Part 11
Il se rendait compte parfaitement que, étant donné sa profession de foi publiquement affirmée, il n’y avait pour lui, logiquement et éthiquement, qu’une façon de vivre possible: quitter sa maison, renoncer à son titre de noblesse, abandonner son art, et «aller en pèlerin sur les routes de la Russie». Mais lui, l’apôtre, n’a jamais pu se résoudre à prendre cette décision suprême,--si nécessaire, parce qu’elle était la seule convaincante. Or, précisément, ce secret de sa dernière faiblesse, cette incapacité à réaliser en lui le radicalisme dont il avait posé les principes, signifie, pour moi, la beauté suprême de Tolstoï. Car la perfection n’est jamais possible qu’au delà des choses humaines: un saint, même l’apôtre de la douceur, doit pouvoir être dur; il doit pouvoir exiger de ses disciples cette chose presque surhumaine et inhumaine, à savoir quitter avec indifférence, pour atteindre à la sainteté, père et mère, femme et enfants. Une vie parfaite et complètement logique ne peut se réaliser que dans l’espace nu d’une individualité isolée et jamais en liaison et en relation avec autrui: c’est pourquoi, à toutes les époques, le chemin du saint le conduit au désert, comme à la seule demeure et au seul foyer qui lui soient appropriés. Ainsi, Tolstoï, lui aussi, s’il veut réaliser par des actes les conséquences extrêmes de sa doctrine, doit se dégager, non seulement des liens de l’Église et de l’État, mais encore du cercle plus étroit, plus chaud et plus prenant, de la famille, et pour cet acte de violence pendant trente ans la force lui manque. Par deux fois il s’était enfui et par deux fois il était revenu, car l’idée que sa femme toute bouleversée serait capable de se suicider paralyse en lui toute énergie brutale; il ne peut pas se résoudre (c’est là à la fois sa faute spirituelle et sa beauté morale!) à sacrifier un seul être humain pour la cause de ses idées abstraites. Plutôt que de se fâcher avec ses enfants et de pousser sa femme au suicide, il supporte, en gémissant, le toit opprimant d’une communauté simplement corporelle; luttant désespérément et pourtant trop humain pour blesser sa famille par des actes de violence, il cède toujours dans les questions décisives, comme celles du testament et celle de la vente de ses livres, et il préfère souffrir lui-même, plutôt que de faire souffrir les autres. Il se contente douloureusement d’être plutôt un homme imparfait qu’un saint dur comme le roc.
Et c’est sur lui, sur lui seul, que, de la sorte, retombe, aux yeux du public, la faute consistant à être tiède et à manquer de sincérité. Il sait que désormais chaque gamin a le droit de se moquer de lui, que chaque homme sincère a le droit de douter de lui et chacun de ses adeptes le droit de le juger; mais, ce qui fait précisément plus que toute autre chose la patience grandiose de Tolstoï pendant toutes ces sombres années, c’est qu’il accepte les lèvres fermées et crispées l’accusation d’insincérité sans jamais s’excuser. «Ma situation peut être fausse devant les hommes, il est peut-être nécessaire qu’il en soit ainsi», écrit-il, en 1898, avec émotion dans son _Journal_. Et peu à peu il commence à reconnaître le sens particulier de l’épreuve à laquelle il est soumis: à savoir que son martyre sans triomphe, sa façon de souffrir de l’injustice sans se défendre et sans s’excuser, constitue un acte plus douloureux et plus important que ne l’eût été un martyre sur la place publique,--cet autre martyre théâtral que pendant des années il avait demandé à son destin. «J’ai désiré souvent souffrir et supporter la persécution, mais cela signifie que j’étais lâche et que je voulais faire travailler autrui à ma place, en ce sens qu’il m’eût torturé, tandis que j’aurais eu simplement à souffrir.» Le plus impatient de tous les hommes, qui se serait plongé volontiers d’un seul bond au milieu des tourments et qui se serait presque avec plaisir laissé brûler sur le bûcher de sa conviction, reconnaît qu’une épreuve beaucoup plus dure lui a été imposée: cette combustion lente sur un feu qui couve, le dédain de ceux qui ne le connaissent pas et l’éternelle inquiétude de sa propre conscience, qui pourtant sait ce qui en est.
A chaque instant il est obligé de reconnaître sa propre inconséquence, de se juger et de se châtier lui-même pour sa négligence, de se mépriser pour sa propre vanité, mais il sent en même temps que cette inquiétude lui est nécessaire, et c’est précisément en elle qu’il découvre, lui qui est né fier, sa propre faiblesse et sa propre imperfection. Sans cesse il est obligé de se rendre compte qu’il est incapable de remplir sa mission suprême, consistant à mener une existence exemplaire, et qu’il est incapable de réaliser son désir le plus secret, qui est de vivre une vie sainte et conforme à ses principes; avec une honte infinie il doit avouer qu’il est impuissant à accomplir dans sa propre vie ce qu’il exige de toute une humanité. Cette souffrance secrète et qui le ronge intérieurement rend les dernières années de Léon Tolstoï plus tragiques que tout héroïsme extérieur, que la logique et la fidélité à la lettre de sa doctrine qu’il aurait pu y avoir dans sa façon de vivre; c’est précisément parce qu’il ne satisfait pas, qu’il ne peut satisfaire ses propres exigences morales, que la volonté de ce grand moraliste paraît doublement grandiose et impressionnante.
Mais, plus cruel pour lui-même que tout autre, dans une heure infiniment secrète, Tolstoï, cet implacable génie de l’exploration du moi, est allé jusqu’à suspecter la sincérité de sa volonté. Ce que ses adversaires murmuraient parfois en secret, à savoir qu’il avait assumé le rôle pathétique de sauveur du monde et d’apôtre public de l’humanité, non pas dans un esprit de loyauté, mais par complaisance théâtrale envers son moi, par gloriole et vanité, cette suspicion terrible, Tolstoï la formule implacablement contre lui-même, dans une heure solitaire où il fait son examen spirituel. Qui veut savoir jusqu’à quelles profondeurs Tolstoï a tourmenté sa conscience, pour atteindre à la sincérité suprême, n’a qu’à lire cette nouvelle que l’on a trouvée dans ses papiers posthumes et qui est intitulée le _Père Serge_. Exactement comme sainte Thérèse, effrayée par ses visions, demande avec anxiété à son confesseur si ces annonciations lui ont été envoyées réellement par Dieu et non pas, peut-être, par la contrepartie de celui-ci, le Diable, pour éprouver son orgueil, Tolstoï se demande, dans cette nouvelle, si sa doctrine et sa conduite devant les hommes ont réellement une origine divine, c’est-à-dire morale et bonne, ou bien n’émanent pas du démon de la vanité, de l’amour de la gloire et de l’encens. Sous un voile transparent il décrit dans ce saint sa propre situation à Iasnaïa Poliana: comme auprès de lui-même les croyants, les curieux, les pèlerins de l’admiration, viennent auprès de ce moine faiseur de miracles les pénitents et les admirateurs. Mais, comme Tolstoï lui-même, ce sosie de sa conscience se demande, au milieu du tumulte que font ses adeptes, si lui, que tous vénèrent comme un saint, a réellement le cœur d’un saint; il se demande: «Dans quelle mesure ce que je fais, je le fais pour l’amour de Dieu et dans quelle mesure seulement pour l’amour des hommes?» Et Tolstoï se répond lui-même d’une façon écrasante, par la bouche du Père Serge:
«Il sentait dans la profondeur de son âme que le Diable avait mis à la place de ses efforts orientés vers Dieu un autre mobile de conduite qu’inspirait uniquement le désir de la gloire humaine; il le sentait, car, de même qu’autrefois il était heureux qu’on ne vînt pas troubler sa solitude, maintenant cette solitude était pour lui un tourment. Il se sentait importuné par les visiteurs, il se fatiguait, mais, malgré tout, dans le plus profond de son cœur, il se réjouissait de les voir, il se réjouissait d’entendre les louanges dont ils le comblaient. Il lui restait toujours moins de temps pour son édification spirituelle et pour la prière; parfois il pensait qu’il était semblable à un endroit où une source avait jailli, une petite source d’eau vive, issue de son sein et coulant grâce à lui, mais maintenant l’eau ne pouvait plus s’accumuler, quand les passants assoiffés se pressaient sur ses bords en se bousculant l’un l’autre; ils avaient tout piétiné et il n’en était resté que de la boue... Maintenant il n’y avait plus d’amour en lui, plus d’humilité ni de pureté non plus.»
C’est avec une pareille fermeté et une pareille sévérité pour lui-même que Tolstoï a refusé de croire qu’il pût être divinisé sous la forme d’un saint: il ne s’est considéré lui-même que comme quelqu’un qui cherche et qui tâtonne, comme un homme qui s’efforce péniblement et au milieu des imperfections d’aller vers Dieu. Avec une grande anxiété, il se demande par la bouche de son double: «Mais est-ce qu’il n’y avait pas là une volonté de servir Dieu?» Et, bien que la réponse vienne briser, avec une impitoyable netteté et avec véhémence, toutes les portes de la sainteté par ces paroles retentissantes: «Oui, cette volonté existait, mais tout est souillé et gâté par la gloire. Il n’y a pas de Dieu pour celui qui, comme moi, a vécu pour la gloire humaine», une lueur d’espoir tremble timidement, comme au fond d’une galerie de mine qui s’est effondrée: «Mais je veux le chercher.»
«Je veux le chercher.» Cette parole contient la volonté la plus sincère de Tolstoï et son destin, qui est, non pas de trouver Dieu, mais de le chercher, qui est, non pas de formuler la réponse à laquelle aspire l’humanité, mais d’aider cette humanité à poser de nouvelles questions et à soulever des problèmes avec plus de loyauté et d’une manière plus implacable que personne ne l’a fait auparavant. Tolstoï n’est pas devenu un saint, un prophète rédempteur du monde, il n’a même pas pu donner à sa vie une forme parfaitement nette et loyale: il est toujours resté un homme comme les autres, à certains moments plein de grandeur et immédiatement après de nouveau mesquin et enfoncé dans le mensonge, un homme ayant des faiblesses, des insuffisances et des ambiguïtés, mais toujours prenant bientôt conscience de ses fautes et s’efforçant avec une passion sans égale de marcher vers la perfection.
Pas un saint, mais une volonté sainte; pas un croyant, mais une foi titanique, pas une image du divin, calme, paisible, et recueillie dans sa propre perfection, mais le symbole d’une humanité qui, jamais satisfaite, ne doit jamais s’arrêter sur sa route,--éternellement en lutte, chaque jour et chaque heure, pour aboutir à une forme plus pure.
UNE JOURNÉE DE LA VIE DE TOLSTOÏ
«_Dans ma famille je ne suis pas à mon aise, parce que je ne puis pas partager les sentiments des miens. Tout ce qui leur fait plaisir, les examens scolaires, le succès mondain, les achats, tout cela je le considère comme un malheur et un mal pour eux-mêmes, mais je ne dois pas le dire. A la vérité, je le puis et je le fais aussi, mais mes paroles ne sont comprises par personne._»
Tolstoï, _Journal_.
Voici comment, grâce aux témoignages de ses amis et d’après ses propres confidences, je me représente une journée de Léon Tolstoï, prise entre mille autres.
De bon matin: le sommeil s’écoule lentement des paupières du vieil homme; il se réveille, regarde autour de lui; la lumière matinale colore déjà les fenêtres; c’est le jour qui commence; des profondeurs obscures émerge la pensée; et le premier sentiment qu’il éprouve est celui d’une heureuse surprise: «Je vis encore.» Hier soir, comme toutes les nuits, il s’est étendu sur son lit, avec l’humilité d’une résignation acceptant de ne plus se relever. Sous la lampe vacillante il a encore tracé dans son _Journal_, devant la date du lendemain, les trois lettres S.J.V. (Si je vis); et, chose merveilleuse, la faveur de l’existence lui est accordée encore une fois; il vit, il respire, il est en bonne santé. Comme une salutation venue de Dieu, il aspire en lui l’air à pleins poumons et la lumière, de toute l’avidité de ses yeux gris: chose merveilleuse, on vit encore, on est en bonne santé!
Rempli de gratitude, il se lève, le vieil homme; il se met tout nu et le jet de l’eau glacée rougit sainement son corps toujours robuste. Avec la joie d’un gymnaste, il plie et redresse son buste jusqu’à ce que les poumons gémissent et que les articulations craquent, puis il passe sa chemise et sa robe de chambre autour de sa peau frottée au rouge; il ouvre les fenêtres et balaie de sa propre main la pièce; il jette les bûches qui crient dans le feu qui pétille vivement,--étant ainsi lui-même son propre domestique, son propre valet de chambre.
Puis il descend pour le déjeuner; Sophia Andreïewna, ses filles, son secrétaire, quelques amis sont déjà là; le thé chante dans le samovar. Sur un haut plateau le secrétaire lui apporte l’amoncellement varié de lettres, de revues et de livres, piqué de timbres provenant des quatre coins du monde. Avec mécontentement, Tolstoï regarde cette tour de papier.
--Encens et molestation, pense-t-il en silence. En tout cas, dérangement. Il faudrait être plus seul avec soi-même et avec Dieu, ne pas jouer toujours au nombril de l’univers; il faudrait écarter de soi tout ce qui trouble et distrait, ce qui rend vaniteux, orgueilleux, épris de gloriole et insincère. Il vaudrait mieux jeter tout cela dans le poêle, pour ne pas se disperser et ne pas introduire dans son âme le péché d’orgueil.
Mais la curiosité l’emporte; il fouille de ses doigts au frôlement rapide à travers ce pêle-mêle et cette multiplicité de suppliques, d’accusations, de quémanderies, de propositions d’affaires, d’annonces de visites et de bavardages incohérents. Un brahmane écrit de l’Inde qu’il a mal compris Bouddha; un criminel condamné aux travaux forcés raconte l’histoire de sa vie et demande conseil; des jeunes gens s’adressent à lui dans leur embarras, des mendiants dans leur détresse; tous se tournent humblement vers lui, ainsi qu’ils le disent, comme vers le seul qui puisse les secourir, comme vers la conscience du monde. Les rides de son front se creusent plus profondément:
--Qui puis-je secourir? se demande-t-il, moi qui ne sais pas me secourir moi-même. J’erre d’un jour à l’autre, je cherche un sens nouveau pour supporter cette vie insondable et je parle avec emphase de la vérité, pour me faire illusion. Quoi d’étonnant que tous ces gens-là viennent et s’écrient: «Léon Nicolaïewitsch, enseigne-nous la vie!» Ce que je fais est mensonge, fanfaronnade et acrobatie; en vérité, je suis depuis longtemps épuisé parce que je me prodigue, parce que je me disperse dans des milliers et des milliers d’hommes, au lieu de me recueillir en moi-même, parce que je parle, je parle, je parle, au lieu de me taire et d’écouter en silence la voix intérieure de la vérité. Mais je ne puis pas décevoir les hommes dans leur confiance; il faut que je leur réponde.
Il tient une lettre plus longtemps que les autres; et il la lit deux fois, trois fois: elle est d’un étudiant qui l’injurie rageusement parce qu’il prêche l’usage de l’eau, tout en buvant lui-même du vin; il est temps qu’enfin il quitte sa maison, qu’il donne ses biens aux paysans et qu’il devienne pèlerin sur les routes de Dieu.
--Il a raison,--pense Tolstoï,--il parle comme ma conscience. Mais comment lui expliquer ce que je ne puis pas m’expliquer à moi-même? Comment me défendre, puisqu’il m’attaque et m’accuse en mon propre nom?
Il prend avec lui cette lettre et il se lève pour aller dans son cabinet de travail, afin d’y répondre aussitôt. A la porte le secrétaire s’avance encore et lui rappelle qu’à midi le correspondant du _Times_ doit venir pour l’interviewer: faut-il le recevoir? Le visage de Tolstoï s’assombrit:
--Toujours ces importunités! Que veulent-ils donc de moi? Uniquement jeter sur mon existence des regards de badauds. Ce que j’ai à dire se trouve dans mes écrits; tous ceux qui savent lire peuvent les comprendre.
Mais, malgré tout, quelque faiblesse, faite de vanité, donne vite son consentement:
--Soit,--dit-il,--mais seulement une demi-heure. Et à peine a-t-il franchi le seuil du cabinet de travail que déjà sa conscience grogne:
--Pourquoi, encore une fois, ai-je cédé? Toujours, les cheveux gris et à deux pas de la mort, j’agis en vaniteux et je me livre au verbiage des hommes; toujours je faiblis, quand ils me sollicitent flatteusement. Quand apprendrai-je enfin à me cacher, à me taire? Aide-moi, ô mon Dieu, aide-moi donc.
Enfin seul avec soi-même dans le cabinet de travail. Aux murs nus sont suspendus une faux, un râteau et une hache; sur le sol bien ciré est fixé un siège massif, plus semblable à un billot qu’à un fauteuil, devant la table nue; une cellule, à demi monacale, à demi paysanne. Le travail de la veille à moitié achevé est encore sur la table, «Pensées sur la vie». Il relit ses propres paroles, efface, modifie, reprend. Toujours son écriture rapide, d’une grosseur excessive comme celle d’un enfant, s’arrête.
--Je suis trop superficiel, je suis trop impatient. Comment puis-je parler de Dieu, puisque je n’ai pas encore de notions claires sur ce sujet, puisque moi-même je n’ai pas encore de certitude et que mes idées chancellent d’un jour à l’autre? Comment pourrais-je être précis et compréhensible pour chacun, en parlant de Dieu, qui est inexprimable, et de la vie, qui est éternellement incompréhensible? Ce que j’entreprends là dépasse ma force. Mon Dieu, comme, autrefois, je marchais avec assurance lorsque j’écrivais des œuvres littéraires, que je présentais aux hommes la vie telle que le Seigneur l’a établie devant nous et non pas telle que moi, vieil homme confus et inquiet, je désire qu’elle soit en réalité! Je ne suis pas un saint, non, je ne le suis pas et je ne devrais pas enseigner les hommes; je ne suis que quelqu’un à qui Dieu a donné des yeux plus clairs et des sens meilleurs qu’à des milliers d’autres, pour qu’il voie son univers. Et peut-être que j’étais alors plus vrai et meilleur, lorsque je ne faisais que servir cet art que maintenant je maudis si absurdement.
Il s’arrête et il regarde involontairement autour de lui, comme si quelqu’un pouvait l’épier, tandis qu’il va chercher dans un tiroir caché les romans auxquels il travaille maintenant en secret (car, publiquement, il a bafoué l’art et il l’a ravalé, comme une «superfluité» et comme un «péché»). Les voici, ces œuvres écrites en secret et cachées aux hommes, _Atschimourat_, _Le billet perdu_; il les feuillette et en lit quelques pages. Son œil s’éclaire de nouveau.
--Oui, ça c’est bien écrit,--sent-il,--ça, c’est bien. Dieu m’a appelé simplement pour que je décrive son univers et non pas pour que je devine ses pensées. Que l’art est beau, que la création littéraire est pure et que la pensée philosophique est douloureuse! Que j’étais heureux alors, quand j’écrivais ces feuilles! Moi-même je versais des larmes, lorsque je décrivais le matin printanier dans _Bonheur conjugal_; et même la nuit Sophia Andreïewna venait, les yeux brûlants, et elle m’embrassait: tandis qu’elle copiait, elle se sentait forcée de s’arrêter et de me remercier, et nous étions heureux toute la nuit,--toute la vie. Mais, maintenant, je ne puis plus revenir en arrière; il ne m’est pas permis de décevoir les humains, il faut que je continue d’avancer sur la route commencée, parce que, dans la détresse de leur âme, ils espèrent de moi assistance. Je ne dois pas m’arrêter, mes jours sont comptés.
Il pousse un soupir et replace les chers feuillets dans la cachette du tiroir; comme un scribe à gages, muet, de mauvaise humeur, il continue d’écrire à ses traités philosophiques, le front sillonné de rides et le menton si profondément baissé que sa barbe blanche gratte, elle aussi, le papier, comme sa plume, avec un bruit de chose froissée.
Enfin, midi! Assez travaillé pour aujourd’hui! Il jette la plume loin de lui; il se lève d’un bond et, de ses petits pas prestes, il descend l’escalier en tournoyant. Là le palefrenier tient prête Délire, sa jument favorite. D’un bond il est en selle et déjà la silhouette qui en écrivant était toute ployée se détend; il paraît plus grand, plus fort, plus jeune, plus vivant, tandis que, bien droit, léger et libre comme un Cosaque, sur le cheval aux sabots étroits, il bondit vers la forêt. Sa barbe blanche ondoie et flotte au souffle du vent: il ouvre largement et voluptueusement les lèvres pour absorber en lui plus fortement la vapeur des champs, pour sentir dans son corps vieillissant la vie, la vivante vie; et la volupté du sang secoué bruit chaudement et doucement dans ses veines, jusqu’au bout de ses doigts et jusqu’au coquillage sonore de son oreille.
Au moment d’entrer dans la jeune forêt, il s’arrête soudain pour voir, pour voir encore une fois comment, au soleil du renouveau, les boutons gluants se sont ouverts, en élevant dans le ciel une verdure fine et tremblotante, tendre comme une broderie. D’une vigoureuse pression des cuisses il pousse le cheval vers les bouleaux; son œil de faucon remarque avec émotion la manière dont, l’une dernière l’autre, dans les deux sens, formant un chapelet microscopique, les fourmis se promènent sur l’écorce, les unes chargées déjà d’un ventre épais, les autres encore en train de saisir la farine de l’arbre avec leurs menues mandibules filigranées. Pendant de longues minutes il reste là immobile, dans son admiration, le patriarche chenu, et il regarde ce spectacle, grandiose dans sa petitesse; des larmes coulent chaudement dans sa barbe.
Qu’il est merveilleux, ce miroir divin de la nature, qui depuis plus de soixante-dix ans contient toujours de nouvelles merveilles, à la fois muet et éloquent, éternellement rempli d’autres images, toujours animé et plus sage dans son silence que toutes les pensées et toutes les questions! Sous lui le cheval renifle impatiemment. Tolstoï se réveille de sa profonde méditation; il étreint puissamment de ses genoux les flancs de la jument, afin de sentir maintenant, dans le sifflement du vent, non pas seulement quelque chose de petit et de délicat, mais aussi le fougueux emportement et la passion des sens. Et il galope, il galope, il galope, heureux et sans pensée; il parcourt ainsi vingt verstes, jusqu’à ce qu’une sueur brillante couvre déjà d’une blanche écume le flanc de la jument. Puis il la guide vers la maison, d’un trot paisible. Ses yeux sont toute lumière, son âme est toute allégée. Il est heureux et joyeux comme lorsque, encore enfant, il passait dans ces mêmes forêts, sur ce même chemin qui lui est familier depuis soixante-dix ans, lui qui maintenant est un vieil homme, un homme très vieux.
Mais dans le voisinage du village, son visage radieux s’assombrit soudain. Son œil connaisseur a examiné les champs: ici, au milieu de son domaine, il y a une terre qui est mal tenue, abandonnée, la clôture pourrie et à moitié enlevée, probablement pour faire du feu, le sol non labouré. Irrité, il s’avance, sur son cheval, pour demander des explications. Par la porte sort une femme crasseuse, les pieds nus, les cheveux en crinière et le regard baissé; deux, trois petits enfants à demi-nus sont accrochés peureusement à sa robe toute déchirée, et derrière, dans la chaumière basse et enfumée, criaille encore un quatrième. Les sourcils froncés, il demande la raison de cette incurie. La femme pleurniche des mots sans suite, depuis six semaines son mari est en prison, arrêté pour avoir volé du bois. Comment, sans lui, l’homme fort et laborieux, pourrait-elle s’en occuper, et, quant à lui, il n’avait agi que poussé par la faim, Monsieur le Comte sachant bien lui-même ce que c’est: la mauvaise récolte, l’élévation des impôts, le fermage. Les enfants, voyant leur mère pleurnicher, se mettent à brailler; Tolstoï porte vite la main à la poche et, pour couper court à toute autre explication, il tend à la femme une pièce de monnaie. Puis il s’échappe rapidement, comme un fugitif. Sa figure est sombre, sa joie s’est envolée.