Part 9
--Tout, mon cher petit ange, selon qu'il sera pour vous ou contre vous. Vous savez que j'ai la mauvaise habitude de juger les gens sur la physionomie: ce monsignor-là possède une des figures les plus significatives qu'il m'ait été donné d'observer, une vraie tête d'étude. Le front est haut et large, le crâne vaste, le cerveau développé, les yeux petits, ronds et enfoncés, les prunelles d'un bleu aigre et transparent, comme chez les bêtes fauves, les narines ouvertes, mobiles et palpitantes, signe infaillible de passions ardentes et de grands appétits; les lèvres fines, si toutefois il a des lèvres; des dents à tout mordre; un menton court, ramassé, trapu et profondément entaillé par une fossette; le front plissé, les pommettes couperosées et une large patte d'oie épanouie sur chaque tempe. Devinez à quoi je pense en voyant cette figure travaillée, tourmentée et crevassée par un feu intérieur? A la solfatare de Naples. Je flaire un volcan mal éteint, et Dieu me pardonne! je crois voir la fumée sortir des rides de son front.
--Bravo, docteur! interrompit le comte. On dirait, à vous entendre, que Son Éminence le cardinal-vicaire a un secrétaire intime venu en droite ligne de l'enfer.
--Je ne sais pas s'il en vient, mais je vous réponds qu'il y va. M. Rouquette est un homme vigoureux de corps et d'esprit, qui, pour son malheur et pour celui des autres, est né dans une étable de village ou dans une mansarde de Paris avec des instincts de prince. Le monde n'a jamais manqué de ces hommes d'action que le sort jette sur le pavé, sans argent, sans naissance et sans aucun autre instrument d'action que leur intelligence et leur volonté. Ils deviennent, selon les circonstances, illustres ou infâmes; ils font beaucoup de mal ou beaucoup de bien, mais ils ne meurent pas sans avoir fait quelque chose. Soit qu'ils détroussent les passants, comme Cartouche, soit qu'ils dévalisent les peuples, comme Law, soit qu'ils renversent les trônes, comme Marat, soit qu'ils fondent des dynasties, ils ont entre eux une étroite parenté, et ils appartiennent tous à la grande famille des aventuriers. Rouquette est un des cadets de la famille. Au temps des petites guerres du moyen âge, il aurait commandé une troupe de routiers; pendant les luttes de Louis XIV, il aurait obtenu des lettres de marque et commandé un corsaire; au siècle suivant, il aurait inventé quelques mines du Mississipi ou tenu les cartes dans quelque tripot; sous la république française, il eût été orateur de son carrefour et le président de sa section. En 1837, découragé de vivre dans un pays où la paix, la loi, la troupe de ligne et la gendarmerie ont fermé à jamais l'ère des aventures, il est venu à Rome: il aspire aux dignités ecclésiastiques, les seules qui soient accessibles à un homme d'esprit sans naissance et sans fortune. Il choisit dans le sacré collége les deux hommes qui ont le plus de chance d'arriver à la papauté; il se fait secrétaire du cardinal-vicaire, il s'insinue dans la confiance du cardinal Coromila. Sans renoncer aux douceurs de la vie laïque, car il n'est pas même tonsuré, il porte l'habit ecclésiastique, il obtient le titre de monsignor et le droit de mettre des bas violets: prêt à entrer dans les ordres au premier évêché vacant, ou à jeter la soutane aux orties dès qu'il trouvera une dot à épouser. Habile à tout, capable de tout, obéissant aux événements jusqu'à ce qu'il puisse leur commander, commandant à ses passions jusqu'à ce qu'il soit assez riche pour leur obéir, il a déjà gagné assez de crédit pour que rien ne lui soit impossible, pas même le bien. Si quelque intérêt proche ou lointain le porte à assurer votre bonheur, comptez sur lui, vous serez heureuse: mais s'il s'avisait de parier que je mourrai dans l'année, ma foi! je commencerais par faire mon testament. Tout cela entre nous! ajouta le docteur en appuyant l'index sur ses lèvres. Mais ne me dira-t-on pas, à moi qui ai ouvert à cette belle enfant les portes de la vie, quel danger elle craint et quel bonheur elle espère?»
La comtesse lui raconta en quelques mots l'histoire des amours de Tolla.
«Je ne vois pas apparaître monsignor Rouquette, dit le docteur.
--Maman a oublié de vous dire que, la seule fois que Lello est venu nous voir à la campagne, monsignor Rouquette était avec lui.
--_Diamine!_» dit le docteur. C'était son juron favori. _Diamine_ est un blasphème anodin qui remplace _diavolo_! comme en français _jarnicoton_ remplace _jarnidieu_. «C'est ce Rouquette qui a rompu le mariage de Coromila l'aîné avec une Vénitienne.
--Nous le savons.
--Dans quel intérêt a-t-il fait cela? Pour complaire au cardinal. Le chevalier ne compte pas. Or le prince et le cardinal s'en iront prochainement rejoindre leurs ancêtres: je ne leur donne pas six mois. Eh bien! mon petit ange, votre affaire ne me paraît pas mauvaise. Quand les deux vieux Coromila n'y seront plus, Rouquette n'aura plus aucune raison de contrarier votre mariage. Ayez seulement six mois de patience et de prudence, et recommandez au beau Lello d'étouffer son feu sans l'éteindre.»
Les conseils du docteur furent scrupuleusement suivis. Lello n'avait pas besoin qu'on lui recommandât la prudence. Mme Feraldi se chargea du soin d'organiser le bonheur de ses deux enfants. Lello venait tous les soirs à l'_Ave Maria_ passer une heure auprès de sa maîtresse; il courait ensuite dire le chapelet avec sa famille; il s'habillait et allait dans le monde, où il revoyait Tolla. Les jours où Tolla ne sortait pas, il savait, sans se faire remarquer, prélever une heure ou deux sur sa soirée pour causer avec elle.
Ils avaient adopté, dans le salon du palais Feraldi, une embrasure de fenêtre grande comme une de ces chambres que les architectes nous construisent à Paris; ils en avaient fait leur salon particulier, leur domaine inviolable, et comme le sanctuaire de leur amour. Ainsi en face l'un de l'autre, le coude appuyé sur la fenêtre, ils recommençaient tous les soirs l'éternelle conversation que le genre humain répète depuis tant de siècles sans la trouver monotone. Quelquefois, à bout de paroles, ils gardaient le silence, ce silence des amants, qui est le plus doux des langages. Quelquefois penchés l'un vers l'autre, la main dans la main et les larmes bien près des yeux, ils disaient et redisaient ensemble deux mots où se concentraient toutes leurs pensées et toutes leurs espérances:
«_Lello mio!_
--_Tolla mia!_
«Mon Lello! Ma Tolla!» Il est bien vrai que l'italien est par excellence la langue de l'amour. La voix se repose doucement sur la première syllabe de _mia_, et donne au mot ainsi prolongé toute la suavité d'une caresse.
Lello et Tolla se querellaient quelquefois et ne s'en aimaient que mieux. Ces querelles, toujours suivies du baiser de paix, sont l'assaisonnement du bonheur. Ils s'étaient promis l'un à l'autre que jamais, quels que fussent leurs griefs, ils ne se sépareraient le soir sans être réconciliés.
«Je ne veux pas, disait Tolla, que tu t'endormes sur une mauvaise parole.
--Enfant! répondait Lello, est-ce que je dormirais?»
Tolla avait l'âme trop sincèrement pieuse pour ne pas songer au salut de son amant. D'ailleurs un instinct secret l'avertissait peut-être qu'il n'oublierait pas ses devoirs envers elle, tant qu'il se souviendrait de ses devoirs envers Dieu. En plaidant la cause du ciel, elle plaidait la sienne.
Lello n'avait jamais négligé ces observations de piété extérieure que les lois de Rome rappellent et imposent au besoin à tous les sujets du pape, et que les jeunes gens les plus dissipés accomplissent sans marchander. Il faisait beaucoup plus, en apparence, que la religion la plus austère ne commande; mais Tolla eut fort à faire pour lui rendre les sentiments religieux qu'il professait et qu'il n'avait plus. Elle le tançait doucement, et le priait de mettre ses idées d'accord avec sa conduite. «Tu es, lui disait-elle, un mauvais chrétien d'une espèce singulière. Les autres pensent bien et agissent mal: toi, tu penses mal et tu agis bien. Je ne te dirai donc pas, comme mes confrères les prédicateurs: Conformez votre conduite à votre foi; mais plutôt: Tâchez de croire à ce que vous pratiquez.»
Comme l'impiété de Lello n'avait rien de systématique, et qu'elle tenait moins du scepticisme que du libertinage, elle guérit. Tolla eut la joie de convertir son amant, de détruire l'effet des mauvaises compagnies et de dissiper au souffle de l'amour les fumées dont il avait le cerveau obscurci. Les deux amants prièrent ensemble, et la prière devint le plus cher plaisir de Tolla. Lello voulut qu'ils eussent le même confesseur. «Il mettra, disait-il, un lien de plus entre nous; nos péchés mêmes seront ensemble.» Tolla accepta le confesseur de Lello.
Jamais le jeune Coromila n'avait été aussi amoureux: il jouissait de son bonheur provisoire sans songer au combat qu'il faudrait livrer pour le rendre définitif. Si parfois, au milieu d'un doux entretien, l'image de son père, de ses oncles, de ce formidable tribunal de famille, se présentait à son esprit, il fermait les yeux pour ne pas voir. Lorsque Toto revint à Rome, dans les premiers jours de décembre, avec Menico parfaitement guéri, il fut émerveillé de l'harmonie qui régnait entre les deux amants. Tolla s'était fait peindre en miniature pour se donner à Lello. Derrière l'ivoire du portrait, elle avait écrit de sa main: _Aspettando!_ «En attendant!» De son côté, Lello avait passé quarante ou cinquante heures dans l'atelier de M. Schnetz, qui lui avait peint un portrait magnifique, grand comme nature, et plus beau. L'artiste avait merveilleusement interprété la beauté de Lello et mis en relief tout ce qu'il y a de romain dans sa physionomie. Les deux portraits furent terminés en même temps, quoique les deux amants ne se fussent pas entendus, et, le jour où Lello apporta le sien à Tolla, croyant la surprendre, Tolla tira de sa poche sa miniature encadrée d'un petit cercle d'or.
Quand ils se rencontraient dans le monde, ils s'y conduisaient avec la plus grande réserve; ils dansaient rarement ensemble et ne se regardaient qu'à la dérobée. Dans les premiers jours qui suivirent le retour de Tolla, Lello se trahit un peu malgré toute sa prudence. Il était d'une gaieté folle, et la joie lui sortait par les yeux; sa contenance fut remarquée, et Tolla le pria de veiller sur lui. Alors il s'observa si bien, il fut si froid, si sérieux et si guindé que toute la ville se demanda ce qu'il avait. Tolla revint à la charge et ne lui ménagea pas les leçons. Enfin, après quelques oscillations, il trouva son équilibre, et ne ressembla plus à une victime ni à un triomphateur.
Mme Fratief et sa fille épiaient avec une persévérance toute féminine les moindres mouvements de Lello. A leur grand regret, elles étaient réduites à le surveiller elles-mêmes. Elles avaient perdu leur digne espion, ce pauvre Cocomero. Il avait quitté la maison le 6 octobre, de lui-même et sans qu'on pût savoir quelle mouche l'avait piqué. Nadine supposait qu'il était retourné à Naples: depuis quelque temps, il paraissait atteint d'une mélancolie qui ressemblait beaucoup au mal du pays. La générale inclinait à croire qu'il s'était enrôlé dans l'honorable corporation des sbires, où l'on ne manquerait pas d'apprécier ses talents. En attendant qu'il daignât donner de ses nouvelles, on l'avait remplacé à la maison par un grand lourdaud du Transtevère, et la générale le remplaçait de son mieux à la ville. Elle ne rencontrait jamais Lello dans le monde sans lui dire: «Attention! j'ai l'oeil sur vous!» Lello, dûment averti, se surveillait sévèrement et prenait la générale en horreur.
Elle s'avisa que Lello n'aimait peut-être Tolla que par amour-propre et à force d'entendre dire qu'elle était la plus jolie fille de Rome. «Nous sommes bien sottes, pensa-t-elle, de lui avoir laissé faire cette réputation-là!» La première fois qu'elle rencontra Tolla, elle lui cria: «Eh! mon Dieu! ma toute belle, qu'avez-vous? vous êtes toute défaite!» Le lendemain, dans une autre maison, elle dit à Mme Feraldi: «Chère comtesse, pensez-vous à la santé de Tolla? elle ne se ressemble plus depuis quelque temps!» Elle allait répétant à qui voulait l'entendre: «Est-ce que la plus jolie fille de Rome est malade? Elle se fane de jour en jour, et ses parents n'ont pas l'air de s'en douter. Savez-vous qui est son médecin?» Cinq ou six mères de famille, qui avaient des filles à marier, furent frappées de la justesse des observations de la générale. Elles virent avec les yeux de la foi que Tolla avait les bras maigres et la figure fatiguée; elles le dirent sur les toits, et bientôt il ne fut bruit que du dépérissement de Tolla.
Tolla avait non-seulement cet éclat de santé que les femmes rapportent de la campagne au commencement de l'hiver, mais encore ce je ne sais quoi de radieux, de vivace et de bruyant que le bonheur ajoute à la beauté. Il aurait fallu que Lello fût aveugle pour la croire enlaidie. Il se contenta de sourire tranquillement le jour où il entendit quelques bonnes âmes chuchoter autour de lui:
«Regardez donc la Feraldi. Est-elle passée!
--Pauvre fille: jaune comme un fruit dans une armoire.
--Les yeux battus.
--Les lèvres molles.
--Il lui reste sa physionomie.
--Oui; si on lui ôtait cela, elle serait presque laide.»
Nadine, de son côté, avait dressé une batterie contre la mère de Tolla. Elle allait disant d'un petit air ingénu qui ne lui seyait pas mal:
«Savez-vous que Tolla est bien heureuse d'avoir une mère comme la sienne? Cette Mme Feraldi a tant d'esprit que je l'admire. Ce n'est pas ma pauvre bonne mère qui saura jamais attirer un jeune homme à la maison, le flatter, le séduire, l'engager, le compromettre et le conduire, les yeux bandés, jusqu'à la porte de l'église! Après tout, ma bonne mère, je t'aime comme tu es, avec ta naïveté sublime. Nous sommes des sauvages du Nord; mais mieux vaut la barbarie qu'une civilisation trop avancée. N'envions pas le savoir-faire des habiles, et gardons la blancheur de nos neiges natales.»
Nadine et sa mère, à force de fréquenter l'église des Saints-Apôtres, acquirent la certitude que Lello venait tous les soirs au palais Feraldi. La générale se chargea d'en répandre la nouvelle avec un commentaire de sa façon: «Que vous semble, disait-elle à toutes les femmes de sa connaissance, d'une mère qui protége de pareils rendez-vous? Quand le prince est entré, la grande porte se ferme, et le concierge, une espèce de brute, n'ouvrirait pas pour un million. Moi, si un jeune homme était admis à faire sa cour à mademoiselle ma fille, je laisserais ma porte ouverte à tout le monde. On ne se cache que pour mal faire. La petite est vraiment à plaindre: elle aime ce garçon, on l'enferme avec lui; le moyen qu'elle se défende? Cependant il est possible que cela tourne à bien. Si le prince s'avançait si loin, si loin qu'il lui fût impossible de reculer! On fera parler l'honneur, l'amour, la reconnaissance; ne pourrait-on même pas le contraindre? Toutes les fautes ne sont pas des maladresses, et il y a souvent plus d'habileté dans un quart d'heure d'oubli que dans dix années de vertu.»
Ces calomnies furent colportées bruyamment dans tous les salons de Rome. On les fit sonner très-haut dans l'espoir qu'elles arriveraient aux oreilles de la famille Coromila. Elles furent recueillies précieusement par trois personnes.
La première était Rouquette, qui s'en réjouit.
La seconde était le frère de Lello, qui s'en effraya.
La troisième était le colonel, qui s'en amusa.
Le pauvre cardinal n'eut pas le temps d'apprendre ce qu'on disait de son neveu. Il mourut comme un saint, la veille de l'Épiphanie. Rouquette, devenu le commensal et le confident du colonel, remercia intérieurement les alliés inconnus qui secondaient si bien ses projets. Le vieux prince, relégué par ses infirmités au fond de son palais, n'apprenait que les nouvelles qu'on jugeait à propos de laisser arriver jusqu'à lui. Son fils aîné voulait tout lui dire: il craignait que Lello ne fût véritablement livré aux mains d'une famille d'intrigants, mais Rouquette et le colonel le détournèrent de ce dessein.
«Qu'espérez-vous de l'intervention du prince? lui demanda Rouquette.
--Mon père lui défendra de retourner chez cette fille.
--Obéira-t-il?
--Oui. Mon père a beau être vieux, infirme, aveugle, plus semblable à un mort qu'à un vivant, sa volonté est inflexible, et Lello tremble encore devant lui. Il obéira.
--Soit; je suppose qu'il se montre plus soumis que vous ne l'avez été en pareille circonstance: le prince n'est malheureusement pas éternel. Si Lello consent à oublier pour quelque temps qu'il est majeur et maître de sa personne, il s'en ressouviendra à la mort de son père, et vous ne saurez plus par quel frein le retenir. Gardez-vous d'élever la volonté du prince entre lui et celle qu'il aime; le jour où la mort renverserait la barrière, votre prisonnier vous échapperait, et pour toujours.
--Il a raison, ajouta le colonel. D'ailleurs ton projet nous attirerait des scènes de famille, des larmes, des prières et un débordement de rhétorique dont je bâille à l'avance. Nous agirons quand il en sera temps; rien ne presse.»
Mme Fratief, qui était pressée, dit un jour à la chanoinesse de Certeux:
«Chère madame! on ne parle dans Rome que de l'esprit d'un de vos compatriotes, monsignor... monsignor... _Ach!_ J'ai perdu son nom. Ce monsignor qui a empêché un prince Coromila de se mésallier à Venise...
--Monsignor Rouquette?
--Précisément, monsignor de Rouquette. Vous qui recevez la fine fleur de la société romaine, dites-moi donc, chère madame, si monsignor de Rouquette a autant d'esprit qu'on veut bien lui en prêter.
--Vous n'avez jamais causé avec lui?
--Je n'ai jamais pu le joindre; et notez que j'en meurs d'envie.
--Si vous étiez assez aimable pour venir prendre le thé ce soir avec moi, je vous servirais monsignor Rouquette entre la première et la deuxième tasse.
--Ah! chère madame, vous êtes ma bonne étoile. Figurez-vous que Nadine et moi nous importunons le ciel depuis quinze jours pour qu'il nous envoie monsignor Rouquette.»
Nadine ajouta d'un petit ton dévot: «Ceci nous prouve, maman, que, pour obtenir de Dieu ce qu'on désire, il faut recourir à l'intervention des saints.»
Lorsque Rouquette fut en présence de la générale, il devina aux premiers mots un auxiliaire intéressé et compromettant. Il résolut de s'en amuser et de s'en servir.
Elle crut être fort habile en commençant par le féliciter de la cure qu'il avait faite sur le frère de Lello: de l'aîné au cadet, la transition serait aisée. Mais Rouquette se défendit énergiquement contre les éloges qu'elle prétendait lui faire accepter. «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai guéri le fils aîné du prince Coromila; tout l'honneur de la cure appartient à Dieu et au bon naturel du malade. La famille Coromila ne périra point par les mésalliances.
--Ah! monsignor, vous me rassurez. On disait que le prince Lello était en grand danger.
--Je vous assure, madame, qu'il se porte le mieux du monde.
--L'air des jardins Feraldi est dangereux le soir, et les pauvres coeurs y prennent la fièvre.
--Dieu a fait l'homme plus robuste que la femme, et il arrive que l'un reste en santé, tandis que l'autre tombe malade.
--L'Église a bien raison de défendre les jugements téméraires. L'homme est si prompt à accuser son prochain! On parle quelquefois de serments échangés, de promesses de mariage, d'anneaux passés au doigt, de portraits donnés et reçus, quand il n'y a peut-être rien de vrai que quelques baisers.
--Le monde est encore plus méchant que vous ne croyez, madame. On va souvent jusqu'à inventer des histoires de mariage secret.
--Vraiment!
--De promenade nocturne en tête-à-tête.
--A pied?
--Mieux, madame; en voiture.
--Je n'avais jamais entendu conter pareille chose!
--Avez-vous entendu parler d'un père et d'une mère complices d'un mariage clandestin et forcés de cacher la grossesse de leur fille?
--On dit cela?
--Souvent, madame, tant il y a de méchanceté en ce monde! Mais les hommes de bon sens laissent tomber ces calomnies.
--Je ne les laisserai pas à terre, pensa la générale.
--Elle les ramassera,» se dit Rouquette.
La chanoinesse vint se mêler à la conversation. «Vous parliez mariage? demanda-t-elle à Rouquette.
--Hélas! madame, répondit-il, de quoi parlerait-on dans un pays où l'amour, et par conséquent le mariage, est le seul intérêt de la vie après le salut?
--On dit que votre compagnon de voyage épouse la fille d'un lord catholique?
--On l'espère. Si les négociations réussissent, le mariage se fera à Londres au mois de mai.
--Est-ce à Londres aussi, demanda en souriant la chanoinesse, que vous comptez marier Lello?
--Qui sait?... Certes, si j'étais à sa place, je chercherais une femme partout, excepté à Rome.
--Pourquoi? Vous pouvez parler hardiment: tous les Romains sont partis, et ce n'est ni la générale ni moi qui irons vous dénoncer.
--Oh! madame, je n'ai rien contre les Romains ni contre les Romaines; mais à mes yeux Rome est le pays du monde où les hommes mariés ont le moins d'avenir. A Paris, à Pétersbourg, à Londres, l'homme qui se marie épouse toute une armée de protecteurs, d'amis, de partisans, qui s'engagent par contrat à le faire parvenir. A Rome, il épouse une femme et rien de plus. Il y a tels mariages qui vous donnent en France la croix et une place de préfet, en Angleterre la députation, en Russie...
--En Russie, ajouta vivement la générale, une clef de chambellan, la noblesse de deuxième classe, des croix, des pensions, des places, la faveur, la fortune et tout.
--Vous voyez bien, mesdames, que Rome est le patrimoine des célibataires, et que les hommes mariés doivent chercher fortune ailleurs.
--La France, dit la générale, est un pays sans avenir. Ces messieurs de 1830 ont tout mis sens dessus dessous, les lois et les pavés. Qu'est-ce qu'un député? Un homme qui n'a pas même d'uniforme! On parle des pairs de France: ont-ils seulement le droit de bâtonner leurs gens? L'aristocratie est tombée bien bas, depuis la suppression du droit d'aînesse.
--Le droit d'aînesse s'est conservé en Angleterre. L'Angleterre est encore bonne.
--Oui; mais combien trouvez-vous de familles catholiques dans la noblesse anglaise? On les compte, cher monsignor, on les compte. Vous avez eu le bonheur de découvrir un beau parti dans cette petite élite du royaume, raison de plus pour n'y en pas chercher un second.
--Reste donc la Russie. Par malheur, elle est schismatique.
--Schismatique, monsignor! La Russie n'est pas schismatique. Jamais on n'a dit que la Russie fût schismatique. Il y a des schismatiques en Russie, j'en conviens, mais beaucoup moins qu'on ne pense. Est-ce que toute la Pologne, sans aller plus loin, n'est pas catholique? L'empereur est le plus tolérant des hommes; il est le père de tous ses sujets, sans distinction: on ne l'a jamais accusé de favoriser les schismatiques. Que mademoiselle ma fille arrive demain en Russie, soit avec sa mère, soit avec son mari, sera-t-elle bien moins reçue, parce qu'elle est catholique? Dites, madame la chanoinesse, si le marquis votre frère a dû se faire schismatique pour arriver aux premières dignités de l'empire?
--On m'a conté, reprit modestement Rouquette, qu'en Russie les filles ne recevaient que le quatorzième de l'héritage de leurs parents.
--Distinguons, cher monsignor. En effet, elles n'héritent que du quatorzième lorsqu'elles ont des frères; mais une fille unique, comme Nadine, par exemple, et tant d'autres héritières, ne partage le bien de ses parents avec personne.
--Au reste, nous avons à Rome des jeunes gens assez riches pour prendre une fille sans dot.
--Bien, monsignor! Vous êtes un homme antique. Vous ne donnez pas, vous, dans le travers ridicule des hommes d'aujourd'hui! je ne connais rien d'impatientant comme cette question: «Qu'a-t-elle?» Eh! mes chers messieurs, ma fille a ce qu'elle a; épousez-la pour elle, ou je la garde. Je vous dirai le lendemain du mariage si elle est sans un sou ou si elle a dix millions.»