Part 11
--Plus loin; mais il est convenu que nous courrons la poste et que notre absence ne durera pas longtemps.
--Huit jours?
--Davantage. Enfin, puisque j'ai commencé ce diable d'aveu, sachez que mon oncle, bien malgré moi, pour que mon frère ne soit pas seul à ce mariage, a voulu, ne pouvant pas quitter Rome, où il a ses habitudes, me faire partir pour Londres, et il m'a été impossible de refuser. Vous comprenez que si Tolla...»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Toto, le comte et la comtesse s'étaient dressés comme par ressort autour de lui.
«Vous êtes faible, Lello Coromila, dit sévèrement le comte.
--Lâche coeur, cria Toto.
--Elle en mourra! dit la comtesse.
--Écoutez-moi, reprit-il d'une voix émue. Je vous jure que j'aime Tolla et que je l'épouserai. Maintenant écoutez-moi. Mon oncle et mon frère, qui sont toute ma famille, désirent absolument que je fasse ce voyage. Je souffre plus que vous ne sauriez croire à la seule pensée de quitter Rome; mais je voudrais concilier tous mes devoirs. Si je témoigne de la complaisance à mes parents, je puis compter qu'ils me payeront de retour. J'assiste au mariage de mon frère pour que bientôt il assiste au mien.
--Monsignor Rouquette n'est-il pas de la partie? demanda le comte. Il a obtenu du cardinal-vicaire un congé de trois mois.
--Cela vous prouve, répliqua vivement Lello, que notre absence ne sera pas longue: trois mois au plus, peut-être deux.
--Combien de temps, demanda Toto, a duré son voyage à Venise?
--Je t'assure, mon ami, que l'on calomnie ce pauvre Rouquette. Depuis six mois que je l'étudie sans qu'il s'en doute, j'ai appris à lui rendre justice. Il m'aime, et il se rangera plutôt avec nous contre les miens, qu'avec ma famille contre nous.
--Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume, asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce départ nous a agréablement surpris: jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur Tolla.
--Chère comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi à adoucir la violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage.
--Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dépenses guère au palais Coromila.
--Eh bien, oui! je suis faible, je suis lâche; j'ai peur de mon oncle, quoiqu'il soit le meilleur des hommes; j'ai peur de mon frère, j'ai peur de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me défendrai pas: il y a des moments où je me méprise moi-même! Mais que veux-tu! j'ai promis de partir, ma parole est donnée, la ville entière le sait. Hier, à dîner, devant moi, ils ont annoncé mon départ à plus de vingt personnes! Tout cela empêche-t-il que je n'aime ta soeur et que je ne l'épouse à mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrachée viole-t-elle les serments que je vous ai faits?»
Lello s'arrêta brusquement; il avait entendu la voix de Tolla, qui descendait en chantant le grand escalier du palais.
La pauvre fille ouvrit la porte, courut à Lello, et s'arrêta tout interdite à la moitié du chemin. Elle vit son père horriblement pâle, sa mère agitée d'un tremblement nerveux, les yeux de son frère pleins de larmes, la figure de son amant bouleversée. Ils se taisaient tous et n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son coeur se serra; elle se laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence. Trois longues minutes s'écoulèrent, durant lesquelles on n'entendit que les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus.
«Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle; ma mère, mon père, mon frère, Lello, qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage; répondez-moi. Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par pitié, dites-moi ce qui m'arrive!
--Pauvre enfant! répondit sa mère, tu le sauras trop tôt!»
Elle ne demanda rien de plus; elle courut dans la chambre voisine et fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment passé, elle reprit possession d'elle-même et rentra résolûment au salon.
«J'ai pleuré, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux savoir ce que je suis condamnée à souffrir.»
Au premier mot de départ, elle s'évanouit. Sa mère et Toto la portèrent dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout éperdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui mit deux écus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles de sa maîtresse. Il attendit deux heures dans une anxiété mortelle. Enfin Menico parut: il était plus pâle qu'à l'ordinaire, mais il avait toujours son air calme et indolent.
«Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle?
--Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions; maintenant elle dort: vous ne l'avez pas tuée tout à fait.» Il ajouta, en posant deux écus sur la cheminée: «Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais demain soir.»
Le lendemain, en entrant dans ce salon où il avait passé de si douces heures, Lello fut saisi d'un frisson étrange. Personne ne se leva pour venir au-devant de lui. Tolla était trop faible pour courir comme autrefois à sa rencontre. Le comte et Toto s'étaient habillés comme pour une cérémonie. On avait enlevé tous les rideaux qui cachaient les vieux portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix générations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui l'attendait, puis il commença d'une voix ferme et triste:
«Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille. J'ai convoqué mes ancêtres à cette réunion solennelle: je voudrais pouvoir convoquer aussi les vôtres. Vous allez quitter Rome pour longtemps; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour changer le coeur d'un homme de votre âge. Ce départ, ce n'est pas vous qui l'avez voulu: il vous a été imposé par votre oncle et votre frère. Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous épousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de Londres pour vous la faire oublier. Vous étiez libre de rester: vous avez consenti à partir. Vous étiez libre de déclarer ouvertement votre amour pour Vittoria, depuis tantôt deux mois que vous n'avez plus de père vous vous êtes obstiné dans votre prudence et votre timidité. Je ne vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au coeur de ma fille, ni les calomnies que vos assiduités ont attirées sur nous, ni la scène d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison; mais je pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient plus qu'à un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui vous sont échappés, la pauvre Tolla serait déjà oubliée. Eh bien! soyez heureux; rien ne vous retient plus: je vous rends votre parole.»
VII
Manuel avait écouté avec résignation les reproches du comte, mais la conclusion le mit hors de lui. Il s'était attendu à des paroles sévères, non à cette dédaigneuse restitution de sa liberté. Il pâlit de colère, et balbutia d'abord quelques paroles inarticulées.
«Calme-toi, lui dit Toto; tu n'as ici que des amis.»
Il reprit avec violence: «Des amis! Monsieur le comte, si je ne m'étais pas accoutumé à vous regarder comme un second père, je n'endurerais pas si patiemment un tel outrage. Vous me croyez capable de violer mes serments!
--Non.
--Pardonnez-moi, lorsqu'on dit à un homme: «Je vous rends votre parole,» c'est qu'on le juge assez méprisable pour la reprendre. Je m'appelle Coromila, et l'histoire de Venise, qui est celle de mes ancêtres, ne leur a jamais imputé ni un mensonge ni une trahison. Qui vous a permis de croire que je valais moins qu'eux et que je méditais de les déshonorer tous en ma personne? J'ai promis d'épouser votre fille; j'ai fait mieux, je l'ai juré; je ne l'ai pas juré une fois, mais cinquante, et sur tout ce qu'il y a de plus sacré; je l'ai juré par écrit, vous en possédez les preuves, et vous avez les mains pleines de mes serments! et vous m'estimez assez peu pour me dire de sang-froid: «Soyez libre; je vous accorde que vous n'avez rien promis, rien écrit, rien juré! Décidons à l'amiable que toutes vos lettres sont des faux, toutes vos promesses des mensonges, tous vos serments des parjures!» Monsieur le comte, si l'on parle de la sorte aux hommes qu'on estime, que restera-t-il donc pour exprimer le mépris?
--Lello, reprit le comte, vous m'avez mal compris, ou plutôt j'ai mal parlé. A Dieu ne plaise que j'élève un doute sur votre honneur, qui m'est aussi cher que le mien. Voici ce que j'ai voulu dire. Lorsque vous avez demandé la main de ma fille, il y a huit ou neuf mois, vous étiez encore dans la dépendance d'un père. En engageant votre personne et votre fortune, vous disposiez en quelque sorte de biens qui ne vous appartenaient pas. Il est possible, et jusqu'à un certain point raisonnable, que le changement survenu dans votre condition, la teneur du testament de votre père, les intérêts nouveaux qui vous condamnent à ménager certaines personnes, les dispositions de votre famille, qui ne s'était pas prononcée en ce temps-là et qui depuis s'est montrée contraire à nos projets, enfin le temps qui use toute chose, même les passions qui se croyaient éternelles, il est possible, dis-je, que l'un de ces motifs vous engage, non pas à violer, mais à regretter vos promesses. S'il en était ainsi, si vous n'aimiez plus ma fille que par scrupule et si vous ne l'épousiez plus que par devoir, mon devoir à moi, dans son intérêt comme dans le vôtre, serait de tout rompre. Si au contraire je me suis trompé, si la prudence qui est un défaut de mon âge, m'a aveuglé, prouvez-moi mon erreur et guérissez mes craintes: reprenez ces anciens serments qui vous sont échappés dans la première ferveur de votre amour, et donnez-moi en échange une promesse sérieuse et irrévocable, faite de sang-froid, dans la pleine possession de vous-même, en présence de tous les obstacles que vous savez, et à la veille d'un voyage où l'on vous entraîne pour vous arracher à nous.»
Pendant ce discours du comte, Lello sentait peser sur lui les regards de toute la famille. Après un accès de hardiesse dont il ne se serait jamais cru capable, sa timidité naturelle avait repris le dessus. Immobile et morne, il comptait machinalement les fleurs du tapis, dont le dessin se grava pour toujours dans sa mémoire. Il n'osait regarder personne en face, pas même la comtesse et sa fille, dont les yeux le cherchaient pour l'encourager. Il fit un effort pour regarder Tolla, et il leva les yeux jusqu'à ses mains, qui pendaient, à demi fermées, sur ses genoux. Ces petites mains pâles et amaigries parlaient plus éloquemment que le comte Feraldi. Elles rappelaient à Lello tant de chastes baisers, tant de douces étreintes! l'index de la main droite s'était levé si souvent en signe de menace amicale et souriante! Que de fois il s'était appuyé sur les lèvres de Lello pour lui imposer silence! La main gauche portait cette bague de turquoise qu'il y avait mise lui-même dans une des plus belles heures de sa vie, et qu'il avait promis de remplacer par un anneau de mariage. La maigreur de ces pauvres petites mains résumait une longue histoire de larmes, de soucis, d'incertitudes, de patience, de résignation, de calomnies noblement pardonnées, de prières à mains jointes pour les calomniateurs. La main droite, négligemment renversée et entr'ouverte comme pour recevoir une main amie, semblait se tourner vers lui et lui dire: «Tu ne me veux plus!» Lello entendit ce langage muet, tout en écoutant les paroles du comte. Ces deux discours, l'un ferme et précis, l'autre vague et confus, arrivaient ensemble à son âme, comme le chant et l'accompagnement d'une même mélodie. Il se leva de son siége, s'agenouilla devant Tolla, prit sa main dans la sienne, leva hardiment les yeux sur toute la famille, et dit d'une voix ferme et résolue:
«Je jure...
--Arrêtez, interrompit le comte. Avant de vous lier par ce nouveau serment, songez qu'il doit être irrévocable. Si vous engagez à ma fille cette liberté que je viens de vous rendre, aucun prétexte, aucune raison ne pourra plus vous délier, pas même l'opposition la plus formelle de vos parents.
--Monsieur le comte, je ferai tous mes efforts pour que mon bonheur soit approuvé de ma famille; mais, si mes parents s'obstinent dans une injuste et tyrannique opposition, je me souviendrai que Dieu m'a fait libre. Et maintenant, par ce Dieu qui a comblé votre fille des plus adorables vertus, par ce Dieu qui m'a inspiré pour elle l'amour le plus pur, par ce Dieu miséricordieux avec qui elle m'a réconcilié, par ce Dieu terrible qui n'a jamais laissé le parjure impuni, je jure de n'avoir jamais d'autre femme que Vittoria Feraldi.»
Tolla se pencha vers lui pour l'embrasser; mais la joie fut plus forte qu'elle, elle s'évanouit. Lorsqu'elle revint à elle, elle se cramponna instinctivement au bras de Lello: «Pourquoi t'en vas-tu? lui dit-elle à l'oreille.
--Maudit voyage! j'ai consenti sans savoir ce que je disais; je dégagerai ma parole.
--Ne pars pas! Tu vois comme je suis faible. Qui sait si tu me retrouveras à ton retour?»
Il pleura un peu, promit beaucoup, et sortit réconcilié avec les Feraldi et avec lui-même.
En rentrant au palais Coromila, il trouva le tailleur, le brodeur et le passementier qui venaient prendre ses ordres pour un habit de cour. Il eut honte d'annoncer à ces ouvriers qu'il était changé d'avis et qu'il ne voyageait plus. Il les laissa prendre leurs mesures, discuta avec eux la coupe, la broderie, les galons, et ne s'ennuya pas à cet entretien. Rouquette survint, approuva son goût, et lui prédit qu'il ferait oublier Brummel à l'Angleterre. Le colonel entra ensuite, et lui dit: «Toi qui te connais en chevaux, tu m'achèteras en arrivant à Londres une jument pur sang pour la selle et un joli attelage de calèche. Tu t'en serviras durant ton séjour en Angleterre, et tu me les feras expédier le jour de ton départ.» Malgré la perspective d'une commission si agréable, Lello prit son courage à deux mains; il essaya de dire qu'il n'était pas encore parti, et qu'il avait peur de s'embarquer dans un voyage aussi coûteux. Son frère se présenta fort à point pour répliquer qu'il se chargeait de toute la dépense. Que répondre à de si bonnes raisons? Tolla elle-même renonça à réfuter les arguments du tailleur et du frère, de Rouquette et du colonel. Lello aimait trop le plaisir pour sacrifier un si beau voyage. Tolla aimait trop Lello pour ne pas lui pardonner.
Pour conjurer les mille dangers qu'elle prévoyait, elle ne ménagea point les recommandations à Lello, qui ne lui ménagea point les promesses. Elle employa toutes les soirées d'avril à demander et à obtenir des serments, sans parvenir à se rassurer. Elle fit jurer à Lello que son absence ne durerait pas plus de deux mois. «Mais, pensa-t-elle en frémissant, si dans ces deux mois quelque autre femme!...» Il fit serment de fuir toutes les occasions d'infidélité. «Malheureuse! se dit-elle; il aura beau fuir, les occasions viendront à lui; il est si beau!» Elle chercha comment elle pourrait l'enlaidir pour deux mois. Elle s'avisa de lui faire couper ses jolies moustaches noires. Le jour où Lello se présenta devant elle avec la lèvre rasée, elle le trouva si étrange et si laid qu'elle se crut sauvée. Elle lui fit promettre, séance tenante, qu'il ne _mettrait_ pas ses moustaches avant de rentrer à Rome. Pour être sûre que Rouquette ne lui volerait pas l'estime de son amant, elle fit jurer à Lello que, quoi qu'on pût lui dire contre elle, il suspendrait son jugement jusqu'au retour. «Et moi, dit-elle, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quelques preuves qu'on m'apporte, je ne me croirai abandonnée que si tu viens me l'apprendre toi-même.» Un matin, après avoir communié ensemble, ils s'agenouillèrent côte à côte devant l'autel de la Vierge. Tolla fit voeu d'entrer dans un cloître si Dieu ne lui permettait pas d'être à Lello. Lello fit voeu de se retirer dans un ermitage à Capri si quelque malheur ou quelque trahison l'empêchait d'épouser Tolla. Chacun d'eux appela la mort sur sa tête, s'il manquait jamais à ses serments. Au milieu de ces protestations, le mois d'avril passa vite.
Lorsque Rome apprit le prochain départ de Lello, l'avis unanime fut que les Feraldi avaient perdu la partie. On alla jusqu'à dire que Lello se marierait en France. Les mieux informés nommaient la fille qu'il devait épouser. La générale, alarmée par ces faux bruits, craignit d'avoir fait la guerre à ses frais pour quelque famille du faubourg Saint-Germain. Pour sortir de peine, elle invita Rouquette à dîner; mais Rouquette, occupé de mille affaires et peu soucieux de ménager des alliés désormais inutiles, se tira de cette invitation par une réponse évasive. Mme Fratief et sa fille se dépitaient de ne rien savoir. Pendant un long mois on les vit piétiner tous les salons de Rome, le nez au vent, l'oreille au guet, flairant l'air, aspirant le moindre bruit, interrogeant les visages, quêtant les nouvelles, plaignant tout haut la pauvre Tolla, maudissant tout bas monsignor Rouquette, et poursuivant l'introuvable Lello, qui passait toutes ses soirées au palais Feraldi.
La marquise Trasimeni n'était pas à Rome. Le docteur Ély, à la suite d'un gros rhume, l'avait envoyée à Florence dans les derniers jours de mars. Philippe avait pris un congé d'un mois pour accompagner sa mère. Il revint seul le 25 avril, et la première nouvelle qu'il apprit, fut que Lello partait dans quatre jours.
Il poussa un cri de surprise et de colère. «Et Tolla? se dit-il. Est-ce que je serais un sot? Moi qui viens encore de prêcher à ma mère que ses soupçons avaient tort et que ses craintes étaient folles, me suis-je laissé berner par ce vieil ivrogne de colonel? Nous verrons bien!»
Il ne fit qu'un bond jusqu'au palais de Coromila. Lello le reçut au milieu du pêle-mêle de ses bagages. Rouquette, assis sur une malle, lui offrit en ricanant un cigare de la Havane.
«Ah! monsieur, dit Rouquette, que vous arrivez à propos! Nous nous plaignions tout à l'heure d'être obligés de partir sans prendre congé de vous.
--J'arrive tout botté, et voilà sur mon habit la poussière de Florence. Vous voyez, monsignor, que je n'ai pas perdu de temps.
--Croyez-vous? Il me semble que vous êtes resté un siècle dans cette belle Toscane.
--Un mois, monsignor; pas davantage. Je vous remercie d'avoir trouvé le temps long.
--Il s'est passé tant de choses en votre absence! Monsieur, si l'homme était sage, il ne s'éloignerait jamais de ses amis.
--Vous parlez d'or, monsignor; mais ne savez-vous pas qu'il y a de mauvais génies qui font métier de séparer ceux qui s'aiment?
--C'est ce que l'Église appelle des esprits infernaux.
--Oui, monsignor, infernaux. Si jamais j'en tiens par les oreilles!
--Monsieur, reprit Rouquette d'une voix douce, ces esprits-là ont le bras long et les oreilles courtes. On rencontre leurs bras avant d'arriver à leurs oreilles.
--A qui diable en avez-vous, interrompit Lello, avec vos oreilles d'esprits infernaux? Est-ce que Philippe est devenu théologien? Aide-moi un peu à fermer ceci. Appuie hardiment le genou! bon; voilà qui est fait. Que je suis aise, mon Pippo, que tu sois arrivé à temps!
--C'est ce que je disais, ajouta Rouquette; monsieur arrive à temps!
--Peut-être plus à temps qu'on ne pense, monsignor.
--Mais je dis tout à fait à temps, pour aider votre ami à fermer ses malles. Je vais voir si mon valet de chambre s'occupe des miennes. Monsieur le marquis Trasimeni, vous devez avoir bien des choses à dire après une si longue absence. Tâchez, s'il est possible, de réparer le temps perdu. Au plaisir!
--Ah! tu me défies, pensa Philippe. Eh bien! ma revanche! Il est trop tard pour empêcher Lello de partir: l'homme qui s'est donné la satisfaction de remplir toutes ces malles ne consentira jamais à les défaire. Il ira en France, en Angleterre, au bout du monde, si bon lui semble; mais il ne faut pas qu'on puisse profiter de son absence pour égorger ma pauvre Tolla. Il me reste quatre jours pour lui assurer un refuge contre toutes les calomnies, pour compromettre Lello aux yeux du monde entier, pour rendre toute rupture impossible, pour berner à mon tour ce digne colonel, et pour lier les mains à monsignor Rouquette, qui a les bras si longs. Quatre jours, c'est peu, mais c'est assez: les plus longues batailles n'ont pas duré plus de vingt-quatre heures. En avant!
--A quoi rêves-tu? lui demanda Lello. Tu as aujourd'hui une physionomie étrange.»
Philippe répondit avec un abandon bien joué: «Tu le demandes, frère? Je songe à ce voyage qui va peut-être bouleverser tout mon avenir.
--Et qu'y a-t-il de commun, s'il te plaît, entre ton avenir et mes voyages?
--Tu le sauras un jour; mais parle-moi de Tolla. J'ai bien souvent pensé à elle, durant ce long mois que j'ai vécu loin d'elle. Tout est rompu entre vous, n'est-il pas vrai?
--Rompu! es-tu fou?
--Avoue-le-moi franchement, je ne t'en voudrai pas. Je comprends tes raisons: ton oncle, ton frère, monsignor Rouquette, ton nom, ta fortune... J'ai fait bien des réflexions en un mois, et mes idées ont changé. D'ailleurs tu ne la rendais pas heureuse. Qu'a-t-elle dit quand tu lui as annoncé ton escapade?
--Elle a pleuré, elle a été un peu malade, puis elle m'a pardonné.
--Adorable fille! il y a vingt ans que je la connais, que je l'aime; nous avons été élevés ensemble. Eh bien! mon ami, depuis que j'ai l'âge de raison, je me demande s'il y a un homme qui mérite une telle femme! Tu reviendras dans six mois?
--Dans deux mois.
--Six!
--Deux! te dis-je.
--Mettons cinq. Pendant ces six mois restera-t-elle dans sa famille, ou va-t-elle s'enfermer dans un couvent?
--A quoi bon le couvent? Elle vivra, comme toujours, auprès de sa mère.
--Tu as raison: pas de couvent; j'y perdrais trop. D'ailleurs le colonel n'entendrait pas raison sur ce chapitre.
--Et pourquoi?
--Parbleu! crois-tu que ton oncle t'envoie à Paris et à Londres pour hâter ton mariage avec elle? Il prévoit tout ce qui peut advenir en six mois: il vous applique à tous deux la médecine des grands parents, aussi vieille qu'Aristote: à l'amant, le grand air et la poussière des chemins; à l'amante, le tourbillon des valses, le bourdonnement des danseurs et la poussière des salons. Et si la guérison se fait trop attendre, si l'amant traverse la mer sans écouter les sirènes, le fleuve sans regarder les ondines et la forêt sans causer avec les dryades; si la jeune fille est assez impertinente pour aimer obstinément celui qu'on veut qu'elle oublie, alors aux grands maux les grand remèdes! Un parent vénérable, un ami de la famille, un homme d'Église au besoin, dresse un piége à la pauvre enfant sans défiance; on tend une bonne calomnie sur son passage, on fait faire à sa réputation une culbute dont elle ne se relèvera jamais: cela vous apprendra, mademoiselle, à marcher droit! Rappelle-toi Venise et les amours de ton frère. Crois-tu que ce mariage eût été aussi facile à rompre, si le maladroit, avant de partir, avait enfermé sa maîtresse dans un couvent? Le couvent, mon ami, est la seule forteresse où la réputation d'une fille soit à l'abri, parce que les hommes n'y pénètrent jamais. La vertu est robuste, elle se conserve partout, dans le monde, dans les bals et dans la valse à deux temps; la réputation est comme une robe blanche qu'il faut serrer dans un tiroir, si l'on ne veut pas qu'elle soit éclaboussée par un rustre ou déchirée par un faquin. Que Tolla reste dans le monde, je réponds de sa vertu, je ne réponds pas de sa robe blanche.
--Et tu ne veux pas que je l'enferme dans un couvent?
--D'abord consentirait-elle?
--J'en réponds.
--Ses parents?
--Je m'en charge.
--Et la permission des autorités ecclésiastiques?
--Le cardinal Pezzato l'obtiendra,
--Mais ton oncle?