Tolla

Part 8

Chapter 83,940 wordsPublic domain

«J'écrivis en sa présence une longue lettre de quatre pages, assez bien tournée; je le dis sans vanité. Mon père me félicita chaudement, et mon oncle me dit en m'embrassant: «Je me souviendrai de ce que tu viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse, compte sur moi!»

«Je lui répondis hardiment que bientôt peut-être j'aurais besoin de son appui.

«Je te devine, répondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en dédis pas, compte sur moi.»

«Deux jours après le départ de ma lettre, monsignor Rouquette se mit en route pour Venise. Il vit mon frère, lui prêta de l'argent, l'invita à quelques parties; ce brave monsignor est un bon vivant dans la force du terme. Mon frère trouva tant de plaisir dans sa compagnie, qu'il consentit à le suivre dans un petit voyage à Trévise. Cette promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une semaine. Chemin faisant, mon frère reçut plusieurs lettres anonymes qui n'étaient pas à l'honneur de sa maîtresse. Un ami sincère, qu'il avait chargé de le tenir au courant des moindres événements, lui apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle était gaie et de bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de légèreté. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frère pour l'emmener à Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frère écrivit à sa maîtresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre fort sèche où il lui reprochait sa conduite. Elle ne répondit pas, ou la réponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussèrent jusqu'à Ferrare. Monsignor conduisit mon frère dans un café où il entendit par hasard une conversation qui roulait sur sa maîtresse: on l'accusait de traiter fort bien un colonel autrichien. Précisément ce colonel était la bête noire de mon frère, et peu s'en fallut qu'il ne repartît pour Venise, afin de le provoquer; mais monsignor lui fit entendre le langage de la religion, lui prêcha le pardon des injures, et le conduisit tout doucement de Ferrare à Bologne, de Bologne à Florence, de Florence à Rome, où nos conseils, notre amitié, les remontrances de mon père et les plaisanteries de mon oncle ont achevé ce grand ouvrage.

«Et cette pauvre Vénitienne?» vas-tu dire, car je connais ton coeur. Cette pauvre Vénitienne épouse dans huit jours le colonel autrichien que mon frère avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un admirable homme: il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le nôtre et celui d'un colonel autrichien.

«Mon frère a pris en grippe les beautés italiennes; il aspire à se marier en Angleterre; il rêve cils blancs et cheveux roux. Mes parents sont transportés de joie, et mon oncle le colonel m'a répété ce matin même qu'il n'avait rien à me refuser.

«Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les choses et pour préparer mon père à ma demande; puis je prendrai mon courage à deux mains, et j'irai lui dire: «Mon père, si vous m'aimez, souffrez que j'épouse Tolla!»

«En attendant, j'ai invité Pippo et mon ami monsignor Rouquette à une promenade qui est irrévocablement fixée au 5 octobre. Nous serons à trois heures précises à la hauteur de la route Torlonia. Si mon étoile me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas sur la terre un homme plus heureux que ton fidèle.

«LELLO.»

Après cette lecture, Tolla et sa mère témoignèrent une satisfaction si complète que ni le comte ni Toto n'osèrent la troubler par leurs réflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fébrile. Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces éclats de voix, ces fusées d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du matin, sa mère la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates et col chevalière; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII. Elle se mit à table sans dîner, comme les enfants à qui l'on a promis de les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mère et s'impatienta contre Toto, qui n'était pas prêt à deux heures. On partit enfin. Lorsqu'elle aperçut au loin le tourbillon de poussière qui enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'être étouffée par les palpitations de son coeur.

La voiture s'arrêta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait rencontré quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa mère et de Trasimeni, pour que Lello fût seul avec Tolla.

Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-même pour causer avec son amant sans lui sauter au cou. «Comment pourrai-je, se disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses paroles brûlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon être trahissent mon bonheur?»

Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune homme poli, guindé, compassé, souriant comme une gravure de modes et froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir des trivialités de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses oreilles. Elle se demanda un instant si elle rêvait. Enfin elle interrompit brusquement les fadeurs dont elle était excédée; elle regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa colère:

«C'est là ce que tu as à me dire? Voilà les secrets de ton coeur que tu n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre première entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles choses-là! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en face? Va! tu ne m'aimes point! Ton coeur est plus froid que le marbre. Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tôt: tu craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton indignité.»

Elle salua Lello et ses amis, lâcha la bride à son cheval et se lança dans la route Torlonia. Ses parents prirent congé et la rejoignirent en un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterré, remonta en voiture sans rien comprendre à cette brusque sortie. Il avait étudié pendant huit jours le compliment qu'il ferait à sa maîtresse. Il avait préparé un petit mélange de respect, de tendresse, de prudence, dont il ne doutait pas que Tolla ne fût charmée; mais il avait compté sans la passion.

En rentrant à la maison, Tolla courut à sa chambre et écrivit à Lello:

«Pardonne-moi; j'ai été cruelle: je ne savais ce que je disais. Tu m'aimes, j'en suis sûre, puisque je vis; mais ton abord froid et souriant m'a glacée: ton visage était comme un soleil d'hiver. J'aurais dû comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi. Peut-être la présence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les avais amenés. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas; mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manière d'aimer, et moi la mienne; ne cherchons pas quelle est la meilleure: aimons-nous.»

Manuel avait amené Pippo par timidité, pour ne pas se trouver seul, après un si long temps, devant la famille Feraldi; il avait amené monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait témoigné le désir d'être de la partie, et il n'avait pas osé lui dire non. La présence de ces deux témoins, dont l'un s'était imposé et dont il s'était imposé l'autre, le condamnait à dissimuler son amour sous des formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les épanchements de l'amour.

La contrariété qu'il éprouva de voir sa délicatesse si mal appréciée le rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les tempéraments sanguins ont cela de particulier, que la colère les porte quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva à neuf heures, et écrivit tout d'un trait la lettre suivante:

Rome, 6 octobre 1837.

«Ma chère Tolla,

«Tu dois comprendre combien il m'a été doux de te revoir et pénible de te quitter; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis resté abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi? Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes doux reproches pour te corriger à l'avenir.

«Il y a tantôt deux mois que nous aspirions à cette bienheureuse rencontre. Elle avait toujours été contrariée: elle s'arrange enfin. Nous arrivons, nous nous voyons, et la première fois que tu ouvres la bouche, c'est pour me reprocher mon indifférence! Tu me dis que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment même où je souffrais, Dieu sait combien! d'être condamné à te parler avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous épiaient. J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot de tant de choses que j'avais sur les lèvres. Tu doutes que je t'aime et tu me le dis en face, tandis que je perds la tête; tandis que tu es ma seule pensée! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes, sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collégien, à grand renfort de soupirs et de grimaces; cet amour est bon pour les nigauds: n'espère pas le trouver en moi.

«J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du coeur et en ne le laissant voir qu'à celle que j'aime. Quand tu me connaîtras bien, tu verras que tes soupçons étaient injustes, et tu ne voudras plus m'infliger de si pénibles reproches. J'en aurais aussi, moi, des soupçons, si je voulais; mais je connais ton coeur, je compte sur toi, je vis tranquille: pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma chère Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse plus de froideur; tu me ferais de la peine.

«Liberté sainte, où es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous? J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain alinéa d'une de tes lettres qui demande des éclaircissements; mais que faire? c'était à chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui tournait les yeux de notre côté.

«Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le coeur, que je n'avais pas voulu venir plus tôt. Pourquoi accables-tu un opprimé?

«Je voudrais non-seulement aller à toi, mais rester auprès de toi, vivre avec toi sans te quitter une minute; mais où veux-tu que je prenne du temps, lorsque je suis forcé d'être toute la journée à la maison auprès de mon père? Il est aveugle, Tolla, et tu dois comprendre combien mes soins lui sont nécessaires. Je n'ai à moi que l'après-midi. Disposes-en comme tu voudras; si tu me fournis un moyen d'aller à Albano et de revenir en quatre heures, je suis prêt à en profiter.

«Hier, je suis rentré un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien dit. Presse donc votre retour à Rome!

«Ma santé n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouillé, mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu: je ne sais si j'y parviendrai.

«Depuis hier soir, je me suis frappé le front plus de quarante fois en me disant: «J'avais encore ceci et cela à lui dire!» Mais, quand je songe aux témoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux fait de réserver tout cela pour ton retour.

«Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnaîtras que c'est mon coeur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent l'effet que je désire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches la douleur que j'éprouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de l'amour, du tendre amour de ton très-affectueux et fidèle

«LELLO.»

Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto pensa qu'il valait mieux retourner à Rome. «Je n'espère rien, dit-il, des entrevues qui auront pour témoin monsignor Rouquette; et, quant à laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage de son frère, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas. Avez-vous remarqué la figure de ce digne monsignor?

--Je n'ai pas regardé, dit Tolla.

--Il a une laideur agréable, dit la comtesse.

--Les lèvres minces, dit le comte.

--Et l'oeil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commencé contre nous une petite campagne. Nous sommes en force pour nous défendre, mais à une condition: c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le choléra n'est plus à craindre; l'automne tire à sa fin, nous faisons du feu: rien ne nous retient plus à Lariccia, et tout nous rappelle à Rome.

--Il a raison, dit le comte.

--Quel bonheur! dit Tolla. Je le verrai demain.

--Nous emmènerons Menico, dit la comtesse. J'ai appris que Tobie, le portier, s'enivrait et battait sa femme: Menico le remplacera.

--Tant mieux! s'écria Toto. C'est plus qu'un domestique, c'est un ami intelligent et dévoué.

--Et brave!

--Et vigoureux! Les espions des Coromila n'auront pas beau jeu avec lui.

--Et prudent! Jamais une querelle. Il a des bras à assommer un boeuf, et il n'a pas donné un coup de poing dans sa vie.

--Te souviens-tu, Tolla, du jour où il avait volé pour toi les abricots du voisin Giuseppe? Le jardinier voulait le battre: il se contenta de relever ses manches, et le jardinier l'envoya prudemment à tous les diables.»

Cet éloge de Dominique fut interrompu comme par un coup de foudre.

On entendit dans la cour de la villa des cris si aigus, que tout le monde se leva en sursaut. Au même instant, Amarella pâle, les yeux hagards, et violemment émue pour la première fois de sa vie, vint annoncer que le cheval de Menico était rentré seul, au galop, la bride sur le cou. Menico était le meilleur cavalier de Lariccia: que son cheval l'eût désarçonné, on ne pouvait le croire. Aurait-il été victime d'un guet-apens? on ne lui connaissait point d'ennemis. Toto sortit en courant, suivi de tous les hommes de la maison et d'Amarella. Ils n'avaient pas fait vingt pas dans le village, qu'ils rencontrèrent un groupe de paysans qui rapportaient sur un brancard le corps de Dominique. Une balle lui avait traversé la tête d'une tempe à l'autre.

Le barbier accourut au bout de quelques minutes. C'était un petit homme jovial. Il déclara qu'il n'y avait rien à faire pour le blessé, qu'une bonne bière en bois de sapin: il avait le cerveau traversé de part en part, et il serait froid dans une heure. «Pauvre Menico! ajouta-t-il d'un ton guilleret, je voudrais pouvoir te guérir; mais que veux-tu? je je ne suis pas le bon Dieu!»

Le corps fut déposé dans une des chambres du rez-de-chaussée. Toto et Tolla refusèrent de le quitter, et voulurent passer la nuit en prières avec le curé de la paroisse. Amarella disparut après la consultation du barbier.

Le frère et la soeur prièrent ardemment pour la vie de Dominique, ou du moins, puisque tout espoir était perdu, pour le salut de son âme. L'idée qu'il allait comparaître devant son juge sans avoir eu un moment de connaissance faisait frémir la bonne Tolla. «Si du moins, disait-elle, Dieu lui permettait de recevoir les secours de la religion et de détester ses fautes!

--Son pouls bat toujours, disait Toto, mais si faiblement qu'on le sent à peine. Pauvre Menico! c'était notre ami le plus ancien.

--Nous avons perdu le bon génie de la maison. Je m'attends à tout désormais. Lello ne m'aime plus!»

A quatre heures du matin, le blessé n'avait pas repris ses sens; cependant son pouls battait encore. Tolla, pâle et les cheveux épars, agenouillée devant le grabat, ressemblait à ces statues de la Prière que le sculpteur a prosternées devant les tombeaux des rois. Son frère s'était assoupi, elle-même était plongée dans une sorte de stupeur. Elle n'entendit pas le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la porte, et elle se leva brusquement sur ses pieds, croyant rêver, lorsqu'elle vit entrer Amarella suivie du docteur Ély. Amarella avait fait six lieues en trois heures sur le cheval de Menico.

Le comte et la comtesse arrivèrent au bout de quelques minutes. En leur présence, le docteur reconnut l'entrée et la sortie de la balle, situées toutes deux à six centimètres au-dessus de la commissure externe des yeux: mais la balle, au lieu de traverser le cerveau, avait circonvenu les os en sous-parcourant la peau du crâne, et l'état du blessé, quoique grave, n'était point désespéré. Lorsque le pansement fut opéré et l'appareil placé, Menico revint à lui. Son premier regard fut pour Tolla, le second pour le curé.

«Aurai-je le temps de me confesser? demanda-t-il d'une voix éteinte.

--Oui, mon garçon, répondit le docteur; j'espère même que tu auras le temps de vivre.»

Tous les assistants se retirèrent dans la chambre voisine. Au bout d'un quart d'heure, on les fit rentrer.

Le prêtre s'en alla chercher le saint viatique à tout événement. Le blessé paraissait jouir de toutes ses facultés intellectuelles; seulement il était faible et abattu.

Le docteur s'arrêta un instant avec le comte à la porte de la chambre, et ils échangèrent à voix basse les paroles suivantes:

«Savez-vous, demanda le docteur, comment cela est arrivé?

--Non, cher docteur: on l'a trouvé sur la route d'Albano.

--Avait-il des ennemis?

--Nous ne lui en connaissons pas.

--Son père, ses frères ne sont en guerre avec personne?

--Il est fils unique, et son père est mort il y a dix ans.

--S'il connaît son assassin, pensez-vous qu'il soit disposé à le nommer?

--J'en doute. Vous savez le peu de respect qu'ils ont tous pour la justice.

--Oui, ils aiment mieux se venger que se plaindre, et ils croiraient commettre une lâcheté en invoquant le secours des lois.

--Cependant je vais essayer de le faire parler. Il ne faut pas que ce crime reste impuni.

--Essayez. Il est très-faible; il n'aura pas la force de mentir.

--D'ailleurs, il vient de recevoir l'absolution: il n'osera pas commettre un péché.»

Cette conversation ne fut entendue d'aucun de ceux qui entouraient Menico; mais il arrive souvent que les malades ont l'ouïe d'une sensibilité prodigieuse, et les yeux de Menico brillèrent d'un éclat singulier à ces paroles du docteur: «Ils aiment mieux se venger que se plaindre.»

«Docteur, observa le comte en approchant, ce n'est pas nous qui ferons l'interrogatoire. La femme de chambre de ma fille ne nous a pas attendus pour le commencer.»

Amarella disait à Menico: «Eh bien! mon pauvre garçon, tu as donc des ennemis?

--Tu vois bien que non, puisque tout le monde pleure autour de moi.

--Si je savais quel est le méchant qui t'a tiré un coup de fusil!

--On ne m'a pas tiré un coup de fusil. C'est moi qui suis tombé sur les cailloux.

--Mais comment serais-tu tombé sur les deux tempes en même temps?

--Cela n'est pas plus difficile que de dormir sur les deux oreilles.

--Mais, malheureux, tu avais une balle dans le corps!

--Est-ce que j'avais une balle dans le corps?

--Oui, tu avais une balle dans le corps.»

Il répondit en riant doucement: «C'est que j'aurai bu après quelqu'un de malpropre.

--Nous ne saurons rien, dit le comte.

--Il a le cerveau aussi sain que vous et moi, ajouta le docteur. Maintenant je réponds de sa vie.»

Amarella poussa un cri de joie.

«De quoi te mêles-tu? lui demanda naïvement Menico. Mademoiselle Tolla, je suis content de ne pas mourir avant votre mariage. Monsieur le comte, j'ai une grâce à vous demander. Quand je serai guéri, voudrez-vous permettre que j'aille vous servir à Rome?

--C'est une affaire arrangée depuis hier, dit Tolla.

--Certes, ajouta son père, je ne veux pas te laisser ici, exposé aux coups du brigand qui a voulu t'assassiner!

--Merci, monsieur le comte. Vous m'avez bien compris.

--Docteur, demanda Toto, ne pourriez-vous nous prêter quelqu'un de vos élèves qui achèverait ce que vous avez si heureusement commencé?

--C'est bien mon intention.

--Je tiendrai compagnie à ce jeune médecin et à mon bon Menico jusqu'à ce que la guérison soit parfaite. Mon père, ma mère et ma soeur partent avec vous ce matin pour Rome.»

VI

Pour la première fois de sa vie, Tolla quitta la campagne sans regret. Elle se plaignait de la lenteur des chevaux: il lui tardait d'être à Rome. Du plus loin qu'elle aperçut le dôme de Saint-Pierre, elle battit des mains par un mouvement de joie enfantine qui fit sourire le docteur.

Cependant, si elle avait été en état d'analyser ses sentiments et de rendre compte de l'état de son coeur, elle aurait reconnu que son bonheur était plus mélangé et sa joie moins tranquille qu'à l'époque de son départ pour Lariccia. Au mois d'août elle ne craignait que pour la vie de Lello, et cette crainte était tempérée par une confiance aveugle dans la bonté de Dieu: elle aurait cru calomnier la Providence en supposant que le fléau pût frapper son amant. Mais cette malheureuse entrevue, la contenance embarrassée de Lello, la présence de monsignor Rouquette, la dernière lettre qu'elle avait reçue, les observations que cette pièce singulière avait suggérées au comte et à Toto, enfin le coup mystérieux qui venait de frapper le plus humble et le plus dévoué de ses amis, toutes ces circonstances accumulées jetaient dans son âme un trouble secret dont elle essayait en vain de se défendre. Elle devinait que ce qu'elle avait à craindre, ce n'était plus un de ces malheurs soudains qui viennent directement de la main de Dieu, mais plutôt quelqu'un de ces coups invisibles que dirige la haine ou l'ambition des hommes. Au demeurant, la perspective de piéges à déjouer, de résistances à vaincre, d'obstacles à surmonter, en un mot d'une guerre à soutenir, ne lui faisait pas peur. Elle avait appris dès l'enfance à franchir les barrières et à ne craindre ni fatigue ni danger. Cette éducation virile avait aguerri son esprit.

«Nous verrons bien, se disait-elle, si un amour honnête ne sera pas assez fort, avec l'aide de Dieu, pour triompher de la haine et de l'intrigue.»

En entrant à Rome, la comtesse reconnut monsignor Rouquette, qui descendait de voiture devant le musée de Saint-Jean de Latran. Elle le montra au docteur Ély.

«Monsignor Rouquette! dit le docteur.

--Le connaissez-vous?

--C'est un de mes malades; mais comme il se porte mieux que moi, nous ne nous voyons pas souvent.

--Que dit-on de lui par la ville?

--On dit que c'est un galant homme et un homme d'esprit, qui pourra, si Dieu le veut, devenir plus tard un saint homme.

--Voilà tout ce qu'on dit?

--Tout, répondit prudemment le docteur.

--Alors, cher docteur, dites-moi ce qu'on en pense, car Rome est la ville du monde où ce qu'on pense ressemble le moins à ce qu'on dit.

--On pense que monsignor Rouquette n'est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, ni blond ni brun, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, ni prêtre ni laïque, ni honnête ni fripon, ni... Mais pourquoi me forcez-vous à me compromettre?

--Parlez, mon ami, dit vivement Tolla. Cet homme que j'ai vu il y a trois jours pour la première fois, est venu se jeter au travers de mon bonheur, pour me servir ou pour me perdre. Apprenez-moi, si vous le connaissez, ce que je dois craindre ou espérer.