Théâtre

Part 26

Chapter 263,816 wordsPublic domain

Et qui arrive à dire arrive à faire, n’est-ce pas? Eh bien! je ferai tout ce qui pourra me sauver, car =(il tire une pièce de cinq francs)= voici l’honneur moderne!... Ayez vendu du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans exciter de plainte, vous devenez député, pair de France ou ministre! Savez-vous pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs? C’est que tous les spectateurs s’en vont flattés en se disant:—Je vaux encore mieux que ces coquins-là... Mais moi, j’ai mon excuse. Je porte le poids du crime de Godeau! Enfin, qu’y a-t-il de déshonorant à devoir? Est-il un seul État en Europe qui n’ait ses dettes? Quel est l’homme qui ne meurt pas insolvable envers son père? Il lui doit la vie, et ne peut pas la lui rendre. La terre fait constamment faillite au soleil! La vie, madame, est un emprunt perpétuel! Et n’emprunte pas qui veut! Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers? J’ai leur argent, ils attendent le mien; je ne leur demande rien, et ils m’importunent! Un homme qui ne doit rien, mais personne ne songe à lui, tandis que mes créanciers s’intéressent à moi!

MADAME MERCADET.

Un peu trop!... devoir et payer, tout va bien: mais devoir et ne pouvoir rendre, mais emprunter quand on se sait hors d’état de s’acquitter!... Je n’ose vous dire ce que j’en pense.

MERCADET.

Vous pensez qu’il y a là comme un commencement de...

MADAME MERCADET.

J’en ai peur...

MERCADET.

Vous ne m’estimez donc plus, moi, votre...

MADAME MERCADET.

Je vous estime toujours, mais je suis au désespoir de vous voir vous consumant en efforts sans succès; j’admire la fertilité de vos conceptions, mais je gémis d’avoir à entendre les plaisanteries avec lesquelles vous essayez de vous étourdir.

MERCADET.

Un homme mélancolique se serait déjà noyé! Un quintal de chagrin ne paye pas deux sous de dettes... Voyons! pouvez-vous me dire où commence, où finit la probité dans le monde commercial? Tenez!... nous n’avons pas de capital, dois-je le dire?

MADAME MERCADET.

Non, certes.

MERCADET.

N’est-ce pas une tromperie? personne ne nous donnerait un sou, le sachant! Eh bien! ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour garder ma place au grand tapis vert de la spéculation, en faisant croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge! Vous devez m’aider à cacher notre misère sous les brillants dehors du luxe. Les décorations veulent des machines, et les machines ne sont pas propres! Soyez tranquille, plus d’un qui pourrait murmurer a fait pis que moi.

Louis XIV, dans sa détresse, a montré Marly à Samuel Bernard pour en obtenir quelques millions, et aujourd’hui les lois modernes nous ont conduits à dire tous comme lui: _L’État, c’est moi!_

MADAME MERCADET.

Pourvu que, dans votre détresse, l’honneur soit toujours sauf, vous savez bien, monsieur, que vous n’avez pas à vous justifier auprès de moi.

MERCADET.

Vous vous apitoyez sur mes créanciers, mais sachez donc enfin que nous n’avons dû leur argent qu’à...

MADAME MERCADET.

A leur confiance, monsieur!...

MERCADET.

A leur avidité! Le spéculateur et l’actionnaire se valent! tous les deux, ils veulent être riches en un instant. J’ai rendu service à tous mes créanciers; tous croient encore tirer quelque chose de moi! Je serais perdu sans la connaissance intime de leurs intérêts et de leurs passions: aussi jouai-je à chacun sa comédie.

MADAME MERCADET.

Le dénoûment m’effraye! Il en est qui sont las de faire votre partie. Goulard, par exemple: que pouvez-vous contre une férocité pareille? il va vous forcer à déposer votre bilan...

MERCADET.

Jamais, de mon vivant! car les mines d’or ne sont plus au Mexique, mais place de la Bourse! Et j’y veux rester jusqu’à ce que j’aie trouvé mon filon!...

SCÈNE VII.

LES MÊMES, GOULARD.

GOULARD.

Je suis ravi de vous rencontrer, mon cher monsieur.

MADAME MERCADET, =à part=.

Goulard! comment va-t-il faire?... =(A Mercadet.)= Auguste! =(Mercadet fait signe à sa femme de se tranquilliser.)=

GOULARD.

C’est chose rare, il faut s’y prendre dès le matin et profiter du moment où la porte est ouverte et les gardiens absents.

MERCADET.

Les gardiens! sommes-nous des bêtes curieuses? Vous êtes impayable!...

GOULARD.

Non, je suis impayé, monsieur Mercadet.

MERCADET.

Monsieur Goulard!...

GOULARD.

Je ne saurais me contenter de paroles.

MERCADET.

Il vous faut des actions, je le sais: j’en ai beaucoup à vous donner en payement, si vous voulez. Je suis actionnaire de...

GOULARD.

Ne plaisantons pas, je viens avec l’intention d’en finir...

MADAME MERCADET.

En finir... Monsieur, je vous offre...

MERCADET.

Ma chère, laissez parler monsieur Goulard. =(Goulard salue madame Mercadet.)= Vous êtes chez vous, écoutez-le.

GOULARD.

Pardon! madame, je suis enchanté de vous voir, car votre signature pourrait...

MERCADET.

Ma femme a tort de se mêler de notre conversation, les femmes n’entendent rien aux affaires! =(A sa femme.)= Monsieur est mon créancier, ma chère; il vient me demander le montant de sa créance en capital, intérêts et frais, car vous ne m’avez pas ménagé, Goulard... Ah! vous avez rudement poursuivi un homme avec qui vous faisiez des affaires considérables!

GOULARD.

Des affaires où tout n’a pas été bénéfice...

MERCADET.

Où serait le mérite? si elles ne donnaient que des bénéfices, tout le monde ferait des affaires!

GOULARD.

Je ne viens pas chercher les preuves de votre esprit, je sais que vous en avez plus que moi, car vous avez mon argent...

MERCADET.

Eh bien! il faut que l’argent soit quelque part! =(A madame Mercadet.)= Tu vois en monsieur un homme qui m’a poursuivi comme un lièvre! Allons! convenez-en, mon cher Goulard, vous vous êtes mal conduit. Un autre que moi se vengerait en ce moment, car je puis vous faire perdre une bien grosse somme...

GOULARD.

Si vous ne me payez pas, je le crois bien; mais vous me payerez, ou, demain, les pièces seront remises au garde du commerce...

MERCADET.

Oh! il ne s’agit pas de ce que je vous dois, vous n’avez là-dessus aucune inquiétude, ni moi non plus: mais il s’agit de capitaux bien plus considérables! Rien ne m’a étonné comme de vous savoir, vous, homme d’un coup d’œil si sûr, vous à qui je demanderais un conseil, de vous savoir encore engagé dans cette affaire-là!... vous!... Enfin nous avons tous nos moments d’erreur...

GOULARD.

Mais quoi?...

MERCADET, =à sa femme=.

Tu ne le croirais jamais! =(A Goulard.)= Elle a fini par se connaître en spéculations, elle a un tact pour les juger!... =(A sa femme.)= Et bien! ma chère, Goulard y est pour une somme très-considérable.

MADAME MERCADET.

Monsieur!...

GOULARD, =à part=.

Ce Mercadet, il a le génie de la spéculation: mais veut-il encore m’amuser? =(A Mercadet.)= Que voulez-vous dire? De quoi s’agit-il?

MERCADET.

Vous le savez bien!... On sait toujours où le bât nous blesse, quand on porte des actions.

GOULARD.

Seraient-ce les mines de la Basse-Indre? une affaire superbe...

MERCADET.

Superbe!... oui, pour ceux qui ont fait vendre hier...

GOULARD.

On a vendu!...

MERCADET.

En secret, dans la coulisse! vous verrez la baisse aujourd’hui et demain. Oh! demain, quand on saura ce que l’on a trouvé...

GOULARD.

Merci! Mercadet, nous causerons plus tard de nos petites affaires. Madame, mes hommages...

MERCADET.

Attendez donc, mon cher Goulard! =(Il retient Goulard par le bras.)= J’ai une nouvelle à vous donner qui vous rassurera sur...

GOULARD.

Sur quoi?

MERCADET.

Sur votre créance! Je marie ma fille...

GOULARD. =Il dégage sa main de celle de Mercadet.=

Plus tard.

MERCADET. =Il reprend Goulard.=

Non, tout de suite, il s’agit d’un millionnaire.

GOULARD.

Je vous fais mes compliments... Oh! la mine! Puisse-t-elle être heureuse! Vous pouvez compter sur moi.

MADAME MERCADET.

Pour la noce?

GOULARD. =Il dégage de nouveau son bras du bras de Mercadet.=

En toute occasion.

MERCADET.

Écoutez! encore un mot.

GOULARD.

Non, adieu! Je vous souhaite bon succès dans cette affaire.

MERCADET. =Il fait revenir Goulard par un signe.=

Si vous voulez me rendre quelques titres, je vous dirai à qui vous pourrez vendre vos actions.

GOULARD.

Mon cher Mercadet! Mais nous allons nous entendre.

MERCADET, =à sa femme=.

Le voyez-vous prêt à voler le prochain? Est-ce un honnête homme?

GOULARD.

Eh bien?

MERCADET.

Avez-vous mes valeurs sur vous?

GOULARD.

Non.

MERCADET.

Que veniez-vous donc faire?

GOULARD.

Je venais savoir comment vous vous portiez.

MERCADET.

Comme vous voyez.

GOULARD.

Enchanté. Adieu! =(Mercadet suit Goulard en essayant de le retenir.)=

MADAME MERCADET, =seule un instant=.

Cela tient du prodige.

SCÈNE VIII.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET. =Il revient en riant.=

Impossible de le retenir! Il m’a tourné le dos comme un ivrogne à une fontaine.

MADAME MERCADET, =riant aussi=.

Mais est-ce vrai, ce que vous lui avez dit? car je ne sais plus démêler le sens de ce que vous leur dites...

MERCADET.

Il est dans l’intérêt de mon ami Verdelin d’organiser une panique sur les actions de la Basse-Indre, entreprise jusqu’à présent douteuse, et devenue excellente tout à coup. =(A part.)= S’il réussit à tuer l’affaire, je me ferai ma part... =(Haut.)= Ceci nous ramène à notre grande affaire: le mariage de Julie! Oui, j’ai besoin d’un second moi-même pour ce que je sème.

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur, si vous m’aviez prise pour votre caissier, nous aurions aujourd’hui trente mille francs de rentes!...

MERCADET.

Le jour où j’aurais eu trente mille livres de rentes, j’eusse été ruiné. Voyons! si, comme vous le vouliez, nous nous étions enfouis dans une province, avec le peu qui nous serait resté lors de l’emprunt forcé que nous a fait ce monstre de Godeau, où en serions-nous? Auriez-vous connu Méricourt qui vous plaît tant et de qui vous avez fait votre chevalier? Ce lion (car c’est un lion) va nous débarrasser de Julie! Ah! la pauvre enfant n’est pas notre plus belle affaire...

MADAME MERCADET.

Il y a des hommes sensés qui pensent que la beauté passe...

MERCADET.

Il y en a de plus sensés qui pensent que la laideur reste.

MADAME MERCADET.

Julie est aimante...

MERCADET.

Mais je ne suis pas monsieur de la Brive!... Et je sais mon rôle de père, allez! Je suis même assez inquiet de la passion subite de ce jeune homme: je voudrais savoir de lui ce qui l’a charmé dans ma fille.

MADAME MERCADET.

Julie a une voix délicieuse, elle est musicienne.

MERCADET.

Peut-être est-il un de nos dilettanti les moins savants, car il va, je crois, aux Bouffes sans entendre un mot d’italien.

MADAME MERCADET.

Julie est instruite.

MERCADET.

Vous voulez dire qu’elle lit des romans; et, ce qui prouve qu’elle est une fille d’esprit, c’est qu’elle n’en écrit pas. J’espère que Julie, malgré ses lectures, comprendra le mariage comme il doit être compris: en affaire! Nous l’avons à peu près laissée maîtresse de ses volontés depuis deux ans: elle se faisait si grande!

MADAME MERCADET.

Pauvre enfant! elle est si bien dans le secret de notre position, qu’elle a su se donner un talent, celui de la peinture sur porcelaine, afin de ne plus nous être à charge...

MERCADET.

Vous n’avez pas rempli vos obligations envers elle =(mouvement de madame Mercadet)=: il fallait la faire jolie.

MADAME MERCADET.

Elle est mieux, elle est vertueuse...

MERCADET.

Spirituelle et vertueuse! son mari aura bien...

MADAME MERCADET.

Monsieur!...

MERCADET.

Bien de l’agrément! Allez la chercher, car il faut lui expliquer le sens du dîner d’aujourd’hui et l’inviter à prendre monsieur de la Brive au sérieux.

MADAME MERCADET.

Les difficultés avec nos fournisseurs m’ont empêchée de lui en parler hier. Je vais vous amener Julie: elle est éveillée, car elle se lève au jour pour peindre. =(Elle sort.)=

SCÈNE IX.

MERCADET.

Dans cette époque, marier une fille jeune et belle, la bien marier, entendons-nous, est un problème assez difficile à résoudre; mais marier une fille d’une beauté douteuse et qui n’apporte que ses vertus en dot, je le demande aux mères les plus intrigantes, n’est-ce pas une œuvre diabolique? Méricourt doit avoir de l’affection pour nous; ma femme fait encore de lui ce qu’elle veut, et c’est ce qui me rassure... Oui, peut-être se croit-il obligé de marier Julie avantageusement. Quant à monsieur de la Brive, rien qu’à le voir fouettant son cheval aux Champs-Élysées, au style du tigre, l’ensemble de l’équipage, son attitude à l’Opéra, le père le plus exigeant serait satisfait. J’ai dîné chez lui: charmant appartement, belle argenterie, un dessert en vermeil, à ses armes; ce n’était pas emprunté. Qui peut donc engager un coryphée de la jeunesse dorée à se marier?... Car il a eu des succès de femmes... Oh! peut-être est-il las des succès... Puis il a entendu, m’a dit Méricourt, Julie chez Duval, où elle a chanté à ravir... Après tout, ma fille fait un bon mariage. Et lui?... Oh! lui...

SCÈNE X.

MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE.

MADAME MERCADET.

Julie, votre père et moi, nous avons à vous parler sur un sujet toujours agréable à une fille: il se présente pour vous un parti. Tu vas peut-être te marier, mon enfant...

JULIE.

Peut-être!... Mais cela doit être sûr.

MERCADET.

Les filles à marier ne doutent jamais de rien!

JULIE.

Monsieur Minard vous a donc parlé, mon père?

MERCADET.

Monsieur Minard?... Hein?... Qu’est-ce qu’un monsieur Minard? Vous attendiez-vous, madame, à trouver un monsieur Minard établi dans le cœur de votre fille Julie? Julie, serait-ce par hasard ce petit employé que Duval, mon ancien caissier, m’a plusieurs fois recommandé pour des places? Un pauvre garçon dont la mère seule est connue... =(A part.)= Le fils naturel de Godeau..... =(A Julie.)= Répondez.

JULIE.

Oui, papa.

MERCADET.

Vous l’aimez?

JULIE.

Oui, papa.

MERCADET.

Il s’agit bien d’aimer, il faut être aimée.

MADAME MERCADET.

Vous aime-t-il?

JULIE.

Oui, maman.

MERCADET.

«Oui, papa, oui, maman,» pourquoi pas nanan, dada? Quand les filles sont ultra-majeures, elles parlent comme si elles sortaient de nourrice!... Faites à votre mère la politesse de l’appeler madame, afin qu’elle ait les bénéfices de sa fraîcheur et de sa beauté.

JULIE.

Oui, monsieur.

MERCADET.

Oh! appelez-moi mon père, je ne m’en fâcherai pas! Quelles preuves avez-vous donc d’être aimée?...

JULIE.

Mais... on se sent aimée!

MERCADET.

Quelles preuves en avez-vous?

JULIE.

Mais la meilleure preuve, c’est qu’il veut m’épouser.

MERCADET.

C’est vrai! Ces filles ont, comme les petits enfants, des réponses à vous casser les bras.

MADAME MERCADET.

Où l’avez-vous donc vu?

JULIE.

Ici.

MADAME MERCADET.

Quand?

JULIE.

Le soir, quand vous êtes sortie.

MADAME MERCADET.

Il est moins âgé que vous...

JULIE.

Oh! de quelques mois!...

MADAME MERCADET.

Et je vous croyais trop raisonnable pour penser à un jeune étourdi de vingt-deux ans, qui ne peut apprécier vos qualités.

JULIE.

Mais il a pensé à moi le premier: car, si je l’avais aimé la première, il n’en aurait jamais rien su. Nous nous sommes vus, un soir, chez madame Duval.

MADAME MERCADET.

Il n’y a que madame Duval pour recevoir chez elle des gens sans position!...

MERCADET.

Elle fait salon, elle veut des danseurs à tout prix! Les gens qui dansent n’ont jamais d’avenir. Aujourd’hui les jeunes hommes qui ont de l’ambition se donnent tous un air grave et ne dansent point.

JULIE.

Adolphe...

MERCADET.

Et il se nomme Adolphe!... Ce monde, que des imbéciles nous disent en progrès et qui prennent des déplacements pour des perfectionnements, tourne donc sur lui-même? Enfants, vous croyez moins que jamais à l’expérience de vos pères... Apprenez, mademoiselle, qu’un employé à douze cents francs ne sait pas aimer, il n’en a pas le temps, il se doit au travail. Il n’y a que les propriétaires, les gens à tilbury, enfin les oisifs, qui peuvent et sachent aimer.

MADAME MERCADET.

Mais, malheureuse enfant!...

MERCADET, =à sa femme=.

Laissez-moi lui parler. =(A Julie.)= Julie, je te marie à ton monsieur Minard... =(Mouvement de Julie.)= Attends! Tu n’as pas le premier sou, tu le sais: que devenez-vous le lendemain de votre mariage? Y avez-vous songé!...

JULIE.

Oui, mon père.

MADAME MERCADET.

Elle est folle!

MERCADET, =à sa femme=.

Elle aime, la pauvre fille!... laissez-la dire. =(A Julie.)= Parle, Julie, je ne suis plus ton père, mais ton confident, je t’écoute.

JULIE.

Nous nous aimerons.

MERCADET.

Mais l’amour vous enverra-t-il des coupons de rentes au bout de ses flèches?

JULIE.

Oh! mon père, nous nous logerons dans un petit appartement, an fond d’un faubourg, à un quatrième étage, s’il le faut! Au besoin, je serais sa servante... Ah! je m’occuperai des soins du ménage avec un plaisir infini, en songeant qu’en toute chose il s’agira de lui... Je travaillerai pour lui pendant qu’il travaillera pour moi! Je lui sauverai bien des ennuis, il ne s’apercevra jamais de notre gêne. Notre ménage sera propre, élégant même. Mon Dieu! l’élégance tient à si peu de chose, elle vient de l’âme, et le bonheur en est à la fois la cause est l’effet. Je puis gagner assez avec ma peinture sur porcelaine pour ne rien lui coûter et même contribuer aux charges de la vie. D’ailleurs, l’amour nous aidera à passer les jours difficiles! Adolphe a de l’ambition comme tous les gens qui ont une âme élevée, et il est de ceux qui arrivent...

MERCADET.

On arrive garçon, mais marié, l’on se tue à solder un livre de dépense, à courir après mille francs, comme les chiens après une voiture. Et il a de l’ambition?...

JULIE.

Mon père, Adolphe a tant de volonté unie à tant de moyens, que je suis sûre de le voir un jour... ministre peut-être.

MERCADET.

Aujourd’hui, qui est-ce qui ne se voit pas plus ou moins ministre? En sortant du collége, on se croit un grand poëte, un grand orateur, un grand ministre, comme sous l’Empire, on se voyait maréchal de France en partant sous-lieutenant. Sais-tu ce qu’il serait, ton Adolphe?... part de plusieurs enfants qui dérangeront tes plans de travail et d’économie, qui logeront Son Excellence rue de Clichy, et qui te plongeront dans une affreuse misère! Tu m’as fait là le roman et non l’histoire de la vie.

MADAME MERCADET.

Pauvre enfant! à son âge, il est si facile de prendre ses espérances pour des réalités!...

MERCADET.

Elle croit que l’amour est le seul élément de bonheur dans le mariage: elle se trompe comme tous ceux qui mettent leurs propres fautes sur le compte du hasard, l’éditeur responsable de nos folies, et alors on s’en prend de son malheur à la société, qu’on bouleverse. Bah! c’est une amourette qui n’a rien de sérieux.

JULIE.

C’est, mon père, de part et d’autre, un amour auquel nous sacrifierons tout...

MADAME MERCADET.

Comment! Julie, tu ne sacrifierais pas cet amour naissant pour sauver ton père? pour lui rendre plus que la vie qu’il t’a donnée, l’honneur que les familles doivent garder intact!

MERCADET.

Mais à quoi servent donc les romans dont tu t’abreuves, malheureuse enfant, si tu n’y puises pas le désir d’imiter les dévouements qu’on y prêche (car les romans sont devenus des sermons sociaux)! Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune? lui as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur la fenêtre et des cerises à manger le soir comme faisait Jean-Jacques avec une fille d’auberge?

JULIE.

Mon père, je suis incapable d’avoir commis la moindre indiscrétion qui pût vous compromettre.

MERCADET.

Il nous croit riches?

JULIE.

Il ne m’a jamais parlé d’argent.

MERCADET, =à part à sa femme=.

Bien, j’y suis. =(A Julie.)= Julie, vous allez lui écrire, à l’instant, de venir me parler.

JULIE.

Ah! mon père!... =(Elle l’embrasse.)=

MERCADET.

Aujourd’hui même, un jeune homme élégant, ayant une grande existence, un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des intentions et vous recherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez pas madame Minard, vous serez madame de la Brive; au lieu d’aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une belle maison dans la Chaussée-d’Antin. Vous avez des talents, de l’instruction, vous pourrez jouer un rôle brillant à Paris. Si vous n’êtes pas la femme d’un ministre, vous serez peut-être la femme d’un pair de France. Je suis fâché, ma fille, de n’avoir pas mieux à vous offrir...

JULIE.

Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d’accepter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur de la richesse.

MADAME MERCADET.

Julie, votre père et moi nous sommes comptables de votre avenir envers vous-même, et nous ne voulons point un jour être accusés justement par vous, car l’expérience des parents doit être la leçon des enfants. Nous faisons, en ce moment, une rude épreuve des choses de la vie. Va, ma fille, marie-toi richement.

MERCADET.

Dans ce cas-là, l’union fait la force! la maxime des écus de la République.

MADAME MERCADET.

S’il n’y a pas de bonheur possible dans la misère, il n’y a pas de malheur que la fortune n’adoucisse.

JULIE.

Et c’est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles! Mon père, je vais vous parler votre langage amer et positif. Ne vous ai-je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser-aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable? N’aurait-il pas mieux valu marier alors la pauvre fille à un homme sans fortune, mais capable d’en gagner une? Monsieur de la Brive peut, je le sais, être riche, spirituel et plein de talent, mais vous étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en ma mère une fille riche et belle, tandis que moi...

MERCADET.

Ma fille, vous pourrez juger monsieur de la Brive comme je jugerai monsieur Minard. Mais vous n’aurez pas le choix. Monsieur Minard renoncera lui-même à vous.

JULIE.

Oh! jamais, mon père, il vous gagnera le cœur...

MADAME MERCADET.

Mon ami, si elle était aimée...

MERCADET.

Elle est trompée.

JULIE.

Je demanderais à l’être toujours ainsi.

MADAME MERCADET.

On sonne! et nous n’avons personne pour aller ouvrir la porte!

MERCADET.

Eh bien! laissez sonner.

MADAME MERCADET.

Je m’imagine toujours que Godeau peut revenir.

MERCADET.

Godeau!... Mais sachez donc qu’avec ses principes de faire fortune _quibuscumque viis_... (allons! je leur parle latin), Godeau ne peut être que pendu à la grande vergue d’une frégate. Après huit ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau! Vous me faites l’effet de ces soldats qui attendent toujours Napoléon.

MADAME MERCADET.

On sonne toujours.

MERCADET.

C’est une sonnerie de créancier!... Va voir, Julie! Et, quoi qu’on te dise, réponds que la mère et moi nous sommes sortis. Ce créancier aura peut-être de la pudeur, il croira sans doute une jeune personne...

SCÈNE XI.

MADAME MERCADET, MERCADET.

MADAME MERCADET.

Cet amour, vrai chez elle, du moins, m’a émue...

MERCADET.

Vous êtes toutes romanesques!

MADAME MERCADET.

Un premier amour donne bien de la force!...

MERCADET.

La force de s’endetter! Et c’est bien assez que le beau-père...

SCÈNE XII.

PIERQUIN, JULIE, MERCADET, MADAME MERCADET.

JULIE, =entrant la première=.

Mon père, monsieur Pierquin.

MERCADET.

Allons! la jeune garde est en déroute!...

JULIE.

Mais il prétend qu’il s’agit d’une bonne affaire pour vous.

MERCADET.

C’est-à-dire pour lui. Qu’elle se laisse aller à écouter son Adolphe, ça se conçoit; mais un créancier!... Je sais comment le prendre, celui-là! Laissez-nous. =(Les femmes sortent.)=

SCÈNE XIII.

PIERQUIN, MERCADET.

PIERQUIN.

Je ne viens pas vous demander d’argent, mon cher monsieur, je sais que vous faites un superbe mariage. Votre fille épouse un millionnaire, le bruit s’en est répandu...

MERCADET.

Oh! millionnaire! Il a quelque chose...

PIERQUIN.

Ce magnifique prospectus va calmer vos créanciers. Tenez!... moi-même, j’ai repris mes pièces que j’avais remises aux gardes du commerce.

MERCADET.

Vous alliez me faire arrêter?

PIERQUIN.