Part 5
--Il y a cinq petits verres d'eau-de-vie dans la pièce.
--Et un beau jeune homme de vingt ans lui demande poliment si elle ne veut pas se reposer. A sa vue elle pousse un cri, et elle reconnaît l'enfant qu'on lui avait pris vingt ans auparavant pour l'exposer au Petit-Montrouge. Elle l'embrasse...
--Pardon, elle ne l'embrasse pas. Le cardinal-vicaire ne permet pas que les femmes embrassent les hommes sur le théâtre. Et puis, tu vas bien rire: figure-toi, ma Tolla, qu'au moment où la vieille femme doit crier au bon jeune homme: «Tu es mon fils!» toutes les cloches du voisinage se sont mises à sonner en même temps, et, comme le théâtre est en plein air et qu'il était impossible de s'entendre, la vieille femme s'est assise, le jeune homme a pris une chaise, et ils ont causé en riant jusqu'à ce que les cloches eussent fini.
--Oui; mais quel beau moment, lorsqu'à la fin du septième acte Cosimo s'est avancé sur les bords de la scène, et qu'il a dit au public: «Ceci vous prouve qu'il y a un Dieu qui punit les coupables et récompense les innocents!» Quels applaudissements! quelles larmes! Pour moi, j'en suis encore bouleversée!»
Le supplice de Tolla ne dura pas plus d'une heure.
Lorsque les deux cousines se retirèrent, l'une en s'essuyant les yeux, l'autre en se tenant les côtes, elle courut au balcon; Pippo était parti sans passer par le salon. Mme Feraldi, assise sur le bord d'une caisse de fleurs, paraissait enfoncée dans une réflexion profonde.
«Eh bien! mère? murmura Tolla d'une voix tremblante.
--Pippo vient de sa part. Il demande ta main.»
Tolla chancela et s'appuya à la muraille. Elle avait le vertige. Sa mère la soutint et la ramena dans le salon.
«Écoute, lui dit-elle. Il a beaucoup pleuré devant Pippo; il t'aime, et tu seras sa femme; mais il ne peut, quant à présent, que donner sa parole de t'épouser. Son frère aîné s'est amouraché d'une petite Vénitienne, en dépit du prince, du cardinal et du chevalier. Cette affaire a soulevé de grands orages dans la famille, et, tant qu'elle ne sera pas terminée, Lello ne veut point parler de son mariage; il exige même que la parole qu'il nous donne aujourd'hui demeure en secret pour quelque temps. Je me contenterais volontiers de sa promesse; il n'y manquera pas, j'en suis sûre. Si tu veux t'en contenter comme moi, et si tu consens à tenir la chose secrète, nous pourrons écrire à Ancône. Ton oncle répondra à Morandi que tu ne peux pas l'épouser, qu'il te coûterait trop de quitter Rome et d'aller vivre si loin de nous.»
Tolla resta muette de joie. Tout ce qu'elle avait compris dans le discours de sa mère, c'est qu'elle était aimée et qu'elle serait la femme de Lello. L'horizon s'éclaira vivement autour d'elle; les objets les plus sombres prirent des couleurs éclatantes: elle éprouvait l'éblouissement du bonheur. Elle saisit sa mère dans ses bras et l'accabla de caresses. En ce moment, Menico ouvrait timidement la porte; elle courut à lui et lui sauta au cou.
Menico avait rencontré le Napolitain de Mme Fratief qui rôdait autour du palais, et il avait engagé avec lui une conversation où il s'était foulé le poignet droit. Il allait demander à Mme Feraldi une compresse d'eau-de-vie camphrée, lorsque le plus mignon, le plus frais et le plus brûlant de tous les baisers vint s'abattre au milieu de son visage.
«Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frère nourricier! que tu es bon! que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse!
--Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien heureux; vous m'avez embrassé; c'est la première fois depuis 1830. J'avais le poignet foulé, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez?
--Oui, j'aime, je suis aimée, je me marie... bientôt; pas tout de suite, entends-tu? C'est un secret, ne le dis à personne, mais bientôt... Tu seras de la noce, mon Menico; nous nous marierons à Lariccia; tes buffles auront congé ce jour-là. Je veux que nous dansions ensemble!»
Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours, il partageait les angoisses de sa chère maîtresse. Cependant il se souvint de jouer l'ignorance, et il ne prononça pas le nom de Coromila. Dans l'excès de sa joie, cet homme inculte ne se départit pas un instant de la réserve et de la prudence italiennes; mais, tandis que la comtesse prenait soin de son poignet enflé, il se promit de commencer une neuvaine à l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au salut de Lello.
Lello vint à neuf heures du soir. Il eut une assez longue conférence avec le comte et la comtesse, à qui il demanda solennellement la main de leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier sans le consentement de ses parents. «Je le sais, répondit-il, et, quand la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas; mais ce consentement, je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point mettre en peine.» A cette assurance formelle, le comte ne répondit rien: il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila était condamné unanimement par les médecins, et que Lello serait libre avant une année. Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot n'indisposât la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait à Tolla, et lui assura la propriété de ses vignes de Capri, estimées deux cent mille francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reçut enfin de la bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la sienne et le baisa sur les lèvres. Ils étaient fiancés.
IV
Mme Fratief et sa fille ignorèrent ce qui s'était passé au palais Feraldi. Nadine, prévoyant que le départ pour Lariccia précipiterait la marche des événements, avait aposté Cocomero sur la place des Saints-Apôtres pour surveiller le camp ennemi. Elle poussa un cri de colère lorsqu'elle vit revenir son espion sur un brancard, la figure en sang et le crâne sensiblement déformé. L'état de son visage expliquait la foulure de Dominique.
Cocomero était un pur Napolitain du quai Sainte-Lucie, court, trapu, rougeaud, goulu, fainéant, poltron, hébété et fripon comme Polichinelle en personne. Sa grosse face plate élargie par une énorme paire de favoris roux, était toute barbouillée de mauvaises passions; ses petits yeux gris clair trahissaient à certains moments une férocité porcine. Depuis la place des Saints-Apôtres jusqu'à la via Frattina, où logeaient ses maîtresses, il répéta entre ses dents la plus terrible malédiction que l'on connaisse à Rome: _Accidente_! ce qui veut dire en bon français: «Puisses-tu mourir d'accident, sans confession, damné!» Dans un pays où l'on croit au mauvais oeil comme à la sainte Trinité, une malédiction de cette importance équivaut à mille soufflets, et les Romains du Transtevère répondent à un _accidente_ par un coup de couteau; mais Dominique était loin, et Cocomero sacrait tout à son aise, sans aucun respect pour la police ecclésiastique de Rome, qui fait coller aux portes de toutes les boutiques un petit écriteau avec ces mots: _Blasphémateurs, souvenez-vous que Dieu vous entend!_
La générale après quelques exclamations modérées, qu'on entendit d'une lieue à la ronde, s'empressa de soigner son domestique. Elle avait appris un peu de médecine, pour faire croire qu'elle était née dans un château, et elle traînait partout avec elle un gros cahier manuscrit, plein de recettes, de secrets merveilleux, de remèdes de famille, de _gouttes_ infaillibles, et même de paroles magiques. La pièce la plus remarquable de ce recueil était une certaine recette pour purifier le sang, en coupant les quatre pattes d'un lézard vert pendant la pleine lune, et en prenant une _purge_ le lendemain. Cocomero se laissa soigner sans mot dire, et il s'ingéra une bonne dose de certain vulnéraire de ménage dont la saveur alcoolique lui agréait fort; mais il se refusa obstinément de nommer l'auteur de ses maux. «C'est moi, disait-il, qui me suis fait mal. J'ai trébuché sur une pierre; ma tête a donné contre une borne, je suis un maladroit, mais je ne suis pas un poltron.» Il ajouta sournoisement: «Si un homme m'avait fait autant de mal que je viens de m'en faire moi-même, il ne s'en vanterait pas longtemps, fût-il aussi fort que Néron!»
Néron est encore le héros favori du petit peuple de Rome et de Naples.
«Tais-toi! dit la générale. Et la justice?
--La justice, madame? On ne me condamnerait pas sans témoins, n'est-il pas vrai?
--Sans doute.
--Eh bien! il n'est pas facile de trouver des témoins contre un homme qui a donné un coup de couteau. Les témoins sont personnes prudentes qui se disent: «Celui-là n'a pas peur. Il a tué un homme; donc il est capable d'en tuer deux: ne nous brouillons pas avec lui.»
--Oui, mais un condamné à mort ne se venge pas de ses témoins.
--Mais, reprit Cocomero d'un petit air dévot, le saint-père est galant homme; il ne veut pas la mort du pécheur; il répugne à verser le sang chrétien, et ceux qui ont commis l'imprudence de tuer un homme en sont quittes pour les galères à perpétuité.
--A perpétuité! N'est-ce pas pire que la mort?
--Faites excuse, madame. Lorsqu'on a quelque protection, un bon maître, par exemple, ou une bonne maîtresse, on peut espérer pour les prochaines fêtes de Pâques une commutation de peine: vingt ans de fers. C'est encore bien sévère, n'est-il pas vrai, madame! Mais, au bout d'un an ou de six mois, la même protection agissant toujours, les vingt ans seront réduits à dix, les dix à cinq, les cinq à trois. Or, le plaisir de tuer un ennemi ne vaut-il pas trois ans de galères?»
C'est dans ces sentiments que le digne Napolitain se coucha le soir de l'Assomption, tandis que ses maîtresses se dépitaient de ne rien savoir; que Lello échangeait le premier baiser avec Tolla, et que Pippo Trasimeni, enchanté du succès de sa négociation et du bonheur de ses amis, courait raconter toute l'histoire à sa mère.
La marquise était loin de s'attendre à semblable nouvelle. Il y avait trois mois et demi que la rumeur publique lui avait appris la passion de Lello, et elle ne croyait pas qu'un Coromila fût capable d'aimer longtemps. Depuis cet éclat, les deux amants, soumis à un espionnage formidable, s'étaient étudiés à tromper tous les yeux; le comte et la comtesse, craignant le ridicule qui s'attache aux ambitions déçues, avaient caché leur projet à leurs meilleurs amis; et Pippo, qui connaissait l'antipathie de sa mère pour les Coromila, n'avait voulu lui raconter sa campagne qu'après la victoire. D'ailleurs la marquise avait cessé d'aller dans le monde depuis l'invasion du choléra. Elle s'était liguée contre le fléau avec le docteur Ély et l'abbé Fortunati. Le docteur avait fait le voyage de Paris en 1832 pour observer l'effet des divers traitements qui y furent essayés; l'abbé enrôla parmi les fidèles de sa paroisse et les admirateurs de son éloquence une vingtaine d'infirmiers volontaires; la marquise dépensa trente mille francs, toutes ses économies, pour transformer en hôpital une maison qui lui appartenait. Tous ces soins s'emparèrent si bien de son esprit, qu'elle n'eut plus le loisir de songer à autre chose, et elle avait presque oublié qu'il y eût des mariages en ce monde, lorsque son fils vint lui annoncer triomphalement qu'il mariait Lello avec Tolla.
Pour un marquis et pour un garde-noble, Pippo avait l'esprit un peu bien libéral. Il prisait médiocrement les avantages de la naissance et de la fortune, sous prétexte qu'il était riche et noble depuis sa plus tendre enfance, et il prétendait que les seules gens qui fassent cas des titres et de la richesse sont ceux qui ont pris la peine d'acheter leurs titres et de gagner leur argent. S'il méprisait toutes les distinctions sociales, en revanche il estimait fort la noblesse des sentiments, et il s'amusait quelquefois, au grand scandale de ses camarades, à bouleverser l'ordre hiérarchique de l'aristocratie romaine, donnant la couronne fermée à ceux qui pensaient en princes, et reléguant dans la bourgeoisie tout prince convaincu de penser en bourgeois. Sur le livre d'or de Pippo, Tolla Feraldi était inscrite parmi les reines, Lello parmi les princes, Dominique le piqueur de buffles, n'était rien moins que le chevalier Menico. On devine aisément que l'inventeur de ce beau système n'était pas un chaud partisan des mariages à la mode, et qu'il n'admirait guère cette loi des convenances, qui veut qu'un prince épouse une princesse et qu'un millionnaire épouse un million.
«Victoire! cria-t-il à sa mère; Rome se convertit à mes idées. Une grande famille va donner l'exemple: la foule suivra. Tu sais que l'héritier présomptif du prince Coromila-Borghi est à Venise, aux pieds d'une adorable petite bourgeoise qu'il jure d'épouser à la barbe de ses ancêtres. Eh bien! ce n'est pas tout; son frère cadet, notre Lello, qu'ils voulaient marier à une princesse, a demandé aujourd'hui même la main de Tolla.»
La marquise écouta avec une douleur sourde la narration détaillée que lui fit Pippo. Une ou deux fois elle fut sur le point d'interrompre un récit dont chaque mot éveillait en elle de douloureux souvenirs; cependant elle se contint jusqu'au bout. Lorsque son fils, après avoir tout dit, lui demanda ses applaudissements, elle secoua tristement la tête.
«Pauvre Tolla! Pourquoi as-tu mis son bonheur aux prises avec l'orgueil des Coromila?
--L'orgueil des Coromila se fait vieux. Le père n'a pas six mois à vivre; le cardinal est condamné par tous les médecins; reste le chevalier.»
La marquise se leva pour aller regarder à la fenêtre. Pippo poursuivit:
«Le chevalier ne m'inquiète nullement.
--Ah!
--Nullement! il appartient à l'espèce d'hommes la plus inoffensive: c'est un égoïste. Y a-t-il rien de plus aimable qu'un homme qui ne s'occupe jamais des autres? Je ne voudrais pas lui ressembler: non, l'égoïsme est une vertu sociale dont je ne suis point jaloux; mais, quoique je voie plus d'une personne (et tu es du nombre) prévenue contre le chevalier, je me déclare incapable de le craindre ou de le haïr. Je l'ai rencontré ce matin; il fumait son cigare au sortir de la messe, et suivait tout doucement le Corso en poussant son ventre devant lui. Ses gros yeux indifférents erraient au hasard, de balcon en balcon, de voiture en voiture; il semblait se soucier de la gloire de Coromila comme de la fumée qu'il abandonnait au vent. S'il pensait sérieusement à quelque chose, c'était assurément au déjeuner qu'il avait fait ou au dîner qu'il allait faire. Il avait l'air d'un homme de bon sens et de bon appétit, qui n'a point de remords et qui n'aurait garde de s'en préparer, de peur de mal dormir. Je l'ai regardé marcher d'un pas pesant et satisfait jusqu'au palais de ses pères, et j'ai crié en moi-même: «Vivent les égoïstes!» Ce gros homme ne prendra jamais la peine de contrecarrer ma petite providence! Est-ce bravement raisonné cela? Embrasse-moi, et adieu; je suis de service ce soir.»
Il embrassa tendrement sa mère, pirouetta sur ses talons, et courut mettre son uniforme.
La marquise se demanda longtemps si elle irait voir Mme Feraldi. Elle croyait connaître assez la famille Coromila pour pouvoir prédire que le mariage ne se ferait jamais, et son amitié pour Tolla lui demandait de la détromper. D'un autre côté, le soin qu'on avait pris de se cacher d'elle, la crainte de paraître malveillante ou jalouse, et surtout la perspective du récit douloureux par lequel il faudrait appuyer son opinion, la firent hésiter jusqu'au soir. A la fin, le dévouement prit le dessus. «Je leur raconterai tout, pensa-t-elle. De cette façon, mes souffrances n'auront pas été stériles, et le malheur de ma vie sera le salut de Tolla.»
Elle se présenta à dix heures au palais Feraldi. Menico, le bras en écharpe, lui répondit que la comtesse n'était pas rentrée: Lello n'était pas encore parti. Elle revint le lendemain dans la matinée. Cette fois, Mme Feraldi et sa fille étaient véritablement sorties pour entendre une messe d'actions de grâces à la Trinité des Monts. La marquise alla voir ses malades, et se consulta, chemin faisant, pour savoir si elle n'écrirait pas à Mme Feraldi; mais il lui répugnait de confier au papier le secret qu'elle n'avait encore partagé qu'avec son confesseur. Elle rencontra fort à point l'abbé Fortunati, et lui demanda son avis. L'abbé était un orateur et un homme d'action, mais une âme scrupuleuse et timorée, peu capable de donner un conseil. Il lui répondit d'agir suivant sa conscience et de s'en remettre à la bonté de Dieu. La pauvre femme, livrée à elle-même, n'imagina qu'un seul expédient pour sortir d'incertitude. Elle résolut de retourner le soir au palais Feraldi pour parler à la comtesse. «Si je trouve encore la porte fermée, se dit-elle, c'est que le ciel ne voudra pas que je les avertisse. Qui sait si Lello n'aura pas assez d'amour et de persévérance pour surmonter tous les obstacles que je prévois?»
En rentrant chez elle, elle trouva la carte de la comtesse avec le mot _adieu_ écrit au crayon. A neuf heures du soir, elle vit les portes du palais fermées; aucune des fenêtres qui donnent sur la place n'était éclairée. Le portier lui annonça que toute la famille partait le lendemain au petit jour pour Lariccia, et qu'on venait de se mettre au lit. Elle retournait à la maison, lorsqu'elle reconnut dans l'obscurité le beau Lello, courant comme s'il avait des ailes. Il entra dans le palais, et au bout de dix minutes il n'était pas sorti. «Allons, pensa la marquise, c'est sans doute la volonté de Dieu!»
Cette soirée fut pour les deux amants la fête de l'amour permis. Lello trouva la famille réunie au jardin, sous les citronniers, autour d'une table antique où l'on avait servi des sorbets à la rose. Le ciel était sans nuages, et la lune répandait sur les larges allées sa chaste et honnête lumière. La brise du sud, humide et tiède, remuait mollement le feuillage et animait tout le jardin d'une vie douce et indolente. Les bruits du dehors s'étaient apaisés, et la petite cloche d'un couvent voisin interrompait seule d'heure en heure cet épais silence qui pèse sur les nuits de Rome. Tous les domestiques, Menico excepté, dormaient sur une terrasse; les oiseaux, bercés par la brise, dormaient sur les branches; les bas-reliefs encadrés dans la façade du palais, les statues du péristyle et les Hermès du jardin semblaient fermer les yeux. Lello s'arrêta sur les marches du palais, et chanta d'une voix pure et sonore le premier couplet d'une romance que Philippe avait écrite pour lui:
Le ciel est bleu, la mer tranquille; Les Romains couchés par la ville, La tête au pied d'un mur, dorment profondément; Et la brise du soir, sur les jardins errante, Porte des orangers la senteur enivrante Au coeur de ton amant.
Tolla se leva précipitamment, et courut se jeter dans ses bras. Elle le conduisit à ses parents en voltigeant autour de lui comme une ombre légère, dans son peignoir de mousseline blanche. En présence du comte, de la comtesse et de Toto, Manuel lui mit au doigt son anneau de fiancée. C'était un petit cercle d'or entouré de turquoises, qu'il avait commandé le matin même dans la via Condotti à l'un de ces artistes en boutique qui sont les premiers bijoutiers du monde. Il prit la main de Tolla, comme pour juger de l'effet de son petit présent, et il la baisa longuement. Tolla, par un mouvement de naïveté sauvage qui fit un peu rougir sa mère, reprit vivement sur sa main le baiser qu'il y avait mis. Toute la soirée se passa dans ces enfantillages qui sont peut-être les plaisirs les plus vifs de l'amour. Les parents de Tolla, témoins muets, mais non pas indifférents, de cette scène charmante, ne songeaient point à contraindre les sentiments de leur fille: ils voulaient attacher Lello, et ils savaient que rien n'attache comme le bonheur. Les deux enfants couraient en liberté dans les allées, ou s'arrêtaient pour écouter le silence, ou marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre, en babillant comme deux pinsons sur la même branche par un beau jour de printemps. Ils se racontèrent plus de vingt fois, sans se lasser ni l'un ni l'autre, les commencements de leur amour et l'histoire de leurs coeurs pendant les six mois qui venaient de s'écouler. Les projets vinrent ensuite, et Dieu sait combien de châteaux en Espagne ils construisirent et renversèrent pour avoir le plaisir de les rebâtir.
«Nous passerons tous nos hivers à Venise, disait Lello. Je n'y connais personne; nous ne serons pas condamnés à aller dans le monde. Nous vivrons pour nous, cachés dans mon vieux palais, que je veux faire rajeunir.
--Non, répondait Tolla, il faut le laisser comme il est. Les murs sont-ils bien noirs?
--Aussi noirs et aussi curieusement fouillés qu'une dentelle de Chantilly.
--Tant mieux, je ne veux pas qu'on y touche. Ma chambre a-t-elle des vitraux coloriés comme une chapelle? Est-elle tendue de cuir gaufré et doré? Je l'aime comme elle est. Ai-je un grand lit d'ébène à colonnes torses avec des rideaux de damas du temps de Véronèse? il faut les laisser. Je ne veux pas qu'on cache sous un tapis le pavé de mosaïque.
--Il faudra pourtant bien un tapis pour les enfants. Comment pourraient-ils se rouler sur ces dures mosaïques?
--Vous avez raison, mais je ne supporte pas un tapis neuf. Il faudra trouver dans le garde-meuble quelque vieillerie splendide, un présent du roi de France à notre aïeul le doge, ou un tapis de Smyrne rapporté par notre ancêtre l'amiral. Ils me sauront gré du soin que je prends de leurs reliques, et les vieux portraits de la galerie souriront en me voyant passer.
--Pour la promenade, reprenait Lello, je ferai faire une grande gondole noire aussi triste qu'un catafalque; mais l'intérieur sera garni de satin blanc comme le nid d'un cygne. Ceux qui nous verront glisser sur le Grand-Canal nous prendront pour des officiers autrichiens qui vont commander l'exercice; ils ne devineront pas le bonheur qui se cache sous cette tenture de deuil.
--Il faudra que Menico apprenne à manier la rame vénitienne; je ne veux pas qu'un valet étranger soit en tiers dans nos secrets d'amour.
--L'été, nous habiterons notre villa d'Albano. Le parc est si grand, que nous ferons notre promenade du matin, à cheval, sans sortir de chez nous.
--Non, votre parc est public, et nos regards seraient épiés par trop de monde.
--Je le fermerai.
--Je vous le défends! Que deviendraient les pauvres gens qui ont l'habitude de s'y promener comme des princes, et les petits paysans qui viennent vous voler vos oranges? D'ailleurs je ne vois pas pourquoi je serais toujours chez vous quand vous ne parlez pas de venir chez moi. Nous passerons notre été à Lariccia.
--Et le parc fermé, où le trouverons-nous?
--Vous serez quitte pour faire entourer de murs le petit bois de quarante arpents.
--Vous oubliez que Lariccia n'est pas à nous. Permettez-vous que j'appelle Toto pour lui demander s'il veut nous donner Lariccia?