Théâtre

Part 27

Chapter 273,841 wordsPublic domain

Ah! vous aviez deux ans! Je ne garde jamais de dossiers si longtemps; mais pour vous je m’étais départi de mes principes. Si ce mariage est une invention, je vous en fais mon compliment... Le retour de Godeau s’usait diablement!... Un gendre vous fera gagner du temps. Ah! mon cher, vous nous avez promenés avec des relais d’espérances à désespérer des vaudevillistes! Ma foi! je vous aime, vous êtes ingénieux! A fille sans dot riche mari, c’est hardi.

MERCADET, =à part=.

Où veut-il en venir?

PIERQUIN.

Goulard a gobé l’hameçon: mais qu’avez-vous mis dessus? car il est fin.

MERCADET.

Mon gendre est monsieur de la Brive, un jeune homme...

PIERQUIN.

Il y a un vrai jeune homme?

MERCADET.

Je vous le ferai voir...

PIERQUIN.

Alors, combien payez-vous le jeune homme?

MERCADET.

Ah! assez d’insolence! Autrement, mon cher, je vous demanderais de régler nos comptes; et, mon cher monsieur Pierquin, vous y perdriez beaucoup au prix où vous me vendez l’argent!...

PIERQUIN.

Monsieur!

MERCADET.

Monsieur, je vais être assez riche pour ne plus souffrir la plaisanterie de personne, pas même d’un créancier. Quelle affaire venez-vous me proposer?

PIERQUIN.

Si vous voulez régler, j’aimerais autant cela...

MERCADET.

Je ne le crois pas: je vous rapporte autant qu’une ferme en Beauce.

PIERQUIN.

Je venais vous proposer une échéance de valeurs, contre laquelle je vous accorderais un sursis de trois mois.

MERCADET.

C’est là la bonne affaire?

PIERQUIN.

Oui.

MERCADET, =à part=.

Que flaire ce renard des poules aux œufs d’or? =(Haut.)= Expliquez-vous nettement.

PIERQUIN.

Vous savez, moi, je suis lucide, limpide, l’on y voit clair.

MERCADET.

Pas de phrases! Je ne vous ai jamais reproché de faire l’usure: car je considère un fort intérêt comme une prime donnée au capital d’une affaire. L’usurier, c’est un capitaliste qui se fait sa part d’avance...

PIERQUIN.

Voici près de cinquante mille francs de lettres de change d’un joli jeune homme nommé Michonnin, garçon coulant...

MERCADET.

Et coulé...

PIERQUIN.

Oui, elles sont en règle: protêt, jugement par défaut, jugement définitif, procès-verbal de carence, dénonciation de contrainte, etc... il y a cinq mille francs de frais.

MERCADET.

Et cela vaut?

PIERQUIN.

Ce que vaut l’avenir d’un jeune homme maintenant forcé d’avoir beaucoup d’industrie pour vivre...

MERCADET.

Rien...

PIERQUIN.

A moins qu’il n’épouse une riche anglaise amoureuse de...

MERCADET.

De lui!

PIERQUIN.

Non, d’un titre! Et je pensais à lui en acheter un... Mais cela m’aurait jeté dans les intrigues de la chancellerie.

MERCADET.

Mais que voulez-vous de moi?

PIERQUIN.

Des choses de même valeur.

MERCADET.

Quoi?

PIERQUIN.

Des actions de... Enfin de vos entreprises qui ne donnent plus de dividende.

MERCADET.

Et vous m’accordez un sursis de cinq mois?...

PIERQUIN.

Non, trois mois.

MERCADET, =à part=.

Trois mois! pour un spéculateur, c’est l’éternité! Mais quelle est son idée? Oh! ne rien donner, recevoir quelque chose. =(Haut.)= Pierquin, je ne comprends pas, malgré mon intelligence: mais c’est fait...

PIERQUIN.

J’avais compté là-dessus! Voici une lettre par laquelle je vous accorde le sursis. Voici les dossiers Michonnin. Ah! je dois tout vous dire: ce jeune homme a mis tous les gardes du commerce sur les dents.

MERCADET.

Voulez-vous les actions roses d’un journal qui pourrait avoir du succès s’il paraissait? les actions bleues d’une mine qui a sauté? les actions jaunes d’un pavé avec lequel on ne pouvait pas faire de barricades?

PIERQUIN.

Donnez-m’en de toutes les couleurs!

MERCADET.

En voici, mon cher maître, pour quarante mille francs.

PIERQUIN.

Merci, mon cher ami! Nous autres, nous sommes ronds en affaires...

MERCADET, =à part=.

Sa ritournelle quand il a pincé quelqu’un. Je suis volé! =(Haut.)= Vous allez placer mes actions?

PIERQUIN.

Mais oui.

MERCADET.

A toute leur valeur?

PIERQUIN.

Si c’est possible...

MERCADET.

Ah! j’y suis. Cela remplacera vos cabinets d’histoire naturelle, vos frégates en ivoire, les pelisses de zibeline, enfin les marchandises fantastiques...

PIERQUIN.

C’est si vieux!...

MERCADET.

Et puis le tribunal commence à trouver cela léger... Vous êtes un digne homme, vous allez ranimer nos valeurs...

PIERQUIN.

Croyez, mon cher ami, que je le voudrais.

MERCADET.

Et moi donc?... Adieu!

PIERQUIN.

Vous savez ce que je vous souhaite, en ma qualité de créancier, dans l’affaire du mariage de votre fille. =(Il sort.)=

SCÈNE XIV.

MERCADET, =seul=.

Michonnin! quarante-deux mille francs et cinq mille francs d’intérêts et de frais, quarante-sept mille... Pas d’acompte! Bah! un homme qui ne vaut rien aujourd’hui peut devenir excellent demain! D’ailleurs, je le ferai nommer baron en intéressant un certain personnage dans une affaire! Mais, tiens! tiens! ma femme connaît une Anglaise qui se met des coquillages et des algues sur la tête; la fille d’un brasseur, et... Diantre!... pas de domicile... Ne l’accusons pas, l’infortuné! Sais-je si j’aurai un domicile dans trois mois? Pauvre garçon! peut-être a-t-il eu, comme moi, un ami! Tout le monde a son Godeau, un faux Christophe Colomb! Après tout, Godeau... =(Il regarde s’il est seul.)= Godeau, je crois qu’il m’a déjà rapporté plus d’argent qu’il ne m’en a pris!

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

MERCADET, THÉRÈSE, JUSTIN, VIRGINIE.

MERCADET. =Il sonne Justin.=

Qu’a dit Verdelin, mon ami Verdelin?

JUSTIN.

Il va venir; il a précisément, a-t-il dit, de l’argent à donner à monsieur Brédif.

MERCADET.

Fais en sorte qu’il me parle avant d’entrer chez Brédif. Ah!... j’ai donné cent francs au père Grumeau, il ne peut pas encore avoir menti pour cent francs en vingt-quatre heures.

JUSTIN.

D’autant plus, monsieur, que je lui ai fait croire qu’il avait dit la vérité.

MERCADET.

Tu finiras par devenir mon secrétaire...

JUSTIN.

Ah! s’il ne fallait pas savoir écrire!...

MERCADET.

Les secrétaires de ministres écrivent très-peu.

JUSTIN.

Que font-ils donc?

MERCADET.

Le ménage! Et ils parlent lorsque leur patron doit se taire... Allons! arrange-toi pour que le père Grumeau dise à Verdelin que Brédif est sorti. =(Justin sort.)=

MERCADET, =à part=.

Ce garçon-là est un demi-Frontin, car aujourd’hui ceux qui sont des Frontins tout entiers deviennent des maîtres!... Nos parvenus d’aujourd’hui sont des Sganarelles sans places qui se sont mis en maison chez la France! =(A Thérèse.)= Eh bien! Thérèse?...

THÉRÈSE.

Ah! monsieur, dès que j’ai promis le payement, tous les fournisseurs ont eu des figures aimables...

MERCADET.

Le sourire du marchand qui vend bien. =(A Virginie.)= Et nous aurons un beau dîner, Virginie?

VIRGINIE.

Monsieur le mangera?...

MERCADET.

Et les fournisseurs?...

VIRGINIE.

Bah! ils patienteront!...

MERCADET, =à part=.

Elle les a payés. =(Haut.)= Je ne t’oublierai pas. Nous compterons demain.

VIRGINIE.

Si mademoiselle se marie, elle pensera sans doute à moi.

MERCADET.

Comment donc! Mais certainement.

THÉRÈSE.

Monsieur, et moi?...

MERCADET.

Tu auras pour mari l’un des futurs employés de mon Assurance contre les chances du recrutement. Mais...

THÉRÈSE.

Oh! monsieur, soyez tranquille. Je sais ce qu’on peut dire à un prétendu pour le rendre amoureux fou: car je sais comment le rendre froid comme une corde à puits... Je me suis vengée de ma dernière maîtresse en faisant rompre son mariage...

MERCADET.

Ah! la langue d’une femme de chambre!... c’est un feuilleton domestique...

THÉRÈSE.

Oh! monsieur... nous n’avons pas tant de... de... talent. =(Elle sort.)=

SCÈNE II.

MERCADET, =un moment seul=, =puis= JUSTIN.

MERCADET.

Avoir ses gens pour soi, c’est comme si un ministre avait la presse à lui! Heureusement que les miens ont leurs gages à perdre. Tout repose maintenant sur la douteuse amitié de Verdelin, un homme dont la fortune est mon ouvrage! Mais se plaindre de l’ingratitude des hommes, autant vouloir être le Luther du cœur. Dès qu’un homme a quarante ans, il doit savoir que le monde est peuplé d’ingrats!... Par exemple, je ne sais pas où sont les bienfaiteurs... Verdelin et moi, nous nous estimons très-bien. Lui me doit de la reconnaissance, moi, je lui dois de l’argent, et nous ne nous payons ni l’un ni l’autre!... Allons! pour marier Julie, il s’agit de trouver mille écus dans une poche qui voudra être vide! Crocheter le cœur pour crocheter la caisse, quelle entreprise!... Il n’y a que les femmes aimées qui font ces tours de force-là!...

JUSTIN, =entrant=.

Monsieur Verdelin va venir.

SCÈNE III.

LES MÊMES, VIOLETTE.

MERCADET.

Le voici... mon ami... Ah! c’est le père Violette... =(A Justin.)= Après onze ans de service, tu ne sais pas encore fermer les portes? Allons, va guetter Verdelin, et cause spirituellement avec lui jusqu’à ce que j’aie congédié ce pauvre diable.

JUSTIN.

L’une de ses victimes! =(Justin sort.)=

VIOLETTE.

Je suis déjà venu onze fois depuis huit jours, mon cher monsieur Mercadet, et le besoin m’a obligé de vous attendre hier dans la rue pendant trois heures en me promenant d’ici à la Bourse. J’ai vu qu’on m’avait dit vrai, en assurant que vous étiez à la campagne.

MERCADET.

Nous sommes aussi malheureux l’un que l’autre, mon pauvre père Violette: nous avons tous deux une famille...

VIOLETTE.

Nous avons engagé tout ce qui peut se mettre au Mont-de-piété...

MERCADET.

C’est comme ici...

VIOLETTE.

Le mal de l’un ne guérit pas le mal de l’autre... Mais vous avez encore de quoi vivre, et nous sommes sans pain! Je ne vous ai jamais reproché ma ruine, car je crois que vous aviez l’intention de nous enrichir... Et puis c’est ma faute! En voulant doubler notre petite fortune, je l’ai compromise; ma femme et mes filles ne veulent pas comprendre, elles qui me poussaient à spéculer, elles qui me reprochaient ma timidité, que lorsqu’on risque de gagner beaucoup, c’est qu’on est exposé à perdre autant... Mais, enfin, parole ne paye pas farine, et je viens vous supplier de me donner le plus petit à-compte sur les intérêts: vous sauverez la vie à toute une famille.

MERCADET, =à part=.

Pauvre homme! il me navre!... Quand je l’ai vu je déjeune sans appétit! =(Haut.)= Soyez bien raisonnable, car je vais partager avec vous... =(Bas.)= Nous avons à peine cent francs dans la maison... et encore c’est l’argent de ma fille.

VIOLETTE.

Est-ce possible! Vous, monsieur Mercadet, un homme que j’ai vu si riche!...

MERCADET.

Entre malheureux, on se doit la vérité.

VIOLETTE.

Ah! si l’on ne devait que cela, comme on se payerait promptement!

MERCADET.

N’en abusez pas!... car je suis sur le point de marier ma fille...

VIOLETTE.

J’ai deux filles, moi, monsieur, et ça travaille sans espoir de se marier, car les femmes qui restent honnêtes gagnent si peu!... Dans la circonstance où vous êtes je ne vous importunerais pas, mais... ma femme et mes filles attendent mon retour dans des angoisses... A mon âge, je ne peux plus rien faire... Si vous... pouviez m’obtenir une place!

MERCADET.

Vous êtes inscrit, père Violette, pour être le caissier de ma compagnie d’assurances contre les chances du...

VIOLETTE.

Ah! ma femme et mes filles vont vous bénir!... =(Mercadet va prendre de l’argent.)= Les autres qui le tracassent n’ont rien; mais en se plaignant comme ça l’on touche à peu près ses intérêts...

MERCADET.

Tenez, voilà soixante francs...

VIOLETTE.

En or! il y a bien longtemps que je n’en ai vu... oh! chez moi!...

MERCADET.

Mais...

VIOLETTE.

Soyez tranquille, je n’en dirai rien...

MERCADET.

Ce n’est pas cela! Vous me promettez, père Violette, de ne pas revenir avant... un mois...

VIOLETTE.

Un mois! Pourrons-nous vivre un mois avec cela?

MERCADET.

Vous n’avez donc pas autre chose?

VIOLETTE.

Je ne possède pour toute fortune que ce que vous me devez...

MERCADET, =à part=.

Pauvre homme! En le voyant, je me trouve riche. =(Haut.)= Mais je croyais que vous faisiez quelques petites affaires de prêt dans le quartier de l’Estrapade?

VIOLETTE.

Depuis que les prisonniers pour dettes ont quitté Sainte-Pélagie, les prêts ont bien baissé dans le quartier.

MERCADET.

Pourriez-vous avoir un cautionnement pour une place de caissier?...

VIOLETTE.

J’ai quelques amis, et peut-être...

MERCADET.

Prendraient-ils des actions?

VIOLETTE.

Oh! monsieur, vous autres faiseurs, vous avez cassé le grand ressort de l’association! On ne veut plus entendre parler d’actions...

MERCADET.

Eh bien! adieu, père Violette! Nous compterons plus tard... Vous serez le premier payé...

VIOLETTE.

Bonne réussite, monsieur! Ma femme et mes filles diront des prières pour le mariage de mademoiselle Mercadet.

MERCADET.

Adieu! =(A part.)= Si tous les créanciers étaient comme celui-là! mais je n’y tiendrais pas, il m’emporte toujours de l’argent.

SCÈNE IV.

MERCADET, VERDELIN.

VERDELIN.

Bonjour, mon ami, que me veux-tu?

MERCADET.

Ta question ne me donne pas le temps de te dorer la pilule! Tu m’as deviné!

VERDELIN.

Oh! mon vieux Mercadet, je n’en ai pas et je suis franc: j’en aurais, que je ne pourrais pas t’en donner! Écoute... Je t’ai prêté déjà tout ce dont mes moyens me permettaient de disposer; je ne te l’ai jamais redemandé. Je suis ton ami et ton créancier: eh bien! si je n’avais pas pour toi le cœur plein de reconnaissance, si j’étais un homme ordinaire, il y a longtemps que le créancier aurait tué l’ami!... Diantre!... tout a ses limites dans ce monde.

MERCADET.

L’amitié, oui, mais non le malheur!...

VERDELIN.

Si j’étais assez riche pour te sauver tout à fait, pour éteindre entièrement ta dette, je le ferais de grand cœur, car j’aime ton courage: mais tu dois succomber!... Tes dernières entreprises, quoique spirituellement conçues, très-spécieuses même (tant de gens s’y sont pris!) ont croulé: tu t’es déconsidéré, tu es devenu dangereux! Tu n’as pas su profiter de la vogue momentanée de tes opérations!... Quand tu seras tombé, tu trouveras du pain chez moi!... Le devoir d’un ami est de nous dire ces choses-là!...

MERCADET.

Que serait l’amitié sans le plaisir de se trouver sage et de voir son ami fou, de se trouver à l’aise et de voir son ami gêné, de se complimenter en lui disant des choses désagréables!... Ainsi, je suis au ban de l’opinion publique?

VERDELIN.

Je ne dis pas tout à fait cela. Non, tu passes encore pour un honnête homme, mais la nécessité te force à recourir à des moyens...

MERCADET.

Qui ne sont pas justifiés par le succès, comme chez les gens heureux. Ah! le succès!... de combien d’infamies se compose un succès, tu vas le savoir... Moi, ce matin, j’ai déterminé la baisse que tu veux opérer, afin de tuer l’affaire des mines de la Basse-Indre, dont tu veux t’emparer pendant que le compte rendu des ingénieurs va rester dans l’ombre, grâce au silence que tu soldes si cher...

VERDELIN.

Chut! Mercadet, est-ce vrai? Je te reconnais bien là... =(Il le prend par la taille.)=

MERCADET.

Allons! ceci est pour te faire comprendre que je n’ai pas besoin de caresses, ni de morale, mais d’argent! Hélas! je ne t’en demande pas pour moi, mon bon ami! mais je marie ma fille, et nous sommes arrivés ici secrètement à la misère... Tu te trouves dans une maison où règne l’indigence sous les apparences du luxe (les promesses, le crédit, tout est usé!): et, si je ne solde pas en argent quelques frais indispensables, ce mariage manquera! Enfin, il me faut ici quinze jours d’opulence, comme à toi vingt-quatre heures de mensonges à la Bourse. Verdelin, cette demande ne se renouvellera pas: je n’ai pas deux filles. Faut-il tout dire? Ma femme et Julie n’ont pas de toilettes! =(A part.)= Il hésite...

VERDELIN, =à part=.

Il m’a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se marie... Elle ne peut pas se marier!

MERCADET.

Il faut donner aujourd’hui même un dîner à mon futur gendre qu’un ami commun nous présente, et je n’ai plus mon argenterie: elle est... Tu sais... Non-seulement j’ai besoin d’un millier d’écus, mais encore j’espère que tu me prêteras ton service de table, et tu viendras dîner avec ta femme.

VERDELIN.

Mille écus!... Mercadet!... Mais personne n’a mille écus... à prêter... A peine les a-t-on pour soi! Si on les prêtait toujours, on ne les aurait jamais...

MERCADET, =à part=.

Oh! il y viendra. =(Haut.)= Tu me croiras si tu veux, mais, une fois ma fille mariée, eh bien! tout me devient indifférent. Ma femme aura chez Julie un asile; moi, j’irai chercher fortune ailleurs, car tu as raison, et je me suis dit: Utile aux autres, je me suis funeste à moi-même! Dans les affaires où je perds, les autres gagnent! Magnifique aux semailles de l’annonce et du prospectus, comprenant et satisfaisant les nécessités de l’organisation primitive, je n’entends rien à la récolte...

VERDELIN.

Veux-tu savoir le mot de cette énigme?

MERCADET.

Dis...

VERDELIN.

C’est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position par l’esprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L’esprit nous vaut l’admiration, le jugement nous donne la fortune.

MERCADET, =à part=.

Oui, je n’ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon profit! =(Haut.)= Voyons, Verdelin!... j’aime ma femme et ma fille... Ces sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de mes récents désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes! je les voudrais voir à l’abri des malheurs!... Oh! là sont mes vraies souffrances!... Tu dois concevoir qu’on puisse pleurer... =(Il s’essuie les yeux.)= Tu as une charmante petite fille, et tu ne voudrais pas un jour la savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes et le travail... Voilà pourtant l’avenir de ma Julie, un ange de dévouement! Oh! cher ami! j’ai, dans ces derniers temps, bu des calices bien amers: j’ai trébuché sur le pavé de bois, j’ai créé des monopoles, et l’on m’en a dépouillé! Eh bien! ce ne serait rien auprès de la douleur de me voir refusé par toi dans cette circonstance suprême! Enfin, ne te disons pas ce qui arriverait... car je ne veux rien devoir à ta pitié!...

VERDELIN.

Mille écus! Mais à quoi veux-tu les employer!

MERCADET, =à part=.

Je les aurai! =(Haut.)= Eh! mon cher, un gendre est un oiseau qu’un rien effarouche... une dentelle de moins sur une robe, c’est toute une révélation! Les toilettes sont commandées, les marchands vont les apporter... Oui, j’ai eu l’imprudence de dire que je payerais tout, comptant sur toi!... Et le dîner!... Il faut des vins exquis!... l’amoureux ne peut perdre la tête que comme ça. Fais attention à ceci: nous paraissons riches; nous devons nous tenir sous les armes devant monsieur de la Brive! Verdelin, un millier d’écus ne te tuera pas, toi qui as soixante mille francs de rente! et ce sera la vie d’une pauvre enfant que tu aimes, car tu aimes Julie!... Elle est folle de ta petite, elles jouent ensemble comme des bienheureuses. Laisseras-tu l’amie de ta fille sécher sur pied? C’est contagieux, ça porte malheur!...

VERDELIN.

Mon cher, je n’ai pas mille écus; je puis te prêter mon argenterie, mais je n’ai pas...

MERCADET.

Un bon sur la Banque, c’est bientôt signé...

VERDELIN.

Je... Non...

MERCADET.

Oh! ma pauvre enfant!... tout est dit!... =(Il tombe abattu sur un fauteuil.)= O mon Dieu! pardonnez-moi de terminer le rêve pénible de mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre sein!

VERDELIN.

Mais si tu as trouvé un gendre, mon ami?...

MERCADET, =se levant brusquement=.

Si j’ai trouvé un gendre?... tu mets cela en doute?... Ah! refuse-moi durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne m’insulte pas! Tu verras monsieur de la Brive!... Je suis donc tombé bien bas, pour que... Oh! Verdelin... je ne voudrais pas pour mille écus avoir eu cette idée sur toi... tu ne peux être absous qu’en me les donnant...

VERDELIN.

Je vais aller voir si je puis...

MERCADET.

Non, ceci est une manière de refuser...

VERDELIN.

Et si le mariage manque... tiens, je n’y pensais pas, non, mon ami, je te les donnerai quand le mariage se fera, certainement...

MERCADET.

Mais il ne se fera pas sans les mille écus! Comment, toi, à qui je les ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amourette, tu ne les mettrais pas à une bonne action!...

VERDELIN.

En ce moment, il y a peu de bonnes actions...

MERCADET.

Ah! ah! ah!... il est joli!... tu ris... il y a réaction!...

VERDELIN.

Ah! ah! ah!... =(Il laisse tomber son chapeau.)=

MERCADET =ramasse le chapeau et le brosse avec sa manche=.

Eh bien! mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie! qui l’ont commencée ensemble!... En avons-nous dit et fait!... hein! Tu ne te souviens donc pas de notre bon temps, où c’était à la vie à la mort entre nous?

VERDELIN.

Te rappelles-tu notre partie à Rambouillet, où je me suis battu pour toi avec cet officier de la garde?...

MERCADET.

Je t’avais cédé Clarisse! Ah! étions-nous gais, étions-nous jeunes! et aujourd’hui nous avons des filles, des filles à marier!... Si Clarisse vivait, elle te reprocherait ton hésitation!...

VERDELIN.

Si elle avait vécu, je ne me serais jamais marié!...

MERCADET.

Tu sais aimer, toi!... Ainsi je puis compter sur toi pour dîner, et tu me donneras ta parole d’honneur de m’envoyer...

VERDELIN.

Le service...

MERCADET.

Et les mille écus...

VERDELIN.

Tu y reviens encore! Je t’ai dit que je ne le pouvais pas...

MERCADET, =à part=.

Cet homme ne mourra certes pas d’un anévrisme... =(Haut.)= Mais je serai donc assassiné par mon meilleur ami!... Oh! c’est toujours ainsi!... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse et au désespoir d’un père?... =(Il crie.)= Je suis au désespoir, je vais me brûler la cervelle!...

SCÈNE V.

LES MÊMES, JULIE, MADAME MERCADET.

MADAME MERCADET.

Qu’as-tu, mon ami?...

JULIE.

Mon père, ta voix m’a effrayée.

MADAME MERCADET.

Mais c’est Verdelin, tu ne saurais être en danger...

JULIE.

Bonjour, monsieur. De quoi s’agit-il donc entre vous et mon père?...

MERCADET.

Eh bien! tu vois, elles accourent comme deux anges gardiens à un seul éclat de voix. =(A part.)= Elles m’ont entendu! =(A sa femme et à sa fille qu’il prend par les mains.)= Vous m’attendrissez!... =(A Verdelin.)= Verdelin, allons! veux-tu tuer toute une famille? Cette preuve de tendresse me donne la force de tomber à tes genoux. =(Il fait le geste de se mettre à genoux.)=

JULIE.

Oh! monsieur! =(Elle arrête son père.)= C’est moi qui vous implorerai pour lui, s’il s’agit (et je le vois bien) d’argent. Eh bien! je puis vous offrir une garantie dans mon travail. Obligez encore une fois mon père, il doit être dans de cruelles angoisses pour supplier ainsi...

MERCADET.

Chère enfant! =(A part.)= Quels accents!... Je n’étais pas nature comme ça!

MADAME MERCADET.

Monsieur Verdelin, rendez-lui ce service, nous saurons le reconnaître, j’engagerai le bien qui me reste.

VERDELIN, =à Julie=.

Vous ne savez pas ce qu’il me demande?

JULIE.

Non.

VERDELIN.

Mille écus pour pouvoir vous marier.

JULIE.

Ah! monsieur, oubliez ce que je vous ai dit. Je ne veux pas d’un mariage acheté par l’humiliation de mon père...

MERCADET, =à part=.

Elle est magnifique...

VERDELIN.

Je vais vous chercher l’argent. =(Il sort.)=

SCÈNE VI.

LES MÊMES, =moins= VERDELIN.

MERCADET.

Il est parti...

JULIE.

Ah! mon père, pourquoi n’ai-je pas su?

MERCADET. =Il embrasse sa fille.=

Tu nous as sauvés! Ah! quand serai-je riche et puissant pour le faire repentir d’un pareil bienfait?...

MADAME MERCADET.

Mais il va vous donner la somme que vous lui demandez...

MERCADET.

Il me l’a vendue trop cher!... Qui est-ce qui sait obliger? Oh! quand je le pouvais, moi, je le faisais avec une grâce! =(Il fait le geste d’étaler de l’argent.)= Il y a des ingratitudes qui sont des vengeances. Ah! mon petit Verdelin, tu rechignes à me prêter mille écus, je n’aurai plus de scrupule à t’en souffler cent mille!...

MADAME MERCADET.

Ne soyez pas injuste, Verdelin a cédé.

MERCADET.

Au cri de Julie, non à mes supplications. Ah! ma chère! il a eu pour plus de mille écus de bassesses!...

SCÈNE VII.

LES MÊMES, VERDELIN.

VERDELIN.