Part 30
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle n’est pas sotte! =(Haut.)= Mademoiselle, il y a tant de choses dans l’amour!...
JULIE.
Il y a tant de choses dans le vôtre, qu’il comprend sans doute le dévouement...
DE LA BRIVE.
Avant tout!...
JULIE.
Ainsi, ma famille?...
DE LA BRIVE.
Devient la mienne.
JULIE.
Rien ne vous arrêterait donc?
DE LA BRIVE.
Rien.
JULIE.
J’aime un jeune homme, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je l’ai vu... et c’est ce qui m’avait donné, je vous l’avoue, des inquiétudes sur votre jugement: car ce petit jeune homme n’est pas votre fait du tout...
JULIE.
Vous vous trompez, monsieur, je ne puis renoncer à lui qu’en faveur d’un grand dévouement. Eh bien! si vous sauvez mon père de la ruine, je vous aimerai... j’oublierai cet amour que je croyais éternel, et je serai l’épouse la plus fidèle, la plus aimante, et je... =(A part.)= Ah! j’étouffe...
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle m’a fait peur... mais elle me mène d’épreuves en épreuves, comme chez les francs-maçons... =(Haut.)= J’espère mériter par mon amour tout ce que les femmes doivent ordinairement sans condition à leurs maris. Mais cessez de mettre ainsi à l’épreuve une passion sincère. Mademoiselle, monsieur votre père et moi, nous nous sommes entendus sur toutes les questions d’intérêt...
JULIE.
Il vous a tout dit?...
DE LA BRIVE.
Tout!...
JULIE.
Vous le savez ruiné?...
DE LA BRIVE.
Ruiné!...
JULIE, =à part=.
Ah! je suis sauvée! =(Haut.)= Il doit environ trois cent mille francs.
DE LA BRIVE.
Il... doit... trois...
JULIE.
Où serait votre dévouement?
DE LA BRIVE, =à part=.
Le dévouement! c’est de l’épouser... Si elle croit que l’on peut se donner gratis un pareil vis-à-vis pour le reste de ses jours!...
JULIE.
N’en suis-je pas le prix?
DE LA BRIVE.
Méricourt est incapable de m’avoir...
JULIE.
Ah! vous ne m’aimez pas!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Oh! j’ai donné dans cette invention de roman! =(Haut.)= Quand même votre père devrait des millions, je vous épouserais toujours, car je vous aime. Ah! vous jouez très-bien la comédie, et je ne m’en dédis pas: vous serez une délicieuse ambassadrice...
SCÈNE XI.
LES MÊMES, JUSTIN, PIERQUIN.
JUSTIN, =à Julie=.
Mademoiselle, monsieur Pierquin veut parler à monsieur votre père =(Bas.)= à propos de monsieur de la Brive, je crois.
JULIE.
Mon père est par là. =(Elle montre les appartements.)=
PIERQUIN.
Mademoiselle, je suis votre serviteur.
DE LA BRIVE.
Pierquin ici! =(Il se retourne et va lorgner des tableaux.)=
PIERQUIN, =à part=.
Oh! mais c’est mon Michonnin!... tout est perdu! Et moi qui, sachant qu’on le marie avec une héritière, venais pour ravoir ses lettres de change... Ce diable de Mercadet a du bonheur, il a su l’attirer chez lui!...
JULIE, =à Pierquin=.
Vous connaissez monsieur?
PIERQUIN.
Petite rusée! je vois que vous êtes du complot, et vous le gardez. =(A part.)= Oh! je devrais avoir une jolie nièce!
JULIE.
Qui est-ce?
PIERQUIN.
Michonnin! un débiteur introuvable. Ne le lâchez pas, je vais aller chercher un garde de commerce!
JULIE.
Pour monsieur de la Brive?
PIERQUIN.
Michonnin, pour nous!
JULIE.
Ce monsieur n’est pas riche?
PIERQUIN.
Un gibier de Clichy, qui a ses meubles sous le nom d’un ami...
JULIE.
Ah! =(Elle rit.)=
PIERQUIN, =à part=.
Ah! Mercadet m’a volé. =(A Julie.)= Amusez-le, et votre père pourra me payer quarante-sept mille francs; car, une fois coffré, ce gaillard-là se fera délivrer par quelque belle dame. =(Justin revient.)=
JULIE, =à part=.
Marié et coffré, c’est trop d’un!
JUSTIN, =à Pierquin=.
Monsieur est occupé, vous le savez, du mariage de mademoiselle, et vous prie de l’excuser...
PIERQUIN.
Et avec qui?
JUSTIN.
Mais avec ce monsieur-là. =(Il montre de la Brive.)=
PIERQUIN.
Oh! =(A part.)= C’est marier deux faillites ensemble. Va-t-on rire à la Bourse!... J’y cours. =(Il sort.)=
SCÈNE XII.
JULIE, DE LA BRIVE.
JULIE.
Monsieur, vous nommez-vous Michonnin?...
DE LA BRIVE.
Oui, mademoiselle, c’est le nom de notre famille, mais nous avons fait comme tant d’autres, et, depuis dix ans, nous nous nommons de la Brive, en mettant un M devant, c’est plus joli. La Brive est une charmante petite terre achetée par mon grand-père...
JULIE.
Cet homme dit-il vrai en disant que vous avez des dettes?
DE LA BRIVE.
Oh! très-peu, des misères; je les ai déclarées à votre père...
JULIE.
Ainsi, monsieur, vous m’épouserez par amour? =(A part.)= Rions un peu. =(Haut.)= Et pour ma dot?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, vous trouverez en moi le mari le plus aimant, le plus aimable. Socialiste, occupé des intérêts les plus graves de la politique, et tout à mon ambition, je vous laisserai maîtresse de... de votre fortune...
JULIE.
Eh! monsieur, je suis sans fortune... =(Mercadet paraît.)=
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET.
Ma fille, voilà donc l’effet de votre passion pour ce jeune Minard! elle vous pousse à calomnier votre père, à...
JULIE.
A éclairer monsieur Michonnin, qui, se trouvant perdu de dettes, ne doit pas, ne peut pas épouser une fille sans fortune...
MERCADET.
Monsieur se nomme Michonnin?
JULIE.
Michonnin de la Brive...
MERCADET.
Laisse-nous, ma fille...
JULIE, =bas, à son père=.
Pierquin est sorti pour faire arrêter monsieur; j’espère que vous ne le souffrirez pas. Quel rôle aurais-je joué?...
MERCADET =tire sa montre=.
Le soleil est couché! Pierquin a vu monsieur?
JULIE.
Oui.
MERCADET.
Le diable entre dans mon jeu. =(Julie sort.)=
SCÈNE XIV.
DE LA BRIVE, MERCADET.
DE LA BRIVE, =à part=.
La noce est faite. Je suis plus que socialiste, je deviens communiste!
MERCADET, =à part=.
Trompé comme à la Bourse! par Méricourt, l’ami de ma femme! C’est à ne plus se fier à Dieu!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Soyons digne de nous-même!...
MERCADET, =à part=.
Il y a de la légèreté dans son fait. Prenons-le de haut. =(Haut.)= Monsieur Michonnin, votre conduite est plus que blâmable!...
DE LA BRIVE.
En quoi, monsieur? Ne vous ai-je pas dit que j’avais des dettes?
MERCADET.
Soit. On peut avoir des dettes; mais où est située votre terre?...
DE LA BRIVE.
Dans les Landes.
MERCADET.
Elle consiste?
DE LA BRIVE.
En sables plantés de sapins...
MERCADET.
De quoi faire des cure-dents?
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Cela vaut?
DE LA BRIVE.
Trente mille francs.
MERCADET.
Et c’est hypothéqué de...
DE LA BRIVE.
Quarante-cinq mille.
MERCADET.
Vous avez eu ce talent-là?...
DE LA BRIVE.
Oui.
MERCADET.
Peste! ce n’est pas maladroit: et vos marais?...
DE LA BRIVE.
Touchent à la mer.
MERCADET.
Ainsi, c’est tout bonnement l’Océan?
DE LA BRIVE.
Les gens du pays ont eu la méchanceté de le dire, et mes emprunts se sont arrêtés net.
MERCADET.
Il eût été très-difficile de mettre la mer en actions.
DE LA BRIVE.
Oh! ce n’est pas la mer à boire!...
MERCADET.
Non, mais à faire avaler? Monsieur, entre nous, votre moralité me semble...
DE LA BRIVE.
Assez!
MERCADET.
Hasardée!...
DE LA BRIVE.
Oh!... monsieur, si ce n’est qu’entre nous...
MERCADET.
Vous mettez, d’après une note que j’ai vue sur certains dossiers, tout votre mobilier sous le nom d’un ami, vous signez vos lettres de change Michonnin, et vous ne portez que le nom de la Brive.
DE LA BRIVE.
Eh bien! monsieur, après?
MERCADET.
Après?... On peut vous faire un fort méchant parti.
DE LA BRIVE.
Monsieur, n’allez pas trop loin, je suis votre hôte...
MERCADET.
Vous voulez, à l’aide de ces subterfuges, entrer dans une famille respectable, y abuser de la confiance d’un père et d’une mère... Vous avez feint d’aimer ma fille... =(A part.)= On peut exploiter ce garçon-là; il a de la tenue, il est élégant, spirituel... =(Haut.)= Vous êtes une...
DE LA BRIVE.
Ne dites pas le mot, il vous coûterait la vie...
MERCADET.
La vie! vous êtes mon hôte, monsieur...
DE LA BRIVE.
Après tout, monsieur, votre fille avait-elle une dot?
MERCADET.
Monsieur?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Je le vaux bien et je suis le plus fort. =(Haut.)= Oui, monsieur, aviez-vous deux cent mille francs?...
MERCADET.
Les vertus de ma fille...
DE LA BRIVE.
Ah! vous n’aviez pas deux cent mille francs?... Et moi j’engagageais ma précieuse liberté! Ne suis-je pas un capital? Vous vouliez escroquer un gendre?...
MERCADET.
Le mot est fort.
DE LA BRIVE.
Vous le méritez.
MERCADET, =à part=.
Il a de l’aplomb!...
DE LA BRIVE.
Et, je le vois, vous abusiez de mon inexpérience. Je pourrais aussi me plaindre.
MERCADET.
L’inexpérience d’un homme qui emprunte sur des sables une somme de soixante pour cent au delà de leur valeur!...
DE LA BRIVE.
Avec du sable on fait du cristal.
MERCADET.
C’est une idée!
DE LA BRIVE.
Vous voyez, monsieur, que nos moralités se ressemblent! =(Mouvement de Mercadet.)= Ah! entre nous...
MERCADET, =à part=.
Je vais l’aplatir!... =(Haut.)= C’est ce qui vous trompe, monsieur: vous êtes mon débiteur, et je vous tiens. Ah! j’ai sur vous pour quarante-huit mille francs de lettres de change, intérêts et frais, à moi cédés par Pierquin, et je puis vous faire coffrer pendant cinq ans.
DE LA BRIVE.
Je serais alors votre hôte.
MERCADET.
Ah! vous le prenez sur ce ton-là! Mais vous vous moquez donc de votre dette, de votre signature?
DE LA BRIVE.
Et vous?
MERCADET, =à part=.
Voilà mon affaire! =(Haut.)= Dans quelle situation êtes-vous, là, vraiment?
DE LA BRIVE.
Désespérée... Méricourt me marie parce que je lui dois trente mille francs au delà de la valeur de mon mobilier.
MERCADET.
Compris. Je ne m’amuserai pas à vous faire de la morale; vous aimeriez mieux un billet de mille...
DE LA BRIVE.
Oh! soyez mon beau-père!...
MERCADET.
Non, nos deux misères feraient une trop grande pauvreté; mais écoutez-moi...
SCÈNE XV.
LES MÊMES, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET, =à Mercadet=.
Ce monsieur dîne-t-il toujours?...
MERCADET.
Certainement. Dans les circonstances difficiles, le dîner porte conseil. =(A part.)= Il faut que je le grise pour le connaître à fond.
DE LA BRIVE.
J’ai l’appétit de mon désespoir...
MERCADET.
Dînons!
MADAME MERCADET.
J’entends la voiture de Verdelin!
MERCADET.
Que dire à Verdelin?
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, VERDELIN, JUSTIN =en grande tenue=.
JUSTIN.
Monsieur Verdelin.
VERDELIN, =à Mercadet=.
Je n’amène point madame Verdelin, et je ne sais même pas si je puis dîner avec toi.
MERCADET, =à part=.
Il est furieux. =(Haut.)= La main aux dames! =(A sa femme.)= Laisse-nous. =(A Verdelin.)= Eh bien! qu’as-tu?... =(Madame Mercadet et Monsieur de la Brive sortent.)=
VERDELIN.
Est-ce là ton gendre?
MERCADET.
Oui et non.
VERDELIN.
Voilà ce beau mariage?
MERCADET, =à part=.
Il sait tout! =(Haut.)= Ce mariage, mon cher Verdelin, n’a plus lieu, je suis trompé par Méricourt! Méricourt!... tu sais ce qu’il nous est? Mais...
VERDELIN.
Mais, il n’y a pas de mais... Tu m’as, ce matin, joué une de tes comédies, où ta femme et ta fille avaient un rôle, pour m’arracher mille écus! Je m’en doutais. Eh bien! ce n’est ni délicat ni...
MERCADET.
N’achève pas, Verdelin! Voilà comme on juge les gens dans le malheur... On soupçonne tout chez eux!... Pourquoi donc t’aurais-je emprunté ton service? Pourquoi donnerais-je à dîner? Eussé-je habillé ces deux femmes sans une espérance?... D’abord qui t’a dit que le mariage de Julie était manqué?...
VERDELIN.
Pierquin, que j’ai rencontré...
MERCADET.
Cela se sait donc?...
VERDELIN.
Tout le monde en rit! Tu as ton portefeuille plein de créances sur ton gendre! Pierquin m’a dit que tes créanciers se réunissent ce soir chez Goulard pour agir tous demain comme un seul homme.
MERCADET.
Ce soir!—Demain! Ah! j’entends sonner le glas de la faillite!...
VERDELIN.
On veut débarrasser la Bourse, autant qu’on le pourra, de tous les faiseurs d’affaires.
MERCADET.
Les imbéciles!... Ainsi demain on m’emballerait?
VERDELIN.
Pour Clichy, dans un fiacre!
MERCADET.
Le corbillard du spéculateur! Viens dîner!
VERDELIN.
Le dîner me coûte trop cher, j’en aurais une indigestion! Merci!
MERCADET.
Demain la Bourse reconnaîtra dans Mercadet un de ses maîtres! Viens dîner, Verdelin, viens sans crainte. =(A part.)= Allons! =(Haut.)= Oui, toutes mes dettes seront payées!... Et la maison Mercadet remuera des millions!... Je serai le Napoléon des affaires.
VERDELIN.
Quel homme!
MERCADET.
Et sans Waterloo.
VERDELIN.
Et des troupes?...
MERCADET.
Je!... je payerai! Que peut-on répondre à un négociant qui dit: Passez à la caisse!...
VERDELIN.
Je dîne alors, et je suis enchanté. _Vivat Mercadetus, speculatorum imperator!_
MERCADET.
Il l’a voulu!... Demain je trône sur des millions, ou je me couche dans les draps humides de la Seine!
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MERCADET, JUSTIN.
MERCADET, =il sonne=.
Sachons avant tout l’effet qu’ont produit mes mesures...
JUSTIN.
Monsieur?...
MERCADET.
Justin, je désirerais que l’arrivée de monsieur Godeau fût tenue secrète...
JUSTIN.
Oh! monsieur, vous êtes perdu alors... Monsieur Brédif est déjà sorti... le tapage que cette berline a fait cette nuit, en entrant dans la cour à deux heures du matin, a réveillé tout le monde, et monsieur Brédif le premier! Dans le premier moment, il a cru que monsieur partait pour Bruxelles...
MERCADET.
Allons donc! je paye...
JUSTIN.
Monsieur se dérange!
MERCADET.
Tu te crois déjà mon secrétaire!... Je te pardonne, Justin, car tu me comprends!...
JUSTIN.
Cette berline est énormément crottée, monsieur; mais le père Grumeau a remarqué qu’elle n’avait pas apporté de bagages...
MERCADET.
Godeau avait tellement hâte de venir ici réparer ses torts envers moi, qu’il a laissé ses colis au Havre. Il arrive de Calcutta avec une riche cargaison; mais sa femme est restée... Oui, il a fini par épouser la personne de laquelle il avait un fils, et qui a eu le dévouement de l’accompagner...
JUSTIN.
Il est fort heureux que monsieur ait passé la nuit à travailler, car il a pu...
MERCADET.
Recevoir Godeau! vous remplacer!... Vous avez fait bombance! vous vous êtes grisé, monsieur Justin!...
JUSTIN.
Nous n’avons bu que ce qui restait!...
MERCADET.
Si tu pouvais faire croire qu’il n’y a pas de Godeau, ça modérerait l’ardeur de mes créanciers, et je pourrais traiter avec eux à des conditions tolérables...
JUSTIN, =à part=.
Est-il fin! Si cet homme-là n’est pas riche, ce sera une injustice du diable!
MERCADET.
Envoie le père Grumeau chez mon courtier marron...
JUSTIN.
Monsieur Berchut! rue des Filles-Saint-Thomas... A celui-là, le père Grumeau peut annoncer l’arrivée de monsieur Godeau?...
MERCADET.
Justin, tu feras fortune. Allons! veille à ce que personne ne me dérange, jusqu’à ce que je t’aie sonné.
SCÈNE II.
MERCADET, =seul=.
Quand Mahomet a eu trois compères de bonne foi (les plus difficiles à trouver), il a eu le monde à lui! J’ai déjà Justin. Le second?... on ne peut pas l’abuser! Si l’on croit à l’arrivée de Godeau, je gagne huit jours, et qui dit huit jours dit quinze en matière de payement! Je vais acheter, sous le nom de Godeau, pour trois cent mille francs d’actions de la Basse-Indre, ce matin, tout à l’heure, avant Verdelin. Et alors, quand Verdelin, qui me croyait hors d’état de lui faire concurrence, et qui n’a pas eu l’idée de m’intéresser dans cette affaire, en demandera, mon gaillard déterminera la hausse!... D’ailleurs, cette nuit, j’ai écrit une lettre, au nom de plusieurs actionnaires, pour exiger la publicité du rapport que l’argent de Verdelin retarde... Berchut fera paraître cette lettre dans tous les journaux; en peu de temps, les actions vont s’élever à vingt-cinq pour cent au-dessus du pair: j’aurai six cent mille francs de bénéfice. Avec trois cent mille, je paye l’achat. Avec les trois cent mille autres, je désintéresse mes créanciers. Oui, mon Godeau leur arrachera bien une petite remise de quatre-vingt mille francs. Libéré de ma dette, je deviens le roi de la place! =(Il se promène majestueusement.)= J’ai eu de l’audace!... Aller demander moi-même une berline chez un carrossier des Champs-Élysées, comme si je voulais partir nuitamment! Ce diable de postillon, que je guettais, a failli tout compromettre par ses remercîments. Le pourboire était trop fort! Une faute! Allons, à nous deux! =(Il ouvre la porte de sa chambre.)= Michonnin! le garde du commerce!...
SCÈNE III.
MERCADET, DE LA BRIVE, =il entre effrayé=.
MERCADET.
Rassurez-vous!... c’était pour vous bien réveiller!...
DE LA BRIVE.
Monsieur, l’orgie est pour mon intelligence ce qu’est un orage pour la campagne, ça la rafraîchit, elle verdoie! et les idées poussent, fleurissent!... _In vino varietas!_...
MERCADET.
Hier, mon cher ami, nous avons été malheureusement interrompus dans notre conversation d’affaires...
DE LA BRIVE.
Beau-père, je me la rappelle parfaitement. Nous avons reconnu que nos maisons ne pouvaient plus tenir leurs engagements... Nous allons... (en style de coulisse) être exécutés. Vous avez le malheur d’être mon créancier, et moi j’ai le bonheur d’être votre débiteur pour quarante sept mille deux cent trente-trois francs et des centimes...
MERCADET.
Vous n’avez pas la tête lourde!
DE LA BRIVE.
Rien de lourd, ni dans les poches, ni dans la conscience! Que peut-on me reprocher? En mangeant ma fortune, j’ai fait gagner tous les commerces parisiens, même ceux qu’on ne connaît pas! Nous, inutiles!... Nous, oisifs! Allons donc!... Nous animons la circulation de l’argent...
MERCADET.
Par l’argent de la circulation!...
DE LA BRIVE.
Oui, lorsque je n’en ai plus eu, je l’ai payé cher: n’est-ce pas l’honorer? On en a fait un dieu, je n’ai pas lésiné sur les frais du culte!...
MERCADET.
Oh! vous avez bien toute votre intelligence!...
DE LA BRIVE.
Je n’ai plus que cela!
MERCADET.
C’est notre hôtel des Monnaies. Eh bien! dans la disposition où je vous vois, je serai bref.
DE LA BRIVE.
Alors, je m’assieds, papa! car vous m’avez furieusement l’air, comme nous disons, nous autres _gentlemen-riders_, de marcher sur votre longe!...
MERCADET.
En affaires, on a le droit d’être habile... =(De la Brive fait un signe.)= L’excessive habileté n’est pas l’indélicatesse, l’indélicatesse n’est pas la légèreté, la légèreté n’est pas l’improbité, mais tout cela s’emboîte comme des tubes de lorgnette...
DE LA BRIVE, =à part=.
Il ne m’a pas grisé pour moi!
MERCADET.
Enfin, les nuances sont imperceptibles, et, pourvu qu’on s’arrête juste au Code, si le succès arrive...
DE LA BRIVE.
Ah! pardieu, le succès... Je l’ai déjà dit, et le mot a réussi... Le succès est souvent un grand gueux!...
MERCADET.
Nos esprit sont jumeaux!
DE LA BRIVE.
Monsieur, sur le terrain où nous sommes, beaucoup de gens d’esprit se rencontrent.
MERCADET.
Je vous vois sur la pente dangereuse qui mène à cette audacieuse habileté que les sots reprochent aux faiseurs!... Vous avez goûté aux fruits acides, enivrants du plaisir parisien. La vanité vous enfonce à plein cœur l’acier de ses griffes! Vous avez fait du luxe le compagnon inséparable de votre existence! Pour vous, Paris commence à l’Étoile et finit au Jockey-Club! Paris, pour vous, c’est le monde des femmes dont on parle trop ou dont on ne parle pas...
DE LA BRIVE.
Oh! oui.
MERCADET.
C’est la capiteuse atmosphère des gens d’esprit, du journal, du théâtre et des coulisses du pouvoir, vaste mer où l’on pêche! Ou continuer cette existence, ou vous faire sauter la cervelle...
DE LA BRIVE.
Non! la continuer sans me...
MERCADET.
Vous sentez-vous le génie de vous soutenir, en bottes vernies, à la hauteur de vos vices? de dominer les gens d’esprit par la puissance du capital, par la force de votre intelligence? Aurez-vous toujours le talent de louvoyer entre ces deux caps où sombre l’élégance: le restaurant à quarante sous et Clichy?...
DE LA BRIVE.
Mais vous entrez dans ma conscience comme un voleur, vous êtes ma pensée! Que voulez-vous de moi?
MERCADET.
Je veux vous sauver en vous lançant dans le monde des affaires.
DE LA BRIVE.
Par où?
MERCADET.
Soyez l’homme qui se compromettra pour moi...
DE LA BRIVE.
Les hommes de paille peuvent brûler...
MERCADET.
Soyez incombustible.
DE LA BRIVE.
Comment entendez-vous les parts?
MERCADET.
Essayez! servez-moi dans la circonstance désespérée où je me trouve, et je vous rends... vos quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix-neuf centimes... Entre nous, là, vraiment, il ne faut que de l’adresse...
DE LA BRIVE.
Au pistolet, à l’épée...
MERCADET.
Il n’y a personne à tuer. Au contraire...
DE LA BRIVE.
Ça me va.
MERCADET.
Il faut faire revivre un homme.
DE LA BRIVE.
Ça ne me va plus! Mon cher ami, le Légataire, la Cassette d’Harpagon, le petit mulet de Sganarelle, enfin toutes les farces qui nous font rire dans l’ancien théâtre, sont aujourd’hui très-mal prises dans la vie réelle. On y mêle des commissaires de police, que, depuis l’abolition des priviléges, l’on ne rosse plus.
MERCADET.
Et cinq ans de Clichy, hein? quelle condamnation!...
DE LA BRIVE.
Au fait! c’est selon ce que vous ferez faire au personnage!... car mon honneur est intact et vaut la peine de...
MERCADET.
Vous voulez le bien placer, mais nous en aurons trop besoin pour n’en pas tirer tout ce qu’il vaut! Voyez-vous! tant que je ne serai pas tombé, je conserve le droit de fonder des entreprises, de lancer des affaires. On nous a tué la prime. Les commandites expirent de la maladie du dividende, mais notre esprit sera toujours plus fort que la loi! On ne tuera jamais la spéculation. J’ai compris mon époque! Aujourd’hui, toute affaire qui promet un gain immédiat sur une valeur... quelconque, même chimérique, est faisable! On vend l’avenir, comme la loterie vendait le rêve de ses chances impossibles. Aidez-moi donc à rester assis autour de cette table toujours servie de la Bourse, et nous nous y donnerons une indigestion! car, voyez-vous, ceux qui cherchent des millions les trouvent très-difficilement, mais ceux qui ne les cherchent pas n’en ont jamais trouvé!
DE LA BRIVE, =à part=.
On peut se mettre dans la partie de monsieur!
MERCADET.
Eh bien?
DE LA BRIVE.
Vous me rendrez mes quarante-sept mille livres?...
MERCADET.
_Yes, sir!_
DE LA BRIVE.
Je ne serai que très-habile!
MERCADET.
Ouh! ouh... Léger! Mais cette légèreté sera, comme disent les Anglais, du bon côté de la loi!
DE LA BRIVE.
De quoi s’agit-il?
MERCADET.
D’être quelque chose comme un oncle d’Amérique, un associé dans les Indes.
DE LA BRIVE.
Si ce n’est que cela!
MERCADET.
Vous achèterez des actions en baisse pour les vendre en hausse.
DE LA BRIVE.
Verbalement!
MERCADET.
J’ai la signature sociale! Mon associé, car nous sommes toujours associés, s’en est servi pour endosser les effets qu’il m’a pris en 1830; j’ai bien le droit d’en user aujourd’hui contre lui...
DE LA BRIVE.
Bien, parbleu!...
MERCADET.
Du moment où personne ne vous trouvera, ne vous reconnaîtra...
DE LA BRIVE.
Je cesserai d’ailleurs le personnage dès que je vous en aurai donné pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix neuf centimes.
MERCADET.
Du bruit? Justin écoute! =(Très-haut.)= Rentre, Godeau, tu me perds. Allons! repose-toi!... =(Il le pousse dans la chambre.)=
SCÈNE IV.
MERCADET, JUSTIN, BERCHUT.
JUSTIN, =à travers la porte=.
Monsieur, c’est monsieur Berchut.
MERCADET, =ouvre la porte=.
Bonjour, Berchut. Il y a eu de la baisse hier sur les actions de la Basse-Indre.
BERCHUT.
Énorme! monsieur Verdelin en a fait vendre quelques-unes à vingt-cinq pour cent au-dessous du versement! La panique ira, ce matin, on ne sait où!
MERCADET.
Si, à la petite Bourse, ces actions baissaient de quinze pour cent sur le cours d’hier, je prends deux mille actions.
BERCHUT, =tire son carnet et calcule=.
Ce serait alors trois cent mille francs.
MERCADET.
C’est ce que j’ai calculé! Au pair, elles vaudront six cent mille francs.
BERCHUT.
A quel terme, et comment me couvrirez-vous?
MERCADET.