Tolla

Part 7

Chapter 73,912 wordsPublic domain

Tolla était au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son Lello, et comment l'aurait-elle jugée? Elle la baisait, elle la serrait sur son coeur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme si le papier avait pu lui répondre. Tout lui semblait admirable dans cette chère petite lettre: le papier était d'un beau blanc, l'encre d'un beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style à l'avenant. Si quelqu'un s'étonne qu'une fille spirituelle, instruite et délicate puisse se tromper à ce point et baiser avec enthousiasme une lettre assez sotte et presque impertinente, je répondrai que c'était sa première lettre d'amour, et qu'une première lettre est toujours jugée avec indulgence, fût-elle adressée à une duchesse et écrite par un commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre de douze pages, qui était moins une réponse qu'un _post-scriptum_ ajouté à une longue conversation du jardin. C'était un récit détaillé de tous les sentiments qui avaient traversé son coeur durant deux longues journées, la suite de ses pensées d'amour, qui s'enchaînaient l'une à l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parlé de Lello; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture: arrivée, elle avait parlé de lui à tout ce qui l'entourait, à la maison, au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres, confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant l'arrivée de la poste, elle avait poussé jusqu'à Albano, seule, à cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'oeil à la villa Coromila. Elle avait trouvé la porte ouverte à deux battants, comme si la maison eût attendu sa future maîtresse. Jamais le parc ne lui avait paru si beau. Les grands chênes avaient l'air de se ranger au bord des avenues, comme de fidèles serviteurs, pour lui rendre hommage. Elle les avait passés en revue en les saluant de la main. Elle avait rencontré une vieille femme qui ramassait du bois mort; elle lui avait donné de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient l'escalade d'un poirier s'étaient enfuis à son approche; elle avait cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait découvert au fond du parc, à une demi-lieue de la maison, une charmante retraite; c'était un massif de grands buis, de troênes et de lauriers. Il fallait absolument y construire un cabinet de travail. C'était là qu'elle enseignerait le français à son roi fainéant: cette partie du jardin prendrait désormais le nom d'Académie de France.

La lettre se terminait par une page entière d'un délicieux radotage d'amour, intraduisible dans une langue aussi précise que la nôtre. C'étaient des superlatifs impossibles, un mélange bizarre d'adjectifs entrelacés, un chaste et pur dévergondage de style, une prose poétique aussi fraîche que la rosée du printemps, aussi sonore que le bruit des baisers, un hymne à la créature où le Créateur n'était pas oublié: l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords.

Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle aurait voulu pouvoir écrire comme Lello.

Voici la réponse qu'elle reçut:

«Rome, 19 août 1837.

«Ma chère Tolla,

«La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc à attendre ta réponse à ma lettre du 17 courant; mais, pour gagner du temps, je commence toujours à t'écrire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en accuserai réception.

«Il y a un vieux proverbe qui dit: Le diable est plus laid en peinture qu'en réalité. J'espérais qu'il en serait de même de ton absence, et je croyais pouvoir m'y faire; mais je vois bien que le proverbe a menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai passé hier devant ta maison, et je me suis senti tout mélancolique en voyant les volets fermés. J'ai pensé à nos causeries, à nos promenades, etc. Et tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En vérité, c'est un peu bien long; mais il faut s'y résigner, d'autant plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.

«J'espérais aller te voir lundi; mais, si tu veux bien le permettre, nous remettrons la partie à jeudi. D'abord je serai plus libre, et je pourrai rester plus longtemps; puis nous ne saurions avoir trop de prudence, et je crains d'éveiller les soupçons.

«Je voudrais te dire une infinité de choses, mais il vaut mieux les réserver pour notre première conversation, qui sera, je te le promets, longue et bonne.

«Passons à la soirée de la comtesse Sutry. J'y suis allé sur les neuf heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai perdu une douzaine de fiches à dix sous, et j'ai quitté le jeu vers onze heures. J'ai passé dans le grand salon et je suis tombé au milieu d'une contredanse. Les danseuses étaient la B..., la L..., la D..., et mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur indifférent. La générale accourut à moi, dès qu'elle m'aperçut, en criant: «Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous arrive: une histoire épouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre maison, au-dessus de nous, prétend qu'on lui a volé un fusil; il a fait venir la police: on a eu l'indélicatesse de fouiller la chambre de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero était un honnête homme, que mes gens n'étaient pas capables d'une mauvaise action: vos sbires sont des malotrus. Ils ont retourné le lit de ce pauvre garçon, qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menacé. Mais ils n'ont rien trouvé; j'en étais bien sûre. Croyez-vous que je ferais bien de me plaindre au cardinal-vicaire?» Enfin des jérémiades dont je suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premières mesures d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne; mais, comme j'aurais été forcé de danser avec la chère Nadine, je fis la sourde oreille. Mon indifférence fut fatale à la valse: le piano s'arrêta, et l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille: elle comptait sur moi pour la reconduire; mais je me contentai de lui faire un profond salut et de dire à son intention la _prière pour les voyageurs_. Ai-je bien fait, mon maître?

«Et maintenant parlons un peu du choléra.

«Le fléau a complétement disparu dans le Borgo; il règne à la place Montanara et à la via Margutta, et il commence à faire son chemin dans le Corso. J'ai un peu de peur; mais, à force de précautions, j'espère échapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je suis mort.

«Je termine ici la première partie de ma lettre; si je reçois la tienne après dîner, j'ajouterai un _post-scriptum_. Mes respects à tes parents: embrasse ton frère pour moi.

«Je suis avec tendresse ton affectionné.

«LELLO.

«_P. S._ J'ai reçu ta lettre, et je te laisse à penser si elle m'a été agréable.»

Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux derniers jours de septembre. Tolla écrivait des lettres adorables, et adorait aveuglément les lettres médiocres de Lello. Toto, en observateur froid et judicieux, relevait à part lui dans les lettres du jeune Coromila tous les passages qui pouvaient l'éclairer sur l'état de son coeur ou sur la solidité de son caractère.

Il remarqua bientôt dans le style une fatigue sensible. Le 22 août, Lello, charmé d'avoir pu écrire une longue lettre, s'écriait avec enthousiasme:

«Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais écrire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette façon j'écrirai deux fois plus qu'à l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain soir je m'accusais de n'être pas grand barbouilleur de papier? Le fait est que tout cela a toujours été mon défaut; mais, quand j'écris à toi, je ne sais à quoi cela tient, je ne m'épuise jamais, et je trouve toujours du nouveau à te dire. Qui m'expliquera cette énigme?»

Le 15 septembre cette fécondité était bien épuisée. Il écrivait:

«Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de but en blanc, sans savoir à quoi répondre? Le langage de l'amour est fécond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la correspondance. Si tu étais ici, je saurais que dire, mais si je t'écris que je t'aime, c'est chose dite et redite; que je te suis fidèle, c'est chose trop évidente; que je désire ton retour, c'est un sujet tellement rebattu qu'il ne reste plus qu'à jurer comme un païen en voyant que tu ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire?

«Je te dirai premièrement que le choléra...»

Le choléra, comme on l'a déjà vu, tenait une grande place dans cette correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un jour à l'histoire du choléra de 1837. Lello racontait toutes les phases du fléau en observateur exact, et toutes les émotions qu'il en ressentait, en psychologue sans vanité. Il avait cette naïveté des peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs larmes.

«Le choléra, écrivait-il le 24 août, continue sa moisson de chrétiens; on dit qu'hier nous allions un peu mieux: on a vu moins de communions et d'enterrements que les jours passés. Je te confesse que j'ai grand'peur, non que je sois malade, je me sens comme un taureau; mais d'entendre dire: «Un tel jouait hier à l'écarté, on l'enterre aujourd'hui; une telle était hier à la promenade, elle sera ce soir au cimetière»: tout cela m'a jeté dans une sombre mélancolie. La pensée de ma Tolla me soutient, mais quelquefois elle ajoute à ma tristesse. Je me dis: «Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais? que deviendra-t-elle si je meurs?» et la mélancolie est si forte qu'elle m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai!

«Oui, gai! gai! cela est facile à dire; mais il faudrait pouvoir être gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance: la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres!»

Une semblable correspondance n'était pas faite pour rassurer la famille Feraldi. La peur du mal donna à la pauvre comtesse une légère indisposition. Dès que Manuel en fut informé, il écrivit à Tolla:

«J'ai appris avec déplaisir que ta mère avait des douleurs d'entrailles. Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et à la moindre diarrhée fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur Ély.

«Ce matin j'ai été pris d'une peur affreuse: j'avais des coliques. J'ai cru sans hésiter à une attaque de choléra et j'ai demandé de l'eau de riz; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est passé, et j'ai envoyé tous les remèdes au diable.»

De tels détails insérés dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intérêt qu'il prenait à la santé de la comtesse.

Toto, qui observait en même temps sa soeur et Coromila, s'aperçut que de jour en jour cette excellente fille s'attachait davantage à son amant, par toutes les craintes qu'il lui avait données et les dangers qu'il avait courus.

Quelquefois, pour faire trêve aux pressentiments sinistres, Lello parlait de ses espérances et de ses projets pour l'avenir. Tantôt il offrait à Dieu ses ennuis présents, et lui demandait en échange un bonheur parfait; tantôt il énumérait un à un les plaisirs qu'il se promettait pour l'hiver prochain. Toto aurait voulu qu'il comptât un peu plus sur lui-même, au lieu de s'en remettre à la Providence. «Patience! écrivait Lello (Toto l'aurait voulu moins patient); offrons nos tribulations à Dieu, et, en échange du sacrifice qu'il nous impose, il nous donnera une parfaite félicité. Je me repais déjà de la pensée de ces jours où nous serons heureux ensemble, où ensemble nous remercierons Dieu de nous avoir assistés dans nos besoins et récompensés de nos souffrances. O douce idée!»

«Voilà des rêveries bien creuses et des espérances bien vagues, pensait le sage Toto Feraldi.

«Je songe, écrivait Lello, je songe à l'hiver prochain, aux visites que je te ferai dans ta loge à l'Opéra, aux réunions choisies où nous nous verrons sans oublier la prudence (trop de prudence! pensait Toto), aux cotillons, aux contredanses, aux petites jalousies qui naîtront dans ton coeur ou dans le mien, aux journées pluvieuses que nous passerons chez toi, et à tant d'autres belles choses dont l'énumération serait trop longue.»

«Il ne parle pas de mariage!» murmurait intérieurement le frère de Tolla.

Un jour, Tolla lut en pleurant de joie ce passage d'une lettre de Lello:

«Tu peux imaginer ou plutôt tu dois savoir comme un amant s'attache à tout ce qui vient de la personne aimée; mais ce que tu n'imagineras jamais, c'est l'attachement que j'ai pour tes lettres.

«Sache que j'ai commandé à Castellani une cassette de noyer poli, avec une magnifique serrure qui s'ouvrira avec une clef d'or suspendue à un anneau d'or: le tout me coûtera une vingtaine de sequins, et pourquoi? pour serrer tes lettres, qu'un jour, s'il plaît à Dieu, nous relirons ensemble.»

Toto ne fit aucune objection aux larmes de sa soeur; mais il eût mieux aimé de ne pas savoir le prix de la cassette.

Depuis le départ de la famille Feraldi, Lello promettait de faire le voyage d'Albano. Tolla, avertie la veille, monterait à cheval avec sa mère, et l'on se rencontrerait par hasard aux environs du tombeau des Horaces. Malgré les instances de Tolla et l'empressement de Pippo, qui devait être de la partie, ce voyage resta six semaines à l'état de projet. Lello avait peur d'éveiller les soupçons. Il était surveillé par trois ou quatre personnes, et il croyait avoir cent espions à ses trousses. Mme Fratief et sa fille lui tendirent plusieurs piéges dans l'espoir de lui faire avouer sa correspondance avec les Feraldi; mais il prit si habilement ses mesures, il sut si bien faire l'ignorant, l'_Indien_, comme on dit à Rome, qu'elles n'obtinrent aucune preuve contre lui. Ces petits complots le mirent en fureur. Il écrivait à Tolla: «Cette Nadine! j'ai envie de lui faire la cour, de la rendre folle de moi, et de lui infliger une mystification qui la forcera d'entrer au couvent pour le moins! Mais non, tu n'aurais qu'à prendre de la jalousie; et puis on jaserait sur moi.» Ses amis et les anciens compagnons de ses plaisirs le savaient amoureux: il n'était plus de leurs parties. Mais il se gardait de prononcer devant eux le nom de Tolla. Un jour, son valet de chambre lui remit, en présence de sept ou huit jeunes gens, une lettre de Lariccia. Tous ces jeunes fous lui crièrent à la fois: «De qui? de qui?» Il répondit en mettant la lettre dans sa poche: «C'est d'un abbé!» Il racontait à sa maîtresse, avec une satisfaction visible, ces petits succès de dissimulation: cacher son bonheur est un plaisir italien. Il se cachait aussi de sa famille, mais pour des causes différentes: il avait peur de ses oncles et de son père.

«Je voudrais t'écrire plus longuement, disait-il un jour à Tolla; mais je suis entouré d'espions, mon père me fait appeler à chaque instant, et, lorsque je monte chez lui, je n'aime point à laisser sur mon bureau ma lettre commencée. Je jette tout dans un tiroir, et je prends la clef dans ma poche. Au moment où je t'écris, je suis enfermé à double tour dans ma chambre, quoiqu'il n'y entre pas un chat; mais on ne saurait trop prendre de précautions.»

«Pauvre garçon! disait Tolla.

--Poltron!» pensait Toto.

Les derniers jours de septembre parurent bien longs à toute la maison Feraldi. Lello promettait toujours de venir et ne venait jamais. Il alléguait deux grandes affaires dont il attendait le dénoûment. «Quand vous saurez ce qui m'a retenu, écrivait-il à la comtesse, vous ne regretterez pas le temps perdu. Notre bonheur avance à grands pas, et, le jour où nous nous verrons à Albano, je vous porterai de bonnes nouvelles.» Pippo Trasimeni avait écrit, de son côté, qu'il lui tardait fort de venir serrer la main à Tolla, mais que Lello se faisait trop tirer l'oreille. Il fondait une sorte d'association de charité, et les convocations, les assemblées, les quêtes et les circulaires prenaient le plus clair de son temps. Il avait l'air de traiter encore une autre affaire avec son oncle le chevalier et son frère aîné, qui était revenu de Venise; mais aucun ami de la famille n'était dans le secret, excepté un Français, monsignor Rouquette, secrétaire particulier du cardinal-vicaire.

Le 29 septembre, à huit heures du soir, on relisait en commun la correspondance de Lello dans la chambre du comte, autour d'un petit feu clairet où Toto jetait de temps à autre une poignée de sarments. La famille entière, sans excepter Tolla, était en proie à une sorte de malaise qui ressemblait beaucoup à de la tristesse. Le comte relevait tout haut les expressions ambiguës, les phrases équivoques et les symptômes d'indifférence épars dans toutes ces lettres. La comtesse et Tolla prenaient la défense de Lello. Toto ne donnait point son avis, il aurait eu trop à dire; mais il offrait de partir pour Rome et d'aller voir par lui-même ce qu'on pouvait encore espérer. La comtesse ne voulait pas exposer son fils à ce voyage, tant qu'il serait question du choléra; mais ne pouvait-on pas envoyer un homme intelligent et dévoué, par exemple Menico? Si l'on apprenait que Lello avait cédé à l'influence de sa famille, de ses amis ou d'une maîtresse, on verrait à se pourvoir ailleurs. Tolla trouverait des amis à choisir. Elle n'avait que vingt ans et un mois; sa beauté était dans tout son éclat, sa réputation intacte: Lello, en évitant de se compromettre, ne l'avait point compromise. Morandi d'Ancône était venu passer l'automne à Frascati, chez la vieille comtesse Pisani. Peut-être serait-il disposé à reprendre les négociations.

Tolla se récriait à cette seule idée. Elle jurait d'épouser le cloître ou Lello.

Ces débats furent interrompus par l'arrivée du valet de chambre de Lello qui apportait une longue lettre de son maître. Menico, qui revenait des champs, fut chargé de conduire le messager à la cuisine et de lui faire fête. Tolla déchira vivement l'enveloppe, et lut à haute voix la lettre suivante:

«Grandes nouvelles, ma chère Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence à croire que Dieu nous protége et que notre bonheur est assuré. _Te Deum laudamus!_

«Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais à rien, j'ai eu l'idée de fonder un grand hospice pour les orphelins du choléra. Cette idée, il fallait la mettre à exécution sans argent, sans local, sans rien! J'ai donc surmonté ma timidité naturelle; je me suis fait actif, remuant et presque effronté. J'ai parlé à trois ou quatre cardinaux; ils ont soumis mon projet au saint-père, qui l'a approuvé des deux mains. J'ai formé un comité, nous avons organisé des quêtes dans toutes les églises et même dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'étonneras plus de rien quand tu sauras que c'était à ton intention. Et comment? On m'avait prédit que cette bonne oeuvre attirerait la bénédiction du ciel sur mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais à mener à fin cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je désire le plus ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon coeur! Et j'ai réussi!...»

«Qu'il est bon! murmura Tolla en s'essuyant les yeux.

--Je n'ai jamais dit qu'il fût méchant, répondit le comte.

--Oui, fais amende honorable, répliqua la comtesse.

--Achevons vite, dit Toto; ce n'est pas là cette grande nouvelle qu'il nous promet.»

Tolla continua.

«La récompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frère s'est amouraché à Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas même noble. Il jurait de l'épouser, et cette fantaisie mettait mon père au désespoir. Il dicta à mon oncle le colonel une lettre sévère à laquelle mon frère fit une réponse fort impertinente, disant que si on ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de prêtres pour le marier secrètement; qu'il avait donné sa parole, et qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanité de la famille; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne pouvait le déshériter de son majorat. Je fus scandalisé, comme tout le monde, du langage de mon frère, et je devinai aisément que, s'il persistait à mécontenter la famille, je ne pourrais de longtemps obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal et le colonel me surent gré des sentiments que je témoignais, et ils redoublèrent pour moi les marques de leur amitié. Monsignor Rouquette, cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaieté sont si célèbres dans Rome, vint un jour me voir. C'était dans la dernière quinzaine du mois d'août, peu de temps après ton départ. Il me félicita des bons sentiments où il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de mon frère pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas comprendre le sens de ses paroles. «Votre frère, me répondit-il, était destiné de tout temps à une grande alliance, et nous espérions lui voir épouser la fille d'un très-riche pair d'Angleterre. S'il avait répondu à l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet, qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille princière, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une riche héritière, soit avec une fille sans dot; mais, si votre aîné se mésallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se reportera sur vous, et que le prince votre père y regardera à deux fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais que cette immense fortune que lui ont léguée ses ancêtres se disperse après sa mort. Or, notez que, si vous et votre frère vous alliez épouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi serait dans la misère à la troisième génération.»

«Je fus frappé de la sagesse de ce raisonnement, et je déplorai amèrement la folie de mon frère, qui portait un si rude coup à nos chères espérances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frère pour l'amener à des idées plus raisonnables.

«Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.

«--Et comment, s'il vous plaît? Est-ce au cadet à conseiller son aîné?

«--Oui, quand le cadet est l'aîné par la sagesse.

«--Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frère?

«--J'en suis sûr, et je vous connais. Vous êtes assez désintéressé pour épouser une personne sans fortune, mais vous êtes trop gentilhomme et vous avez l'âme trop grande pour vous allier à une bourgeoise.»

«J'avouai, en rougissant de l'éloge, qu'il avait dit la vérité. Il reprit vivement:

«Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon à votre frère: vous n'avez ni l'âge ni la tournure d'un prédicateur; mais qui vous empêcherait de lui écrire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome; que les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchaîné aux pieds d'une Omphale bourgeoise; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses soupirs; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa maîtresse le lui a défendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroyé d'un regard s'il se hasardait à mettre le pied sur la terre ferme? Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa maîtresse, il est le seul qu'elle traite aussi sévèrement. Arrangez tout cela comme il vous plaira; vous êtes homme d'esprit, et je n'ai rien à vous conseiller.»