Part 29
Vas-tu perdre ton aplomb de dandy? Je comprends bien tout ce que la situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier degré du désespoir pour se marier. Le mariage est le suicide des dandys après en avoir été la plus belle gloire. =(Il baisse la voix.)= Voyons, peux-tu tenir encore?
DE LA BRIVE.
Si je ne m’appelais pas de mon nom primitif, Michonnin pour les huissiers, et de la Brive pour le monde élégant, je serais déjà banni du boulevard. Les femmes et moi, nous nous sommes ruinés réciproquement; et, par les mœurs qui courent, rencontrer une Anglaise, une aimable douairière, un potose amoureux, c’est, comme les carlins, une espèce perdue!
MÉRICOURT.
Le jeu?
DE LA BRIVE.
Oh! le jeu n’est une ressource certaine que pour certains chevaliers, et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre quelques gains, qui toujours ont leur terme. La publicité, mon cher, a perdu toutes les mauvaises carrières où jadis on faisait fortune. Donc, sur cent mille francs d’acceptations, l’usure ne me donnerait pas dix mille francs argent. Pierquin m’a renvoyé à un sous-Pierquin, un petit père Violette, qui a dit à mon courtier que ce serait acheter des timbres trop cher... Mon tailleur se refuse à comprendre mon avenir... mon cheval vit à crédit. Quant à ce petit malheureux si bien vêtu, mon tigre, je ne sais pas comment il respire ni où il se nourrit. Je n’ose pénétrer ce mystère. Or, comme nous ne sommes pas encore assez avancés en civilisation pour qu’on fasse une loi comme celle des Juifs, qui supprimait toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa personne. On dira de moi des horreurs... Un jeune homme très-compté parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui n’a pas vingt-huit ans, se marier avec la fille d’un riche spéculateur... laide, dis-tu?...
MÉRICOURT.
Comme ça!...
DE LA BRIVE.
C’est un peu leste! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le vois! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien! Un homme comme moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat. La société n’a pas créé d’emploi pour nous. Eh bien! je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille?
MÉRICOURT.
Mon cher, d’après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l’Opéra, elle est d’une élégance!...
DE LA BRIVE.
Mais je suis assez élégant, et je n’ai...
MÉRICOURT.
C’est vrai, mais vois... tout annonce ici l’opulence. Oh! ils sont très-bien!
DE LA BRIVE.
C’est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet...
MÉRICOURT.
Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des scrupules! Depuis dix-huit mois je n’ai rien vu dans sa conduite qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure?
DE LA BRIVE.
Je me suis mis en mesure. J’ai gagné hier au club de quoi faire les choses très-bien pour la corbeille: je donnerai quelque chose, et je devrai le reste...
MÉRICOURT.
Sans me compter, à quoi montent tes dettes?
DE LA BRIVE.
Une bagatelle! Cent cinquante mille francs que mon beau-père fera réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et c’est de quoi lancer une première affaire. Je l’ai toujours dit: je ne deviendrai riche que lorsque je n’aurai plus le sou.
MÉRICOURT.
Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune, es-tu bien préparé?
DE LA BRIVE.
N’ai-je pas la terre de la Brive? trois mille arpents de terre dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en action pour en extraire n’importe quoi, au chiffre de cent mille écus?... Tu ne te figures pas ce qu’elle m’a rapporté, cette terre!
MÉRICOURT.
Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins.
DE LA BRIVE.
Pas si haut!
MÉRICOURT.
Ainsi, tu es bien décidé?...
DE LA BRIVE.
D’autant plus que je veux être un homme politique...
MÉRICOURT.
Au fait, tu es bien assez habile pour cela.
DE LA BRIVE.
Je serai d’abord journaliste.
MÉRICOURT.
Toi qui n’as pas écrit deux lignes.
DE LA BRIVE.
Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs; ils donnent aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate! On dit:—«La question d’Orient... question très-grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas!» On résume une discussion en s’écriant:—«L’Angleterre, monsieur, nous jouera toujours!» Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu’on n’a pas écouté:—«Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire!» A un ministériel:—«Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire.» On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même... On est censé donner le sens des articles... remarqués!... Et puis, s’il le faut absolument... eh bien! l’on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu! On devient alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu d’être quelque chose!
MÉRICOURT.
Hélas! ton programme a souvent eu raison de notre temps.
DE LA BRIVE.
Mais nous en voyons d’éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd’hui ce que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal! Il ne s’agit pas d’avoir des talents, mais d’inspirer la peur! On est très-craintif en politique, à cause des tas de linge sale qu’on a dans des petits coins, et qu’on ne peut pas blanchir... Je connais parfaitement notre époque. En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de droit politique; j’étudiais les petits coins: aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial: car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification!...
MÉRICOURT.
Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts.
DE LA BRIVE.
Tu as dit le mot.
MÉRICOURT.
Mais, entre nous, tu n’as que le jargon du bal masqué, qui passe pour de l’esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu, car il faut un peu de savoir?...
DE LA BRIVE.
Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances spéciales, et prouver sa capacité. Mais en politique, mon cher, l’on a tout et l’on est tout avec un seul mot...
MÉRICOURT.
Lequel?
DE LA BRIVE.
Celui-ci: «Les principes de mes amis... L’opinion à laquelle j’appartiens.»—Cherchez!...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, MINARD, =ils se saluent=.
MINARD.
Monsieur est sans doute monsieur de la Brive?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MÉRICOURT.
C’est le petit jeune homme dont nous a parlé la femme de chambre, et qui fait la cour à l’héritière.
DE LA BRIVE.
A l’héritage...
MÉRICOURT.
Et qu’on a refusé pour toi... =(De la Brive lorgne Minard.)=
MINARD.
Vous êtes heureux, monsieur; vous avez les priviléges de la richesse: une jeune personne vous plaît, vous l’épousez...
DE LA BRIVE.
Permettez-moi de croire, monsieur, que, sans aucune fortune, j’aurais encore des chances personnelles...
MINARD.
Ah! si j’avais votre fortune!...
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Pauvre garçon! il n’aurait pas grand’chose.
MINARD.
Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de perfection; vous avez pour vous l’autorité d’un père.
DE LA BRIVE.
Et vous, monsieur!...
MINARD.
Ah! monsieur, malheureusement je n’ai rien que mon amour pour mademoiselle Julie.
SCÈNE VII.
LES MÊMES, MERCADET, =il écoute un moment=.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou agréable.
MINARD.
Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, je me sens la force de vous dire: Rendez-la riche et heureuse.
MERCADET, =à part=.
Riche? Que dit-il? Il peut tout compromettre! =(Il se montre.)=
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Il est amusant, ce petit jeune homme; il faut l’encourager, car si ma femme est trop laide!...
MERCADET.
Bonjour, mon cher Méricourt, avez-vous vu ma femme? =(A de la Brive.)= Ces dames vous font attendre? Ah!... les toilettes!... =(Il regarde Minard.)= Monsieur Minard, je vous croyais homme de bon goût, et nous nous sommes assez nettement expliqués.
MINARD.
Pardon! monsieur.
MERCADET.
La passion explique bien des choses, mais il est certaines délicatesses qui ne doivent jamais être foulées aux pieds...
MINARD.
Je vous comprends, monsieur.
MÉRICOURT, =à Mercadet=.
Oh! il n’est pas dangereux!
MERCADET, =bas à Minard=.
Vous n’êtes pas assez chagrin. =(Haut.)= Adieu, mon cher? =(Bas.)= Allons donc! un soupir.
MINARD, =aux jeunes gens=.
Adieu, messieurs! =(A Mercadet.)= Soyez indulgent, monsieur, pour un homme qui perd son bonheur!... =(Mercadet le conduit.)=
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, =moins= MINARD.
MERCADET.
Pauvre jeune homme! j’ai peut-être été sévère, et je le plains, il adore ma fille! Que voulez-vous? Il n’a que dix mille livres de rentes et une place...
DE LA BRIVE.
On ne va pas loin avec cela!
MERCADET.
On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie; et, comme il a de l’entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le défaut d’être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se soucie plus qu’ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je ne comprends pas qu’on s’attaque à la fille d’un homme qui connaît les affaires.
DE LA BRIVE.
Vous n’êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au premier venu.
MERCADET.
Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames ne viennent, nous pouvons traiter les affaires sérieuses.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Voilà la crise!
MERCADET.
Aimez-vous bien ma fille?
DE LA BRIVE.
Passionnément.
MERCADET, =à part=.
Ceci va mal. =(Haut.)= Passionnément!... C’est trop pour être heureux en ménage.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Tu vas trop loin. =(A Mercadet.)= Mon ami adore la musique, et la voix de mademoiselle Julie l’a transporté.
MERCADET.
Monsieur a entendu ma fille? Mais où?...
DE LA BRIVE.
Chez un banquier, ancien quelque chose...
MERCADET.
Ah! Verdelin!...
DE LA BRIVE.
Verdelin.
MÉRICOURT.
Oui, Verdelin.
DE LA BRIVE.
Elle a tant d’âme, mademoiselle Julie!...
MERCADET.
Oh! il n’y a que l’âme et l’idéal. Je suis de mon époque. Je conçois cela, moi! L’idéal, fleur de la vie! Monsieur, c’est un effet de la loi des contrastes. Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi, moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages. Elle est d’une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, je le vois, de l’école des lacs...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur.
MERCADET.
Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas l’idéal?
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Trouve-lui des raisons.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Attends! =(A Mercadet.)= Monsieur, je suis ambitieux...
MERCADET.
Ah! c’est mieux.
DE LA BRIVE.
Et j’ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine d’esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune; et c’est une des conditions essentielles à un homme politique.
MERCADET.
Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare qu’un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes?) sa femelle!... Vous êtes un homme d’esprit, monsieur...
DE LA BRIVE.
Monsieur, je suis socialiste.
MERCADET.
Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d’intérêts, maintenant...
MÉRICOURT.
Il me semble que cela regarde les notaires.
DE LA BRIVE.
Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage!
MERCADET.
Monsieur a raison.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive: elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n’en sortira jamais, je l’espère.
MERCADET.
Aujourd’hui peut être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S’il éclate une révolution, et nous en avons vu bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s’esquive. Mais ce ne sera pas un obstacle. Quelle est son importance?
DE LA BRIVE.
Trois mille arpents, sans enclaves.
MERCADET.
Sans enclaves?...
MÉRICOURT.
Que vous ai-je dit?
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Un château...
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Des marais salants qu’on pourrait exploiter dès que l’administration voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!...
MERCADET.
Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre est donc au bord de la mer?...
DE LA BRIVE.
A une demi-lieue.
MERCADET.
Elle est située?...
MÉRICOURT.
Près de Bordeaux...
MERCADET.
Vous avez des vignes?...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer ses vins: et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand-père, homme de génie qui eut l’esprit de se sacrifier à la fortune de ses enfants... Ah! j’ai le mobilier que vous me connaissez...
MERCADET.
Monsieur, un moment! Un homme d’affaires met les points sur les i.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Aïe! aïe!
MERCADET.
Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu’on peut tirer de ces marais! On peut former une société en commandite pour l’exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d’un million, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je le sais bien, monsieur, il ne s’agit que de se le faire offrir.
MERCADET, =à part=.
Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. =(Haut.)= Mais avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut posséder visiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir secrètement à nos créanciers.
MÉRICOURT.
Vous n’estimeriez pas mon ami, s’il n’avait pas de dettes...
DE LA BRIVE.
Je serai franc, monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs d’hypothèques sur la terre de la Brive...
MERCADET, =à part=.
Innocent jeune homme! =(Haut.)= Vous pouviez... =(Il lui prend les mains.)= Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes l’époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune!
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Mais cela va trop bien!
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Il a vu une spéculation qui l’éblouit.
MERCADET, =à part=.
Avec des protections, et on les achète, nous pourrons faire des salines. Je suis sauvé! =(Haut.)= Permettez-moi de vous serrer la main à l’anglaise. =(Il lui donne une poignée de mains.)= Vous réalisez tout ce que j’attendais de mon gendre. Je le vois, vous n’avez pas l’esprit étroit des propriétaires de la province, nous nous entendrons.
DE LA BRIVE.
Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je vous demande...
MERCADET.
Quelle sera la fortune de ma fille? Oh! elle se marie avec ses droits; sa mère lui fera l’abandon de ses biens (en nue propriété), une petite ferme qui n’a que deux cents arpents, mais elle est en pleine Brie, bien bâtie. Moi, je lui donne deux cent mille francs, dont je lui servirai la rente jusqu’à ce que vous ayez trouvé un placement sûr: car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous allons brasser des affaires; moi, je vous aime, vous me plaisez. Vous avez de l’ambition?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Vous aimez le luxe, la dépense, vous voulez briller à Paris?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Y jouer un rôle?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Oh! j’ai deviné cela en vous voyant passer: je connais les hommes. Vous avez la tenue de ceux qui se savent un avenir.
MÉRICOURT, =à part=.
Et qui l’escompteront toujours.
MERCADET.
Eh bien! déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un autre moi-même, je vous laisserai le rôle brillant.
DE LA BRIVE.
Monsieur, j’aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de Paris, c’est à vous à qui j’aurais donné la préférence; vous êtes selon mon cœur.
MERCADET.
La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez! ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes! Julie est une fille d’esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n’imitons pas ces gens qui s’élèvent pour quelques jours et qui retombent aussitôt, espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre femme soit inattaquable!...
MÉRICOURT.
Inattaquée.
DE LA BRIVE.
Si l’on ne réussit pas?
MERCADET.
Ou si l’on réussit trop...
DE LA BRIVE.
On a toujours du pain...
MERCADET.
Aujourd’hui, avoir du pain, c’est avoir trois chevaux dans son écurie, une maison montée; c’est pouvoir donner à dîner à ses amis, avoir une loge aux Bouffes.
DE LA BRIVE.
Ah! monsieur, permettez que je vous serre la main à l’anglaise... =(Autre poignée de mains.)= Vous comprenez la vie...
MERCADET, =à part=.
Mais ça va trop bien...
DE LA BRIVE, =à part=.
Il donne dans mon étang la tête la première.
MERCADET, =à part=.
Il accepte une rente.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Es-tu content?
DE LA BRIVE.
Non. Je ne vois pas l’argent de mes dettes.
MÉRICOURT.
Attends! =(A Mercadet.)= Mon ami n’ose vous le dire, mais il est trop honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites dettes.
MERCADET.
Eh! parlez, monsieur, je comprends parfaitement ces choses-là... Voyons, des misères!... une cinquantaine de mille francs?
MÉRICOURT.
A peu près...
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme et vous; oui, laissez-lui le plaisir de... D’ailleurs, nous les payerons... =(A part.)= En actions des salines de la Brive. =(Haut.)= C’est une misère! =(A part.)= Nous évaluerons l’étang cent mille francs de plus... Je suis sauvé!...
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Je suis sauvé!...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, MADAME MERCADET, JULIE.
MERCADET.
Voici ma femme et ma fille.
MÉRICOURT.
Madame, permettez-moi de vous présenter monsieur de la Brive, un jeune homme de mes amis, qui a pour mademoiselle votre fille une admiration...
DE LA BRIVE.
Passionnée...
MERCADET, =à de la Brive=.
Vous aimez les Espagnoles, je le vois. Hein! quel teint! une véritable Andalouse, qui saura résister aux tempêtes de la vie!... Il n’y a que les brunes...
DE LA BRIVE.
J’aurais craint une blonde!...
MERCADET.
Ma fille est tout à fait la femme qui convient à un homme politique...
DE LA BRIVE, =il lorgne Julie=.
=(A Mercadet.)= Parfaitement bien mise. =(A madame Mercadet.)= Telle mère! telle fille! Madame, je mets mes espérances sous votre protection.
MADAME MERCADET.
Présenté par monsieur Méricourt, monsieur ne peut être que le bienvenu.
JULIE, =à sa mère=.
Quel fat!...
MERCADET, =à sa fille=.
Puissamment riche! Nous serons tous millionnaires! Et un garçon excessivement spirituel. Allons! soyez aimable, il le faut.
JULIE.
Que voulez-vous que je dise à un dandy que je vois pour la première fois et que vous me donnez pour mari?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle veut-elle me permettre d’espérer qu’elle ne sera pas contraire à mes vœux?
JULIE.
Mon devoir est d’obéir à mon père.
DE LA BRIVE, =à part=.
Fière comme une laide; il faut faire plus de frais pour ces femmes-là que pour des duchesses.
JULIE, =à part=.
Il est bien fait, il est riche, pourquoi me rechercherait-il? il y a là-dessous quelque mystère.
DE LA BRIVE, =à part=.
Allons! =(Haut, à Julie.)= Mademoiselle, les jeunes personnes ne sont pas toujours dans les secrets des sentiments qu’elles inspirent! voici deux mois que j’aspire au bonheur de vous offrir mes hommages.
JULIE.
Qui plus que moi, monsieur, peut se trouver flattée d’exciter l’attention?
MADAME MERCADET, =à sa fille=.
Il est fort bien.
JULIE.
Ma mère, laissez-moi savoir si je puis être heureuse en épousant ce monsieur.
MERCADET, =à de Méricourt=.
Vous pouvez compter sur ma reconnaissance, monsieur. Nous vous devons notre bonheur, car celui de notre fille est le nôtre.
MADAME MERCADET.
Monsieur de la Brive nous fera sans doute, ainsi que son ami, le plaisir d’accepter à dîner sans cérémonie...
MERCADET.
La fortune du pot. =(A de la Brive.)= Vous serez indulgent!...
MADAME MERCADET.
Monsieur de Méricourt, voulez-vous venir voir le tableau que nous devons mettre en loterie? =(A Julie.)= Nous allons te laisser causer un peu avec lui.
JULIE.
Merci! ma mère.
MADAME MERCADET.
Monsieur Mercadet?...
MERCADET, =à de la Brive=.
Elle est romanesque comme toutes les jeunes personnes qui ont du cœur et de l’imagination: ainsi, prenez le chemin de la poésie.
DE LA BRIVE, =à Mercadet=.
Le romanesque est la grammaire des sentiments modernes, je pourrais l’écrire. En deux mots, c’est l’art de cacher l’action sous la phrase...
MERCADET, =en s’en allant=.
Il est très-fort, ce jeune homme!
SCÈNE X.
DE LA BRIVE, JULIE.
JULIE.
Monsieur, ne trouvez pas étrange qu’une pauvre fille comme moi vous demande des preuves d’affection: mais ma défiance m’est commandée par la connaissance que j’ai de moi-même, de mon peu d’attraits...
DE LA BRIVE.
Cette modestie est déjà un attrait, mademoiselle!...
JULIE.
Si j’avais cette beauté merveilleuse qui fait éclore de soudaines passions, je trouverais des motifs à votre recherche: mais, pour m’aimer, il faut connaître mon cœur, et nous nous voyons pour la première fois...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, il est des sympathies inexplicables...
JULIE.
Ainsi, vous m’aimez sans savoir pourquoi?...
DE LA BRIVE.
Le jour qu’on se l’explique, l’amour existe-t-il? Ce n’est le plus beau des sentiments que parce qu’il est involontaire. Ainsi la première fois que je vous ai vue...
JULIE.
Ah! ce n’est pas la première!...
DE LA BRIVE.
Comment! mademoiselle, mais il y a deux mois que je vous aime. Je vous ai entendue au dernier concert de monsieur Verdelin, et votre voix m’a révélé... toute une âme...
JULIE.
Qu’ai-je donc chanté? Vous en souvenez-vous?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Ah diantre! =(Haut.)= Je ne me souviens que de l’impression, qui fut délicieuse...
JULIE.
Monsieur, vous m’aimez donc, là, vraiment?...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, j’ai su que vous étiez une personne pleine de courage, douée d’une élévation rare dans les sentiments et dans les idées, instruite surtout; que vous sauriez créer un salon à Paris, être la compagne d’un homme politique, et, permettez-moi de vous le dire, toutes les femmes ne savent pas porter une haute fortune. Bien des parvenus ont été fort embarrassés de filles qu’ils avaient fait la faute d’épouser à l’aurore de leurs destinées; et sur l’océan politique, quand une femme n’est pas un puissant remorqueur, elle est un embargo! Je doutais de pouvoir rencontrer une femme qui pût comprendre et servir mon avenir, je vous ai vue et je me suis dit: Je puis être ambassadeur. Celle que j’aime sera la rivale des diplomates en corset que la Russie nous envoie!...
JULIE, =à part=.
Ils ont tous de l’ambition aujourd’hui!... =(Haut.)= Ainsi, vous êtes ambitieux et amoureux! Votre sympathie est doublée d’un raisonnement...