Part 13
«Tu iras _via Frattina_, nº 15; tu demanderas Mme la générale Fratief.»
Cocomero tomba à genoux: «Grâce! cria-t-il, grâce monsignor! Je suis, ou du moins je serai un pauvre père de famille! Ne me perdez pas: je vous servirai toute ma vie!
--Je ne veux pas te perdre, je veux t'employer. Je sais tout.»
Rouquette ne savait rien; mais _je sais tout_ est un talisman presque infaillible, et il y a bien peu d'hommes assez irréprochables pour entendre sans trembler ce bienheureux _je sais tout_.
«Et, monsignor, balbutia Cocomero, vous croyez qu'il n'y a pas d'imprudence à m'envoyer dans _cette_ maison? Est-ce que l'Anglais du fusil n'y est plus?
--Tiens, tiens!» pensa Rouquette.
Il reprit à haute voix:
«L'Anglais du fusil y est encore; mais tu es si changé qu'il ne te reconnaîtra pas. Parlons un peu du fusil de l'Anglais.»
Cocomero joignit piteusement les mains.
Le confesseur improvisé poursuivit: «Maître Cocomero, car je sais tous tes noms, fidèle valet de Mme Fratief, on ne vole pas un fusil pour aller faire la chasse aux moineaux!
--Plus bas! monsignor, au nom du ciel! Menico m'avait provoqué; il m'avait roué de coups, deux fois de suite, dans la cour du palais Coromila et devant la porte de ses maîtres, ces scélérats de Feraldi. Ma patience était à bout: j'ai demandé pardon à Dieu, j'ai fait quatre neuvaines, et puis... on est vif, et un malheur est bientôt arrivé.
--Mais c'est un trésor que cet homme-là, pensa Rouquette. Il déteste les Feraldi, il a déjà servi la Fratief, il sait le métier d'espion, et il loge une balle à cent pas dans la tête d'un homme. Je veux faire sa fortune.»
Il continua tout haut, d'un ton digne et sévère:
«Vous êtes un grand coupable, mais vous pouvez réparer vos crimes. Choisissez entre l'expiation honorable que je vous propose et les peines honteuses que la loi suspend sur votre tête. Vous partirez pour Rome par la voiture de ce soir. Vous irez demain à la brune prendre les ordres de la respectable Mme Fratief; vous exécuterez aveuglément tout ce que cette sainte femme vous commandera. Vous n'aurez rien à craindre de la justice tant que vous serez exact à remplir les nouveaux devoirs que le gouvernement du saint-père vous impose. Si vous croyez être en butte à quelque vengeance particulière, défendez-vous, sans jamais oublier la prudence. Pour subvenir à vos besoins, vous toucherez tous les mois une somme de vingt écus chez l'intendant des princes Coromila-Borghi. Voici vos gages du mois de mai, et deux écus pour votre voyage. Allez, et souvenez-vous que vous êtes dans ma main.»
Cocomero, prosterné comme devant un saint, s'empara d'une des basques de l'habit de Rouquette, qu'il couvrit des plus tendres baisers et des larmes les plus reconnaissantes. Rouquette s'enfuit jusqu'au bateau en riant comme un augure qui vient d'en voir un autre.
Le voyage se fit en ligne directe, à toute vapeur, en moins de quarante heures. La mer était belle. Lello ne fut pas malade, et Rouquette lui donna deux longues leçons de français sans lui parler du couvent de Saint-Antoine. En débarquant à l'hôtel, Lello chercha au fond d'une malle le portrait de Tolla. La chère petite image était presque laide: les exhalaisons salines de la mer avaient altéré les couleurs. Il se consola comme il put en griffonnant une longue lettre à sa maîtresse. Ni son frère ni Rouquette ne lui demandèrent à qui il écrivait; mais quand il parla de faire venir un barbier pour raser ses moustaches, qui avaient repoussé d'un millimètre, on le plaisanta si vertement qu'il se rendit. Son frère appelait le barbier l'exécuteur des hautes oeuvres de Tolla. Rouquette demanda depuis quand les nobles Romains étaient taillables à merci. On fit acheter une paire de moustaches postiches qu'on posa sur un coussin avec cette inscription: _Offrande à la beauté_. Rouquette crayonna une femme ornée de moustaches; il écrivit au-dessous: _Tolla parée des présents de Lello_. La cheminée de sa chambre était surmontée d'un amour de plâtre: on lui mit un rasoir entre les bras et l'on grava sur le socle: _Cruel enfant!_ Pour obtenir la paix Lello remit l'opération à des temps meilleurs; mais il confessa noblement sa faute dans la première lettre qu'il écrivit à Tolla.
Le séjour de Paris, où les trois voyageurs s'arrêtèrent jusqu'au 10 juin, ne refroidit pas l'amour de Lello. Paris n'a que des séductions banales pour un étranger qui ne sait pas le français et qui court du matin au soir derrière un _cicerone_ de place, demi-valet, demi-drogman. La manufacture des Gobelins, la colonne Vendôme, les caveaux du Panthéon, et même le musée historique de Versailles, sont aussi incapables d'éteindre les passions que de les allumer. Lello écrivait sans mentir qu'il avait les yeux à Paris et le coeur à Rome.
Lorsque son frère lui montrait aux Champs-Élysées une délicieuse toilette d'été, il répondait naïvement:
«Oui, cela irait bien à Tolla.»
Rouquette ne rencontrait jamais une jolie femme sans la lui faire remarquer.
«J'aime mieux Tolla, répondait-il; d'abord elle est aussi belle, puis elle m'aime, enfin elle parle italien.»
«Essayons du grand monde,» dit Rouquette. On porta une douzaine de lettres de recommandation, qui attirèrent cinq ou six invitations à dîner: il y avait déjà beaucoup de familles à la campagne. Lello s'ennuya partout: son frère, qui parlait français, et Rouquette, qui avait de l'esprit, l'éclipsèrent totalement. Il en prit son parti en rêvant à Tolla. Sa pensée voyageait incessamment entre la chère fenêtre et le parloir de Saint-Antoine. Ce gros garçon, qui n'avait jamais eu deux idées à la fois, fut pensif comme un philosophe et distrait comme un algébriste: en foi de quoi ses compagnons de voyage l'avaient surnommé le _hanneton_.
Son principal et presque unique souci durant les trois premières semaines fut le silence de Tolla. Tous les jours, son domestique de place s'en allait rue Jean-Jacques-Rousseau et revenait les mains vides. Il accusa d'abord la poste de Paris, qui lui paraissait un chaos épouvantable; il ne comprenait pas qu'une administration qui transporte ses facteurs en omnibus pût distribuer des lettres sans en perdre la moitié. Ses soupçons se portèrent ensuite sur son oncle et sur la poste romaine, qui fut de tout temps sujette à caution. Enfin il surveilla Rouquette et son frère sans parvenir à les prendre en faute. Au bout de vingt-deux jours, son banquier lui remit un mot de Tolla qui éclaircit tout le mystère. Elle lui avait écrit onze fois, ni plus, ni moins, sous le nom de Manuel Miracolo, et les onze lettres attendaient bureau restant, casier M, que Miracolo vînt les prendre. Lello y courut, suivi de son interprète à dix francs par jour. L'employé lui montra onze lettres à l'adresse de Manuel Miracolo, et lui demanda son passe-port. Lello s'étonna que, sur la terre de la liberté, un étranger eût besoin de son passe-port pour obtenir sa correspondance. Dans la ville de Rome, où les facteurs ne vont pas en omnibus, on donne les lettres à qui veut les prendre. Si vous vous appropriez le bien d'autrui, l'administration le met sur votre conscience. Lello montra un passe-port au nom de Coromila. On le renvoya à un autre employé qui présidait à la lettre C, mais qui n'avait rien à son adresse. A force d'aller d'un guichet à l'autre, il comprit, son domestique aidant, qu'il faudrait un ordre exprès du directeur général des postes pour rendre à la lettre C les trésors d'amour que la lettre M avait usurpés. Il se défiait trop de Rouquette pour lui faire part de son embarras et lui demander son assistance. Son inséparable interprète le conduisit chez un écrivain public qui expliqua l'affaire comme il la comprit, et lui recommanda expressément de faire viser la pétition par son ambassadeur. Manuel se transporta sans retard à la nonciature apostolique, et mit tous les bureaux dans le secret. Un si beau zèle ne pouvait pas rester sans récompense: les lettres lui furent remises au bout de dix jours, quand son frère, son oncle, Rouquette, Rome et Paris en eurent appris l'histoire.
Tolla était bien triste. Si ses lettres n'étaient pas mouillées de larmes, c'est que son mouchoir avait préservé le papier. Sa retraite n'avait pas imposé silence à ses ennemis. Les uns disaient que Lello l'avait mise au couvent par mépris pour sa mère et pour ne la point laisser aux mains d'une intrigante. Les autres prétendaient que Lello n'était pour rien dans l'affaire, et qu'elle avait été enfermée par ordre du pape, comme une fille perdue. Un sbire, dont on ignorait le nom, s'était vanté publiquement d'avoir pris part à cette exécution. On faisait circuler des copies d'une lettre de monsignor Rouquette, où il était dit en propres termes: «Vous pouvez assurer aux Feraldi que Lello n'est pas pour eux.» A l'appui de cette menace, la générale affirmait qu'il était venu la voir trois heures avant de quitter Rome. Les gens sensés avaient beau dire que le fait était invraisemblable, puisqu'on l'avait vu partir à cinq heures du matin, les habitants de la via Frattina déclaraient qu'à deux heures un homme en habit laïque avait réveillé tout le quartier en frappant au nº 15. Le séjour du couvent n'était pas trop aimable: les religieuses étaient bonnes, encore qu'un peu curieuses; mais les murs étaient bien gris, la cellule bien étroite, et pas de jardin! Amarella avait d'abord pris le couvent en patience, mais au bout de quelques jours son humeur s'était aigrie. Mme Feraldi venait tous les soirs à la grille, avec Toto et Menico. Il y avait un parloir pour les domestiques et les soeurs converses, mais personne n'y était encore entré pour Amarella. Le comte était accablé d'affaires, Philippe allait chercher sa mère à Florence, l'abbé La Marmora venait deux fois par semaine. Tolla recommandait à Lello de fréquenter les sacrements. «Cela est facile à dire, répondait Lello; mais où trouver des prêtres dans cette ville de païens? A peine si en un mois j'en ai rencontré quatre, et tous Français! J'essayerais bien de me confesser en français, avec ce peu que j'ai appris; mais comment faire? il m'est impossible de parler français sans rire. Je prie matin et soir, et je remets les sacrements à mon retour. Les sacrements ne sont qu'à Rome.
--Veux-tu savoir l'emploi de mes journées? écrivait Tolla. Je me lève à neuf heures; à dix, je vais à la messe; je reste à l'église jusqu'à midi, à prier Dieu pour toi. A midi, je dîne avec les religieuses. A une heure un quart, on sonne la cloche du silence, et chacun est obligé d'aller dormir dans sa chambre. A trois heures, le silence est rompu, et les religieuses descendent au choeur. Je me lève un peu plus tard, et je me mets à écrire jusqu'à ce qu'on vienne me prendre pour la lecture spirituelle et le rosaire, qui se dit dans une grande salle où elles sont toutes à travailler. A six heures, je vais à la grille voir ma mère et les personnes qu'elle amène avec elle. Après leur départ, je remonte à ma chambre, où je me promène sur une terrasse qui est auprès; j'y reste tant que les soeurs sont à matines, c'est-à-dire une heure environ après l'_Ave Maria_. Je descends alors à l'église, où je prie toute seule pendant un bon quart d'heure, puis je viens souper dans ma chambre. A neuf heures, on sonne le silence; tout le monde se couche et l'on n'entend plus souffler dans la maison. Je m'enferme avec Amarella, qui dort dans un cabinet auprès de moi, et nous restons, elle à travailler, moi à lire, jusqu'à minuit. Nous faisons nos neuvaines et nos autres oraisons, puis je me mets au lit, et, jusqu'à ce que le sommeil me vienne, je pense aux jardins, aux forêts, aux belles fleurs et aux grands arbres, aux chevaux, aux bals, à la musique, à l'amour, à la vie, car je ne vis pas.»--«Moi, répliquait Lello, je me lève à dix heures; c'est un peu tard. Je déjeune à onze, je sors à midi pour voir les monuments; je dîne à cinq; puis vite au théâtre! Et après le spectacle, une petite promenade sur le boulevard des Italiens, où l'on voit une multitude de braves filles mises à la dernière mode et attendant la Providence! C'est un spectacle horrible à voir, et qui inspire plus de dégoût que de désir.»
Il faut connaître les moeurs et les idées romaines pour comprendre tout ce que le dernier trait de cette peinture ajouta aux ennuis de Tolla. Rome n'est pas une ville d'innocence, tant s'en faut; mais c'est une ville de bon exemple: la police n'y souffre aucun scandale. Jamais un jeune homme n'y rencontre ces dangers ambulants qui fourmillent dans les rues de Paris. La débauche y est voilée, et le vice y a des allures discrètes. Tolla fut plus étonnée qu'une Parisienne à qui l'on dépeint les moeurs des îles Marquises. Son imagination chaste, mais active, se figura le boulevard des Italiens comme une porte de l'enfer, un théâtre éclairé par des langues de feu, où l'on représentait jour et nuit le grand mystère de la tentation de saint Antoine.
Cependant Lello ne se mettait jamais au lit sans baiser la pâle miniature de sa chère Tolla.
Lorsqu'on partit pour Londres, la question n'avait pas fait un pas: Lello se fortifiait dans son amour et Tolla dans sa retraite. Mme Fratief était aux abois; elle allait faire une tentative sur Amarella, par acquit de conscience. Rouquette ne savait plus à quoi se prendre; il prévoyait bien que les plaisirs brumeux de l'Angleterre et les augustes réjouissances du couronnement ne produiraient pas plus d'effet que les séductions de Paris. Dans cet épuisement de toutes ses ressources, il essaya de regagner la confiance de Lello. Il adoucit ses plaisanteries contre Tolla; il témoigna même un certain respect pour ce grand exemple de constance. Il laissa entendre que, s'il n'avait aucune pitié pour les amours follets et les romans d'une heure, qui font les délices des pensionnaires et le désespoir des familles, il savait admirer l'héroïsme d'une passion persévérante. Sous la même inspiration, le colonel écrivit coup sur coup deux longues lettres à son neveu. Le gros homme adoucissait sa voix, il reprochait à Lello son manque de confiance, et frappait timidement à son coeur pour se faire ouvrir. Sans sortir des banalités d'une correspondance de famille, il se vantait d'avoir une indulgence de père; rien ne pourrait lui ôter de la mémoire qu'il avait fait sauter le petit Lello sur ses genoux. C'était pour lui, bien plus que pour son frère, qu'il avait renoncé aux douceurs du mariage et accepté les ennuis de la vie de garçon. Il s'était toujours promis de lui laisser tout son bien, à telles enseignes que le testament était fait et cacheté. Pourquoi donc l'objet d'une prédilection si marquée témoignait-il si peu de reconnaissance? On n'exigeait de lui aucun sacrifice, on ne demandait que de la sincérité.
Ce texte un peu vague fut commenté savamment par Rouquette.
«Vous avez tort, dit-il, de vous cacher de votre oncle: c'est un homme dont vous avez tout à espérer et rien à craindre. A votre place, je lui raconterais naïvement l'histoire, puisqu'il la sait, et je lui demanderais son consentement, quitte à m'en passer.
--Me l'accordera-t-il? mon cher Rouquette.
--Pourquoi non? Cependant, entre nous, je crois qu'il a le couvent de Saint-Antoine sur le coeur. On a dit à Rome que vous aviez enfermé Mlle Feraldi afin de la protéger contre votre oncle. Quelle injure pour un pauvre homme qui vous aime et qui vous a fait son héritier! Que voulez-vous qu'il pense lorsqu'il voit que vous aimez mieux martyriser votre maîtresse que de la laisser vivre tranquillement dans la même ville que lui?
--Il est vrai, mon bon Rouquette, Tolla souffre le martyre.
--Vous le saviez? On vous a donc parlé de tous les maux qu'elle endure dans cet horrible couvent?
--Elle m'en a écrit quelque chose.
--Et vous a-t-elle parlé de sa santé?
--Quoi! serait-elle malade?
--Vous a-t-elle dit que l'ennui la dévorait jusqu'aux os? que la fièvre...
--Parlez, Rouquette, au nom du ciel! ne me cachez rien de ce que vous savez.
--On dit qu'elle ne dort pas, qu'une fièvre la consume, qu'elle est maigre à faire peur, que ses beaux yeux se creusent, que ses couleurs se flétrissent et qu'on ne la reconnaît plus. Sa femme de chambre ne peut plus tenir au régime du couvent et menace de la quitter: que deviendra-t-elle, seule avec ses chagrins?
--Pas un mot de plus, mon ami! je me prendrais moi-même en horreur. J'ai fait, sans le savoir, le métier d'un bourreau; mais ne croyez pas que je l'aie mise à Saint-Antoine par défiance de mon oncle. J'avais d'autres raisons: je craignais que l'amitié d'un certain jeune homme ne profitât de mon absence pour se métamorphoser en amour.
--Quelle idée, mon cher Lello! La nature vous a-t-elle fait pour être supplanté par personne?
--Non, mais...
--D'ailleurs je vous réponds, moi qui me connais en femmes, que cela est incapable de trahir. Vous savez si je la regarde avec des yeux prévenus: vous m'avez toujours vu la juger très-librement, trop librement peut-être, car je commence seulement à apprécier ses vertus. Eh bien! croyez-en ma parole, Tolla ne vous trahira jamais.»
Lello écrivit à Tolla qu'il lui permettait de quitter le cloître, si elle s'y trouvait toujours aussi mal. Bientôt il la pria de retourner chez ses parents. Sous la dictée de Rouquette, la simple prière se changea en ardent désir, puis en _amoroso comando_. Enfin il déclara que la présence de sa maîtresse dans ce maudit couvent le mettait au désespoir.
«Si tu persistais, disait-il, tu m'attirerais tant de chagrins, que mes forces physiques n'y tiendraient pas.»
Cependant Tolla persistait.
* * * * *
«J'ai déjà trop enduré, répondit-elle, pour ne pas aller jusqu'au bout. Si je t'obéissais, j'exposerais tout le fruit de mes souffrances. Demande-moi ce que tu voudras, excepté le sacrifice de notre avenir: tu me trouveras soumise à tes volontés et même à tes caprices.
«Qui donc te pousse à me faire sortir d'ici? Cette idée ne vient pas de toi. Veux-tu savoir ce qu'elle vaut? Demande-toi si ceux qui te l'ont inspirée désirent notre union, ou s'ils cherchent à l'empêcher. Tu sais où tendent tous leurs efforts. Irons-nous leur rendre le succès facile en suivant leurs conseils? Est-ce dans notre intérêt qu'ils parlent ou dans le leur? Voudrais-tu qu'après avoir tout fait pour ne leur point laisser d'armes contre nous, j'allasse leur en fournir par un changement de conduite!
«Mes parents approuvent ma persévérance, la marquise Trasimeni m'engage à continuer, le docteur Ély m'a dit qu'on m'admirait dans les plus honorables maisons de Rome; l'abbé La Marmora jure que je suis perdue si je passe le seuil de la porte; l'abbé Fortunati, qui de sa vie n'a dit ni oui ni non, avoue que l'idée d'entrer au couvent a été une inspiration du ciel. J'y reste donc. Je l'ai juré, et moi je tiens mes promesses; ta main seule ou celle de la mort pourra m'en arracher.»
* * * * *
Pendant ces débats, le frère de Lello épousa une Anglaise assez jolie et une dot véritablement belle. Lello, abstraction faite de la dot, reconnut que sa belle-soeur ne soutiendrait pas la comparaison avec Tolla. C'est dans la semaine qui suivit ce mariage que la chambre des lords revêtit sa robe de velours cramoisi doublé d'hermine pour assister au couronnement de la reine, une des plus belles fêtes de ce siècle. Lello, confondu dans les rangs de la légation napolitaine, vit toute la cérémonie. Il mit son célèbre habit de cour à cinq heures du matin, et l'ôta à trois heures après minuit. Il serait mort de faim dans l'intervalle, s'il n'avait eu la précaution d'apporter des gâteaux dans ses poches. Cette mémorable journée et toutes les belles choses qui passèrent sous ses yeux ne lui firent pas oublier Tolla, bien au contraire. N'entendait-il pas crier: «Vive Victoria!» et le nom de Victoria ne brillait-il pas en lettres de feu au milieu de toutes les illuminations? Le lendemain de la fête, plus amoureux que jamais, il écrivit au colonel, sous la dictée de Rouquette, quatre pages d'aveux et de prières. Lorsqu'il eut cacheté l'enveloppe, Rouquette l'embrassa paternellement: «Bravo! lui dit-il, vous agissez en bon neveu et en homme d'esprit. Cette petite lettre est grosse de plusieurs millions. Vous serez aussi riche que votre frère.
--Maintenant, mon cher Rouquette, je vais attendre la réponse de mon oncle à Paris, Londres m'ennuie: je ne comprends pas les enseignes des boutiques, et je trouve que les Anglais ne sont pas polis.»
Lello n'avait pas plus compris la magnifique politesse des Anglais que les enseignes des boutiques.
«Ma foi! dit Rouquette, pour un rien j'irais à Paris avec vous. Votre frère est dans sa lune de miel, et il regarde le genre humain du haut en bas, comme les habitants de toutes les lunes. Il se passera de moi aussi facilement qu'un perdreau d'un coup de fusil. Allons à Paris! nous continuerons nos leçons de français.»
* * * * *
Le 8 juillet, ils s'installaient pour la seconde fois à l'hôtel Meurice. Rouquette, pour être plus agile, dépouilla le _monsignor_, et s'appela sur ses cartes le comte de Rouquette. Lello qui n'avait pas plus compris la cuisine anglaise que le reste, fut ravi de retrouver les dîners de l'hôtel et les déjeuners du café de Paris. Il allait au théâtre tous les soirs pour apprendre la langue. Rouquette n'avait qu'un regret, c'était de ne pouvoir l'y conduire deux fois par jour. Il espérait toujours que Tolla serait détrônée par une cantatrice ou une comédienne, et il savait par expérience que les passions du théâtre sont celles qui mènent plus loin, parce que la vanité y vient en aide à l'amour. Malheureusement, au mois de juillet, les Italiens étaient en voyage et l'Opéra en réparation. A la Comédie-Française tous les chefs d'emploi étaient en congé, et les banquettes regardaient jouer les doublures. Lello était réduit au drame et au vaudeville. Il avait un faible pour le vaudeville, quoiqu'il lui arrivât rarement de saisir la plaisanterie du premier bond: il riait après tout le monde, et sa gaieté retardait de quelques minutes sur celle du parterre. Quelquefois même il digérait un bon mot jusqu'au lendemain, et surprenait Rouquette par un éclat de rire homérique qui partait comme une fusée au milieu du déjeuner.