Théâtre

Part 31

Chapter 313,688 wordsPublic domain

Une couverture!... fi donc! Je traite ferme. Apportez-moi les actions, je paye!

BERCHUT.

Dans la situation où vous êtes, vous achetez évidemment pour Godeau.

MERCADET.

Godeau!

BERCHUT.

Je le sais arrivé...

MERCADET.

Chut! je suis perdu, si l’on vient à savoir... Qui vous a dit cela?

BERCHUT.

Votre portier, que mon commis a fait causer.

MERCADET.

Ah! j’ai oublié de lui sceller la bouche d’une pièce d’or.

BERCHUT.

Eh bien! envoyez donc sa voiture chez un carrossier. Si vos créanciers (car je vous comprends, vous allez liquider), s’ils la voient, ils seront intraitables...

MERCADET.

Oh! pour avoir de l’argent sur-le-champ, ils feront bien quelques petits sacrifices. L’argent vivant!...

BERCHUT.

Oui, ça se paye!... =(A part.)= Il y a toujours à gagner avec ce diable d’homme-là... Montrons-nous bien! =(Haut.)= Dites donc, Mercadet, si c’est pour Godeau?...

MERCADET, =à part=.

Allons donc! Hue!...

BERCHUT.

Qu’il me donne un ordre et cela suffira!

MERCADET, =à part=.

Sauvé! =(Haut.)= Il dort, mais, dès qu’il sera réveillé, vous aurez l’ordre...

BERCHUT.

L’affaire est faite alors; Goulard et deux autres spéculateurs m’ont donné commission de vendre à tout prix.

MERCADET.

A terme...

BERCHUT.

A dix jours.

MERCADET.

Eh bien! envoyez les actions à Duval, car Godeau, mon cher, m’a fait l’affront de le prendre pour banquier...

BERCHUT, =à part=.

Et il a eu raison!

MERCADET.

C’est mal, mais que voulez-vous que je dise? Il a de si bonnes intentions pour moi!... Pas un mot!... Nous allons reprendre les affaires!... Je vous vois d’ici la fin de l’année cent mille francs de courtages chez nous...

BERCHUT.

Puis-je prendre de la Basse-Indre pour mon compte?...

MERCADET, =à part=.

Encore un compère de bonne foi! =(Haut.)= Oui, mais poussez roide à la baisse à la petite Bourse!... Tenez, =(il lui donne une lettre)= faites insérer cette lettre dans tous les journaux, et annoncez-la lorsque vous aurez acheté... Entre nous, à l’ouverture de la grande Bourse, il y aura déjà quinze pour cent de hausse! Gardez-moi le secret sur le retour de Godeau, niez-le!... =(A part.)= Il va le tambouriner!

SCÈNE V.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET, =à part=.

Bon! voilà ma femme! Dans ces circonstances-là les femmes gâtent tout, elles ont des nerfs! =(Haut.)= Que veux-tu, madame Mercadet? Tu as une figure d’enterrement...

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous comptiez sur le mariage de Julie pour raffermir votre crédit et calmer vos créanciers, mais l’événement d’hier vous met à leur merci...

MERCADET.

Eh bien! vous n’y êtes pas, vous!...

MADAME MERCADET.

Puis-je vous être utile?

MERCADET, =à part=.

Je vais me défaire d’elle en la brusquant. =(Haut.)= Utile! vous! vous vous promenez depuis dix-huit mois avec Méricourt, et vous ignorez son caractère: il a de l’argent, il est le créancier de Michonnin!... Vous ne serez jamais qu’une bonne femme de ménage!... M’être utile?... Ah! oui, tenez, il fait un temps superbe! Demandez une magnifique calèche, habillez-vous, vous et votre fille, et... allez déjeuner à Saint-Cloud, par le bois de Boulogne, vous me rendrez ainsi le plus grand service...

MADAME MERCADET, =à part=.

Il trame quelque chose contre ses créanciers, je veux tout savoir.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, JULIE, =d’abord=, =puis= MINARD.

MERCADET, =à sa fille qui traverse le théâtre=.

Allez-vous vous envoler ainsi par les appartements? Je veux y être seul avec mes créanciers...

JULIE, =qui revient suivie de Minard=.

Mon père, c’est que c’est... Adolphe.

MERCADET.

Eh bien! monsieur, venez-vous encore me demander ma fille?

JULIE.

Oui, papa.

MINARD.

Oui, monsieur. J’ai déclaré mon attachement à monsieur Duval, qui, depuis neuf ans, me sert de père, et, comme il a vu naître mademoiselle Julie, il a fort approuvé mon choix. «C’est comme sa mère, a-t-il dit, un trésor d’honneur, de qualités solides, et une personne sans ambition...» Mademoiselle Julie m’a pardonné d’avoir eu peur pour elle de la misère...

MERCADET.

Vous aviez raison. Je ne veux pas que ma fille épouse un homme sans fortune...

MINARD.

Mais, monsieur, j’avais, sans le savoir, une petite fortune...

MERCADET.

Ah bah!...

MINARD.

En me confiant à monsieur Duval, ma mère lui avait remis une somme que ce bon Duval a fait valoir au lieu de la consacrer à mon entretien. Ce petit capital se monte maintenant à trente mille francs... En apprenant le malheur qui vous arrive, j’ai prié monsieur Duval de me confier cette somme, et je vous l’apporte, monsieur, car, quelquefois, avec des à-compte, on arrange...

MADAME MERCADET, =s’essuyant les yeux=.

Bon jeune homme!...

JULIE, =elle serre la main de Minard=.

Bien, bien, Adolphe!...

MERCADET.

Trente mille francs!... =(A part.)= On pourrait les tripler en achetant des actions du gaz Verdelin, et il y aurait moyen d’arriver!... Non! non. =(A Minard.)= Enfant, vous êtes dans l’âge du dévouement... Si je pouvais payer cent mille écus avec trente mille francs, la fortune de la France, la mienne, celle de bien du monde serait faite... Non! gardez votre argent.

MINARD.

Comment! vous me refusez? =(Madame Mercadet l’embrasse.)=

MERCADET, =à part=.

Je les ferais bien patienter un mois. Je pourrais, par quelques coups d’audace, raviver des valeurs éteintes; mais l’argent de ces pauvres enfants, ça me serrerait le cœur... On ne chiffre pas juste en larmoyant... On ne joue bien que l’argent des actionnaires... Non, non! =(Haut.)= Adolphe, vous épouserez ma fille.

MINARD.

Ah! monsieur... Julie, ma Julie!

MERCADET.

Quand elle aura trois cent mille francs de dot.

MINARD.

Ah! monsieur, où nous rejetez-vous?

MERCADET, =à part=.

Je ne vendrai les deux mille actions qu’à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair... =(Haut.)= Dans un mois, et si vous voulez me rendre service... =(Minard tend le portefeuille.)= Mais serrez donc ce portefeuille! Eh bien! emmenez ma femme et ma fille. =(A part.)= Quelle tentation! j’y ai résisté. J’ai eu tort. Enfin, si je succombe, je leur ferai valoir ce petit capital, je leur manœuvrerai leurs fonds... Ma pauvre fille est aimée... Quels cœurs d’or! Chers enfants, je les enrichirai... Allons instruire mon Godeau. =(Il sort.)=

SCÈNE VII.

LES MÊMES, =moins= MERCADET.

MINARD.

Je voudrais tant racheter ma faute!

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur Adolphe, le malheur nous sert au moins à reconnaître ceux qui nous sont vraiment attachés...

JULIE.

Je ne vous remercie pas, car j’ai toute la vie pour cela! Mais, Adolphe, ce moment où j’ai été fière, oh! bien fière de vous, sera pour le cœur comme un diamant qui reluira dans les fêtes domestiques.

MADAME MERCADET.

Ah! mes chers enfants!... si votre père voulait payer ses créanciers, s’il voulait renoncer aux affaires et aller vivre à la campagne, que nous manquerait-il pour être heureux?... Oh! comme je soupire après une honnête et calme obscurité! combien je suis lasse de cette fausse opulence, de ces alternatives de luxe et de misère, les cahots de la spéculation!

JULIE.

Sois tranquille, maman, nous triompherons de la Bourse!

MADAME MERCADET.

Il faudrait, pour convertir ton père, de tels événements, que je ne les souhaite pas!... Ah! voici le plus âpre de ses créanciers, un homme qui crie et menace...

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, GOULARD.

GOULARD.

Madame, pardonnez-moi de vous déranger, je ne veux pas être importun, je viens me mettre aux ordres de mon cher ami Mercadet...

MINARD, =à madame Mercadet=.

Mais il est très-poli.

JULIE, =à sa mère=.

Mon père aura trouvé quelque ressource...

MADAME MERCADET.

=(A part.)= Je le crains. =(A Goulard.)= Il va venir, monsieur.

GOULARD.

J’ai su l’événement heureux qui change la face de vos affaires.

JULIE.

Ah! monsieur, dites-nous la vérité, car nous n’en savons rien!

GOULARD, =à part=.

Est-elle fûtée!...

MADAME MERCADET.

Monsieur, je vous en supplie, quel événement?...

GOULARD.

L’arrivée de son associé, de Godeau.

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur! ma fille!... Adolphe! ah! quel bonheur!... Monsieur, vous avez vu Godeau! revient-il riche?...

GOULARD.

Vous le savez bien, il a débarqué chez vous... vous donniez le dîner pour lui; mais il est arrivé trop tard...

MADAME MERCADET.

Godeau ici!... cette nuit?

GOULARD.

Oh! j’ai vu sa berline.

JULIE.

Oui, maman, il est venu cette nuit une voiture...

MADAME MERCADET.

Monsieur, personne n’est venu cette nuit chez moi, je vous le jure...

GOULARD.

Très-bien, madame, vous entendez à merveille les intérêts de monsieur Mercadet!... Il vous a fait votre leçon...

MADAME MERCADET.

Monsieur...

GOULARD.

Mais il ne pourra pas longtemps nous cacher Godeau!... Nous attendrons... un mois, s’il le faut. D’ailleurs, cela se sait à la petite Bourse, où tous ses créanciers s’étaient donné rendez-vous ce matin. Godeau a déjà pris deux mille actions de la Basse-Indre... Mauvais début. On voit bien qu’il arrive des Indes, il ne connaît pas encore la place!

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous me parlez hébreu...

GOULARD.

Eh bien! je vais parler français. Tenez, madame, je ferai un petit sacrifice sur ma créance, si vous voulez me donner les moyens de m’entendre avec Godeau...

JULIE.

Monsieur, ma mère et moi nous ne comprenons rien aux affaires!...

GOULARD, =à part=.

Comme ce gaillard-là sait se servir de sa femme! et quel air d’ingénuité la fille et la mère savent prendre! Je me marierai!...

MADAME MERCADET, =à Goulard=.

Monsieur, je vais vous envoyer mon mari. =(A sa fille.)= Je crains la hardiesse de ton père... S’il veut nous renvoyer, c’est qu’il a peur de nous. Oh! cette fois, je vais surveiller ses opérations. =(Julie et sa mère sortent.)=

SCÈNE IX.

GOULARD, MINARD.

GOULARD.

Écoutez, monsieur, je sais que vous épousez mademoiselle Mercadet, Duval me l’a dit. Si le vieux père Duval vous a conseillé ce mariage, c’est qu’il savait l’arrivée de Godeau, car Godeau n’a confiance qu’en Duval. Berchut sait tout!

MINARD.

C’est vous qui m’apprenez l’arrivée de monsieur Godeau.

GOULARD.

Bien! vous vous regardez comme étant de la famille, et vous êtes dans le complot du silence!... Eh bien, tenez, c’est dans l’intérêt de Mercadet: dites à Godeau que s’il veut me payer sur-le-champ, je fais une remise de vingt-cinq pour cent...

MINARD.

Monsieur, je n’ai point encore le moindre droit à m’occuper des affaires de monsieur Mercadet, et il trouverait, je crois, très-mauvais que je... D’ailleurs, le voici...

SCÈNE X.

LES MÊMES, MERCADET, =puis= JUSTIN.

MERCADET.

Mon cher Adolphe, ces dames vous attendent. =(Bas.)= Emmenez-les déjeuner à la campagne, ou vous n’aurez jamais Julie.

MINARD.

Je vous le promets... =(Il sort.)=

MERCADET.

Eh bien, Goulard, vous êtes tous décidés, m’a-t-on dit hier, à me faire déposer mon bilan! Vous prétendez que je suis un faiseur...

GOULARD.

Vous! un des hommes les plus capables de Paris! un homme qui gagnera des millions dès qu’il en aura un!

MERCADET.

Ne vous êtes-vous pas assemblés pour...

GOULARD.

Pour savoir comment vous aider! nous attendrons, mon cher ami, tant qu’il vous plaira...

MERCADET.

Un mot du lendemain! Je vous remercie comme si vous m’aviez dit cela, mon cher, hier matin... =(Justin entre.)= Que voulez-vous, Justin?

JUSTIN, =bas=.

Monsieur... monsieur Violette m’offre soixante francs si je lui fais parler à monsieur Godeau...

MERCADET.

Soixante francs!... =(A part.)= Il me les a volés!...

JUSTIN.

Monsieur ne veut pas que je perde ces profits-là?...

MERCADET.

Laisse-toi corrompre!... tu deviens très-secrétaire... et je te livre aussi celui-là... tonds-le...

JUSTIN.

Oh! de près!...

MERCADET.

Goulard! vous permettez?... J’ai deux mots à écrire relativement à ce que Justin vient de me dire... =(Mercadet sort.)=

SCÈNE XI.

GOULARD, JUSTIN.

GOULARD.

J’ai compris...

JUSTIN.

Monsieur est si fin!...

GOULARD.

Combien Violette, il est là, t’offre-t-il pour lui faire parler à monsieur Godeau?

JUSTIN.

Monsieur sait que monsieur Godeau?... Non, il ne m’a rien offert...

GOULARD.

Que t’a-t-il donné?

JUSTIN.

Pour trahir monsieur, qui m’a tant recommandé de cacher l’arrivée... dame! dix louis.

GOULARD.

En voilà quinze, mon garçon!

JUSTIN, =à part=.

Ah! si monsieur Godeau pouvait venir souvent!...

GOULARD.

Mais je le verrai le premier!... Une créance de soixante quinze mille francs.

JUSTIN.

Si monsieur veut attendre avec monsieur Violette dans un cabinet noir, j’irai vous avertir au moment où monsieur Godeau déjeunera, car monsieur veut qu’il soit servi dans ce salon.

GOULARD.

Bien! =(Il sort.)=

JUSTIN.

Ils seront là comme du poisson dans un vivier, et je les mettrai dedans tous les uns après les autres...

SCÈNE XII.

JUSTIN, MERCADET.

MERCADET.

Eh bien!

JUSTIN.

J’attendrai les ordres de monsieur pour lui laisser voir monsieur Godeau.

MERCADET.

Va, mon garçon, fais ta recette, et surtout n’écoute pas ce que nous dirons, Godeau et moi... =(A part.)= Il va venir coller son oreille à la porte!

SCÈNE XIII.

MERCADET, =puis= DE LA BRIVE.

MERCADET, =un moment seul=.

C’est effrayant comme il ressemble à Godeau, tel que je me le figure après bientôt dix ans de séjour aux Indes... Venez...

DE LA BRIVE, =déguisé=.

Ah! mon cher ami! quel affreux climat que le climat de Paris!... Si je n’avais pas mon fils ici, je n’y serais jamais revenu; mais il était bien temps d’apprendre à ce pauvre garçon que son père et sa mère se sont mariés...

MERCADET =fait du bruit à la porte et sonne=.

Ah çà! vous avez donc joué la comédie, vous êtes supérieurement grimé...

DE LA BRIVE.

Mon début, en 1827, fut une marquise d’un certain âge qui aimait à jouer les jeunes premières; elle avait à sa terre, en Touraine, un théâtre. =(Justin entre.)=

MERCADET.

Du feu! pour le houka de monsieur. Tu verras à servir ici, sur ce guéridon, le thé de monsieur.

JUSTIN.

Monsieur, Pierquin essaye de corrompre le père Grumeau...

MERCADET.

Laisse entrer, dès que ma femme et ma fille seront sorties. =(Mercadet allume le fourneau du houka.)=

JUSTIN.

Il le soigne comme un actionnaire fondateur... =(Justin sert le déjeuner.)=

MERCADET.

Écrivons un mot à Duval pour le prier de me seconder. Il est bien puritain. Bah! puisqu’il s’intéresse à Julie, il me sauvera. =(Mercadet écrit sur le devant de la scène. A Justin.)= Faites porter ce mot à Duval par le père Grumeau. =(Justin sort.)= Quelle audace! Mais si les actions de la Basse-Indre allaient rester au-dessous du pair?...

DE LA BRIVE.

Oui, que nous arriverait-il?

MERCADET.

Bah! le hasard, c’est cinquante pour cent pour, et cinquante pour cent contre.

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, GOULARD, VIOLETTE.

GOULARD, =à Violette=.

Quand je vous le disais!... Il le garde comme un capital de réserve...

VIOLETTE.

Mon cher monsieur Mercadet...

MERCADET.

Pardon! je suis en affaires...

GOULARD.

Nous savons avec qui...

MERCADET.

Bah! je vous en défie...

VIOLETTE.

Le bon monsieur Godeau...

MERCADET.

Quel conte vous a-t-on fait! Je vous déclare, père Violette, que monsieur n’est pas Godeau. Je prends Goulard à témoin de cette déclaration...

GOULARD, =à Violette=.

Il ment comme un prospectus; mais, en affaires, cela se fait.

VIOLETTE.

Sans cela le commerce serait bien malade...

GOULARD.

Enfin, monsieur le représente au naturel, je le reconnais... Tenez, Mercadet, n’essayez pas de le nier...

MERCADET.

Je ne nie pas que Godeau... =(Il élève la voix.)= Godeau, sur le compte de qui je m’étais entièrement trompé, je voudrais pouvoir le dire à tout Paris, que le probe, que le délicat, le bon Godeau, homme capable, plein d’énergie, ne puisse être en route, et sur le point d’arriver.

VIOLETTE.

Nous le savons, il est revenu de Calcutta.

GOULARD.

Avec une fortune...

MERCADET.

_Incalcuttable!_

GOULARD.

C’est heureux!... On le dit nabab!

VIOLETTE.

Comment parle-t-on à un nabab?

MERCADET, =à Violette, qui s’avance=.

Oh! ne lui parlez pas... Comment voulez-vous que je le laisse en... ennuyer par mes créanciers?

GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.

Excellence!

MERCADET.

Goulard, permettez!... je ne souffrirai pas...

VIOLETTE.

C’est tout à fait un Indien.

MERCADET.

Il a beaucoup changé! Les Indes ont un effet sur les gens... Vous comprenez!... le choléra, le carrick (_carey_), le piment...

GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.

Payez-moi ce que me doit votre ami Mercadet, et j’abandonne vingt pour cent.

DE LA BRIVE.

Avez-vous les _papers_?...

MERCADET.

Oh! Goulard.

GOULARD.

Mon ami, il ne demande qu’à payer...

SCÈNE XV.

LES MÊMES, MADAME MERCADET. =Quand elle ouvre la porte, on aperçoit un groupe de créanciers. Elle fait signe à Julie et à Minard qui l’accompagnent, de passer dans sa chambre, et ils y passent.=

MERCADET, =à part=.

Bon! elle va faire un coup de probité bête qui me tuera...

MADAME MERCADET, =aux deux créanciers=.

Messieurs, arrêtez!... Monsieur Mercadet est la victime d’une mauvaise plaisanterie =(en regardant de la Brive)=, j’aime à le croire, qui ne doit pas vous atteindre dans vos intérêts...

GOULARD.

Madame...

MADAME MERCADET.

Monsieur n’est pas monsieur Godeau.

MERCADET.

Madame!...

MADAME MERCADET, =à Mercadet avec feu et autorité=.

Vous êtes trompé, monsieur, par un intrigant...

VIOLETTE.

Mais alors, madame?...

MADAME MERCADET.

Messieurs, si vous gardez le silence sur une entreprise que je ne veux pas qualifier, vous serez payés...

GOULARD.

Et par qui, s’il vous plaît, ma petite dame?

MADAME MERCADET.

Par monsieur Duval!... =(Mouvement des deux créanciers qui se consultent.)=

MERCADET, =à part=.

Elle va... elle va!...

MADAME MERCADET.

Allez chez lui ce soir, vous m’y trouverez, et tous les créanciers de monsieur Mercadet seront satisfaits.

VIOLETTE.

Oh! alors!... =(Ils sortent.)=

SCÈNE XVI.

LES MÊMES, =moins= GOULARD =et= VIOLETTE.

DE LA BRIVE.

Savez-vous bien, madame, que si vous n’étiez pas une femme?... Je suis monsieur de la Brive.

MADAME MERCADET.

Vous, monsieur de la Brive? non, monsieur...

MERCADET.

A-t-elle de l’audace! je ne la reconnais plus.

DE LA BRIVE.

Comment? je ne suis pas moi?

MADAME MERCADET.

Monsieur de la Brive, monsieur, est un jeune homme que j’ai pu juger hier, à dîner. Il sait que les dettes ne déshonorent personne quand on les avoue, quand on travaille à les payer; il a de l’honneur, il les payera, car il a devant lui toute sa vie et il a trop d’esprit pour la vouloir flétrir à jamais par une entreprise que la justice pourrait...

DE LA BRIVE.

Madame, je suis bien réellement...

MADAME MERCADET.

Je ne veux pas savoir, monsieur, qui vous êtes! mais, qui que vous soyez, vous apprécierez, je le crois, le service que je viens de vous rendre en vous arrêtant sur le bord d’un abîme...

DE LA BRIVE.

Madame, votre mari m’y a précipité en me promettant de me rendre des titres qui me barrent mon avenir...

MADAME MERCADET.

Mon mari, monsieur, est un honnête homme, et il vous les rendra!... Nous nous contenterons de votre parole, et vous vous acquitterez quand vous aurez loyalement fait votre fortune.

DE LA BRIVE.

Ah! madame, vous m’avez ouvert les yeux! Je suis monsieur de la Brive: c’est vous dire que, dès ce moment, j’entrerai courageusement dans la voie du travail.

MADAME MERCADET.

Le droit chemin, monsieur, celui de l’honneur, est pénible, mais le ciel y bénit tous vos efforts!...

MERCADET, =à part=.

On a du crédit, comme ça! comptez-y, jeune homme!

DE LA BRIVE.

Comment reconnaître?... je vous serai filialement attaché pour le reste de mes jours. =(Il lui baise la main avec respect, salue Mercadet et rentre dans la chambre de ce dernier.)=

SCÈNE XVII.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET.

Ah çà! nous voilà seuls! Vous venez de me ruiner, madame! Ma liquidation allait se faire comme par enchantement! Vous avez donc rencontré, je ne dirai pas le Potose, mais la planche à billets de la Banque de France?

MADAME MERCADET.

Non, monsieur, j’ai rencontré l’honneur.

MERCADET.

Ah! ah! Était-il accompagné de la fortune?

MADAME MERCADET.

Oh! ne plaisantez pas, monsieur. Je suis une pauvre femme, sans aucune science que celle du cœur, et à qui le pressentiment qui nous éclaire sur les intérêts de l’homme dont nous portons le nom a dit que vous alliez jouer la fortune contre le déshonneur. Pardonnez-moi, je crois plus au déshonneur qu’à la fortune. J’ai voulu vous voir rester probe, loyal, courageux, enfin tout ce que vous avez été jusqu’à présent.

MERCADET.

J’étais debout, jusqu’à cette heure, et vous venez de me mettre aussi bas que l’emprunt d’Haïti.

MADAME MERCADET.

Monsieur, ce n’est, direz-vous, que des idées de femme, mais faites-moi la grâce de les écouter! J’ai peut-être encore deux cent mille francs de fortune, prenez-les pour satisfaire tous vos créanciers.

MERCADET.

Et après? nous serons aussi pauvres que l’Espagne!

MADAME MERCADET.

Nous serons riches de considération.

MERCADET.

Et puis?

MADAME MERCADET.

Votre fille et votre gendre, votre femme et vous, monsieur, eh bien! nous travaillerons!... Oui, nous recommencerons la vie avec le petit capital d’Adolphe, et nous gagnerons la fortune nécessaire à vivre dans une honnête médiocrité, sans chances, mais heureux... En spéculant, monsieur, il y a mille manières de faire fortune, mais je n’en connais qu’une seule de bonne, que la brave bourgeoisie n’aurait jamais dû quitter: c’est d’amasser l’argent par le travail et par la loyauté, non par des ruses... La patience, la sagesse, l’économie, sont trois vertus domestiques qui conservent tout ce qu’elles donnent. N’hésitez pas, monsieur. Vous êtes entre une femme qui vous aime, qui vous estime, et des enfants qui vous chérissent: laissez-nous vénérer toujours ce que nous aimons... Quittons cette atmosphère de mensonges, de finesses, cette fausse opulence qui n’en impose plus à personne. N’eussions-nous que du pain, nous le mangerons gaiement, et il ne nous restera pas dans le gosier comme les délicatesses de ces festins où l’on se rit des actionnaires ruinés.

MERCADET, =à part=.

Donnez raison une fois à votre femme, et vous êtes à jamais annulé dans votre ménage. Les femmes se disent généreuses, mais leur générosité a des intermittences, comme les fièvres quartes.

MADAME MERCADET.

Vous hésiteriez!...

MERCADET.

Vous venez de renverser, avec d’excellentes intentions, la fortune que j’avais enfin trouvée... et vous voulez que je vous remercie! Vous vous mêlez de me juger?...

MADAME MERCADET.

Non, monsieur, je ne vous juge pas... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= Laissez-moi consulter là-dessus deux cœurs droits, purs, d’une délicatesse que le contact du monde n’a pas encore effleurés. Faites-moi la grâce d’entrer dans votre cabinet pour deux minutes.

MERCADET.

Voyons!... =(A part.)= J’y pourrai réfléchir au parti que je dois prendre.

SCÈNE XVIII.

MADAME MERCADET, =puis= JULIE, MINARD.

MADAME MERCADET.

Mes enfants, venez...

MINARD.

Nous voici! Que voulez-vous?

MADAME MERCADET.

Votre père se trouve dans une situation encore plus affreuse que je ne le croyais, et il s’agit cette fois, comme il le dit, de vaincre ou de mourir. Or, avec beaucoup de ruse et d’audace, il payerait ses dettes et aurait en peu de temps une fortune. Notre aide et notre intelligence sont nécessaires pour faire réussir un plan très-hardi. Si tout le monde croit au retour de Godeau, si vous, Adolphe, vous vous déguisiez de manière à faire son personnage... =(Mouvement de Minard.)= monsieur Mercadet pourrait acheter, sous son nom, des actions, et obtenir de ses créanciers de fortes remises. Les actions doivent monter et tout payer en peu de temps: achat et créanciers... Il nous faudrait le concours de monsieur Duval...

JULIE.

Oh! maman! votre attachement pour mon père vous égare! Pardon! il ne peut pas avoir fait un pareil plan, et je n’épouserais pas Adolphe, s’il...

ADOLPHE.