Part 14
Trois jours après leur arrivée, les deux inséparables s'étaient fourvoyés aux Folies-Dramatiques. Lello, du haut de l'avant-scène, lorgna très-attentivement une jeune première blonde et blanche que l'affiche désignait sous le nom de Cornélie, et que l'auteur avait honorée d'un rôle de trente-cinq lignes. Il profita du premier entr'acte pour questionner l'ouvreuse, et il apprit, à son grand étonnement, que Mlle Cornélie Sarrazin était sage. Elle vivait chez son père, ne sortait qu'avec sa mère, et montrait avec orgueil deux petites mains rouges comme des pivoines; d'ailleurs bonne fille: son coeur n'avait pas parlé, mais rien ne prouvait qu'il fût sourd-muet de naissance. Cette nouveauté piqua la curiosité de Lello, et il regretta que pour cinq francs l'ouvreuse ne lui en eût pas conté plus long. Heureusement Mlle Cornélie, qui ne jouait que dans la première pièce, se débarbouilla sommairement de son blanc et de son rouge, et vint s'asseoir au balcon avec sa mère. Lello grillait de contempler de près cette vertu paradoxale et cette mère d'une sévérité provisoire. Son gracieux compagnon l'y conduisit comme par la main. Rouquette, en homme qui a fréquenté le théâtre et qui sait son répertoire, ouvrit la conversation par un compliment et un sac de raisins glacés. Les bonbons firent accepter le compliment; la toilette des deux amis fit agréer les bonbons: on refuse quelquefois les bonbons d'un poëte, jamais ceux d'un millionnaire. Mme Sarrazin apprécia du premier coup d'oeil les bijoux insolents dont Lello était émaillé. Les mères d'actrices sont les personnes qui se connaissent le mieux en bijoux, après les bijoutiers. Elle ne lui demanda pas s'il était de Paris: il faut être bien étranger pour venir au mois de juillet, paré comme une châsse, à l'avant-scène des Folies. Rouquette présenta son ami, après s'être présenté lui-même, le tout en un tour de main; on ne doute jamais des gens qui ne doutent de rien. Il se garda bien de faire à Lello les honneurs de Mlle Cornélie; il affecta de travailler pour son compte et de se mettre en première ligne, pour que Lello eût le plaisir de le distancer. Le hasard voulut que la jolie blonde parlât un peu l'italien; elle l'avait appris à sa première année de Conservatoire, lorsqu'elle espérait avoir de la voix; elle en savait juste autant que Lello de français. Lello fut ravi de rencontrer une femme capable de le comprendre: il lui sembla qu'il retrouvait l'Italie. Après le spectacle, Mme Sarrazin se laissa reconduire jusqu'à sa porte: elle occupait un quatrième étage à l'entrée du faubourg Saint-Denis. Chemin faisant on prit des glaces devant le café de l'Ambigu.
En retournant à l'hôtel, Lello plaisanta beaucoup sur les vertus de théâtre qui daignent s'asseoir devant un café entre deux inconnus. Rouquette défendit Cornélie; il soutint que ce sans-gêne et cette facilité apparente ne prouvaient rien; que les artistes avaient des moeurs à part, et qu'on pouvait être une bonne fille sans avoir une mauvaise conduite. Bref, il paria pour la vertu, Lello contre, et le lendemain à quatre heures ils montèrent l'escalier de >>Mme Sarrazin. Lello avait pris un bouquet chez Mme Prévost: il s'en repentit en entrant au salon. La mère raccommodait un bas, la fille en tricotait un autre; M. Sarrazin fourbissait une canne gigantesque: il était tambour-major dans la garde nationale. Le meuble en velours d'Utrecht jaune sentait la vertu d'une lieue. «Mes fleurs sont ridicules, pensa Lello; si j'avais su, j'aurais apporté des cornichons.» Il examina avec stupéfaction les lithographies qui pendaient à la muraille. C'était une galerie de papiers enluminés représentant _Mélanie_, _Victorine_, _Henriette_, _Julie_, _le Marié_ et _la Mariée_. Le _Marié_ ressemble au monsieur que tout paysan voudrait être; il a des bagues à tous les doigts et une grosse chaîne autour du cou. Il promène un sourire aimable autour de lui, et tient un bouquet dans une main, une boîte de bonbons dans l'autre. «Me voilà!» dit avec douleur le pauvre Lello. Il lut au bas de l'image _le Marié_, et en italien _lo Sposo_. Évidemment cette lithographie était une personnalité. _Victorine_, qu'un hasard malicieux avait suspendue à côté du _Marié_, est une fille qui a les yeux plus grands que la bouche, un pot de fleurs dans la main droite, un éventail dans la gauche; la prodigalité de l'artiste lui a dessiné une rose sur le dos de la main. Un poëte, que le monde n'a pas connu, a écrit au bas de cette image un distique que Lello ne lut pas sans confusion:
Soyez constant dans vos amours, Et vous serez heureux toujours.
Pendant qu'il se livrait à cet examen, il entendit Mme Sarrazin qui causait avec Rouquette et qui disait:
«Ma fille économise pour acheter une armoire à glace, parce que l'armoire à glace est un meuble comme il faut.
--Bon! fit-il en lui-même; j'enverrai une armoire à glace, et je ne reviendrai plus.»
Sur ces entrefaites, il entra quelques visites. Ce fut d'abord une amie de Cornélie, plus avancée qu'elle dans la science de la vie, car elle avait un cachemire des Indes; puis un jeune peintre un peu débraillé, puis un auditeur au conseil d'État ganté de neuf, puis un jeune journaliste, puis un vaudevilliste qui commençait à se faire jouer, puis un joli sous-chef du ministère de l'intérieur, enfin un jeune-premier de la Gaîté. Ces six jeunes gens se partageaient, en attendant mieux, l'amitié de Cornélie. Le jeune-premier était un ancien camarade du Conservatoire; le feuilletoniste _la soignait_ dans ses articles; le sous-chef la protégeait au ministère; le peintre allait faire son portrait pour la prochaine exposition; l'auditeur, sans être très-riche, avait des parents assez généreux pour qu'on pût de temps en temps lui demander un service de cinq louis; le vaudevilliste achevait pour Cornélie une pièce en trois actes, destinée à mettre en relief toutes les perfections de sa petite personne. Au premier acte, elle était paysanne et montrait ses jambes; au second, elle était marquise et montrait ses épaules; au troisième, elle jetait son bonnet par-dessus les moulins et montrait ses cheveux. Cornélie témoignait à tous ses amis une reconnaissance impartiale. Il n'y avait point de préférés, partant point de jaloux, et ses rivaux, qui ne se saluaient pas dans la rue, vivaient chez elle en bonne harmonie. Lello entendit pour la première fois une conversation parisienne, vive, fringante, entremêlée de propos de coulisses, d'anecdotes du monde et de charges d'atelier, saupoudrée de calembours, pailletée de bons mots et assaisonnée de scandales dont personne ne se scandalisait. Il fut tout ébaubi de cette joute assise, de ce tournoi d'esprit, de ces lances rompues et de cette petite fête courtoise donnée par six chevaliers en redingote à une reine d'amour en peignoir. Il comprit le discours de son oncle sur les séductions de Paris, et il se promit de ne point retourner à Rome avant d'avoir soupé en si curieuse compagnie.
Il en eut bientôt la joie. Deux jours après, Mme Sarrazin, qui avait reçu une armoire à glace anonyme, invita tout son monde à un pique-nique. Le sous-chef envoya un saumon, le journaliste un pâté, le comédien un buisson d'écrevisses, l'auteur dramatique un Parthénon en gelée d'ananas, le peintre un feu d'artifice complet qu'on aurait tiré dans le salon, si le propriétaire l'avait permis; l'auditeur fournit des truffes, Rouquette les vins, Lello l'argenterie. Trois ou quatre amies de Cornélie honorèrent de leur présence cette fête de famille. M. Sarrazin y présida en vrai tambour-major, avec la dignité bouffonne qui n'appartient qu'à cette institution. Lello se grisa du vin de Rouquette et surtout des regards de Mlle Cornélie. La table enlevée, on dansa tant qu'il resta des cordes au piano. Avant de se séparer, tous les convives prirent rendez-vous pour le surlendemain: on irait à Versailles voir jouer les grandes eaux et dîner à l'hôtel des Réservoirs. «Quand je pense, disait Lello, que j'ai failli quitter la France sans connaître l'hôtel des Réservoirs et sans avoir vu les grandes eaux!»
Il mettait un pantalon blanc pour aller à Versailles, lorsque son domestique de place, qui ne l'accompagnait plus dans ses promenades, lui apporta la lettre suivante:
«Du monastère de Saint-Antoine.
«Rome, 5 juillet 1838.
«Où êtes-vous, Lello? Où sont vos promesses, votre amour et mes espérances? Moi, je suis toujours au couvent, dans la même cellule et dans le même ennui. Savez-vous combien il y a de temps que vous ne m'avez écrit? Vos lettres étaient ma seule consolation. Que Dieu vous pardonne le mal que vous me faites, et qu'il vous préserve de souffrir jamais autant que moi! Je n'ose vous dépeindre l'état de mon âme: j'empoisonnerais tous vos plaisirs. De ma santé, je ne vous en parle pas; vous comprenez que mon coeur est trop malade pour que le corps puisse se bien porter. J'avais pris pour deux mois de courage; mais il y a plus de deux mois que vous êtes parti, et ma provision est épuisée. Mon ami, souvenez-vous de temps en temps, en courant à vos plaisirs, que vous m'avez aimée pendant quelques jours et que je vous adorerai toute ma vie.
«TOLLA.»
«Venez-vous? cria Rouquette à travers la porte. La voiture est en bas: il ne faut pas faire attendre ces dames.
--Je suis à vous, mon cher. Donnez-moi seulement cinq minutes: une petite affaire à expédier.»
Il écrivit:
«Paris, 16 juillet 1838.
«Ma chère Tolla,
«Tu connais bien mal mon coeur, si tu crois que c'est l'amour des plaisirs frivoles qui m'a entraîné loin de toi et qui me retient sur cette terre d'exil. Sache que le but secret de mon voyage était d'obtenir le consentement de mon oncle. On peut demander dans une lettre ce qu'on n'oserait pas solliciter de vive voix. Tu te souviens bien que j'ai toujours désiré que notre bonheur obtînt la sanction de ma famille, et tu es trop tendre fille pour blâmer un sentiment si délicat. Nous ne devons pas, pour satisfaire notre caprice, déclarer la guerre à nos parents.
«Après une lettre affectueuse de mon oncle, dont les tendres reproches m'ont déchiré le coeur, je me suis décidé à lâcher le grand mot. En effet, notre situation était trop pénible: nous aimer en ayant l'air de ne nous point connaître! D'ailleurs les méchantes langues avaient trop beau jeu contre nous.
«Tu dois comprendre combien je désire et je crains tout à la fois la réponse de mon oncle. Dieu veuille toucher son coeur et nous le rendre favorable! Rien ne manquerait plus à notre félicité. Si sa réponse n'est pas telle que je le désire, il faudra essayer de tous les moyens pour changer sa volonté. Je ne retournerai pas à Rome que la question ne soit résolue. En attendant je souffre le martyre, le doute me tue; plains-moi.»
Rouquette frappa à la porte:
«Il y a dix minutes que les cinq minutes sont écoulées!
--Une seconde encore! mon bon ami. Je suis aussi pressé que vous.»
Il continua:
«C'est maintenant, ma Tolla, qu'il faut redoubler nos prières et mettre en Dieu toutes nos espérances. S'il a décidé que nous serions heureux, il saura bien attendrir le coeur de mon oncle. Tournons-nous vers cette Vierge sainte qui aime tant à consoler les affligés: qui sait si elle ne voudra pas faire quelque chose pour nous? J'importune non-seulement saint Joseph, comme tu me l'as recommandé, mais tous les autres saints du paradis. Je voudrais qu'ils fussent plus nombreux, pour avoir plus d'avocats auprès du juge suprême. Enfin jetons-nous dans les bras de la Providence, et espérons. Je t'aime.
«LELLO.»
«Oui, je t'aime! dit Lello en allumant une bougie pour cacheter sa lettre, et il y a bien quelque mérite à garder mon amour intact au milieu des plaisirs de Paris. Elle craint, pauvre enfant, que je ne l'oublie! Mais j'ai pensé vingt fois à elle pendant cet infernal souper! Rien ne triomphera de ma passion, parce que ma passion c'est moi-même, et que je suis plus fort que tout. Il y a pourtant de pauvres sires à qui une bouteille de vin de Champagne ou le sourire d'une jolie fille fait oublier leur maîtresse! Mon amour est comme la salamandre, il traverse le feu sans y brûler ses ailes.»
La promenade à Versailles fut suivie de beaucoup d'autres. Mme Sarrazin s'aperçut que Lello connaissait fort mal Paris et les environs: elle lui fit voir du pays. C'était une bonne femme, aimée du théâtre et de son quartier, et dévouée sans préjugés au bonheur de sa fille. Elle avait toujours dit à Cornélie:
«Mon enfant, l'autorité maternelle a ses limites, et je n'ai pas la prétention ridicule de te garder en sevrage jusqu'à l'âge de trente ans. D'ailleurs, je le voudrais, la loi ne le permettrait pas. Vois donc à te pourvoir. Si tu trouves un mari opulent, j'en serai bien aise: il me servira une pension alimentaire. Malheureusement les Folies-Dramatiques n'ont pas la vogue pour les mariages, et l'on n'y en a pas vu beaucoup cette année. Avec la dot que je te donne, à savoir le talent et la beauté, il est rare qu'on trouve à se marier définitivement. Passe encore si tu étais à l'Opéra! L'empereur de Russie paye tous les ans deux ou trois grands seigneurs pour qu'ils épousent les danseuses. Mais tu es aux Folies; règle-toi là-dessus. Moi, si jamais je te vois amoureuse d'un homme jeune, bien élevé et riche, je commencerai par te faire une bonne morale (si je t'ennuie tu ne m'écouteras pas); puis j'irai trouver ce monsieur, je lui dirai tous les sacrifices que j'ai faits pour ton éducation, et, s'il a bon coeur, il me laissera ma fille, ou du moins il me remboursera mes dépenses.»
Le 8 août 1838, trois semaines environ après le voyage à Versailles, Lello apprit à n'en pouvoir douter que Mme Sarrazin avait dépensé pour l'éducation de sa fille vingt mille francs et quelques centimes. La chute de Mlle Cornélie ne fit pas plus de bruit que celle d'une pomme. Chose incroyable! aucun des six adorateurs de la jolie blonde ne tint rigueur à Lello. Il crut même s'apercevoir qu'ils lui serraient la main avec gratitude. Il ne sut jamais combien son bonheur avait fait d'heureux. Rouquette se fit sa part dans la félicité commune.
M. Sarrazin conserva l'habitude de marcher tête levée, excepté lorsqu'il passait sous la porte Saint-Denis.
Rouquette choisit le jour où Cornélie pendait la crémaillère dans un appartement de six mille francs pour envoyer à Lello la réponse de son oncle. Il la gardait en portefeuille depuis une semaine.
Lello hésita un instant avant de briser le cachet. Évidemment la lettre contenait un _oui_ ou un _non_. Un _non_ lui fermait le paradis du mariage; un _oui_ le chassait du paradis terrestre qu'il venait de meubler à grands frais. Un _non_ le séparait de Tolla; un _oui_ l'arrachait à Cornélie. Cependant je dois dire à sa louange que son dernier voeu fut pour un _oui_.
La lettre disait _non_. Le colonel n'avait point cherché de périphrases. Il écrivait à son neveu:
«Je te permets toutes les folies, excepté une. Jette ton argent par les fenêtres, je t'en donnerai d'autre; ne jette pas ton nom: nous n'avons que celui-là. Je t'ai dit souvent que je n'avais rien à te refuser, je le répète encore. Veux-tu un million? Mais si tu cherches une corde pour te pendre, je n'en suis pas marchand. Remarque bien que tu peux te marier sans mon consentement: ce n'est donc pas une permission que tu me demandes, c'est un conseil. Or le diable en personne ne saurait me contraindre à t'en donner un mauvais. Fais ce que tu voudras: tu es maître absolu de tes actions, comme moi de mes écus. Je ne te défends pas d'épouser la fille qui t'a choisi et qui te fait la cour depuis plus d'une année; mais je t'avertis que, si tu persistes, tu peux te dispenser de m'écrire; je ne te répondrai pas. Sur ce, je t'embrasse. Faut-il ajouter: _Pour la dernière fois?_»
«Diable d'homme! se dit Lello. Il parle avec autant d'assurance que s'il avait raison. Je vais mal souper ce soir. Rouquette!»
Rouquette n'était jamais loin. Il parcourut la lettre, et la trouva conforme au brouillon qu'il avait envoyé. «Eh bien? demanda-t-il.
--C'est moi qui vous dis: eh bien?
--Eh bien! votre oncle a tort, il ne rend pas justice aux vertus de Mlle Feraldi.
--N'est-il pas vrai, Rouquette? Tant de vertu, de beauté, de noblesse...
--Je ne te parle pas de sa noblesse: on m'a assuré que la généalogie du docteur Feraldi était un peu véreuse. Quant à la beauté, elle en a eu autant que femme du monde: maintenant, nous ne savons pas ce qui lui en reste. Je passe légèrement sur la question financière. Elle vous apporte en dot une vigne de deux cent mille francs; c'est un joli denier. De plus elle assure par contrat un héritage de quatre ou cinq millions au prince votre frère: toute la fortune du colonel! Mais elle a des vertus. Or les vertus sont hors de prix par le temps qui court; vous le savez bien, vous qui venez d'en acheter une.
--Mauvais plaisant!... Rouquette, vous devriez intercéder auprès de mon oncle!
--Bien obligé! Je trouve que j'ai assez d'ennemis.
--Alors faites-moi un brouillon.
--Pour dire que vous vous soumettez?
--Non, pour expliquer que je ne peux pas me soumettre.
--A quoi bon? il jetterait ma prose au feu dès la première ligne.
--Il faudrait pourtant lui faire savoir que je suis engagé d'honneur avec le comte Feraldi.
--Une idée! Priez M. Feraldi de lui conter toute l'affaire. C'est lui qui est le plus intéressé à la conclusion de ce mariage, car vous conviendrez qu'il y gagne plus que vous. D'ailleurs n'est-il pas avocat? Il ne refusera pas de plaider sa propre cause. Faut-il vous faire un brouillon pour le comte?
--Faites, mon ami; je ne lui ai jamais écrit, et je ne saurais pas comment m'y prendre.»
Lello se promena de long en large dans sa chambre, tandis que Rouquette écrivait.
«Paris, 11 août 1838.
«Très-cher comte,
«Je n'avais jamais pris la liberté de vous écrire, sachant comme votre profession vous occupe, et combien le temps des hommes d'affaires est précieux; mais une cruelle nécessité me force à vous imposer l'ennui de me lire.
«Depuis mon départ de Rome, mon unique préoccupation a été de faire approuver à mes parents mon mariage avec mademoiselle votre fille. Après deux mois d'hésitation, je me suis armé de courage, et j'ai écrit à mon oncle. Je lui ai tout confessé, je lui ai fait connaître la violence de mon amour et l'ancienneté de nos engagements, j'ai dépeint à ses yeux les vertus qui sont la plus belle richesse de Vittoria, j'ai décrit avec une scrupuleuse exactitude l'état de nos sentiments, j'ai conjuré mon oncle de ne pas séparer deux coeurs si bien unis. J'ai attendu longtemps sa réponse; plût à Dieu qu'elle ne fût jamais arrivée! Non-seulement mon oncle se refuse formellement à ma demande, mais il déclare en terminant qu'il m'embrasse pour la dernière fois.
«Vous pouvez vous figurer mes angoisses au milieu de ce conflit d'affections. Je ne voudrais pas renoncer au bonheur, mais le devoir me commande de respecter la volonté de ma famille. Je voudrais dompter mes passions; mais quand je songe aux vertus de l'ange que j'adore, la force me manque.
«Dans ce cruel embarras, je me tourne vers vous, et je remets notre sort entre vos mains, puisque le destin me condamne ou à obtenir ce consentement ou à faire le terrible sacrifice, je viens vous prier à mains jointes de plaider ma cause auprès de mon oncle et d'obtenir, par une intervention amicale, ce que j'ai eu la douleur de m'entendre refuser. Si, par un malheur que je n'ose prévoir, vos prières échouaient comme les miennes, croyez, monsieur, que j'ai trop à coeur la réputation de mademoiselle votre fille pour continuer les relations d'intimité qui existaient entre nous; mais je conserverai pour elle et pour votre famille une estime éternelle.
«Je me fais un devoir de vous déclarer que je n'ai mis dans le secret que mon frère et mon oncle. Tout est resté entre nous, et l'honneur de la jeune fille a été soigneusement sauvegardé. J'espère que ma résolution sera approuvée de vous et de votre vertueuse fille, à qui je vous autorise à montrer cette lettre. Je vous prie de présenter mes compliments, et suis pour la vie votre très-affectionné serviteur et ami,
«MANUEL COROMILA BORGHI.
Quand Lello eut copié cette lettre, Rouquette réclama son brouillon pour le brûler. Il le mit sous enveloppe et l'envoya à Mme Fratief.
Lello écrivit ensuite à Tolla une lettre touchante:
«Mon coeur saigne, disait-il, Dieu! quelle sentence cruelle! D'un côté la passion qui me consume, de l'autre le devoir qui m'égorge. J'entends ta voix qui me crie: «Fais ton devoir, quoi qu'il en coûte; le devoir est la loi de Dieu.» Oui, ma Tolla, tu es assez vertueuse pour me parler ainsi. Tu aimes tes parents, tu sais qu'il est impossible de rien refuser à ces êtres chers et respectables qui nous ont tenus tout enfants sur leurs genoux; tu approuveras la résolution que j'ai prise. Si tu écoutes le monde, il me blâmera peut-être; si tu fais parler ta conscience, elle me donnera raison.
«Un espoir nous reste. J'ai écrit à ton père, je l'ai conjuré de s'entremettre pour nous auprès de mon oncle: peut-être obtiendra-t-il quelque chose. Si cette dernière branche de salut nous échappe, hélas! je suis forcé de t'oublier. Le pourrai-je? Dieu qui exige de nous ce sacrifice, nous donnera la force de l'accomplir; mais si mon coeur doit te retirer sa tendresse, jamais il n'oubliera l'image d'un ange orné de tant de belles vertus, et tu auras une place éternelle dans l'estime de ton très-affectueux ami,
«LELLO.
«_P. S._ De la réponse de ton père dépendra notre bonheur.»
Lello monta en voiture avec Rouquette, porta ses lettres à la grande poste et se fit conduire au nouvel appartement de sa maîtresse. L'arrivée des deux amis interrompit le jeune peintre, qui ébauchait un petit portrait de Cornélie.
IX
Amarella n'était pas entrée au couvent pour le plaisir de prier Dieu et d'accompagner sa maîtresse: elle pensait qu'on peut prier partout, et son dévouement pour Tolla n'allait pas jusqu'à l'abnégation. Elle avait la captivité en horreur, comme tous les êtres remuants; elle était friande du grand air comme tous ceux qui sont nés au village; elle aimait à se faire voir, comme toutes les femmes. Ajoutez que, comme tous les Romains des deux sexes, elle avait la passion de la loterie. La loterie est un jeu légal, une partie engagée entre le saint-père et ses sujets: les joueurs y gagnent quelquefois, le gouvernement toujours. Amarella faisait comme tous les domestiques, mercenaires, mendiants et frères quêteurs de la capitale du monde chrétien: elle économisait onze sous par semaine pour avoir le droit de prendre un billet, de rêver trois numéros, et d'attendre, confortablement logée dans un château en Espagne, le tirage du jeudi et la ruine de ses espérances. En entrant à Saint-Antoine, elle avait renoncé à la loterie, au grand air, à la liberté et à l'admiration des hommes, le tout pour plaire à Menico. Menico lui avait dit en la prenant par la taille: «Si tu étais une brave fille, tu irais tenir compagnie à mademoiselle. Crains-tu de t'ennuyer? Je te promets que vous recevrez des visites: le parloir n'est pas fait pour les chiens. As-tu peur que tous les garçons ne se marient en votre absence et qu'il n'en reste plus pour toi? Sois tranquille, j'en connais un qui attendra patiemment et qui fera voeu, si tu l'exiges, de ne pas regarder une femme avant votre retour.» Ces promesses tant soit peu jésuitiques, appuyées de quelques caresses, avaient trompé la subtile Amarella. Elle sacrifia trois mois de sa liberté, avec la confiance d'un joueur qui risque son seul habit sur la carte qu'il croit bonne. Ce Menico si longtemps poursuivi était, à ses yeux, quelque chose de plus qu'un homme: c'était un _terne_ qu'elle avait nourri deux ans.