incombant au génie russe. Car fatalement toute pensée russe, avant de bâtir, doit d’abord détruire radicalement et à la racine; ce n’est pas par hasard que chacun de ses artistes est contraint d’abord de s’enfoncer dans les couches les plus noires du nihilisme le plus sombre et le moins frayé, pour ensuite, dans un désespoir brûlant et extatique, conquérir ardemment une nouvelle foi; ce n’est pas comme nous, Européens, par des améliorations timides et avec des précautions pleines de piété, que chez les Russes procèdent le penseur, le poète et l’homme d’action; au contraire, ils attaquent les problèmes aussi brusquement qu’un bûcheron et avec l’intrépidité de démolition qui inspire les expériences dangereuses. Un Rostopchine n’hésite pas, pour mériter la victoire, à brûler, jusqu’au seuil des maisons, Moscou, cette merveille du monde, et de même Tolstoï (pareil en cela à Savonarole), n’hésite pas à vouer au bûcher tous les biens de l’humanité civilisée, l’art comme la science, simplement pour justifier de la sorte une nouvelle et meilleure théorie. Il est possible que le rêveur religieux qu’était Tolstoï ne se soit jamais rendu compte des conséquences pratiques de son offensive; probablement, il n’a jamais osé calculer combien d’existences terrestres la chute soudaine d’un aussi vaste édifice entraînerait avec elle; il s’est borné à ébranler avec toute la force d’âme et l’entêtement de sa conviction les colonnes de l’édifice social de l’État. Et, quand un tel Samson étend ses poings, le toit le plus gigantesque penche et fléchit.
C’est pourquoi toutes les discussions rétrospectives sur le point de savoir dans quelle mesure Tolstoï aurait approuvé ou combattu la révolution bolcheviste restent oiseuses en présence de ce fait patent que rien n’a intellectuellement favorisé autant la révolution russe que la prédication fanatique de Tolstoï contre le superflu et la propriété, que les pétards de ses brochures et les bombes de ses pamphlets. Aucune critique de notre temps, pas même celle de Nietzsche, lequel, en sa qualité d’Allemand, ne visait jamais que les gens cultivés et à qui sa manière d’écrire poétiquement dionysiaque ôtait toute influence sur les masses, n’a bouleversé autant les âmes et n’a miné autant la foi de la multitude populaire: et, contre son désir et sa volonté, la figure de Tolstoï se dresse, pour tous les temps, dans le Panthéon invisible des grands révolutionnaires, des destructeurs du pouvoir et des transformateurs du monde.