Tolstoï

Part 12

Chapter 123,712 wordsPublic domain

--Voilà donc ce qui se passe sur ma terre,--non, sur celle que j’ai donnée à ma femme, à mes enfants. Mais pourquoi cacher toujours lâchement derrière ma femme ma complicité, ma faute? Ce transfert de propriété n’a été qu’une comédie faite pour tromper le monde, pas autre chose; car, exactement comme je me suis repu moi-même du labeur des paysans, maintenant les miens sucent leur argent de cette pauvreté. Je le sais pertinemment: chaque brique employée à la reconstruction de la maison où je demeure a été cuite à la sueur de ces serfs, elle est leur chair, leur fatigue pétrifiées. Comment aurais-je pu donner à ma femme et à mes enfants ce qui ne m’appartenait pas, la terre de ces paysans qu’ils labourent et cultivent? Je devrais avoir honte devant Dieu, au nom de qui, moi, Léon Tolstoï, je prêche toujours la justice aux hommes, alors que, quotidiennement, de mes fenêtres, j’assiste au spectacle de la misère d’autrui.

Sa figure est devenue toute colère; et elle s’assombrit encore davantage au moment où, passant devant les colonnes de pierre, il fait son entrée dans l’enceinte de la maison seigneuriale. Le laquais en livrée et le palefrenier se précipitent par la porte, pour l’aider à descendre de cheval. «Mes esclaves», raille-t-il rageusement à part lui, dans la honte qu’il éprouve et qui le fait s’accuser lui-même.

Dans la vaste salle à manger, la longue table l’attend déjà, fleurie de blanc et couverte d’argenterie; il y a là la comtesse, ses filles, ses fils, le secrétaire, le médecin particulier, la Française, l’Anglaise, quelques voisins, un étudiant révolutionnaire, qui remplit les fonctions de précepteur, et puis le reporter anglais: cette macédoine humaine bouillonne joyeusement dans son diffus pêle-mêle. Il est vrai que, maintenant, lorsqu’il entre, le bruit s’arrête immédiatement, en signe de respect. Tolstoï salue les hôtes gravement et avec une noble politesse et il s’assied à la table sans prononcer une parole. Lorsque le domestique en livrée lui présente maintenant ses mets choisis de végétarien (des asperges venues de l’étranger et apprêtées de la manière la plus délicate), il pense malgré lui à la femme loqueteuse, à la paysanne à qui il a donné dix kopecks. Il est là assis sombrement et il sonde son âme:

--S’ils comprenaient enfin que je ne puis ni ne veux vivre ainsi, entouré de laquais, avec des déjeuners de quatre plats, dans de la vaisselle d’argent, et parmi toutes sortes de superfluités, tandis que les autres n’ont même pas le strict nécessaire! Ils savent tous, pourtant, que je ne leur demande que ce sacrifice, ce seul sacrifice, de renoncer au luxe, cet abominable péché contre l’égalité que Dieu voudrait voir régner parmi les hommes. Mais elle, qui est ma femme et qui devrait partager mes pensées, comme ma couche et ma vie, elle se dresse en ennemie contre mes idées. Elle est à mon cou comme une meule de moulin, un poids sur ma conscience, qui m’entraîne à une vie fausse et mensongère; il y a longtemps que j’aurais dû couper les liens avec lesquels ils m’attachent. Qu’ai-je encore à faire avec eux? Ils me troublent dans ma vie et je les trouble dans la leur; je suis ici superflu, à charge à moi-même et à tout le monde.

Malgré lui, d’un air hostile, il détourne les yeux de sa colère et il la regarde, elle, Sophia Andreïewna, sa femme. Mon Dieu, qu’elle a vieilli et qu’elle a blanchi! Les rides sillonnent son front, à elle aussi; à elle aussi, le chagrin a tordu sa bouche décrépie. Et une onde de douceur emplit soudain le cœur du vieil homme.

--Mon Dieu,--pense-t-il,--comme elle est sombre, comme elle a l’air triste, elle que j’ai introduite dans ma vie jeune fille rieuse et innocente! Il y a maintenant un âge d’homme, quarante, quarante-cinq ans que nous vivons ensemble; je l’ai prise jeune fille, moi qui étais déjà à demi-usé, et elle m’a donné treize rejetons. Elle m’a aidé à composer mes ouvrages, elle a allaité mes enfants, et, moi, qu’ai-je fait d’elle? Une femme désespérée, presque insensée, toujours surexcitée, à qui il faut cacher les narcotiques pour qu’elle ne s’ôte pas la vie, tellement je l’ai rendue malheureuse. Et quant à mes fils, je le sais, ils ne m’aiment pas; mes filles, qui sont là, je ronge leur jeunesse, et mes secrétaires notent chaque parole et becquettent tout ce que je dis, comme des moineaux le crottin de cheval; déjà ils tiennent prêts dans une boîte le baume et l’encens pour conserver ma momie au muséum de l’humanité. Et voici ce nigaud d’Anglais qui attend déjà avec son carnet pour que je lui explique «la vie». Un péché contre Dieu et contre la vérité, telle est cette table, cette maison, pleine d’affreux mystères et sans aucune pureté; et je reste là assis dans cette atmosphère, à me sentir bien au chaud et bien à l’aise, au lieu de bondir au dehors et d’aller mon chemin. Il vaudrait mieux pour moi, il vaudrait mieux pour eux que je fusse déjà mort. Je vis trop longtemps et je ne vis pas assez dans la vérité: il y a déjà de longues années que mon heure est venue.

Le laquais lui offre encore un mets, des fruits sucrés, entourés d’une mousse laiteuse et rafraîchis dans la glace. D’un mouvement irrité de la main il repousse le plat d’argent.

--Le manger n’est-il pas bon?--demande avec inquiétude Sophia Andreïewna, naïve qu’elle est. Est-il trop lourd pour toi?

Mais Tolstoï répond seulement, avec amertume:

--Ce qui est trop lourd pour moi, c’est précisément que ce soit si bon.

Les fils regardent, contrariés; la femme, avec étonnement; le reporter, en faisant un effort: on voit qu’il cherche à retenir cet aphorisme.

Enfin le repas est terminé; on se lève et on va au salon. Tolstoï discute avec le jeune révolutionnaire qui, malgré tout son respect, lui réplique avec hardiesse et vivacité. L’œil de Tolstoï lance des éclairs; il parle avec violence, par saccades, presque en criant; chaque discussion l’empoigne encore, avec une passion indomptable, comme autrefois la chasse et le tennis. Brusquement il se prend lui-même en flagrant délit d’emportement; il se contraint à l’humilité et de force il modère sa voix en disant:

--Mais peut-être que je me trompe: Dieu a dispersé ses pensées parmi les hommes et personne ne sait si ce sont des pensées divines ou les siennes propres qu’il exprime.

Et, pour changer de sujet, il adresse aux autres cette invitation:

--Allons faire un tour dans le parc.

Mais d’abord encore une petite halte. Sous l’orme à la vénérable vieillesse, en face du perron du château, à «l’arbre des pauvres», les visiteurs des classes populaires, les mendiants et les sectaires, les «ténébreux», attendent Tolstoï. De vingt milles à la ronde, ils sont venus ici en pèlerinage, chercher un conseil ou un peu d’argent. Ils sont là debout, brûlés par le soleil, exténués de fatigue, les chaussures toutes poussiéreuses.

Lorsque le «Seigneur», le «Barine» s’approche, quelques-uns s’inclinent jusqu’à terre, à la manière russe. Tolstoï va vers eux d’un pas rapide et balancé:

--Avez-vous des demandes à formuler?

--Je désirerais, Monseigneur...

--Je ne suis pas «monseigneur», personne n’est «monseigneur», sauf Dieu,--fait Tolstoï en le rabrouant.

Le petit paysan tourne avec effroi sa casquette dans ses mains; enfin, il dévide des questions confuses, pour savoir si réellement la terre doit maintenant appartenir aux paysans et quand il recevra lui-même son morceau de champ; Tolstoï répond avec impatience: tout ce qui n’est pas clair l’irrite. Puis c’est le tour d’un garde forestier, qui pose toutes sortes de questions relatives à Dieu. Tolstoï lui demande s’il sait lire, et, lorsqu’il répond affirmativement, il envoie chercher l’écrit intitulé _Que devons-nous faire?_ et le congédie. Ensuite des mendiants s’approchent l’un après l’autre. Tolstoï, déjà impatient, les expédie rapidement avec une pièce de cinq kopecks. En se retournant, il remarque que le journaliste le photographie au moment où il fait ainsi l’aumône. De nouveau son visage se rembrunit.

--Voilà comment ils me représentent, moi, Tolstoï, le généreux, auprès des paysans, moi, le charitable, l’homme noble et secourable! Mais, si l’on pouvait voir l’intérieur de mon cœur on saurait que je n’ai jamais été bon, que j’ai simplement essayé d’apprendre à le devenir. Mon moi est la seule chose qui m’ait réellement occupé. Je n’ai jamais été secourable; dans toute ma vie je n’ai pas donné aux pauvres la moitié de ce que, autrefois à Moscou, je perdais en une seule nuit, en jouant aux cartes. Jamais il ne m’est venu à l’esprit d’envoyer à Dostoïewski, qui à ma connaissance souffrait de la faim, les deux cents roubles qui l’auraient sauvé pour un mois, peut-être pour toujours. Et, cependant, je tolère que l’on me glorifie et que l’on me célèbre comme le plus noble des hommes, alors que je sais parfaitement que je n’en suis encore qu’au commencement du commencement!

Il est pressé déjà d’aller se promener dans le parc, et ce leste petit vieillard à la barbe flottante court si impatiemment que les autres peuvent à peine le suivre. Non, maintenant, il ne s’agit plus de parler beaucoup: simplement sentir ses muscles, la souplesse des tendons, jeter un coup d’œil sur ses filles jouant au tennis, sur l’innocence et l’agilité du jeu physique. Il suit avec intérêt chaque mouvement, et il rit fièrement à chaque coup réussi, puis, les sens apaisés et plus serein, il continue sa marche à travers la mousse aux senteurs plus douces. Mais, ensuite, il revient dans son cabinet de travail, lire un peu, se reposer un moment: parfois il se sent déjà très fatigué et ses jambes deviennent lourdes. Tandis qu’il est ainsi couché seul sur le divan de cuir ciré, les yeux fermés, et qu’il se sent fatigué et âgé, il pense en silence:

--Pourtant, cela va bien; où est l’époque, la terrible époque où j’avais encore peur de la mort, comme d’un fantôme? où je voulais me cacher devant elle et me renier? Maintenant, maintenant, je n’ai plus aucune crainte; oui, même je me sens bien d’être si près d’elle.

Il se redresse, ses pensées essaiment dans le silence. Parfois il trace rapidement un mot au crayon, puis il regarde longuement et gravement devant lui. Et il est beau alors, le visage du vieil homme fatigué, sur lequel planent la méditation et le rêve,--seul avec lui-même et avec ses pensées.

Le soir, il descend encore une fois dans le cercle de la conversation: oui, le travail est fait. L’ami Goldenweiser, le pianiste, demande s’il peut jouer quelque chose.

--Très volontiers, très volontiers.

Tolstoï s’appuie contre le piano, les mains ombrageant ses yeux pour que personne ne voie comment il est empoigné par la magie des sons accordés. Il écoute, les paupières closes et la poitrine respirant profondément. Chose merveilleuse, la musique, qu’il a attaquée si fort, chante à ses oreilles merveilleusement, en réveillant en lui ce qu’il y a de tendresse: après toutes ces sévères pensées, elle rend à son âme la douceur et la bonté.

--Comment ai-je pu insulter l’art?--pense-t-il en lui-même silencieusement. Où y a-t-il de la consolation, sinon dans l’art? Toute pensée assombrit, toute science trouble l’esprit, et où sentons-nous distinctement la présence de Dieu, si ce n’est pas dans les images et dans le verbe de l’artiste? Vous êtes mes frères, ô Beethoven et Chopin; je sens vos regards reposer maintenant entièrement en moi, et le cœur de l’humanité bat dans mon cœur: pardonnez-moi, mes frères, de vous avoir offensés.

La musique se termine sur un passage retentissant, tous applaudissent et, après une courte hésitation, Tolstoï également. Toute inquiétude en lui est guérie. Avec un doux sourire il entre dans le groupe qui est rassemblé là et il jouit des agréments de la conversation; enfin, quelque chose comme de la sérénité et du silence flotte autour de lui; le jour aux multiples aspects semble être complètement achevé.

Mais encore une fois, avant d’aller au lit, il se rend dans son cabinet de travail. Avant que le jour finisse, Tolstoï entrera, une dernière fois, en jugement avec lui-même; il se demandera, comme toujours, compte de chaque heure comme de toute sa vie. Son _Journal_ est ouvert; ces feuilles blanches sont comme l’œil de la conscience qui le regarde. Tolstoï songe à chaque heure de la journée écoulée et il la juge. Il pense aux paysans, à la misère dont il est lui-même cause et devant laquelle il est passé au cours de sa chevauchée, sans lui porter d’autre assistance que celle d’une illusoire menue monnaie. Il se souvient qu’il a été impatient avec les mendiants, qu’il a eu des pensées dures et méchantes à l’égard de sa femme; il inscrit tous ces péchés dans son livre, le livre de l’accusation, et d’un crayon rageur il trace ce jugement: «De nouveau j’ai été indolent, j’ai eu l’âme lâche. Je n’ai pas fait assez de bien. Je n’ai pas encore appris à accomplir l’acte difficile, à aimer les hommes qui sont autour de moi, au lieu de l’humanité: aide-moi, ô mon Dieu, aide-moi.»

Puis encore la date du lendemain et le mystérieux «S.J.V.» (Si je vis). Maintenant l’œuvre est faite, encore un jour de terminé. Les épaules basses, il se rend dans la chambre voisine, le vieil homme; il ôte sa blouse et ses lourdes bottes et il étend son corps, son corps lourd, dans le lit et il pense, comme toujours, d’abord à la mort. Encore des pensées, ces papillons de couleurs, volettent avec agitation au-dessus de lui, mais peu à peu elles se perdent, comme des lépidoptères, dans la forêt d’une obscurité toujours plus profonde. Déjà le sommeil l’enveloppe de son ombre toute proche.

Voici que, soudain, il tressaille de frayeur: ne vient-il point d’entendre un pas?... Oui, c’est quelqu’un qui marche à côté, doucement et furtivement, dans son cabinet de travail, et aussitôt il bondit sans faire de bruit, à moitié nu, et il colle ses yeux brûlants contre le trou de la serrure. Oui, il y a de la lumière dans la pièce voisine. Quelqu’un est entré avec une lampe et fouille dans son secrétaire, feuillette son _Journal_, si secret, pour lire les paroles, les entretiens de sa conscience: ce quelqu’un, c’est Sophia Andreïewna, sa femme. Elle l’espionne jusque dans son secret le plus intime; on ne le laisse pas seul, même avec Dieu; partout, partout, dans sa maison, dans sa vie, dans son âme, il est entouré par l’ambition et la curiosité des hommes. Ses mains tremblent de fureur; déjà il saisit le loquet pour ouvrir brusquement la porte et se précipiter sur sa propre femme, qui l’a trahi. Mais, au dernier moment, il maîtrise sa colère:

--Peut-être que cela aussi est une épreuve qui m’est imposée.

Alors il se traîne jusqu’à sa couche, muet, hors d’haleine, regardant au fond de lui-même, comme dans une fontaine tarie. Et, ainsi, il reste éveillé longtemps encore, lui, Léon Nicolaïewitsch Tolstoï, le plus grand et le plus puissant homme de son époque,--trahi dans sa propre maison, tourmenté par le doute et glacé par la solitude.

LA DÉCISION ET LA TRANSFIGURATION

«_Pour croire à l’immortalité, il faut vivre ici-bas d’une vie immortelle._»

Tolstoï, _Journal_, 6 mars 1896.

L’année 1900, Léon Tolstoï a franchi le seuil du siècle à soixante-douze ans. L’esprit toujours en éveil et pourtant déjà personnage légendaire, l’héroïque vieillard marche vers sa perfection. La face du vieux pèlerin de l’univers brille plus douce qu’autrefois, sous sa barbe de neige, et sa peau peu à peu jaunissante est comme un parchemin transparent, couvert de rides et de runes innombrables. Un sourire patient et résigné niche souvent maintenant autour de sa lèvre apaisée; plus rarement la colère hérisse ses sourcils broussailleux et le vieil et irritable Adam a une physionomie plus indulgente et comme transfigurée.

--Comme il est devenu bon!--s’étonne son propre frère, qui toute une vie durant l’a toujours connu indomptable et effervescent; et, réellement, sa puissante passion commence à s’éteindre; il est las de lutter et de se torturer; maintenant son âme respire plus paisiblement et se permet souvent le repos; un nouvel éclat de bonté ensoleille son visage, dans la dernière lumière du soir. Ce qui jadis était si sombre à contempler prend maintenant un aspect touchant: c’est comme si la nature avait travaillé activement pendant quatre-vingts ans pour qu’enfin la beauté la plus intime de cet homme, la sublimité, faite de grandeur, de science et de pardon, de ce vieillard se manifestât sous sa forme suprême et définitive. Et c’est cette physionomie transfigurée que l’humanité recueille en héritage, comme le véritable portrait de Tolstoï. C’est ainsi que les générations des générations conserveront encore avec respect l’image de sa figure grave et paisible.

L’âge, qui d’ordinaire amoindrit et mutile la figure des hommes héroïques, donne au sombre visage de Tolstoï sa parfaite majesté. La dureté est devenue grandeur; la passion s’est transmuée en douceur, la violence et la rudesse en une bonté paisible et en une compréhension fraternelle de toutes choses. Et, réellement, le vieux lutteur ne désire plus que la paix, que la «paix avec Dieu et avec les hommes», la paix aussi avec son ennemi le plus acharné,--la Mort. Elle est passée, heureusement passée, la peur affreuse, panique et animale du trépas; d’un regard calme, tout prêt à l’accueillir, le vieillard envisage la fin qui est proche.

«Je pense qu’il est possible que demain je ne sois plus en vie; chaque jour je cherche à me familiariser davantage avec cette pensée et je m’y habitue toujours davantage.» Chose merveilleuse, depuis que cette frayeur convulsive n’obsède plus celui qu’elle a si longtemps troublé, l’esprit créateur se rassemble de nouveau en lui. De même que Gœthe, vieillard, précisément à la dernière lumière du soir, se détourne encore de ses divertissements scientifiques pour revenir à son «principal travail», de même Tolstoï, le prêcheur, le moraliste, à un âge invraisemblable, entre sa soixante-dixième et sa quatre-vingtième année, se tourne encore vers l’art, qu’il a si longtemps renié; encore une fois, dans ce nouveau siècle, le plus puissant poète du siècle passé ressuscite,--et avec autant de splendeur qu’autrefois. Bandant hardiment l’arc monstrueux de son existence, le vieillard médite sur un événement de ses années de cosaque et il compose d’après lui cette Iliade, cette épopée qu’est _Hadschimourat_, toute retentissante d’armes et de guerre, légende héroïque, racontée d’une manière simple et grande, comme dans ses jours les plus parfaits.

La tragédie du _Cadavre vivant_, les récits magistraux d’_Après le bal_, de _Kornei Wassiliew_ et beaucoup de petites légendes attestent glorieusement le retour de l’artiste et la disparition de la morosité du moraliste; nulle part on ne devinerait dans ces œuvres tardives la main affaissée et lasse d’écrire d’un vieillard, car leur prose coule comme un temps dont le flot, grave et sonore, tombe dans l’éternité, limpide jusqu’à l’extrême, jusqu’à la suprême profondeur de l’âme: incorruptible et infaillible, le regard gris du grand vieillard pèse le destin éternellement mouvant de ces hommes. Le juge de la vie est redevenu poète et, dans les admirables confessions de sa vieillesse, celui qui fut autrefois le doctrinaire prétentieux de la vie, s’incline avec respect devant l’impénétrabilité du divin: la curiosité hautaine et impatiente de résoudre les questions suprêmes de la vie fait place à une manière humble de prêter l’oreille au bruit toujours plus proche que fait la vague de l’infini. Il est devenu bon, Léon Tolstoï, mais il n’est pas encore fatigué; inlassable, comme un paysan du monde primitif, il fouille,--jusqu’à ce que le crayon tombe de ses mains qui se refroidissent,--dans son _Journal_, le champ inépuisable de ses pensées.

Car cet homme infatigable, à qui le destin a imposé comme mission de lutter jusqu’au dernier moment pour la vérité, ne doit pas encore trouver le repos. Un dernier travail, le plus sacré de tous, doit être accompli, et il ne concerne plus la vie, mais sa propre mort, qui approche; la dernière occupation de ce créateur gigantesque sera de se façonner une mort digne et exemplaire, et c’est à cela qu’il emploie grandiosement toute la force qui lui reste. Tolstoï n’a travaillé à aucune de ses œuvres aussi longuement, aussi passionnément; il n’a étudié aucun problème aussi profondément et aussi méditativement que sa propre mort: en artiste sincère et difficile à se satisfaire, il veut précisément transmettre à l’humanité, pure et sans tache, cette œuvre, la dernière et la plus humaine de toutes.

Cette lutte pour une mort pure, sans mensonge, parfaite, devient une bataille décisive dans cette guerre que mène pour la vérité ce septuagénaire qui ne peut pas trouver la paix, et en même temps c’est la bataille la plus douloureuse, car il s’agit de combattre contre son propre sang. Il faut accomplir encore un dernier acte, devant lequel il a reculé sans cesse durant toute sa vie, avec une timidité qui nous est maintenant inexplicable: le renoncement définitif et irrévocable à ses biens. Toujours, toujours, pareil en cela à Kutusoff qui veut éviter la bataille décisive et qui espère vaincre son redoutable adversaire par une retraite stratégique continuelle, Tolstoï a ajourné craintivement la disposition définitive de sa fortune et il s’est réfugié pour échapper à sa conscience dans la «sagesse de l’inaction».

Toute tentative faite pour renoncer à ses droits sur ses œuvres, même après sa mort, a rencontré l’opposition la plus acharnée de sa famille, et il a été trop faible et en réalité trop humain pour briser brutalement cette opposition; ainsi, pendant des années, il s’était borné à ne pas toucher personnellement le moindre argent et à ne pas faire usage de ses revenus; mais (c’est lui-même qui s’accuse) «à la racine de cette abstention était la circonstance que je niais par principe toute propriété et que je ne me souciais pas de mes biens, par fausse honte devant les hommes, pour qu’on ne m’accusât pas d’inconséquence». Toujours, après les tentatives les plus diverses, dépourvues de succès et dont chacune provoque une tragédie dans le cercle intime de sa famille, il écarte de lui la décision nette et sans recours relative à son testament, et il la remet à une époque indéterminée. Mais en 1908, dans sa quatre-vingtième année, quand sa famille profite de son jubilé pour entreprendre avec de gros capitaux une édition complète de ses œuvres, il n’est plus possible à l’ennemi public de toute propriété privée de rester inactif; à quatre-vingts ans, il faut que Léon Tolstoï livre, à visage découvert, le combat décisif. Et ainsi Iasnaïa Poliana, ce lieu de pèlerinage de la Russie, où resplendit le soleil couchant d’une gloire qui s’étend sur les deux mondes, devient, derrière les portes closes, le théâtre d’une lutte entre Tolstoï et les siens, lutte d’autant plus méchante et terrible qu’il s’agit d’une chose mesquine, l’argent, et de l’atrocité de laquelle même les cris déchirants du _Journal_ ne donnent qu’une idée insuffisante.