Part 10
A ce chiffre de dix millions, Rouquette prit un air si respectueux que la générale se persuada qu'il était dupe. «Décidément, madame, dit-il en terminant, je crois que, si je m'appelais Lello Coromila, je choisirais ma femme en Russie. Par malheur, je ne suis rien qu'un homme de bon conseil.
--Il va travailler Lello! se dit la générale ivre d'espérance.
--Elle court perdre les Feraldi,» pensa Rouquette en la voyant sortir.
Huit jours après, il n'était bruit que du mariage secret de Lello et de Tolla. On citait le jour, l'heure, la chapelle, le prêtre et les témoins. Ces détails d'une précision inquiétante émurent le frère de Lello: il lui demanda s'ils étaient vrais, et ne voulut croire ses dénégations que lorsqu'elles furent confirmées par Rouquette.
Tolla n'ignora pas longtemps les calomnies que la Fratief avait mises en circulation. Un matin que Mme Feraldi réunissait chez elle quelques jeunes filles de la société et quelques amis de Toto pour répéter ensemble une mazurka, les deux cousines de Tolla vinrent la féliciter de son mariage.
«Quel mariage? demanda-t-elle en rougissant jusqu'aux yeux.
--C'est bien mal à toi, Tolla, de n'en avoir rien dit à tes bonnes cousines!
--Ah! ah! ah! qu'elle est étonnante avec son air étonné! Nous n'aurions pas dû être les dernières à apprendre ton bonheur.
--Figure-toi que j'arrive dimanche dans une maison: la première chose qu'on me dit, c'est que tu es la femme de Lello. Moi, je me mets à rire, et je trouve la plaisanterie assez neuve. Je sors, je rencontre Bettina Nigri et sa mère à la porte d'une église; elles m'arrêtent pour me dire: «Eh bien! vous avez un nouveau cousin!--Bah! est-ce que ma tante Feraldi est accouchée?--Non, mais Tolla s'est mariée avec Lello.» Enfin, hier, maman reçoit la plus étrange lettre du monde. On lui écrit de Forli: «Votre nièce est mariée, nous le savons; il n'est pas question d'autre chose dans la ville: contez-nous donc les détails de l'aventure!»
Tolla resta muette d'étonnement: après avoir pris tant de soin pour cacher son amour, elle se voyait la fable de la ville et de la province.
Toto vit d'un coup d'oeil que tous les témoins de cette scène avaient déjà entendu parler de ce prétendu mariage, et qu'ils y croyaient. Il se hâta de répondre pour sa soeur: «On vous a trompées, mes chères cousines, et, si l'on répète devant vous cette sotte invention de nos ennemis, vous pourrez répondre hautement que Tolla n'est pas mariée.»
Tolla ajouta avec une indignation mal contenue:
«Et qu'elle n'est pas fille à accepter la honte d'une semblable union, et qu'elle méprise un bonheur clandestin, et qu'elle ne voudrait pas d'un roi même à ce prix, et qu'elle ne s'avilira jamais au point d'accepter la main d'un homme qui craindrait de l'épouser à la lumière du soleil et à la face de tous!»
Les deux cousines s'excusèrent à qui mieux mieux.
«Pardon, dit Philomène, je ne voulais pas te chagriner; mais, comme tout le monde parle de ce mariage, je croyais... Pardon...
--Mais es-tu simple, dit Agathe, de pleurer pour si peu de chose! Et quand cela serait vrai! Les mariages secrets sont aussi bons que les autres, du moment où le prêtre y a passé, et ils sont bien plus amusants!»
Le soir, Lello vint avec Philippe. Ils trouvèrent Tolla tout en larmes, et elle leur raconta ce qu'elle avait appris.
«C'est une invention de la Fratief, dit Lello. Il y a huit jours que cela court la ville. Mon frère m'en a parlé.
--Et qu'as-tu répondu? demanda Tolla.
--J'ai répondu que la voix publique avait menti, et que je n'aurais pas fait un tel pas sans consulter mes parents.
--Tu ne lui as rien dit de nos engagements? Il serait peut-être temps d'en instruire ta famille.
--Mon cher amour, mon père est plus mal que jamais depuis la mort du cardinal. Si par hasard on l'avait prévenu contre nos projets, la déclaration que j'ai à lui faire pourrait lui porter un coup terrible. Ne vaut-il pas mieux attendre que sa santé soit raffermie, si tant est qu'il puisse guérir?
--Attendons, dit Tolla. Je me boucherai les oreilles pour ne pas entendre les calomnies de nos ennemis.
--Faites mieux, ajouta Pippo. On vous accuse d'être mariés secrètement. A votre place je voudrais donner raison à ces chers accusateurs. Voulez-vous que je vous trouve un prêtre? Je serai votre témoin avec quelque ami sûr et discret. Supposez que la chose transpire, personne n'y croira. La nouvelle est usée: elle date de huit jours. D'ailleurs est-ce qu'on croit jamais la vérité?
--Qu'en penses-tu, Tolla?» demanda Lello.
Tolla répondit d'une voix ferme et décidée:
«Mon ami, hier peut-être j'aurais dit oui. Après la scène de ce matin, je me mépriserais moi-même si j'étais capable d'accepter. Nous attendrons.»
Lello et Philippe restèrent au palais Feraldi jusqu'à minuit. Le lendemain, on racontait dans Rome que Tolla et Lello étaient sortis ensemble à la brune. Une personne digne de foi les avait reconnus dans les allées du Pincio, appuyés tendrement l'un sur l'autre. Un second témoin les avait rencontrés en carrosse à cent pas de la porte du Peuple; un troisième les avait surpris dans une petite voiture basse sur l'avenue qui mène à l'église Saint-Paul; un quatrième les avait aperçus à cheval sur l'avenue d'Albano. Un autre ne les avait pas vus, mais il avait fait parler le cocher qui les conduisait tous les soirs. Ces témoignages, qui auraient dû se détruire, se confirmaient l'un l'autre. On aimait mieux croire à l'ubiquité de Tolla qu'à son innocence. Une ligue redoutable se forma contre elle. Toutes les mères qui l'avaient enviée, toutes les filles qui l'avaient jalousée, tous les jeunes gens qui l'avaient désirée, s'enrégimentaient sous les ordres de la Fratief. Les amis qui pouvaient la défendre, comme la marquise, Pippo, le docteur Ély, étaient accablés par le nombre. La pauvre fille apprenait tous les jours quelque nouvelle calomnie: elle s'en consolait en la racontant à Lello, qui lui promettait de lui payer en bonheur tout ce qu'elle avait à souffrir.
Dans les premiers jours de janvier, les consolations de son amant lui manquèrent. Le vieux prince entrait dans son agonie, qui dura près de trois semaines. Lello, cloué au chevet de son père, trouvait à peine le temps d'écrire tous les jours un billet à Tolla. Elle n'avait plus personne à qui confier ses ennuis: pouvait-elle apprendre à sa mère toutes ces calomnies, où sa mère était plus maltraitée qu'elle-même?
Elle s'associait à la douleur de Lello, et, quoiqu'elle n'eût jamais vu le prince de Coromila, elle le pleurait comme un père. Elle ne songea pas un seul instant que la mort de ce vieillard assurait son mariage. Le prince mourut. Tolla fut trois ou quatre jours sans aller dans le monde: elle se sentait incapable de retenir ses larmes. Le monde murmura. Si on l'avait vue sourire et valser, on aurait poussé les hauts cris; on aurait dit qu'elle triomphait de la mort du prince.
Lello, toujours prudent, lui écrivit le lendemain des funérailles de son père: «J'apprends qu'hier au soir on a remarqué ton absence au théâtre. Que cela te serve de leçon pour l'avenir.»
C'était Mme Fratief qui avait pris la peine de courir de loge en loge à la recherche de Tolla:
«Avez-vous vu Tolla?
--Non.
--Comment n'est-elle pas ici, elle qui adore la musique de Bellini? J'avais quelque chose à lui dire. Je vais passer chez elle après le spectacle. Mais, j'y pense! je ne la trouverais pas. Elle a quelqu'un à consoler.»
On savait cependant que Lello passait la soirée en famille.
Pour excuser sa douleur, Tolla dit qu'elle était malade. Cela n'était qu'un demi-mensonge: la pauvre fille succombait à l'excès de ses ennuis. Ses ennemis la prirent au mot et glosèrent sur sa maladie.
La jeune Nadine disait ingénument à toutes les filles de son âge: «Tâchez donc de savoir quelle est la maladie de Tolla. Ma mère le sait, mais elle ne veut pas me le dire. Il paraît que c'est une maladie que les jeunes filles n'ont jamais, dont on ne meurt pas, mais qui dure bien des mois.»
En apprenant cette nouvelle invention, Tolla guérit de colère: elle sentit ses forces doublées; tout son être s'exalta, toute son énergie se tendit. Elle retourna dans le monde, courut les théâtres, les bals, les soirées, dansa des nuits entières, fatigua ses valseurs, soupa à quatre heures du matin, but du vin de Champagne, oublia sa pelisse en sortant du bal, commit imprudence sur imprudence, et prouva une santé de fer.
Sa réputation n'y gagna rien. Les uns disaient:
«C'est pour mieux cacher _son état_.
--Mais, s'écriait la marquise Trasimeni, elle a une taille à prendre dans la main! Croyez-vous qu'elle puisse laisser _son état_ à la maison?»
D'autres allaient chuchotant: «Elle ne se ménage pas assez pour une fille qui relève de maladie.»
Un plaisant remarquait la coïncidence de la mort du prince et de la retraite momentanée de Tolla.
«Les Coromila se conservent bien, disait-on. S'il en meurt un, vite il en naît un autre. Coromila est mort, vive Coromila!»
Mme Fratief, en voyant valser Tolla, disait charitablement à ses voisines: «La malheureuse! elle veut donc tuer deux personnes à la fois!»
Cependant Lello s'était laissé conduire à la villa d'Albano, où ce qui restait de la famille se retira pendant quinze jours pour cacher sa douleur et pour l'oublier. On chassait, on faisait de grandes cavalcades et de longs repas. Rouquette organisa savamment cette vie oisive, décente et plantureuse. Lello eut le temps, non pas d'envier, mais d'entrevoir les douceurs de la vie de garçon. Cependant le voisinage de Lariccia, les souvenirs de l'été dernier, peut-être même l'oisiveté, la solitude et la bonne chère ravivèrent son amour pour Tolla. Un soir, en sortant de table, il lui écrivit: «Je te l'ai dit cent fois, mais je veux te l'écrire, parce que les écrits restent: je t'aimerai toujours et je saurai mourir plutôt que d'oublier un ange tel que toi. Dieu voit mon coeur, et, en sa présence, je te jure une fidélité éternelle.»
«Comme il m'aime! s'écria Tolla lorsqu'on lut cette lettre en famille.
--Voilà un écrit précieux, ajouta Toto. Ne le perds pas, ma fille. Si, après un pareil serment, il refusait de t'épouser, le pape l'y forcerait.»
Les Coromila revinrent à Rome au commencement de mars, et Lello reprit sa place à la fenêtre du palais Feraldi. Après un mois d'un bonheur presque parfait, malgré le déchaînement de la calomnie, il se montra triste et préoccupé.
«Qu'as-tu? lui demanda Tolla en le regardant jusqu'au fond de l'âme.
--Rien. Des ennuis de famille.
--Tu as tout déclaré à tes parents?
--Non.
--Ils t'ont parlé de moi?
--Non.
--Quels ennuis peux-tu avoir? Tu es majeur, libre, maître absolu de tes actions, riche...
--Moins que tu ne penses.
--Tant mieux! je voudrais que tu n'eusses rien; je serais sûre d'habiter notre petit domaine de Capri. Te souviens-tu de Capri? Voyons si tu as profité de mes leçons de géographie! Capri est bornée au nord par l'amour, à l'est par la fidélité, à l'ouest par beaucoup d'enfants... Ton père t'a donc déshérité!
--Peu s'en faut.
--Quel bonheur!
--Il a laissé un fidéicommis à mon oncle.
--Le joli mot! Il veut dire?...
--Que par suite d'un ordre secret de mon père, dont le testament ne dit pas un mot et dont l'exécution est confiée à mon oncle, mon frère aîné sera cinq fois plus riche que moi.
--Ainsi, mon pauvre ami, tu n'auras peut-être pas plus de deux millions!
--Peut-être.
--Alors, viens à Capri: je te promets pour cent millions de bonheur!»
Lello mentait, et l'argent n'était pour rien dans sa tristesse. Son père n'avait fait ni fidéicommis ni substitution; il avait légué au chevalier une terre magnifique qui devait naturellement se partager entre les deux frères après la mort de leur oncle.
La vraie cause du chagrin, de l'embarras ou du remords de Lello, la voici:
Le fils aîné du vieux Louis Coromila, devenu prince depuis la mort de son père, avait terminé les négociations relatives à son mariage; son départ était fixé au 30 avril. Il devait s'embarquer à Civita-Vecchia pour Marseille, traverser la France, séjourner à Paris, arriver à Londres pour les fêtes du couronnement de la reine Victoria, et revenir avec sa femme par la France, la Belgique, l'Allemagne et la Lombardie. Tous les jours on travaillait devant Lello à compléter, à préciser et à embellir ce séduisant itinéraire. Le chevalier et Rouquette ne s'occupaient pas d'autre chose, tandis que le jeune prince enrégimentait sa suite et commandait sa livrée. Toutes les tables de la maison étaient couvertes de cartes routières; on voyait des Guides étalés sur tous les meubles. A chaque repas, Rouquette s'étendait complaisamment sur la description des plaisirs de Paris. Le chevalier répliquait par le tableau des magnificences de la cour de Londres. Le prince, quoiqu'il dût se faire habiller à Paris, commanda à Rome son habit de cour, dont Lello rêva plus de trois nuits. Rouquette était du voyage; il eut aussi de longues conférences avec son tailleur. Ni le chevalier ni le prince ne firent aucune proposition à Lello; mais on démontrait devant lui que cette longue odyssée ne durerait pas beaucoup plus de deux mois. Le chevalier plaisantait légèrement sur l'esprit casanier, sur les animaux à coquille et sur les souriceaux qui n'osent sortir de leur trou. Le prince se promettait de savourer bien mieux les douceurs de la vie domestique après un temps de voyages et d'aventures.
Ces plaidoiries indirectes se prolongèrent jusqu'aux premiers jours d'avril. Peut-être la famille aurait-elle perdu son procès, si Tolla avait eu un grain de coquetterie; mais le bonheur de Lello était trop pur et trop égal pour qu'il s'effrayât d'une absence de deux mois.
Sur ces entrefaites, Morandi fit écrire à la comtesse qu'il avait vu sa fille à Lariccia vers le milieu de septembre, qu'il l'avait trouvée plus belle que tous les portraits qu'on lui en avait faits, et que, si Tolla n'avait refusé sa main que par crainte de quitter Rome, il était prêt à déserter Ancône pour la capitale.
Le jeune Feraldi voulait qu'on fît lire cette lettre à Lello; Tolla s'y opposa formellement. «Une semblable confidence, dit-elle, aurait l'air d'une menace.» Cependant la jalousie serait venue fort à point pour aiguillonner l'amour de Lello et pour ramener son esprit, qui s'égarait à chaque instant vers la France et l'Angleterre.
Tolla s'en doutait si peu, qu'elle employait une partie de ses soirées à lui apprendre le français. Les progrès n'étaient pas rapides: le professeur et l'élève s'embrouillaient à qui mieux mieux dans la conjugaison du verbe _aimer_. Quelquefois, pour faire trêve à la grammaire, elle ouvrait un livre français, le lui mettait sous les yeux, et le contraignait doucement à épeler, à lire et à traduire. A la fin de la leçon, l'écolier reconnaissant embrassait son dictionnaire.
Un soir, ils lurent ensemble la fable des _Deux Pigeons_. Quand Lello eut achevé laborieusement le mot à mot, Tolla lui ôta le livre des mains et traduisit la fable entière en vers libres ou plutôt en prose cadencée; sa voix, sonore et brillante, avait je ne sais quoi de doux, de tendre et de profond. Lello regardait voler ses paroles harmonieuses; il croyait voir cette filleule des fées qui n'ouvrait jamais la bouche sans laisser tomber des perles et des émeraudes. Lorsque Tolla lui prit la main en traduisant ces beaux vers:
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines! Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
il baissa la tête et fondit en larmes.
Le matin même, en sortant de la messe, son oncle lui avait dit:
«J'ai un remords.
--Vous, mon oncle!
--Oui, je suis un mauvais parent. Ton frère va partir pour Londres, et je reste à Rome au lieu de l'accompagner. Je sacrifie mes devoirs à mes habitudes.
--Votre conscience est trop scrupuleuse. Est-ce que mon frère a besoin qu'on le mène par la main? N'est-il pas assez grand pour se conduire lui-même?
--Oui, parbleu! s'il allait là-bas pour son plaisir, je resterais ici pour le mien, et je me contenterais de lui souhaiter un bon voyage; mais il part pour se marier, et je rougis de penser que l'héritier de la plus grande maison d'Italie s'en ira à l'église sans un père, sans un oncle, sans un frère, et seul de sa famille comme un enfant trouvé. Si j'avais seulement dix ans de moins, je ferais mes malles.
--Mais, mon cher oncle, vous vous portez bien, Dieu merci! et vous n'êtes aucunement cassé. D'ailleurs Londres n'est pas si loin, et l'on peut voyager à petites journées.
--Eh! crois-tu bonnement que ce soit le voyage qui m'épouvante? Non, non: je n'ai pas peur d'une ou deux traversées sur un bon bateau, et de quelques centaines de lieues en chaise de poste. La belle affaire pour un homme bâti comme moi! Ce qui me tuerait, mon ami, ce sont les plaisirs.
--Les plaisirs!
--Oui, les plaisirs. Tu es né à Rome, et tu n'as jamais quitté cette terre de bénédiction; tu ne peux donc pas te faire une idée de la vie dévorante qu'on mène à Londres et à Paris. Déjeuner en ville, dîner en ville, spectacle le soir, bal après le spectacle, rentrer chez soi rompu de fatigue et trouver sur sa table tout un volume d'invitations pour le lendemain; s'habiller trois fois par jour, s'exténuer en visites, se ruiner en compliments; attirer sur soi les regards de tout un peuple; être l'événement du jour, le favori de la mode, la curiosité de la saison; s'observer, se surveiller, poser enfin comme un acteur sur la scène ou un prédicateur en chaire: est-ce une vie pour un homme de mon âge, et ne vois-tu pas que je succomberais au bout d'un mois?
--Mais, mon oncle, un bon dîner ne vous fait pas peur; vous allez au théâtre tous les soirs: on ne donne pas un bal sans vous inviter, et vous ne vous en portez pas plus mal.
--Pauvre garçon! est-ce qu'on dîne à Rome? On y prend de la nourriture. Tu ne soupçonneras jamais toutes les sorcelleries de ces cuisiniers français, leurs terribles friandises qui séduisent les yeux, captivent l'odorat et centuplent l'appétit; la gaieté diabolique qui petille au milieu de ces repas, le fracas des bouchons qui sautent au plancher, le cliquetis des verres entassés pêle-mêle devant chaque assiette, l'éclat des cristaux, la lumière éblouissante des bougies, la variété désespérante des vins: c'est un enfer, te dis-je, et j'en reviendrais brûlé jusqu'aux os. Vive la bonne grosse cuisine italienne, que nous mangeons sans bruit dans la vieille argenterie de nos pères! Vivent nos théâtres simples et tranquilles, où l'on ne va que pour entendre de la musique et pour causer dans l'ombre avec ses amis! Ce maudit Opéra de Paris est une fournaise tumultueuse où les plus jolies femmes du monde vont étaler leurs épaules nues sous un lustre pire que le soleil. Et les bals, bonté divine! qu'ils ressemblent peu à nos petites soirées, égayées par la contredanse, le whist et la limonade! Figure-toi un formidable pêle-mêle de luxe, d'élégance et de coquetterie, une musique insensée, des toilettes scandaleuses, une liberté inouïe, des escaliers encombrés de fleurs, des buffets chargés de viandes, des soupers à ressusciter des morts et à tuer des vivants! C'est un spectacle à voir une fois; je l'ai vu, je n'en suis pas mort, mais on ne m'y reprendra plus! Cependant Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir accompagner ton frère.»
Cette appétissante satire des plaisirs de Paris produisit tout l'effet qu'on en espérait: Lello offrit de partir avec son frère. Le mot ne fut pas plus tôt lâché que le colonel, sans lui laisser le temps de se reconnaître, courut avec lui annoncer la nouvelle à toute la maison. Le hasard ou la prévoyance de Rouquette fit qu'il y eut ce jour-là vingt personnes à dîner. Tout le monde but au prochain voyage des deux frères.
Lello était venu au palais Feraldi pour apprendre à Tolla tout ce que la ville devait savoir le lendemain; mais la fable des _Deux Pigeons_ lui coupa la parole, et il pleura en songeant qu'il s'était condamné à partir et qu'on lui avait fermé toute retraite.
Il se coucha mécontent de lui-même, incertain de ce qu'il dirait à Tolla et fort en peine de se justifier à ses propres yeux. A force de chercher, il s'avisa de prier Mme Feraldi de tout conter à sa fille. «Le coup sera moins rude, se dit-il, s'il ne vient pas de moi.» Pour faire sa paix avec sa conscience, il se promit qu'une fois hors de Rome il trouverait le courage de demander le consentement de son oncle. Vingt fois il avait eu la bouche ouverte pour lui tout déclarer, et une sotte timidité l'avait toujours arrêté devant le nom de Tolla. C'est la présence de mon oncle qui me trouble, pensa-t-il; je serai plus hardi en face d'un encrier. Il s'endormit fort tard et rêva qu'il était un pigeon battu par l'orage. Il fut réveillé à neuf heures du matin par la visite de Rouquette.
«C'est vous? lui dit-il en se frottant les yeux. Je suis bien aise de vous voir. Connaissez-vous la fable des _Deux Pigeons_?
--Je la sais par coeur. C'est un délicieux roman de trois pages. La morale surtout en est admirable.
--Vous trouvez?
--Sans doute, et je vous recommande de la méditer. Cette fable prouve, mieux qu'un sermon, que deux frères ne doivent pas voyager l'un sans l'autre.
--Deux amants?
--Deux frères!
--J'avais entendu dire qu'il s'agissait de deux amants.
--Qui est-ce qui vous a fait cette plaisanterie? Il n'y a pas plus d'amour dans la fable que dans la barrette du cardinal-vicaire. Écoutez plutôt:
L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire! Voulez-vous quitter _votre frère_?
Et plus loin:
... Hélas! dirai-je, il pleut: Mon _frère_ a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste?
_Mon frère_, entendez-vous? D'ailleurs, qui est-ce qui dirait _et le reste_, sinon un frère, et le frère répond:
Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon _frère_.
Croyez-vous, en bonne foi, que, s'il s'agissait de deux amants, les Français feraient apprendre ces vers aux petites filles? Au reste, La Fontaine connaît trop bien le coeur humain pour vouloir que deux amants demeurent cousus l'un à l'autre. Il sait que l'amour le mieux constitué ne résisterait pas à ce régime, et mourrait d'ennui au bout de quelques mois. L'absence, qui tue l'amitié et tous les sentiments tièdes, exalte les passions violentes. Quelle est la femme qui a donné au monde le plus éclatant exemple de fidélité? Pénélope, dont le mari a fait une absence de vingt ans. Lucrèce a repoussé l'amour de Sextus parce que son mari était au camp; elle l'aurait peut-être écouté, si elle avait eu Collatin sur ses talons. C'est en amitié que les absents ont tort: en amour, ils ont toujours raison. La petite fleur qui dit _plus je vous vois, plus je vous aime_, est un oracle en amitié; c'est une sotte en amour.»
Fortifié par ces beaux raisonnements, Lello vint à trois heures au palais Feraldi. On venait de quitter la table. Le comte, la comtesse et Toto prenaient le café au salon. Tolla s'habillait pour faire des visites. Il promena sur ses auditeurs un sourire embarrassé.
«Je suis bien aise, dit-il, que Tolla ne soit pas ici. C'est à vous que je viens demander assistance.
--Et contre qui? dit le comte.
--Contre elle. Si vous ne venez pas à mon aide, elle m'arrachera les deux yeux tout au moins.
--Mon cher client, l'affaire n'est pas de ma compétence. Défendez vos yeux vous-même, si vous tenez à les garder.
--Si j'y tiens, c'est qu'ils me servent à voir Tolla.
--Voici bientôt un an qu'elle vous les arrache tous les jours, reprit la comtesse, et vous n'êtes pas seulement borgne.»
Toto ajouta: «Avec tous les yeux qu'elle t'a arrachés, on aurait de quoi paver la queue d'un paon. Voyons, confesse-toi: qu'as-tu fait?
--Rien encore; mais je médite une escapade.
--Renonce à ton escapade, et je réponds de tes yeux.
--Impossible, mon ami, j'ai donné ma parole. Il s'agit d'un voyage.
--A Albano?