Tolla

Part 12

Chapter 123,831 wordsPublic domain

--Il apprendra l'affaire lorsqu'elle sera faite.

--Et monsignor Rouquette?

--Je suis plus fin que lui.

--Tu serais homme à garder un secret pendant quatre jours?

--Je ne suis donc pas Romain?

--Comme tu prends feu pour le couvent! Cependant, mon ami, à juger froidement les choses, il n'y a pas péril en la demeure. Que crains-tu?

--Tout!

--Non, tu ne crains rien du coeur de Tolla, trop heureux garçon! Le seul danger, c'est qu'un Rouquette à Paris, un Fratief à Rome lui imputent à crime quelques distractions innocentes. Que t'importe? Tu fermeras l'oreille et tu laisseras dire. Qu'est-ce qu'ils pourraient inventer de nouveau après ce que nous avons entendu? Quelle créance accorderais-tu à leurs paroles, toi qui as vu comment ces artistes travaillent la calomnie? Si l'on t'écrivait dans un mois qu'on a rencontré Tolla à dix heures du soir, en voiture, avec un jeune homme sur la route d'Albano; si monsignor Rouquette déposait sur ton bureau une liasse de lettres anonymes; si ton oncle t'écrivait que tu es la fable de Rome, comme tu l'as jadis écrit à ton frère, ne renverrais-tu pas loin de toi ces vieux mensonges si usés qu'ils montrent la corde?

--Oui; mais si véritablement Tolla se laissait étourdir par ce tourbillon du monde?

--Sois tranquille, je veillerai sur elle, et jamais le coeur d'une femme n'aura un gardien plus jaloux.

--Mais...

--Tu ne me connais pas, Manuel. J'aime Tolla, depuis l'enfance, d'une amitié passionnée. Sans toi, je l'aurais peut-être aimée d'amour. Juge de ce que je deviendrais si je voyais qu'elle te trahît pour un indigne!

--Cependant...

--Toi parti je m'attache à sa personne, je me fais son garde du corps, je l'accompagne dans tous les bals, je ne la quitte pas plus que son ombre. Le soir, à l'heure où tu lui faisais ta visite quotidienne, j'irai la voir, je m'assoirai à ta place, nous parlerons de toi, et quelquefois nous pleurerons ensemble. Les larmes sont moins amères lorsqu'elles sont essuyées par l'amitié.

--C'est fort joli, mais...

--Entends-tu d'ici les bonnes langues? Elle aime Philippe! Elle épouse Philippe! Philippe a supplanté son ami! Je ne poserai pas sur son front un baiser fraternel sans que le bruit en retentisse dans toute l'Italie. Que nous rirons de bon coeur!

--Mais, par tous les saints!... interrompit violemment Lello.

--Encore un mot. Le couvent a du bon, je te l'accorde; mais jusqu'à quel point as-tu droit d'emprisonner celle qui t'aime?

--Je me soucie bien du droit! cria Manuel. Droit ou non, je te dis qu'elle ira au couvent, et qu'elle y restera jusqu'à mon retour, et qu'elle n'y recevra personne, excepté sa mère et notre confesseur. Je ne suis pas jaloux; mais, puisque tu te charges de l'être à ma place, tu vas voir comme je saurai profiter de tes conseils! Quel est le couvent le plus sévère?

--Les _Sepolte vive_ (les _Enterrées vives_).

--C'est trop dur; un autre?

--Saint-Antoine-Abbé.

--Y reçoit-on des pensionnaires?

--Oui.

--Elle ira à Saint-Antoine-Abbé.

--Mais, mon cher Lello, que veux-tu que je devienne? Tu pars pour Londres, tu enfermes Tolla: quels amis me laisses-tu?

--Tu en trouveras d'autres: on en a toujours assez. Où ai-je fourré mon chapeau? Le voici. Mes gants? dans ma poche. Mon ami, je ne te renvoie pas: je cours chez elle, chez sa mère, chez son oncle, chez le cardinal-vicaire, chez l'abbé La Marmora et chez la supérieure du couvent.

--Moi, je rentre à la maison: nous ferons route ensemble jusqu'aux Saints-Apôtres.»

Chemin faisant, Manuel se disait avec une vivacité fébrile:

«Ah! maître Philippe! vous l'aimez, et vous n'en savez rien! Et elle ne s'en doute pas! Mais moi, j'ai l'oeil bon, Dieu merci! j'allais m'embarquer dans un joli voyage! Heureusement le couvent arrange tout.»

Philippe cachait sous un visage abattu la joie la plus triomphante: «Il est jaloux, donc il l'aime encore. Comme il a dévoré l'hameçon! Ses yeux lançaient des éclairs; il doit m'avoir en horreur. Tolla sera heureuse: le couvent sauve tout; il ferme la bouche au colonel, à Rouquette, à la Fratief et au monde. Il rend toute défection impossible. Quand Manuel aura enfermé sa maîtresse dans un cloître, il sera forcé de l'y reprendre.»

Le lendemain, Philippe déjeunait dans sa chambre lorsqu'il vit entrer Dominique. Il lui offrit une chaise et un grand verre de vin de Marsalla, brillant comme la topaze et chaud comme le soleil. Dominique, en valet bien appris, accepta le vin et refusa la chaise.

«C'est _elle_ qui t'envoie? demanda Philippe.

--Non, _ser_ Pippo; je viens de ma part. Savez-vous qu'_il_ a la cruauté de l'enfermer au couvent?

--Elle a consenti?

--Est-ce qu'elle peut rien lui refuser? Madame pleure, mais nos hommes sont contents. Notre oncle le cardinal est allé hier au soir à Saint-Antoine: il a tout conté à la supérieure, la permission sera signée aujourd'hui: mais on exige que mademoiselle cache son amour à toutes les soeurs et à toutes les pensionnaires, et qu'elle ne laisse deviner à personne le _pourquoi_ de sa retraite. Pauvre fille! Être obligée de resserrer ses sentiments, d'étouffer ses soupirs et de dévorer ses larmes! Et Dieu sait combien de temps elle va rester là toute seule à ronger son coeur! Croyez-vous qu'on me permettrait d'entrer au couvent avec elle? Je ne compte pas, moi; je ne suis pas un homme; je suis le chien de la maison, qui lèche la main des maîtres et qui aboie aux ennemis.

--Impossible, mon pauvre chien; tu ressembles trop à un beau garçon. Il faudrait trouver une fille dévouée qui consentît à se renfermer pour quelques mois.

--Hélas! _ser_ Pippo, les gens dévoués sont rares. Après vous et moi, j'ai beau chercher, je n'en vois plus.

--Comment! parmi toutes les femmes de la maison?

--Je n'en connais pas. Songez donc, monsieur: deux mois de prison, peut-être trois, ou même davantage; cent jours peut-être sans voir personne: quelle perspective pour une femme!

--Comment appelles-tu cette grande fille qui a couru chercher le médecin quand tu avais la tête cassée?

--Amarella. Elle n'a pas beaucoup de coeur, allez. C'est une fille qui a ses idées.

--Peste! tu es difficile, si tu trouves qu'elle n'a pas prouvé assez de dévouement.

--Non, monsieur. Ce qu'elle a fait, ce n'est pas pour mademoiselle; c'est pour moi.

--Qu'importe? si elle consent à entrer au couvent, je m'inquiète bien si c'est pour l'amour de toi ou pour l'amour de Tolla! Ce qu'il faut, entends-tu? c'est que ta maîtresse ne soit pas seule; elle périrait d'ennui, d'amour et de silence. Va trouver cette fille. Tu as quelque crédit sur elle?

--Je le pense, _ser_ Pippo; mais je n'ai jamais essayé, parce qu'elle a ses idées et moi les miennes.

--Laisse-moi tes idées en repos. Va trouver cette fille, dis-lui ce que tu voudras, promets-lui ce qu'il faudra, arrange-toi comme tu pourras, mais décide-la à entrer au couvent: il s'agit du salut de mademoiselle.

--Je cours, monsieur. Jusqu'ici je n'avais trompé personne, mais le salut de mademoiselle avant tout!»

Le 29 avril, à dix heures du soir, Tolla et sa femme de chambre entrèrent au couvent de Saint-Antoine-Abbé. Elles y furent conduites par le comte, la comtesse, Victor, Lello, Philippe, l'abbé La Marmora et Menico. La supérieure reçut Tolla des mains de sa mère. Elle l'embrassa tendrement et lui fit une petite exhortation maternelle sur les nouveaux devoirs qu'elle aurait à remplir, les privations auxquelles elle se condamnait, le passage de la vie tumultueuse des salons à la vie austère du cloître, et les avantages spirituels et temporels que Dieu lui réservait en échange d'un si vertueux sacrifice. Tolla dit adieu à tout le monde. Lorsqu'elle serra la main de Lello, deux grandes larmes descendirent lentement le long de ses joues pâles; elle se pencha vers lui et lui dit à l'oreille:

«Me voici où tu as voulu; j'y resterai jusqu'à ce que tu viennes me reprendre: ne me fais pas attendre trop longtemps.»

Menico pleurait à la dérobée. Amarella lui demanda tout bas:

«Est-ce pour moi, ces larmes?

--Et pour qui donc?» répondit-il en rougissant un peu de son mensonge.

Lorsque la supérieure eut amené sa nouvelle pensionnaire, les parents et les amis de Tolla restèrent quelques instants à écouter le grondement lugubre des portes qui se fermaient sur elle. Ce grand parloir sombre et froid n'était éclairé que par une lampe de cuisine dont la fumée montait en tournoyant jusqu'au plancher. Personne n'osait prendre la parole; Menico s'approcha de Lello et lui dit à haute voix:

«Adieu, Excellence; je vous souhaite un bon voyage et _beaucoup de plaisir_.

--Ma pauvre fille! murmura la comtesse en étouffant un sanglot.

--Madame la comtesse, reprit Lello, c'est ici que j'ai voulu prendre congé de vous et de votre famille. C'est ici que je vous donne rendez-vous dans deux mois pour conduire votre fille à l'autel.»

A la même heure, et tandis que Lello s'engageait irrévocablement à épouser Tolla, Rouquette et le chevalier soupaient joyeusement ensemble. Ces deux vases d'élection, l'un vaste et large comme un tonneau, l'autre sec et noueux comme un sarment de vigne, avaient déjà vidé six bouteilles de lacrima-christi rouge, le plus capiteux de tous les vins d'Italie. Le colonel s'enfonçait tout doucement dans cette ivresse tranquille et béate qui est le privilége des buveurs endurcis. L'excès du vin produisait en lui une félicité sans éclat, une torpeur sans malaise, un délicieux anéantissement. Sa grosse figure, aussi puissamment modelée que le masque antique de Vitellius, se couvrait par couches égales d'un coloris radieux; sa tête se renversait en arrière; ses jambes mollissaient sous lui, jusqu'au moment où tous les ressorts venant à se détendre, il passait sans secousse du fauteuil au tapis et de la veille au sommeil. Rouquette les yeux écarquillés, la figure plaquée de rouge, avait une ivresse agitée et capricante. Il élevait la voix, se démenait sur son siége et se ressuscitait lui-même par ses soubresauts; d'ailleurs, maître de lui jusqu'au dernier moment, fidèle à l'habitude de peser ses paroles, et toujours éveillé aux affaires.

«Mon cher Rouquette, disait le colonel en grasseyant, vous êtes un grand homme.

--Hé! hé!

--Vous irez loin, si vous n'êtes jamais pendu.»

Rouquette sauta comme un baril de poudre. «Rasseyez-vous donc, vous m'éblouissez. Est-ce que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de tourner dans leurs cages comme des écureuils? Que disions-nous? J'y suis. Vous avez sauvé une fois la famille Coromila. Une grande famille, Rouquette! Je tiens à mon nom, sans en avoir l'air; je ne le donnerais pas pour cent mille bouteilles de ce vin-là. Reste à sauver le petit. Il est bien empêtré, mon cher Rouquette.

--Soyez tranquille, Excellence; je l'emmène!

--Oui, mais il reviendra.

--Il reviendra tellement changé, que sa maîtresse ne le reconnaîtra plus.

--Ne croyez pas cela, Rouquette. J'ai passé par là, tel que vous me voyez. Eh bien! celle que j'ai... comment dit-on? trahie? oui; celle que j'ai trahie me reconnaît toujours. Ayez bien soin du petit.

--Comme de moi-même, Excellence.

--S'il avait envie de faire quelques folies, mon ami, laissez-le faire, cela le distraira. Je payerai tout. Nous ne regardons pas à l'argent dans la famille.

--Nous y voici, pensa Rouquette, qui tressaillit au mot d'argent. Excellence, j'ai déjà éprouvé votre générosité.

--Oui, oui. Ces vingt mille francs qu'on vous a donnés après l'affaire de Venise! Vous en verrez bien d'autres. C'est une mine d'or que cette maison-ci. Piochez, Rouquette, piochez! Pendant que vous travaillerez là-bas, nous nous occuperons, nous, de la petite fille. Nous lui ferons une réputation. Que faut-il pour faire la réputation d'une femme? Des paroles, et rien de plus. J'en achèterai: je ne regarde pas à l'argent. Il faut que Tolla Feraldi soit citée dans toutes les familles de l'Italie comme un exemple à ne pas suivre. Quand tout le monde dira que c'est une fille perdue, Lello n'osera plus la vouloir. Buvez donc, Rouquette, vous n'êtes pas de ma force. Je suis un Romain de la vieille roche, moi. J'aurais fait un bel empereur. Toi, mon garçon, tu ne seras jamais qu'un pape. Si tu guéris le petit, je te donnerai tout ce que tu voudras. Veux-tu quarante mille francs? dis? Quarante. Réponds vite, avant que je m'endorme.»

Un domestique entra sur la pointe du pied.

«Que veux-tu? murmura le colonel. Va te coucher! Tu vois bien que tu dors.

--Une lettre très-pressée pour monsignor.

--Donne-la-lui et va te coucher. Je te défends de ronfler en ma présence.»

Rouquette déchira l'enveloppe d'une main avinée.

«Du marquis Trasimeni, dit-il en bégayant.

--Trasimeni! Voilà plus de quinze ans qu'il dort! Chut! c'était mon ami. Si je ne craignais pas de l'éveiller, je te conterais une bonne histoire. Sais-tu avec qui il s'est marié, Trasimeni!»

Rouquette n'était plus à la conversation. Il s'était levé, il s'appuyait au mur, auprès d'un candélabre, et épelait en se frottant les yeux la lettre suivante:

«Monsignor,

«Il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu. Il s'est passé tant de choses depuis notre dernière rencontre! Mon ami Lello a conduit Mlle Vittoria Feraldi au couvent de Saint-Antoine-Abbé, afin de mettre son honneur en sûreté et de faire connaître à toute la ville de Rome qu'il était décidé à la prendre pour femme. Je m'étonne que vous n'ayez rien su de cette affaire, pour laquelle le cardinal-vicaire a donné sa signature. On peut donc avoir le bras très-long et l'oreille très-courte? Je vous cherche depuis une heure pour vous apprendre une nouvelle aussi intéressante. Impossible d'arriver jusqu'à vous: il y a de mauvais génies qui font métier de séparer ceux qui s'aiment.

«Philippe TRASIMENI.»

Rouquette poussa un cri aigre, revint à la table, avala une carafe d'eau et relut sa lettre pour la seconde fois. Il n'en fallut pas davantage pour le dégriser. «Colonel!» cria-t-il. Le colonel avait disparu sous la nappe. Rouquette tira violemment la table en renversant les flacons et les verres; il découvrit une masse aussi imposante, mais aussi immobile que les lions de basalte qui décorent l'entrée du Capitole. Il essaya de le secouer: peine inutile! Il lui jeta quelques gouttes d'eau sur le visage: le formidable dormeur, pour toute réponse, lui détacha un coup de poing qui l'aurait assommé, s'il ne s'était retiré à temps.

«Lourde brute! murmura le pauvre Rouquette. Et il y a cinquante ans qu'il apprend à boire! Que faire? Nous partons demain matin à cinq heures; il est minuit. Cinq heures pour arracher cette fille de son couvent! Ah! si j'étais pape! Tu me le payeras, Philippe Trasimeni! Si nous la laissons là, tout m'échappe, Lello, l'argent, l'avenir, les Coromila! Comment le cardinal-vicaire a-t-il signé? Est-ce qu'il sait tout? Est-ce qu'il se cache de moi? N'est-il pas un peu parent des Feraldi? S'il m'échappait comme le reste? Tout s'ébranle, tout craque, tout s'écroule sur ma tête. Travaillez donc comme un manoeuvre à bâtir votre fortune, pour que l'espiéglerie d'un gamin la jette à bas! Voilà la justice céleste! Il faut que je parle à ce Lello! C'est lui qui a fait la sottise, c'est à lui de la réparer.»

Il sortit, en trébuchant un peu, de la salle à manger, et courut à l'appartement de Lello. Le domestique qui lui avait apporté la lettre courut après lui, et l'arrêta avec cette fermeté polie que les valets savent opposer à un maître qui a trop bu. Rouquette, exaspéré par un tel contre-temps, voulut jeter ce respectueux obstacle par la fenêtre. Le valet menaça d'appeler main-forte, et déclara qu'il ne laisserait point troubler le repos du chevalier Lello. Rouquette changea de tactique et demanda à voir le prince. Un valet de chambre et quatre laquais, attirés par tout ce bruit, lui répondirent que le prince avait défendu qu'on entrât chez lui avant quatre heures sous aucun prétexte.

«C'est bien, reprit-il, laissez-moi. Je vais tâcher d'éveiller le colonel.» Tous ces hommes jurèrent qu'on les mettrait en morceaux avant de secouer le bras du colonel. «Alors ouvrez-moi la porte, cria-t-il, je veux sortir!» Ces braves gens se demandèrent s'il était prudent de lâcher dans la ville un si incorrigible réveille-matin. C'est après une résistance héroïque, des pourparlers interminables et des recommandations à exaspérer un saint, qu'ils tirèrent les verrous et l'abandonnèrent sur le Corso à la grâce de Dieu.

Rouquette erra quelques instants à l'aventure sans savoir à quelle porte frapper à une heure si ridiculement indue. Il regardait d'un oeil hébété les maisons énormes qui bordent le Corso, lorsqu'il lut au coin d'une des rues qui viennent y aboutir: _Via Frattina_. Il se souvint qu'il était à deux pas de la générale, et, sans écouter l'avis officieux des horloges du quartier qui sonnaient unanimement deux heures du matin, il courut frapper à sa porte. Comme il arrive en pareil cas, les coups de marteau réveillèrent d'abord les gens d'en face, puis les maisons voisines, puis le locataire du troisième, puis l'Anglais du second, puis le marchand du rez-de-chaussée, avant d'être entendus chez Mme Fratief, qui logeait au premier. Lorsque son domestique se décida enfin à ouvrir un volet pour parlementer, Rouquette essuyait les feux croisés de quatorze bourgeois flanqués de quatorze chandelles, qui lui lançaient quatorze questions à la fois. Force lui fut de décliner son nom au milieu de ce curieux auditoire, qui se demanda depuis quand les _monsignori_ faisaient leurs visites à deux heures du matin. La porte s'ouvrit enfin. La générale, réveillée en sursaut par une heureuse nouvelle, accourut en si grande hâte, qu'elle oublia de mettre ses dents. Rouquette, aussi pressé qu'elle pour le moins, ne prit pas le temps d'excuser la rareté de ses visites et tous les péchés d'omission qu'il avait sur la conscience. Il alla droit au fait, annonça qu'il venait, de la part de Lello, prendre congé de ces dames. L'affaire était en bon chemin, Lello semblait fort décidé à ne prendre sa femme ni en France ni en Angleterre: il reviendrait à Rome dans deux mois; d'ici là, la belle Nadine et sa mère recevraient de ses nouvelles. Malheureusement Tolla, conseillée par sa mère ou par quelque autre intrigante, était allée se jeter dans un couvent; toute la ville de Rome l'apprendrait dans quelques heures, et le parti Feraldi, profitant du départ de Lello, ne manquerait pas de dire que c'était lui qui l'avait cloîtrée: calomnie dangereuse qu'il fallait démentir à tout prix en forçant cette petite folle à rentrer dans le monde. Tant qu'elle serait à Saint-Antoine-Abbé, personne n'aurait prise sur elle, et elle aurait prise sur Lello. Elle se poserait en victime et ameuterait tous les pleurards de l'Italie. «Si j'avais une journée à moi, dit-il, je saurais bien l'arracher de sa retraite; mais je pars à cinq heures du matin pour Civita-Vecchia, à trois heures du soir pour la France, et les bateaux à vapeur n'ont pas l'habitude d'attendre. Agissez, il y va de votre intérêt. Dites tout ce qu'il vous plaira, que ce n'est pas Lello qui l'a cloîtrée, mais la police: qu'on l'a mise au couvent par correction: si cela prend, elle sortira pour prouver qu'elle est libre, et une fois sortie, on ne lui permettra plus de rentrer. Rendez-lui le séjour du couvent insupportable: si elle a quelque servante avec elle, prenez-lui sa servante. Enfin, vous êtes une femme de tête; guettez les occasions, inspirez-vous des circonstances, parlez, agissez, remuez; tous les moyens sont bons, argent, promesses, prières, menaces: pourvu qu'elle sorte, tout est là.

--Hé! cher monsignor, que voulez-vous que je fasse? je n'ai ni crédit, ni pouvoir, ni... (elle s'arrêta fort à propos au moment où elle allait dire ni argent) ni auxiliaire. J'avais autrefois un domestique dévoué; il a disparu le 6 octobre sans me dire adieu.

--Et en emportant vos bijoux?

--Dieu! non, le pauvre garçon! L'Anglais qui demeure là-haut l'accusait d'avoir volé un fusil: c'est peut-être ce qui lui a fait prendre la maison en horreur. Quand je l'avais ici, ce bon Cocomero, je savais tout; il pénétrait jusque dans le palais Feraldi pour m'apporter les nouvelles. Le butor qui l'a remplacé n'est capable de rien: autant vaudrait un sourd-muet aveugle et manchot.

--Qu'à cela ne tienne! voulez-vous que je vous laisse un homme?

--Oui, certes.

--La police est dans les attributions du cardinal-vicaire. J'ai du crédit dans les bureaux; je puis mettre un sbire à votre disposition.

--Donnez, monsignor, donnez!

--Attendez! Il y a six mois, j'ai enrôlé un drôle qui m'avait tout l'air d'avoir fait quelque mauvais coup; mais à tout péché miséricorde: c'est la devise de la police. Il m'a prié instamment de le placer hors de Rome; je lui ai offert Albano, Lariccia ou Velletri; il a demandé en grâce qu'on l'envoyât d'un autre côté: il est à Civita-Vecchia, il surveille les libéraux, ses chefs sont contents de lui; je vous l'expédierai aujourd'hui même.

--Mais s'il refusait de revenir à Rome?

--Je voudrais bien voir qu'il essayât de refuser quelque chose! On est toujours sûr du dévouement d'un homme lorsqu'on a de quoi le faire pendre. Adieu, madame, je vais travailler pour vous: aidez-moi. Mes baisemains à mademoiselle votre fille!

--Elle dort, la pauvre innocente, tandis que nous nous occupons de son bonheur!»

Nadine écoutait à la porte.

VIII

Rouquette trouva un carrosse attelé dans la cour du palais Coromila. Lello et son frère, lestés d'une tasse de chocolat, se promenaient en fumant, tandis qu'on remplissait un fourgon de bagages. Le colonel dormait comme Noé après la première vendange: il avait fait ses adieux la veille pour avoir le droit de se lever à midi. Tous les gens de la maison vinrent, chapeau bas, baiser les mains de leurs maîtres. Le prince leur distribua un gros sac d'argent. Rouquette, qu'ils examinaient comme une curiosité d'histoire naturelle, aurait voulu leur distribuer des coups de bâton. On partit à cinq heures précises.

Jusqu'à Civita-Vecchia, Lello bâilla, fuma, soupira et regarda par la portière; son frère lut le premier chant de _don Juan_ dans le texte anglais; Rouquette dormit. Les quatre domestiques que l'on emmenait à Londres émerveillèrent les alouettes par l'éclat de leurs boutons neufs. En entrant dans la ville, les postillons firent claquer si superbement leurs fouets, qu'on crut voir entrer le duc de Toscane, dont l'arrivée était annoncée pour ce jour-là. La garnison prit les armes, les tambours battirent aux champs, et le gardien des portes refusa obstinément d'examiner les passe-ports. Les deux frères traversèrent au galop cet enthousiasme officiel: ils trouvèrent sur le port leur intendant, qui était venu la veille pour assurer les places et disposer les logements sur le bateau. Rouquette courut à la police, se nomma et demanda François le Napolitain. Il eut quelque peine à reconnaître son protégé. François le Napolitain, ci-devant Cocomero, avait rasé ses favoris et laissé croître ses cheveux. Ce changement de décoration joint à la peur du bagne voisin, dont le spectacle l'avait horriblement maigri, lui avait fait une autre figure, aussi longue que la première était large. Depuis le 6 octobre et l'_accident_ de Menico, François n'avait jamais dormi que d'un oeil: aussi ses chefs louaient-ils sa vigilance. Il faisait le guet autour de la ville, gardait toutes les issues à la fois, et dépistait merveilleusement les nouveaux venus, tant il avait peur de voir arriver un couteau suivi du bras de Dominique. Malgré les témoignages de satisfaction qu'il avait souvent obtenus, il ne recherchait pas les occasions de comparaître devant les autorités policières: il avait peur de ses chefs, de ses camarades et de son ombre.

Lorsqu'il se vit en présence de monsignor Rouquette, secrétaire intime de son Éminence le cardinal-vicaire, il serra instinctivement les mâchoires, de peur qu'on n'entendît claquer ses dents.

«J'ai besoin de toi,» lui dit Rouquette. La figure de Cocomero s'épanouit.

«Tu vas partir ce soir pour Rome.» La figure de Cocomero s'allongea.