Théâtre

Part 28

Chapter 283,813 wordsPublic domain

J’avais de l’argent dans ma voiture pour Brédif, qui n’est pas chez lui; le voici en trois sacs... =(Justin apporte deux sacs.)=

MERCADET.

Ah!...

MADAME MERCADET.

Monsieur, comptez sur la reconnaissance d’une mère...

VERDELIN.

Mais c’est à vous et à votre fille seulement que je prête cet argent, et vous aurez la complaisance de signer toutes deux le billet que va me faire Mercadet...

JULIE.

Signer mon malheur!...

MADAME MERCADET.

Tais-toi, ma fille.

MERCADET. =Il écrit.=

Mon bon Verdelin, je te reconnais enfin! Faut-il comprendre les intérêts?

VERDELIN.

Non, non, sans intérêts... Je veux vous obliger et non faire une affaire...

MERCADET.

Ma fille, voilà ton second père!...

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, JUSTIN, =puis= THÉRÈSE.

JUSTIN.

Monsieur Minard. =(Il sort.)=

THÉRÈSE.

Madame, les marchands apportent tout...

MADAME MERCADET. =Elle tend le billet à Verdelin.=

J’y vais.

MERCADET, =à Verdelin=.

Tu vois, il était temps!

VERDELIN.

Eh bien! je vous laisse... =(Madame Mercadet sort avec Thérèse, Verdelin est reconduit par Mercadet, qui fait signe à Minard d’entrer.)=

SCÈNE IX.

MINARD, JULIE, MERCADET.

JULIE, =à Minard=.

Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage que j’en ai eu déjà.

MINARD.

Que s’est-il donc passé?...

JULIE.

Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous...

MINARD.

Je triompherai!...

MERCADET, =revenant=.

Monsieur, vous aimez ma fille?

MINARD.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Du moins elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader...

MINARD.

Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de tout autre que de vous, m’offenserait. Comment n’aimerais-je pas mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que celle de ce bon monsieur Duval qui m’a servi de père depuis neuf ans, votre fille, monsieur, est la seule personne qui m’ait fait connaître les bonheurs de l’affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m’a souri, m’a encouragé: aussi est-elle aimée au delà de toute expression.

JULIE.

Dois-je rester, mon père?...

MERCADET, =à sa fille=.

Gourmande! =(A Minard.)= Monsieur, j’ai sur l’amour, entre jeunes gens, les idées positives que l’on reproche aux vieillards. Ma défiance est d’autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité: je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier:—«Ah!» Elle n’est ni bien ni mal.

MINARD.

Vous vous trompez, monsieur. J’ose vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie...

MERCADET.

Oh! parfaitement... comme si...

MINARD.

Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît: mais l’amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.

JULIE.

Mon père, je suis honteuse...

MERCADET.

Dis donc heureuse... Et s’il vous répète ces choses-là...

MINARD.

Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n’y a pas de crime à les dire devant un père!

MERCADET.

Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d’une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son âme, je le conçois, peuvent changer l’expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu’elle a le teint brun et les traits un peu... risqués...

JULIE.

Mon père!...

MINARD.

Mais vous n’avez donc pas aimé!...

MERCADET.

Beaucoup! J’ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d’or.

MINARD.

Autrefois!... mais aujourd’hui nous aimons mieux...

MERCADET.

Que faites-vous donc?

MINARD.

Nous nous attachons à l’âme, à l’idéal.

MERCADET.

Et c’est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi qu’une femme ait des hasards dans la taille, l’idéal la redresse! L’âme lui effile les doigts! l’idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l’âme éclaircit le teint!...

MINARD.

Certainement.

MERCADET.

Nous autres gens élevés sous l’Empire, nous appelons cela...

MINARD.

L’amour! cela!... l’amour, le saint et pur amour!...

MERCADET.

Avoir le bandeau sur les yeux.

JULIE.

Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...

MERCADET.

Très-grands...

JULIE.

Qui s’aiment comme on s’aime de leur temps, d’une passion vraie, pure, durable, parce qu’elle est appuyée sur la connaissance du caractère, sur la certitude d’une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien.

MINARD, =à Mercadet=.

Quel ange!...

MERCADET, =à part=.

Je vais t’en donner de l’ange! =(A sa fille.)= Tais-toi, ma fille. =(A Minard.)= Ainsi, monsieur, vous adorez Julie. Elle est charmante, elle a de l’âme, de l’esprit, du cœur. Enfin, c’est la beauté comme vous l’entendez, elle est la perfection rêvée...

MINARD.

Ah! vous comprenez donc!...

MERCADET.

Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière...

MINARD.

Pour mon bonheur!...

MERCADET.

Vous l’aimez sans aucune arrière-pensée?

MINARD.

Aucune.

JULIE.

Que vous ai-je dit?

MERCADET. =Il les prend par les mains et les attire à lui.=

Heureux enfants! Vous vous aimez donc?... Quel joli roman!... =(A Minard.)= Vous la voulez pour femme?...

MINARD.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Malgré tous les obstacles?

MINARD.

Je suis venu pour les vaincre.

MERCADET.

Rien ne vous découragera?

MINARD.

Rien.

JULIE.

Ne vous ai-je pas dit qu’il m’aimait?

MERCADET.

Cela y ressemble! Où trouver un plus beau spectacle? Il n’y a rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite, et de la voir heureuse...

JULIE.

Ne me saurez-vous pas gré, mon père, d’un choix qui vous donne un fils plein de sentiments élevés, doué d’une âme forte et?...

MINARD.

Mademoiselle!...

JULIE.

Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi!

MERCADET.

Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d’affaires beaucoup moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de l’idéal sur la beauté des femmes, elle n’a malheureusement aucune influence sur les rentes... =(Julie sort.)=

SCÈNE X.

MINARD, MERCADET.

MERCADET.

Nous sommes entre nous, nous allons parler français. Monsieur, vous n’aimez pas ma fille!

MINARD.

Dites, monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour mademoiselle Mercadet, que vous ne tenez aucun compte des inclinations de votre fille, et je vous comprendrai: mais sachez-le! je ne suis venu demander sa main qu’après avoir obtenu son cœur...

MERCADET.

Son cœur? malheureux! Que voulez-vous dire?...

MINARD.

Monsieur, Julie est respectueusement aimée...

MERCADET.

Bien! C’est heureusement idéal! mais vous me devez une confidence entière au point où nous en sommes... Vous êtes-vous écrit?...

MINARD.

Oui, monsieur, des lettres pleines d’amour.

MERCADET, =à part=.

Ah! pauvre fille! elle a lu des lettres d’amour! Elle! C’est la tête alors et non le cœur qui souffrira!... =(Haut.)= Monsieur, les anges ont mille perfections, mais ils n’ont pas de rentes sur l’État, et Julie...

MINARD.

Ah! monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que Julie.

MERCADET.

Vous avez dit que vous ne seriez effrayé par aucun obstacle...

MINARD.

Aucun.

MERCADET.

Eh bien! je vais vous confier un secret d’où dépendent l’honneur et le repos de la famille dans laquelle vous voulez absolument entrer.

MINARD, =à part=.

Que va-t-il me dire?

MERCADET.

Je suis sans ressources, monsieur, ruiné... ruiné totalement. Si vous voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, quelque pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... Non-seulement elle est sans dot, mais elle est dotée de parents pauvres... plus que pauvres...

MINARD.

Plus que pauvres... il n’y a rien au delà!

MERCADET.

Si, monsieur, nous avons des dettes, beaucoup de dettes; il y en a de criardes...

MINARD, =à part=.

Ruse de comédie! il veut m’éprouver. =(Haut.)= Eh bien! monsieur, je suis jeune, j’ai le monde devant moi, je ne manque ni d’énergie, ni d’ambition; aujourd’hui personne ne vient d’assez loin pour me demander autre chose que mon nom. J’arriverai... j’aurai le bonheur d’enrichir celle que j’aime.

MERCADET.

Je connais cela. Je me suis ruiné pour madame Mercadet, pour lui continuer l’opulence à laquelle elle était habituée. J’ai sacrifié dans mon temps à l’idéal: aussi ai-je des créanciers qui ne comprennent pas la fantaisie, l’imagination, le bonheur!

MINARD, =à part=.

Il raille, il est riche.

MERCADET.

Ainsi ma confidence ne vous effraye pas?

MINARD.

Non, monsieur. Aucune pensée d’intérêt n’entache mon amour...

MERCADET.

Bien dit, jeune homme. Oh! vous avez dit cette dernière phrase à merveille. =(A part.)= Il est têtu. =(Haut.)= Vous aimez ma fille assez pour acheter cher le bonheur de l’épouser?...

MINARD.

Que peut-on donner de plus que sa vie?

MERCADET.

Un amour si sincère doit être récompensé.

MINARD.

Enfin...

MERCADET.

J’ai une entière confiance en vous.

MINARD.

Je la mérite, monsieur.

MERCADET.

Attendez! =(Il sort.)=

MINARD, =un moment seul=.

A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient tremblé, auraient faibli! Quand un père si riche a une fille qui n’est pas belle (car Julie est passable, voilà tout), il a bien raison de chercher à savoir si elle n’est pas épousée uniquement pour sa fortune... Oh! pour un garçon timide, j’ai été superbe! Il a du bon sens, le père. Certainement Julie m’aime, je suis le seul qui lui aie parlé d’amour, et, à force de parler, je me suis laissé prendre à ce que je disais. Mais je la rendrai heureuse, je l’aime comme on doit aimer sa femme; oui, je l’aime! Peut-être qu’à force d’étudier une personne, on finit par la bien comprendre, et alors on voit son âme à travers le voile de la chair. Julie a une belle âme. En effet, ce sont les qualités et non la beauté d’une femme qui font les mariages heureux. D’ailleurs on en épouse de plus laides. Et puis, la femme qui nous aime sait se faire jolie!...

MERCADET, =revenant=.

Tenez! mon gendre, voici des papiers de famille qui attesteront notre fortune...

MINARD.

Monsieur...

MERCADET.

Oh! négative... lisez. Voici copie du procès-verbal de la saisie de notre mobilier; j’achète assez cher du propriétaire le droit de le conserver ici. Ce matin il voulait faire vendre. Voici des commandements en masse, et, hélas! une signification de contrainte par corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient très-sérieux... Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous mes dossiers classés par ordre: car, jeune homme, retenez bien ceci: c’est surtout dans le désordre qu’il faut avoir de l’ordre. Un désordre bien rangé, on s’y retrouve, on le domine! Que peut dire un créancier qui voit sa dette inscrite à son numéro? Je me suis modelé sur le gouvernement: tout suit l’ordre alphabétique. Je n’ai pas encore entamé la lettre A.

MINARD.

Vous n’avez rien payé...

MERCADET.

A peu près: mais ne suis-je pas loyal?

MINARD.

Très-loyal...

MERCADET.

Vous connaissez l’état de mes charges, vous savez la tenue des livres... Tenez! total: trois cent quatre-vingt mille...

MINARD.

Oui, monsieur, la récapitulation est là.

MERCADET.

Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas? Un père enchanté de se défaire de sa fille aurait cherché à vous tromper; il aurait promis une dot imaginaire, une rente à servir. On fait de ces tours-là!... souvent! Beaucoup de pères profitent d’un amour comme le vôtre et l’exploitent! Mais ici vous traitez avec un homme honorable... On peut avoir des dettes, on doit rester homme d’honneur... Vous me faisiez frémir quand vous vous enferriez devant ma fille avec vos belles protestations; car épouser une fille pauvre, quand, comme vous, on n’a que deux mille francs d’appointements, c’est marier le protêt avec la saisie.

MINARD.

Vous croyez, monsieur? Je ferais donc alors le malheur de votre fille!...

MERCADET.

Ah! jeune homme! ma fille a maintenant son vrai teint...

MINARD.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Touchez là! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d’espérance, vous mentez avec un aplomb...

MINARD.

Monsieur...

MERCADET.

Vous pourriez être ministre, une chambre vous croirait...

MINARD.

Monsieur!...

MERCADET.

Eh bien! allez-vous me quereller? N’est-ce pas moi qui ai lieu de me plaindre, jeune homme? vous avez troublé la paix de ma famille, vous avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées de l’amour, qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant se forger un idéal... ridicule. Julie a plusieurs mois de plus que vous, votre faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune fille, dans sa position, ne résiste...

MINARD.

Monsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins sans reproche! J’aime mademoiselle Julie! un pauvre garçon, déshérité comme je le suis, peut-il trouver mieux?

MERCADET.

Des phrases! Vous avez fait le mal, il s’agit de le réparer.

MINARD.

Croyez, monsieur...

MERCADET.

Pas un mot de plus... des preuves... Vous me rendrez les lettres que ma fille vous a écrites...

MINARD.

Aujourd’hui même...

MERCADET.

Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille. Si vous aimez Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s’agit pour elle d’avoir une fortune et un nom. Quand vous resteriez ostensiblement épris d’elle, il n’y aurait rien de déshonorant à jouer le rôle d’amant malheureux. En France, chacun veut de ce que tout le monde désire. Une jeune personne courtisée, disputée, emprunte des attraits à l’idéal. Oui, si notre bonheur désespère quelqu’un, il nous en semble meilleur. L’envie est au fond du cœur humain comme une vipère dans son trou. Ah! vous m’avez compris... Quant à ma fille =(il appelle Julie)=, je vous laisse le soin de la préparer à votre changement: elle ne me croirait pas, si je lui disais que vous renoncez à elle...

MINARD.

Le pourrais-je après tout ce que je lui ai dit et écrit? =(Mercadet sort.)= Je voudrais être à cent pieds sous terre. L’épouser? j’ai dix-huit cents francs d’appointements et je n’ai point de quoi vivre pour un, que deviendrions-nous trois? La voici... Elle ne me semble plus être la même! je m’étais habitué à la voir à travers trois cent mille francs de dot!... Allons!...

SCÈNE XI.

MINARD, JULIE.

JULIE.

Et bien! Adolphe?...

MINARD.

Mademoiselle?...

JULIE.

Mademoiselle? Ne suis-je plus Julie? Avez-vous tout arrangé avec mon père?...

MINARD.

Oui... C’est-à-dire...

JULIE.

Oh! l’argent a toujours blessé l’amour; mais j’espère que vous aurez vaincu mon père...

MINARD.

Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses...

JULIE.

Que s’est-il donc passé entre vous et lui? Adolphe, vous n’avez plus l’air de m’aimer...

MINARD.

Oh! toujours...

JULIE.

Ah! j’avais le cœur déjà serré...

MINARD.

Il s’est opéré un grand changement dans notre situation.

JULIE.

Vous n’avez pas surmonté tous les obstacles?

MINARD.

Votre père ne nous a pas dit sa situation, elle est horrible, Julie, car elle nous voue à la misère. Il y a des hommes à qui la misère donne de l’énergie: moi, vous ne connaissez pas mon caractère, je suis de ceux qu’elle abat... Tenez!... je ne soutiendrais pas la vue de votre malheur.

JULIE.

J’aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que souriant. D’ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture me procure autant d’argent que votre place vous en donne, et, sans être riche, je vous promets de faire régner l’aisance dans notre joli ménage.

MINARD, =à part=.

Il n’y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi...

JULIE.

Que dites-vous donc là, monsieur?

MINARD.

Je ne vous ai jamais vue si belle! =(A part.)= L’amour la rend folle!... Il faut en finir. =(Haut.)= Mais...

JULIE.

Le mais, Adolphe, est un mot sournois.

MINARD.

Votre père a fait un appel à ma délicatesse. Il m’a prouvé combien l’amour était une passion égoïste.

JULIE.

A deux.

MINARD.

A trois même! Il m’a montré la différence de votre sort, si vous étiez riche. Julie, il y a deux manières d’aimer...

JULIE.

Il n’y en a qu’une.

MINARD.

L’amour qui vous livre à la misère est insensé, l’amour qui se sacrifie à votre bonheur est héroïque!...

JULIE.

Mon seul bonheur, Adolphe, est d’être à vous!

MINARD.

Ah! si vous aviez entendu votre père, il m’a demandé de renoncer à vous!

JULIE.

Et vous avez renoncé?...

MINARD.

J’essaye, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous...

JULIE.

Oh! certes! monsieur, mon amour... Oh! pourquoi en parlerais-je encore?

MINARD.

Je ne puis le reconnaître qu’en me sacrifiant...

JULIE.

Adieu, adieu, monsieur!... =(Adolphe sort.)= Il s’en va, il ne se retourne point! Oh, mon Dieu!...

SCÈNE XII.

JULIE. =Elle se regarde dans une glace.=

Beauté, incomparable privilége, le seul qui ne se puisse acquérir, et qui cependant n’est qu’une chimère, qu’une promesse, oui, tu me manques! Oh! je le sais! J’avais essayé de te remplacer par la tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu qui fait qu’on donne sa vie comme un grain d’encens sur l’autel... Et voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide envolées! Mon idole tant caressée vient de se briser, là, en éclats!... Ce mot:—«Je suis belle, je puis charmer, accomplir ma destinée de femme, donner le bonheur, le recevoir!» cette enivrante idée ne s’élèvera donc jamais de mon cœur pour le consoler!... Plus d’illusions, j’ai rêvé... =(Elle essuie quelques larmes.)= Mes larmes couleront sans être essuyées: je serai seule dans la vie! Il ne m’aimait pas! J’ai revêtu de mes propres qualités, de mes sentiments, un fantôme qui s’est évanoui!... et ma douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon âme... Allons! un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous à devenir, comme tant d’autres femmes, le jouet des événements d’une vie inconnue! Soyons madame de la Brive pour sauver mon père. Abdiquons la belle couronne de l’amour unique, vertueux et partagé!...

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

MINARD, =seul=.

Si j’étais seulement chef de bureau dans une administration, je ne rapporterais pas ces lettres! Avant de m’en séparer, je les ai relues; elles peignent une belle âme, une tendresse infinie. Oh! la misère! elle a dévoré peut-être autant de belles amours que de beaux génies! Avec quel respect nous devons saluer les grands hommes qui la domptent, ils sont deux fois grands!...

SCÈNE II.

MINARD, JULIE.

JULIE.

Je vous ai vu entrer, et me voici. Oh! je suis sans fierté...

MINARD.

Et moi sans force.

JULIE.

Vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous êtes un homme! Ah! si vous aviez seulement un regret, Adolphe?...

MINARD.

Eh bien?

JULIE.

Je ferais manquer ce mariage, sans que mon père sût par quel moyen.

MINARD.

Et après?

JULIE.

L’avenir serait à nous! Et, à nous deux, nous saurions devenir riches...

MINARD.

Notre avenir a peu de chances favorables. Écoutez-moi, Julie. Après vous avoir quittée, j’ai éprouvé tant de peine, que je suis digne de pardon. Trouvez-moi cupide ou ambitieux, je serai sincère, du moins: je vous ai cru assez de fortune pour offrir un point d’appui aux efforts que je rêvais de tenter pour vous! Je suis seul au monde, il était bien naturel de demander secours à celle de qui je voulais faire ma compagne. Peut-être même ai-je compté sur le plaisir que vous preniez à mes soins pour vous bien attacher à moi, tant j’avais besoin d’un point d’appui. Mais, en vous connaissant, j’ai ressenti pour vous une sérieuse affection, et ce que votre père m’a dit ne l’a pas éteinte...

JULIE.

Vrai!...

MINARD.

Oui, Julie, je sens que je vous aime; et, si j’avais autant de croyance en moi que d’amour pour vous, nous affronterions ensemble les malheurs de la vie!...

JULIE.

Assez! assez! cet aveu suffit. Il m’en coûtait de vous savoir intéressé... Pas un mot de plus. Je suis heureuse.

MINARD.

En vérité, Julie, il me serait possible de beaucoup souffrir; mais vous? êtes-vous aguerrie contre le malheur? Nous n’aurions d’abord que des peines à échanger...

JULIE.

Je vous pardonne votre ambition, vos calculs, pardonnez-moi ma persistance. Puisque vous m’aimez, tout me semble possible...

MINARD.

C’est donc moi qui suis le doute; et vous, vous êtes l’espérance.

JULIE.

Je tâcherai de rester libre encore quelque temps. J’ai dans le cœur une voix qui me dit que nous serons heureux. Vous avez reçu dernièrement une lettre de votre mère, qui ne vous a, dit-elle, abandonné que pour veiller à vos intérêts, et qui vous annonce des jours meilleurs! Peut-être votre sort changera-t-il.

SCÈNE III.

MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.

MADAME MERCADET.

Eh bien! Julie, votre père se fâcherait s’il vous voyait occupée à causer, surtout avec monsieur, au lieu de vous habiller. Vous allez vous laisser surprendre par messieurs de Méricourt et de la Brive.

MINARD.

Madame, ma visite n’a rien d’indiscret. Je viens rendre ses lettres à mademoiselle et lui redemander les miennes, selon le désir de monsieur Mercadet.

JULIE.

Ma mère, vous savez maintenant que nous nous aimons. Ne pourriez-vous défendre votre fille contre le malheur?...

MADAME MERCADET.

Julie, votre père a besoin, dans sa situation, d’un gendre qui lui soit utile et qui le seconde dans ses opérations: il est perdu sans ce mariage...

JULIE.

Et moi, ma vie est manquée.

MINARD.

Monsieur Duval, l’ancien caissier de messieurs Mercadet et Godeau...

MADAME MERCADET.

Il est aussi le créancier de monsieur Mercadet.

MINARD.

Oui, madame, mais je viens de lui confier la situation de monsieur Mercadet. =(Mouvement de madame Mercadet.)= Oh! il la connaissait, madame, et il ne la trouve pas désespérée; il se chargerait de sa liquidation.

MADAME MERCADET.

Mon mari liquider! vous ne le connaissez pas! Semblable au joueur à la table fatale, il espère toujours dans un coup heureux, et je ne sais jusqu’où il irait pour conserver le droit de faire fortune; d’ailleurs, vous le voyez pour le mariage de sa fille!... Lui, liquider!... renoncer aux affaires: mais c’est sa vie!... Monsieur, je vous dis ce secret pour vous expliquer combien il y a peu de chances de le faire revenir sur sa détermination. Comme femme et comme mère, je voudrais vous voir heureux; mais puis-je blâmer monsieur Mercadet de ce qu’il marie richement sa fille quand je me vois si près de la misère?... Monsieur de la Brive a un nom, une famille...

JULIE, =à sa mère=.

Cessez, ma mère!... pensez à la situation d’Adolphe!...

SCÈNE IV.

LES MÊMES, JUSTIN.

JUSTIN.

Messieurs de la Brive et de Méricourt.

JULIE, =à Minard=.

Monsieur, venez, je vais vous rendre vos lettres.

MADAME MERCADET, =à Justin=.

Faites-les attendre ici, je vais leur envoyer monsieur. Allons nous habiller, ma fille. =(Tous sortent, moins Justin.)=

SCÈNE V.

JUSTIN, DE MÉRICOURT, DE LA BRIVE.

JUSTIN.

Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs d’attendre un moment. Monsieur va venir. =(Il sort.)=

MÉRICOURT.

Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt officiellement le prétendu de mademoiselle Mercadet. Conduis bien la barque, le père est un finaud.

DE LA BRIVE.

Et c’est ce qui m’effraye! il sera difficile.

MÉRICOURT.

Je ne crois pas, Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd’hui, demain il peut se trouver pauvre. D’après le peu que sa femme m’a dit de ses affaires, je crois qu’il est enchanté de mettre une portion de sa fortune sous le nom de sa fille, et d’avoir un gendre capable de l’aider dans ses conceptions.

DE LA BRIVE.

C’est une idée! elle me va; mais s’il voulait prendre trop de renseignements?

MÉRICOURT.

J’en ai donné d’excellents à madame Mercadet... Une femme de quarante ans, mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la comble de soins...

DE LA BRIVE.

Ceci est tellement heureux que...

MÉRICOURT.