Théâtre

Part 25

Chapter 253,681 wordsPublic domain

Comment, mon cher monsieur Brédif, moi qui suis depuis onze ans dans votre maison, vous m’en chasseriez? Vous qui connaissez tous mes malheurs, vous, le témoin de mes efforts! Enfin, vous savez que je suis la victime d’un abus de confiance. Godeau...

BRÉDIF.

Allez-vous encore me recommencer l’histoire de la fuite de votre associé; mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi. Puis, après tout, monsieur Godeau...

MERCADET.

Godeau?... J’ai cru, lorsqu’on lança le type si célèbre de Robert Macaire, que les auteurs l’avaient connu!...

BRÉDIF.

Ne calomniez pas votre associé! Godeau était un homme d’une rare énergie, et un bon vivant!... Il vivait avec une petite femme... délicieuse...

MERCADET.

De laquelle il avait un enfant, et qu’ils ont abandonné...

BRÉDIF.

Mais Duval, votre ancien caissier, touché par les prières de cette charmante femme, ne s’est-il pas chargé de ce jeune homme?

MERCADET.

Et Godeau s’est chargé de notre caisse...

BRÉDIF.

Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, j’en conviens, mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de la liquidation... et vous avez continué les affaires! Depuis huit ans, vous en avez fait d’énormes! Vous avez gagné...

MERCADET.

J’ai gagné des batailles à la Pyrrhus! Cela nous arrive souvent, à nous autres spéculateurs...

BRÉDIF.

Mais monsieur Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre pour la moitié dans les affaires qu’il allait entreprendre aux Indes?... il reviendra!...

MERCADET.

Eh bien! alors, attendez! Du moment où vous aurez les intérêts de vos loyers, ne sera-ce pas un placement?...

BRÉDIF.

Vos raisons sont excellentes; mais si tous les propriétaires voulaient écouter leurs locataires, les locataires les payeraient tous en raisons de ce genre, et le gouvernement...

MERCADET.

Qu’est-ce que le gouvernement fait en ceci?

BRÉDIF.

Le gouvernement veut ses impôts et ne se paye pas avec des raisons. Je suis donc, à mon grand regret, forcé d’agir avec rigueur.

MERCADET.

Vous? je vous croyais si bon! Ne savez-vous pas que je vais marier ma fille?... Laissez-moi conclure ce mariage! vous y assisterez... allons! madame Brédif dansera!... Peut-être vous payerai-je demain!

BRÉDIF.

Demain, c’est le cadet; aujourd’hui, c’est l’aîné. Je suis au désespoir d’effaroucher votre gendre; mais vous avez dû recevoir un petit commandement avant-hier, et si vous ne payez pas aujourd’hui, les affiches seront apposées demain...

MERCADET.

Ah! vous voulez me vendre la protection que vous m’accordez par cette saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres créanciers! Eh bien! que puis-je vous offrir pour gagner trois mois?...

BRÉDIF.

Peut-être une conscience stricte murmurerait-elle de cette involontaire complicité, car je contribue à laisser éblouir...

MERCADET.

Qui?

BRÉDIF.

Votre futur gendre...

MERCADET, =à part=.

Vieux filou!

BRÉDIF.

Mais je suis bon homme; renoncez à votre droit de sous-location, et je vous donne trois mois de tranquillité.

MERCADET.

Ah! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de pain jeté dans un vivier: chaque poisson y donne un coup de dent. Et quels brochets que les créanciers!... Ils ne s’arrêtent que quand le débiteur, de même que le morceau de pain, a disparu! Ne sais-je pas que nous sommes en 1839? Mon bail a sept ans à courir, les loyers ont doublé...

BRÉDIF.

Heureusement pour nous autres!...

MERCADET.

Eh bien! dans trois mois vous me renverrez, et ma femme aura perdu la ressource de cette sous-location sur laquelle elle compte en cas de...

BRÉDIF.

De faillite!...

MERCADET.

Oh! quel mot!... les gens d’honneur ne le supportent pas!... Monsieur Brédif?... Savez-vous ce qui corrompt les débiteurs les plus honnêtes!... Je vais vous le dire: c’est l’adresse cauteleuse de certains créanciers, qui, pour recouvrer quelques sous, côtoient la loi jusque sur la lisière du vol.

BRÉDIF.

Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m’entendre dire des choses qu’un honnête homme ne supporte point.

MERCADET.

Oh! devoir!... Les hommes rendent la dette quelque chose de pire que le crime... Le crime vous donne un asile, la dette vous met à la porte, dans la rue. J’ai tort, monsieur, je suis à votre discrétion, je renoncerai à mon droit.

BRÉDIF, =à part=.

S’il l’avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire que je lui vends... =(Haut.)= Monsieur, je ne veux pas d’un consentement ainsi donné... je ne suis pas un homme à tourmenter les gens.

MERCADET.

Vous voulez que je vous remercie!... =(A part.)= Ne le fâchons pas. =(Haut.)= Peut-être ai-je été trop vif, cher monsieur Brédif, mais je suis cruellement poursuivi!... Non, pas un de mes créanciers ne veut comprendre que je lutte précisément pour pouvoir le payer.

BRÉDIF.

C’est-à-dire pour pouvoir faire des affaires...

MERCADET.

Mais oui, monsieur! Où donc en serais-je, si je ne conservais pas le droit d’aller à la Bourse? =(Justin se montre à la porte.)=

BRÉDIF.

Terminons sur-le-champ cette petite affaire!...

MERCADET.

De grâce, rien devant mes domestiques. J’ai déjà bien du mal à avoir la paix chez moi... Descendons chez vous.

BRÉDIF, =à part=.

J’aurai donc mon appartement dans trois mois!...

SCÈNE II.

JUSTIN =seul, puis= VIRGINIE =et= THÉRÈSE.

JUSTIN.

Il a beau nager, il se noiera, ce pauvre monsieur Mercadet! Quoiqu’il y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il me doit une année de gages, il est temps de se faire mettre à la porte, car le propriétaire me semble bien capable de nous chasser tous. Aujourd’hui la déconsidération du maître tombe sur les domestiques. Je suis forcé de payer tout ce que j’achète!... c’est gênant...

THÉRÈSE.

Est-ce que ça ira longtemps comme ça, ici, monsieur Justin?

VIRGINIE.

Ah! j’ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je n’en ai pas encore vu de pareilles à celle-ci! Je vais laisser les fourneaux, et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie.

JUSTIN.

Nous ne faisons pas autre chose ici!...

VIRGINIE.

Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si l’on tombait de la lune, quand un créancier se présente ici.—«Comment, monsieur, vous ne savez pas?...—Non.—M. Mercadet est parti pour Lyon.—Il est allé?...—Oui, pour une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre.—Ah! tant mieux. Quand revient-il?—Mais nous l’ignorons!» Tantôt je compose mon air comme si j’avais perdu ce que j’ai de plus cher au monde...

JUSTIN, =à part=.

Son argent.

VIRGINIE.

—«Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Madame Mercadet, pauvre dame, il paraît que nous allons la perdre, ils l’ont conduite aux eaux...—Ah!»

THÉRÈSE.

Moi, je n’ai qu’une manière.—«Vous demandez M. Mercadet?—Oui, mademoiselle.—Il n’y est pas.—Il n’y est pas?—Non; mais si monsieur vient pour mademoiselle... Elle est seule!» Et ils se sauvent! Pauvre mademoiselle Julie, si elle était belle, on en ferait... quelque chose.

JUSTIN.

C’est qu’il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous étions les maîtres.

VIRGINIE.

Mais que gagne-t-on à se faire créancier? Je les vois tous ne jamais se lasser d’aller, venir, guetter monsieur et rester des heures entières à l’écouter.

JUSTIN.

Un fameux métier! Ils sont tous riches.

THÉRÈSE.

Mais ils ont cependant donné leur argent à monsieur, qui ne le leur rend pas?

VIRGINIE.

C’est voler, ça!

JUSTIN.

Emprunter n’est pas voler. Virginie, le mot n’est pas parlementaire. Écoutez! Je prends de l’argent dans votre sac, à votre insu, vous êtes volée. Mais si je vous dis:—«Virginie, j’ai besoin de cent sous, prêtez-les moi.» Vous me les donnez, je ne vous les rends pas, je suis gêné, je vous les rendrai plus tard; vous devenez ma créancière! Comprenez-vous, la Picarde?

VIRGINIE.

Non. Si je n’ai mon argent ni d’une manière ni d’une autre, que m’importe! Ah! mes gages me sont dus, je vais demander mon compte et faire régler mon livre de dépense. Mais c’est que les fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent. Et donc je ne prête pas le mien.

THÉRÈSE.

J’ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, elle n’a pas eu l’air de les entendre!...

JUSTIN.

Demandons nos gages.

VIRGINIE.

Mais est-ce là des bourgeois? Les bourgeois, c’est des gens qui dépensent beaucoup pour leur cuisine...

JUSTIN.

Qui s’attachent à leurs domestiques...

VIRGINIE.

Et qui leur laissent un viager! Voilà ce que doivent être les bourgeois, relativement aux domestiques...

THÉRÈSE.

Bien dit, la Picarde! Eh bien! moi, je ne m’en irai pas d’ici. Je veux savoir comment ça finira, car ça m’amuse! Je lis les lettres de mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit Minard qu’elle va sans doute épouser; elle en aura dit quelque chose à son père. On a commandé des robes, des bonnets, des chapeaux, enfin des toilettes pour madame et pour sa fille; puis, hier, les marchands n’ont rien voulu livrer.

VIRGINIE.

Mais s’il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications; il faut rester jusqu’au lendemain des noces.

JUSTIN.

Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne pas plus de dix-huit cents francs, que M. Mercadet mariera sa fille? =(Justin lit les journaux.)=

THÉRÈSE.

J’en suis sûre! Ils s’adorent. Madame, qui sort tous les soirs sans sa fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard vient dès que mademoiselle est seule, et comme ils ne m’ont pas mise dans la confidence, j’entre, je les dérange, je les écoute. Oh! ils sont bien sages. Mademoiselle, comme toutes les demoiselles un peu laides, veut être sûre d’être aimée pour elle-même. Elle travaille à sa peinture sur porcelaine, pendant que le petit a l’air de lui lire des romans, mais c’est le même depuis trois mois... Mademoiselle en est quitte pour dire à sa mère, le soir: «Maman, M. Minard est venu pour vous voir, je l’ai reçu.»

VIRGINIE.

Vous les entendez?

THÉRÈSE.

Dame! mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une surprise, laisse les portes ouvertes...

VIRGINIE.

J’aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant la cour.

THÉRÈSE.

Des bêtises! Ils ne se parlent que de l’idéal!...

JUSTIN.

Un calembour...

THÉRÈSE.

Tenez!... J’ai là une de ses lettres que j’ai copiée pour savoir si ça pourrait me servir...

VIRGINIE.

Lisez-moi donc ça...

THÉRÈSE.

«Mon ange...»

VIRGINIE.

Oh! mon ange!

THÉRÈSE.

Ah! quand on vous prend la taille en disant mon ange! c’est très-gentil!... «Mon ange, oui, je vous aime; mais aimez-vous un pauvre être déshérité comme je le suis? Vous m’aimeriez, si vous pouviez savoir ce qu’il y a d’amour dans l’âme d’un jeune homme jusqu’à présent dédaigné, quand l’amour est toute sa fortune. J’ai lu hier, sur votre front, de lumineuses espérances; j’ai cru à quelque heureux avenir; vous avez converti mes doutes en certitude, ma faiblesse en puissance; enfin vos regards m’ont guéri de la maladie du doute...»

VIRGINIE.

Ça brouillasse dans ma tête!... On ne voit pas clair dans ces phrases-là!... Est-ce que l’amour baragouine?... il va droit au fait, l’amour! Tenez, parlez-moi d’une lettre que j’ai reçue d’un joli jeune homme, quelque étudiant du quartier latin... Ça n’a pas de mystères, c’est net, et l’on ne peut s’en fâcher. Je la sais par cœur: «Femme charmante! (ça vaut bien un ange!) femme charmante! accordez-moi un rendez-vous, je vous en conjure. En pareil cas, on annonce qu’on a mille choses à dire; moi, je n’en ai qu’une, que je vous dirai mille fois, si vous voulez ne pas m’arrêter à la _première_.» Et c’était signé Hippolyte.

JUSTIN.

Eh bien! a-t-il parlé? l’avez-vous arrêté?

VIRGINIE.

Je ne l’ai jamais revu; il m’avait rencontrée à la Chaumière, il aura su qui j’étais, et l’imbécile a rougi de mon _tabellier_.

JUSTIN.

Eh bien! écoutez ce que le père Grumeau vient de me dire!... Hier, pendant que nous faisions nos commissions, il est venu deux beaux jeunes gens en cabriolet; leur groom a dit au père Grumeau que l’un de ces messieurs allait épouser Mademoiselle Mercadet. Or, monsieur avait donné cent francs au père Grumeau!...

VIRGINIE =et= THÉRÈSE, =étonnées=.

Cent francs!...

JUSTIN.

Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent! Et il lui a fait le bec si bien, que le père Grumeau a eu l’air de se laisser tirer les vers du nez en expliquant au groom que monsieur était si riche, qu’il ne connaissait pas lui-même sa fortune.

VIRGINIE.

Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de soie à fleurs; leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval avait des roses là =(elle montre son oreille)=; il était tenu par un enfant de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris qui ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant et qui jurait comme un sapeur. Et ce beau jeune homme qui a tout cela, de gros diamants à sa cravate, épouserait mademoiselle Mercadet!... Allons donc!

THÉRÈSE.

Mademoiselle?... qui a une figure d’héritière sans héritage!... allons donc!

VIRGINIE.

Ah! elle chante bien! quelquefois je l’écoute, et elle me fait plaisir. Ah! je voudrais bien savoir chanter comme elle: _La fortune, m’importune!_

JUSTIN.

Vous ne connaissez pas monsieur Mercadet!... Moi qui suis chez lui depuis six ans, et qui le vois, depuis sa dégringolade, aux prises avec ses créanciers, je le crois capable de tout, même de devenir riche... Tantôt, je me disais: Le voilà perdu! Les affiches jaunes fleurissaient à la porte; il avait des rames de papier timbré que j’en vendais sans qu’il s’en aperçut! Brrr! il rebondissait, il triomphait! Et quelles inventions!... Vous ne lisez pas les journaux, vous autres! c’était du nouveau tous les jours: du bois en pavés; des pavés filés en soie; des duchés, des moulins, enfin jusqu’au blanchissage mis en actions... C’était du propre!... Par exemple, je ne sais pas par où sa caisse est trouée! il a beau l’emplir, ça se vide comme un verre! Un jour, monsieur se couche abattu; le lendemain, il se réveille millionnaire, quand il a dormi, car il travaille à effrayer; il chiffre, il calcule, il écrit des prospectus qui sont comme des piéges à loups, il s’y prend toujours des actionnaires; mais il a beau lancer des affaires, il a toujours des créanciers, et il les promène, et il les retourne. Ah! quelquefois je les ai vus arrivant: ils vont tout emporter, le faire mettre en prison; il leur parle... Eh bien! ils finissent par rire ensemble, et ils sortent les meilleurs amis du monde. Les créanciers ont débuté par des cris de paon, par des mots plus que durs, et ils terminent par des:—«Mon cher Mercadet!» et des poignées de main. Voyez-vous, quand un homme peut maintenir paisibles des gens comme ce Pierquin...

THÉRÈSE.

Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs...

JUSTIN.

Un pauvre père Violette!...

VIRGINIE.

Ah! pauvre cher homme, j’ai toujours envie de lui donner un bouillon...

JUSTIN.

Un Goulard!

THÉRÈSE.

Goulard! un escompteur qui voudrait me... m’escompter!

JUSTIN.

Il est riche, il est garçon! Laissez-vous...

VIRGINIE.

J’entends madame.

JUSTIN.

Soyons gentils, nous apprendrons quelque chose du mariage...

SCÈNE III.

LES MÊMES, MADAME MERCADET.

MADAME MERCADET.

Avez-vous vu monsieur?

THÉRÈSE.

Madame s’est levée seule, sans me sonner.

MADAME MERCADET.

En ne trouvant pas monsieur Mercadet chez lui, l’inquiétude m’a saisie, et... Justin, savez-vous où est monsieur?

JUSTIN.

J’ai trouvé monsieur en discussion avec monsieur Brédif, et ils sont...

MADAME MERCADET.

Bien... Assez, Justin.

JUSTIN.

Monsieur n’est pas sorti de la maison.

MADAME MERCADET.

Merci.

THÉRÈSE.

Madame est sans doute chagrine de ce qu’on ait refusé de livrer les commandes.

VIRGINIE.

Madame sait que les fournisseurs ne veulent plus...

MADAME MERCADET.

Je comprends.

JUSTIN.

C’est les créanciers qui sont la cause de tout le mal. Ah! si je savais quelque bon tour à leur jouer!

MADAME MERCADET.

Le meilleur, ce serait de les payer!...

JUSTIN.

Ils seraient bien étonnés!

THÉRÈSE.

Et malheureux, donc!... Ils ne sauraient plus que faire de leur temps.

MADAME MERCADET.

Il est inutile de vous cacher l’inquiétude excessive que me causent les affaires de mon mari. Nous aurons sans doute besoin de votre discrétion; car nous pouvons compter sur vous, n’est-ce pas?

TOUS.

Ah! madame!...

MADAME MERCADET.

Monsieur ne veut que gagner du temps, il a tant de ressources dans l’esprit!... Suivez bien ses instructions.

THÉRÈSE.

Ah! oui, madame! Virginie et moi nous passerions dans le feu pour vous!...

VIRGINIE.

Je disais tout à l’heure que nous avions de bons maîtres; et que, dans leur prospérité, ils se souviendraient de la manière dont nous nous conduisons dans leur malheur.

JUSTIN.

Moi, je disais que tant que j’aurais de quoi vivre je servirais monsieur; je l’aime, et je suis sûr que le jour où il aura une affaire vraiment bonne, il nous en fera profiter. =(Mercadet se montre.)=

MADAME MERCADET.

Il doit vous donner une place dans sa première entreprise solide... il ne s’agit plus que d’un dernier effort. Hélas! nous ne devons pas laisser voir notre gêne momentanée, il se présente un riche parti pour mademoiselle Julie.

THÉRÈSE.

Mademoiselle mérite bien d’être heureuse; pauvre fille! elle est si bonne, si instruite, si bien élevée...

VIRGINIE.

Et quels talents! un vrai rossignol!

JUSTIN.

C’est un assassinat que d’ôter à une jeune personne tous ses moyens en lui refusant ses robes, ses chapeaux. Thérèse, vous vous y serez mal prise! Si madame veut me dire le nom du prétendu, j’irai chez tous ces gens-là, je leur ferai sous-entendre que je puis envoyer chez eux ce monsieur... monsieur...

MADAME MERCADET.

De la Brive.

JUSTIN.

Monsieur de la Brive, pour la corbeille, et ils livreront...

THÉRÈSE.

Madame ne m’avait rien dit de ce mariage-là; sans cela, j’aurais tout obtenu, car l’idée de Justin est très-bonne...

VIRGINIE.

Oh! c’est sûr, ils seront dedans.

MADAME MERCADET.

Mais ils ne perdront pas un centime!

SCÈNE IV.

LES MÊMES, MERCADET.

MERCADET, =bas à sa femme=.

Voilà comme vous parlez à vos domestiques? ils vous manqueront de respect demain. =(A Justin.)= Justin, allez à l’instant chez monsieur Verdelin, vous le prierez de venir me parler pour une affaire qui ne souffre aucun retard. Soyez assez mystérieux; car il faut qu’il vienne.—Vous, Thérèse, retournez chez tous les fournisseurs de madame Mercadet, dites-leur sèchement d’apporter tout ce qui a été commandé par vos maîtresses, ils seront payés... oui, comptant. Allez! =(Justin et Thérèse sortent.)=

SCÈNE V.

MADAME MERCADET, VIRGINIE, MERCADET.

MERCADET, =à Virginie=.

Eh bien! madame vous a-t-elle donné ses ordres?

VIRGINIE.

Non, monsieur.

MERCADET.

Il faut vous distinguer aujourd’hui! Nous avons à dîner quatre personnes: Verdelin et sa femme, monsieur de Méricourt et monsieur de la Brive. Ainsi nous serons sept. Ces dîners-là sont le triomphe des grandes cuisinières! Ayez pour relevé de potage un beau poisson, puis quatre entrées, mais finement faites.

VIRGINIE.

Monsieur!...

MERCADET.

Au second service...

VIRGINIE.

Monsieur, les fournisseurs...

MERCADET.

Comment! vous me parlez des fournisseurs le jour où se fait l’entrevue de ma fille et de son prétendu!

VIRGINIE.

Mais ils ne veulent plus rien fournir.

MERCADET.

Vous irez chez leurs concurrents à qui vous donnerez ma pratique et ils vous donneront des étrennes.

VIRGINIE.

Et ceux que je quitte, comment les payerai-je?

MERCADET.

Ne vous inquiétez pas de cela! ça les regarde!

VIRGINIE.

Et s’ils me demandent leur payement, à moi? Oh! d’abord, je ne réponds de rien...

MERCADET, =à part=.

Cette fille a de l’argent! =(Haut.)= Virginie, aujourd’hui le crédit est toute la richesse des gouvernements; mes fournisseurs méconnaîtraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et radicaux, s’ils ne me laissaient pas tranquille! Ne me rompez donc pas la tête pour des gens en insurrection contre le principe vital de tous les États... bien ordonnés! Mais montrez-vous ce que vous êtes: un vrai cordon bleu! Si madame Mercadet, en comptant avec vous le lendemain du mariage de ma fille, se trouve vous devoir... je réponds de tout, moi!

VIRGINIE.

Monsieur...

MERCADET.

Allez! je vous ferai gagner de bons intérêts, à dix francs pour cent francs, tous les six mois! C’est un peu mieux que la caisse d’épargne...

VIRGINIE.

Elle donne à peine cent sous par an.

MERCADET, =à madame Mercadet=.

Quand je vous le disais! =(A Virginie.)= Comment! vous mettez votre argent entre des mains étrangères? Vous avez bien assez d’esprit pour le faire valoir vous-même; et ici, votre petit magot ne vous quitterait pas.

VIRGINIE, =à part=.

Dix francs tous les six mois! =(Haut.)= Quant au second service, madame me le dira. Je vais faire le déjeuner. =(Elle sort.)=

SCÈNE VI.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET, =il regarde Virginie qui s’en va=.

Cette fille a mille écus à la caisse d’épargne... qu’elle nous a volés; aussi maintenant, pouvons-nous être tranquilles de ce côté-là...

MADAME MERCADET.

Oh! monsieur, jusqu’où descendez-vous!

MERCADET.

Je vous admire!... vous qui avez votre petite existence bien arrangée, qui allez presque tous les soirs au spectacle ou dans le monde avec notre ami Méricourt, vous me...

MADAME MERCADET.

Vous l’avez prié de m’accompagner...

MERCADET.

On ne peut pas être à sa femme et aux affaires. Enfin, vous faites la belle et l’élégante...

MADAME MERCADET.

Vous me l’avez ordonné.

MERCADET.

Certes, il le faut bien! une femme est une enseigne pour un spéculateur... Quand à l’Opéra vous vous montrez avec une nouvelle parure, le public se dit: «Les Asphaltes vont bien, ou la Providence des Familles est en hausse, car madame Mercadet est d’une élégance!... Voilà des gens heureux!» Dieu veuille que ma combinaison sur les remplacements soit agréée par le ministre de la guerre, vous aurez voiture!...

MADAME MERCADET.

Croyez-vous, monsieur, que je sois indifférente à vos tourments, à votre lutte et à votre honneur?...

MERCADET.

Eh bien! ne jugez donc pas les moyens dont je me sers. Là, tout à l’heure, vous vouliez prendre vos domestiques par la douceur: il fallait commander... comme Napoléon, brièvement.

MADAME MERCADET.

Ordonner quand on ne paye pas!...

MERCADET.

Précisément! on paye d’audace.

MADAME MERCADET.

On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à...

MERCADET.

Par l’affection! Ah! vous connaissez bien notre époque! Aujourd’hui, madame, tous les sentiments s’en vont, et l’argent les pousse. Il n’y a plus que des intérêts parce qu’il n’y a plus de famille, mais des individus! Voyez! l’avenir de chacun est dans une caisse publique! une fille, pour sa dot, ne s’adresse plus à une famille mais à une tontine. La succession du roi d’Angleterre était chez une assurance. La femme compte, non sur son mari, mais sur la caisse d’épargne! On paye sa dette à la patrie au moyen d’une agence qui fait la traite des blancs! Enfin, tous nos devoirs sont en coupons! Les domestiques, dont on change comme de chartes, ne s’attachent plus à leurs maîtres: ayez leur argent, ils vous sont dévoués!...

MADAME MERCADET.

Oh! monsieur, vous si probe, si honorable, vous dites quelquefois des choses qui me...

MERCADET.