Part 6
--Eh bien, nous n'irons pas à Lariccia. Je vous emporterai dans l'île de Tibère et la mienne, et vous habiterez, malgré vous, mon repaire de Capri. Je parie que vous n'avez pas seulement vu Capri, ignorant que vous êtes? Ah! c'est un beau pays. J'y suis allée une fois, quand j'étais petite, et je m'en souviens comme d'hier. Lorsqu'on est dans le golfe de Naples, on voit une belle montagne blanche, grise, rousse, de toutes couleurs, debout au milieu de l'eau. Tous les rivages de l'île paraissent droits comme des murs, et l'on cherche des yeux une échelle de corde pour aborder; mais il y a une jolie petite marine où l'on débarque sans danger au milieu des pêcheurs en caleçon blanc et en bonnet rouge. Pour arriver à _mes_ vignes et à _mon_ château, il faut gravir un escalier d'une lieue; mais vous avez de bonnes jambes, n'est-ce pas? La maison est une tour carrée, blanche comme la neige, avec un toit en terrasse et des fenêtres si étroites que le soleil n'ose pas entrer chez nous. Les vignerons habitent alentour, dans des cabanes tapissées de pampres roux et de raisins noirs. Nous avons deux grands palmiers devant notre porte: leur ombre grêle se dessine en bleu sur les murs de la maison. Quand j'étais enfant, je les prenais pour des géants, avec leurs panaches. Vous verrez les mûriers que mon grand-père a plantés, et le gros figuier qui est sous ma fenêtre, tout peuplé de nids de tourterelles! Aimez-vous le vin de Capri? Non pas le rouge: il ressemble trop à du vin; mais le blanc, qui exhale ce joli parfum de violette? On en récolte beaucoup sur _mes_ terres, et mon cru est le plus renommé de tout le pays. La bonne vie, Lello! et comme nous serons heureux ensemble sur notre rocher; loin de Rome et du monde entier, au milieu de nos braves paysans! Ils nous aimeront: vous apporterez beaucoup d'argent pour les faire riches, moi, je doterai toutes les filles sur mes économies. Croyez-vous qu'une fois que nous serons là, vous avec moi, moi avec vous, et nos enfants autour de nous, nous aurons le courage de nous exiler à Venise pour tout un hiver? Venise doit être triste au mois de novembre: il y pleut à torrents: les brouillards des lagunes me font peur; on ne connaît pas les brouillards dans notre chère Capri!
--Je t'aime, Tolla! nous resterons à Capri toute notre vie.
--L'hiver et l'été, n'est-il pas vrai! Dieu me garde peut-être encore quinze années de beauté: je ne veux être belle que pour toi.
--Tu es un ange! Rome ne méritait pas de te connaître. Est-ce que la ville entière ne devrait pas être à tes genoux? Je m'indigne quand je pense qu'il y a des jeunes gens assez aveugles pour admirer une Bettina Negri et une Nadine Fratief. Et ces petites sottes qui ont pu espérer qu'elles te voleraient mon coeur! Elles seront bien punies lorsqu'elles nous verront passer au Corso dans la même voiture, ou galoper côte à côte dans les avenues de la villa Borghèse, ou valser ensemble à l'ambassade de France!
--En ce temps-là, je ne serai pas obligée de baisser les yeux quand vous paraîtrez dans un salon pour vous regarder à la dérobée. J'entrerai fièrement, au bras de mon Lello, les yeux attachés sur ses yeux. C'est ma mère qui sera heureuse de se montrer partout avec nous! Je ne ferai pas plus de toilette qu'à présent; non, je ne veux pas avoir l'air d'une parvenue. D'ailleurs le blanc me va bien, et puis je n'ai jamais aimé les bijoux.
--Les bijoux ne serviraient qu'à cacher quelque chose de votre beauté. Vous n'en porterez jamais. J'excepte cependant les diamants de ma mère. Elle m'a légué une rivière d'un grand prix, mais d'une admirable simplicité. Ne voudrez-vous point porter ces pauvres diamants pour l'amour de celle qui n'est plus?
--Je ferai ce que vous voudrez, Lello. Vous serez mon maître, et vous aurez le droit de me mettre un collier.
--Nous irons à tous les bals, nous serons de toutes les fêtes; j'inviterai Rome à venir dans notre palais assister à notre bonheur. Je voudrais pouvoir vous montrer au monde entier. Nous voyagerons, nous irons en France.
--Quand vous aurez appris le français, mon bien-aimé paresseux! En attendant, je vais voyager seule, demain matin, sur la route de Lariccia.
--Grâce à ce bienheureux choléra, que le ciel confonde!»
Tolla lui posa deux doigts sur la bouche:
«Chut! et point de paroles de mauvais augure. Promettez-moi seulement de veiller sur vous, d'éviter soigneusement le danger, d'appeler le docteur Ély au moindre symptôme, d'exécuter aveuglément ses ordonnances, en un mot de conserver votre vie comme une chose qui m'appartient.
--Ne craignez rien Tolla, je suis sûr de ne point mourir de cette horrible maladie.
--Sûr? et pourquoi?
--Parce que je mourrai d'amour et d'ennui le jour de votre départ.
--Non, monsieur; le jour de mon départ vous m'écrirez une longue lettre, et vous n'aurez pas le temps de mourir.
--Oui, certes, je vous écrirai, et par tous les courriers, c'est-à-dire tous les deux jours. Longuement? c'est ce que je ne sais pas encore. Je n'ai pas été jusqu'ici grand barbouilleur de papier, et je pense qu'en amour un baiser en dit plus long qu'une lettre de quatre pages.
--L'amour est un grand maître: il vous apprendra l'art d'écrire. Souvenez-vous seulement que je vous répondrai avec une exactitude judaïque: lettre contre lettre, et page pour page. Mais chut! on nous appelle. Voyez donc quelle heure il est.»
Lello regarda sa montre et répondit avec stupéfaction: «Minuit!» Il croyait causer depuis une demi-heure.
«Déjà! dit tristement Tolla.
--Mais est-ce que vous avez envie de dormir?
--Non. Et vous?
--Moi! il me semble que nous sommes en plein midi, que le ciel est peuplé de soleils, et que c'est offenser Dieu que de s'aller coucher à l'heure qu'il est.
--Mais mon père et ma mère, qui n'ont ni vos vingt-deux ans ni votre amour ont besoin de quelques heures de repos. Adieu, Lello.»
Lello se pencha sur elle pour la baiser au front. Elle s'enfuit en lui criant: «Non, pas ici, devant ma mère!»
Le comte, la comtesse et Toto embrassèrent Manuel Coromila, comme s'il eût déjà fait partie de la famille. Tolla lui tendit les joues, puis elle lui prit la tête dans ses deux mains, et l'embrassa à son tour. Tout le monde le reconduisit à travers les appartements jusqu'à la porte du palais.
«Adieu, frère, lui dit Toto.
--Venez nous voir à Lariccia, dit le comte.
--Soignez-vous bien, ajouta la comtesse.
--Vivez pour que je vive,» murmura Tolla.
En ce moment, on entendit un sanglot qui semblait sortir d'un instrument de cuivre. Menico, caché derrière une colonne de marbre cipollin, prenait sa part des émotions de la famille.
V
Le lendemain, à six heures du matin, l'heureux Lello dormait à poings fermés, lorsque Tolla et ses parents s'embarquèrent dans une grande chaise de poste qui faisait de temps immémorial le voyage de Lariccia. La comtesse et Tolla occupaient le fond de la voiture, le comte et son fils étaient fort à l'aise sur le devant; les domestiques pendaient en grappes alentour. Le cuisinier, le marmiton et le palefrenier s'accrochaient de leur mieux au siége du cocher, le camérier du comte, Amarella et Menico s'empilaient sur le banc de derrière, et le soleil oblique du matin chauffait vigoureusement tous ces visages hâlés.
Mlle Amarella était cette éternelle Romaine que tous les peintres rapportent dans leurs cartons: grande, belle, large, lourde et médiocrement faite, avec une physionomie fière et stupide qui ne déparait point sa figure. Son vrai nom était Maria, mais elle devait à son humeur aigrelette le sobriquet d'Amarella. Ses parents, pauvres journaliers de Lariccia, lui avaient fait apprendre à coudre; mais c'était elle qui s'était élevée à la dignité de femme de chambre. La nature, qui s'amuse quelquefois à donner à une couturière des qualités d'hommes d'État, l'avait douée d'une certaine ambition et d'une remarquable persévérance. Ce qu'elle avait dépensé de ruse pour entrer chez le comte et pour supplanter sa devancière passe toute croyance. Mme Feraldi racontait avec admiration comment Amarella, peu de temps après son entrée dans la maison, avait eu envie d'un vieux châle en crêpe de Chine, autour duquel elle avait tourné deux ans et demi, et qu'elle s'était fait donner à la fin sans l'avoir demandé une seule fois. Cette patiente fille poursuivait depuis une année un nouveau projet qu'elle n'avait encore laissé entrevoir à personne: elle voulait se marier, et elle avait jeté son dévolu sur l'excellent Menico. Le jeune piqueur de buffles avait une beauté mâle et robuste, faite pour séduire une âme paysanne; mais ce qui attirait surtout Amarella, c'était la candeur de ce grand enfant, en qui elle devinait des trésors de tendresse, de dévouement et d'obéissance aveugle. Elle espérait trouver en lui l'idéal de toutes les femmes: un mari qui ferait trembler tout le monde et qui tremblerait devant elle. Son plan était tracé à l'avance: Menico reviendrait à Rome au mois de novembre; il succéderait au portier du palais Feraldi, qu'on saurait bien faire chasser. Le mariage se ferait en même temps que celui de mademoiselle, peut-être dans six mois, dans un an au plus tard; le comte donnerait une dot; le seigneur Lello, dans l'ivresse de son bonheur, en offrirait sans doute une seconde. Amarella, pour ne point se séparer de son mari, resterait au service de la comtesse. Elle organisait sa vie à l'avance, montait sa maison, prenait une bonne d'enfant et un petit domestique pour faire les courses, et menait le même train que le concierge d'un prince ou le suisse d'un cardinal.
Cependant Menico, la tête appuyée sur l'épaule du camérier, ronflait à l'unisson des roues de la voiture. Sa femme en espérance le pinça familièrement pour le réveiller.
«_Aô!_ Menico, Menicuccio, Cuccio! lui cria-t-elle en épuisant tous les diminutifs de son nom, nous voici à Tavolato, et les fiasques sont sur la table.»
Tavolato est un cabaret situé sur la route de Lariccia, à deux lieues environ de la porte de Saint-Jean de Latran. Les promeneurs s'y arrêtent, comme à Ponte-Molle, pour vider quelques bouteilles de vin d'Orvieto.
Maîtres et valets descendirent sous une sorte de hangar construit avec des branchages de lauriers-roses. Le cabaretier apporta un pain bis, un fromage de lait de jument et une douzaine de flacons de verre blanc, au large ventre, au col effilé, bouchés à la mode antique par une goutte d'huile et une feuille de vigne, et remplis d'un petit vin blanc, léger, sucré, limpide et joyeux. Tolla s'amusa à déboucher les bouteilles et à enlever avec un petit paquet d'étoupes la goutte d'huile qui ferme le goulot et protége le vin contre le contact de l'air; puis elle remplit tous les verres, excepté le sien, et l'on but en choeur à sa santé. Les douze flacons se vidèrent comme par enchantement, et Menico en prit sa bonne part, quoiqu'il ne bût que de la main gauche. Il trouva même le temps d'engloutir une livre de pain, tandis que Tolla émiettait sa part à une nichée de poussins, accourus avec leur mère sur les pas du cabaretier.
Lorsqu'on remonta en voiture, Menico était de si belle humeur, qu'Amarella crut le moment propice à l'exécution de ses petits projets.
«Il me semble, lui dit-elle, que tu ne détestes pas l'orvieto?
--Les prêtres ne défendent pas d'aimer le bon vin, répondit sentencieusement Dominique.
--En buvais-tu beaucoup à Lariccia?
--Autant que j'en voulais boire.
--Comment l'entends-tu?
--Quand mademoiselle est à Lariccia, elle m'en fait donner tous les soirs.
--Mais quand mademoiselle n'y est pas?
--Quand mademoiselle n'y est pas, je n'ai pas soif.»
Amarella partit d'un grand éclat de rire. Elle affectait une grosse gaieté, quand elle ne savait que dire et qu'elle voulait montrer ses dents.
«Tu es un brave garçon d'aimer ainsi mademoiselle; mais je crois qu'elle te le rend bien.
--Est-ce qu'elle t'a jamais parlé de moi?
--Très-souvent. Elle dit que tu serais capable de tuer un homme pour elle.
--Un homme! Je tuerais un cardinal!»
Amarella fit un signe de croix.
«Mais, reprit-elle, tu dois bien t'ennuyer pendant l'hiver, quand mademoiselle est à Rome et que tu restes avec tes vilains buffles?
--Un peu; mais je trouve toujours le moyen de me faire envoyer à la ville une ou deux fois dans un hiver.
--Sais-tu qu'ils sont très-laids, tes buffles, avec leur peau galeuse, leur grosse tête et leur dos bossu?
--Oui; mais moi, quand je galope derrière eux, la lance à la main, dans une grande plaine nue, en serrant mon cheval entre mes guêtres, il me semble que je suis beau comme un Romain d'autrefois.
--Mais lorsque tu reviens de Rome et que tu as vu tant de palais et d'églises, comment peux-tu encore regarder ce grand désert brûlé par le soleil, sans herbe, sans arbres, sans maisons, où l'on ne rencontre que des aqueducs écroulés et de vieilles ruines de brique? Moi, je trouve cela affreux.
--Horrible! ajouta le camérier, qui se piquait d'avoir du goût.
--C'est que vous avez vécu longtemps à la ville, répondit sincèrement Menico; moi, qui ne sais rien et qui ai passé toute ma vie dans cette grande solitude qui s'étend autour de Rome, j'aime ces plaines brûlées, ce soleil ardent, ces ruines rouges, et jusqu'au chant des cigales dont les ailes grises viennent quelquefois me fouetter la figure. Quand je suis triste, il me plaît de voir que tout est triste autour de moi.
--Et quand tu es gai?
--Alors c'est autre chose. Je vois des fleurs sur toute la terre, et les masures rouges deviennent plus belles que des églises le jour de Pâques. Comprends-tu?
--Tu regrettais donc tes herbages et tes masures pendant les quatre mois que tu as passés à Rome.
--Non.
--Pourquoi?
--J'étais auprès de mademoiselle.
--Et si mademoiselle t'appelait à Rome pour toute la vie, y viendrais-tu?
--De grand coeur.
--Allons, mon Menico, tu mourras citoyen de la grande ville.
--Peut-être.
--Et tes enfants seront de petits Romains.
--Quels enfants? Je ne me marierai jamais.»
Amarella se remit à rire, mais du bout des dents.
«Jamais! C'est tard. Et pourquoi?
--Je n'ai pas le temps.
--Explique-moi cela, je t'en supplie.
--Rien de plus simple. Si j'épousais une femme, je lui obéirais, n'est-ce pas?
--Probablement.
--Eh bien! on ne peut pas servir deux maîtres à la fois.»
Tandis que Dominique confessait si naïvement son adoration pour sa maîtresse, la voiture roulait sur la voie Appienne; le Monte-Cavo se rapprochait rapidement et Tolla, avant de s'engager dans la route qui mène aux jardins et aux parcs d'Albano, jetait un dernier coup d'oeil à ces prairies desséchées qui entourent la ville d'une ceinture de tristesse et de désolation. Lorsqu'on suit cette route pendant l'été, on est tenté de croire que la terre d'Italie, partout si belle et si féconde, a été marquée d'un fer rouge autour de Rome. La route ne traverse que des terrains nus, hérissés d'herbes flétries, divisés par quelques barrières de bois mal équarri, et animés de loin en loin par la présence d'un bouvier à cheval qui chasse une vingtaine de boeufs blancs et de buffles noirs. On rencontre de temps en temps un petit temple dépouillé de ses marbres, un tombeau en ruine, ou les restes d'une villa où les éperviers font leur nid. Mais Tolla prêtait à cette solitude morte la vie, la jeunesse et l'amour qui abondaient dans son âme. La joie dont elle était pleine débordait sur tous les objets environnants, ressuscitait les ruines et faisait reverdir la terre. Elle comprit alors pour la première fois cette fiction des poëtes, qui prétend que l'amour fait naître les fleurs sous ses pas.
La famille Feraldi traversa à dix heures la grande rue de Lariccia. Vers le même moment, Lello s'habillait pour aller voir Pippo Trasimeni: il avait dormi sans débrider jusqu'à neuf heures.
«Qui t'amène si matin? demanda Pippo en le voyant entrer.
--Le bonheur, mon ami! J'ai passé une soirée comme les saints n'en ont pas souvent en paradis.
--Bravo! Et comme je suis le seul à qui tu puisses sans indiscrétion faire part de ta félicité, tu m'apportes le trop plein de ton âme? Verse mon ami, verse.
--Ce n'est pas tout. J'ai un conseil à te demander.
--Demandez et vous recevrez. C'est parole d'Évangile.
--Mon cher Pippo, elle est partie.
--Je le sais bien; mais si c'est sur moi que tu comptes pour la faire revenir...
--Non. J'irai la voir un de ces jours: je l'ai promis à son père. Nous prendrons rendez-vous à Albano. Voudras-tu être du voyage?
--De grand coeur; aujourd'hui, demain, pourvu que je ne sois pas de service.
--Non, plus tard: je ne veux pas faire d'imprudence; mais en attendant, il faut... Ne te moque pas de moi; j'ai promis de lui écrire.
--Eh bien?
--Par tous les courriers.
--Après!
--A dater d'aujourd'hui.
--Où est le mal?
--Si j'avais déjà reçu une lettre d'elle, je ne serais pas en peine: je lui répondrais paragraphe par paragraphe; mais tu sais combien j'ai peu l'habitude d'écrire, et je voudrais...
--Quoi? me prendre pour secrétaire? demanda Philippe en riant aux éclats. Grand merci! Je te ferai des vers tant que tu voudras, parce que tu n'en voudras pas tous les deux jours, et parce que je tiens pour démontré que tu n'es pas capable d'en faire; mais, comme tout homme qui a appris à écrire est capable de faire de la prose, j'espère bien que tu sauras te passer de moi.
--Sans doute, et si tu attendais les demandes pour faire les réponses, tu saurais que je ne veux de toi qu'un simple conseil. Je prendrai le style familier, n'est-ce pas? Je lui parlerai un peu de tout, de l'état sanitaire, des bals, de ce qui me sera arrivé dans la journée, de...
--En deux mots, mon cher, parle-lui d'elle et de toi. C'est le texte invariable de toutes les lettres d'amour, depuis l'antiquité la plus reculée.
--Et puis-je me permettre de la tutoyer? Je lui ai dit _tu_, hier au soir, dans la chaleur du discours; mais peut-être dans une lettre le _vous_ serait-il plus de saison?
--Mon cher Lello, le _vous_ est une invention des Romains de la décadence. Il équivalait, dans l'origine, à un long compliment ainsi conçu: «Homme, tu as tant de vertu, de puissance et de gloire, que tu n'es pas un seul homme, mais dix ou douze hommes réunis en faisceau. Agréez mon respectueux hommage.» Tous les peuples qui pensent qu'un homme en vaut un autre et que le maître n'est pas à son domestique comme la dizaine à l'unité ont gardé le _tu_. Les premiers chrétiens se tutoyaient, les apôtres tutoyaient le Sauveur, tandis qu'un pair d'Angleterre dit _vous_ à son chien, sans doute pour indiquer qu'il le respecte autant qu'une meute entière. Décide maintenant si tu dois dire _vous_ à ta maîtresse.
--Non, par Bacchus! Tu es un homme de bon conseil. Adieu, merci; je vais écrire.»
Il courut au palais Coromila, s'enferma à double tour dans sa chambre, de peur de surprise, et écrivit en moins de trois heures la lettre suivante:
«Ma chère Vittoria,
«Il n'y a pas à dire, il faut que ce soit moi qui écrive le premier. Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.
«Je me suis demandé si je devais t'écrire en _vous_ ou en _tu_, mais il m'a semblé que le _tu_ convenait mieux entre deux personnes qui s'aiment. Va donc pour le _tu_.
«Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller danser, etc. (etc. ne veut pas dire: faire l'amour); mais avec qui dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B... ou la M... Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de huit ou dix écus, j'assurerai ta tranquillité et la mienne, car tu n'auras pas de reproches à me faire. Baste! dans ma lettre de samedi, je te rendrai compte de tout.
«On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de choléra dans les environs de Lariccia. Je voudrais que cela fût vrai: la peur, qui a chassé monsieur ton père, nous le ramènerait incontinent. On parle de deux cas à Frascati.
«A propos de Frascati, j'espère que tu ne fréquenteras pas ce pays-là. Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun foncé qui arrive d'Ancône et qui a naguère témoigné pour toi une vive sympathie. Son nom commence par un _m_ et finit par un _i_. Je ne voudrais pas que le voisinage fît naître quelque petit amour, qui ferait écrire quelques petites lettres, qui feraient... Mais allons! je crois que je puis me fier à toi.
«Adresse ta réponse à Manuel Miracolo. J'avais d'abord pensé à Romilaco; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les gens de la poste ne reconnaîtront pas Coromila dans Miracolo.
«Adieu, il est tard: on m'attend dans le cabinet de mon père. Je te laisse: tu peux croire avec quel regret! Mes respects à ta mère et à ton père; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me répondre sans retard: je suis sûr que la recommandation serait inutile, et c'est dans cet espoir que je me dis pour la vie ton très-affectionné et sincère
«LELLO.»
Les Feraldi dévorèrent en famille cette singulière lettre d'amour, où la pauvreté d'esprit engendrait la froideur, et où la gaucherie se cachait de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le père haussa les épaules et dit en souriant: «Bavardage d'amoureux!» La mère répéta avec une complaisance visible les deux derniers mots: _affezionatissimo vero!_ Le frère garda ses impressions pour lui; il savait de longue main que Lello n'était pas un aigle; il avait tremblé à l'idée de cette correspondance, qui pourrait refroidir le coeur de son futur beau-frère en épuisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout âge sont de grands écoliers qui pardonnent rarement à ceux ou à celles qui leur ont donné des _pensums_; mais, à tout prendre, il n'était pas mécontent du premier _pensum_ de Lello.