Part 24
J’ai vu des milliers de morts sur le champ de bataille, aux ambulances; et pourquoi la mort d’une jeune fille sous le toit paternel me fait-elle plus d’impression que tant de souffrances héroïques?... La mort est peut-être un cas prévu sur le champ de bataille... on y compte même; tandis qu’ici il ne s’agit pas seulement d’une existence, c’est toute une famille que l’on voit en larmes, et des espérances qui meurent... Voilà cette enfant, que je chérissais, assassinée, empoisonnée... et par qui?... Marguerite a bien deviné l’énigme de cette lutte entre ces deux rivales... Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller tout dire à la justice..... Pourtant, mon Dieu, j’ai tout tenté pour arracher cette vie à la mort?..... =(Ferdinand relève la tête et écoute le docteur.)= J’ai même apporté ce poison qui pourrait neutraliser l’autre; mais il aurait fallu le concours des princes de la science! On n’ose pas tout seul un pareil coup de dé.
FERDINAND =se lève et va au docteur=.
Docteur, quand les magistrats seront venus, expliquez-leur cette tentative, ils la permettront; et, tenez, Dieu, Dieu m’écoutera..... il fera quelque miracle, il me la rendra!...
VERNON.
Avant que l’action du poison n’ait exercé tous ses ravages, j’aurais osé... maintenant, je passerais pour être l’empoisonneur. Non, ceci =(il pose un petit flacon sur la table)= est inutile, et mon dévouement serait un crime.
FERDINAND; =il a mis un miroir devant les lèvres de Pauline=.
Mais tout est possible, elle respire encore.
VERNON.
Elle ne verra pas le jour qui se lève.
PAULINE.
Ferdinand!
FERDINAND.
Elle vient de me nommer.
VERNON.
Oh! la nature à vingt-deux ans est bien forte contre la destruction! D’ailleurs, elle conservera son intelligence jusqu’à son dernier soupir. Elle pourrait se lever, parler, quoique les souffrances causées par ce poison terrible soient inouïes.
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL, =d’abord en dehors=.
LE GÉNÉRAL.
Vernon!
VERNON, =à Ferdinand=.
Le général. =(Ferdinand tombe accablé sur un fauteuil à gauche, au fond, masqué par les rideaux du lit. A la porte.)= Que voulez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Voir Pauline!
VERNON.
Si vous m’écoutez, vous attendrez, elle est bien plus mal.
LE GÉNÉRAL =force la porte=.
Eh! j’entre, alors.
VERNON.
Non, général, écoutez-moi.
LE GÉNÉRAL.
Non, non. Immobile, froide! Ah! Vernon!
VERNON.
Voyons, général... =(A part.)= Il faut l’éloigner d’ici... =(Haut.)= Eh bien! je n’ai plus qu’un bien faible espoir de la sauver.
LE GÉNÉRAL.
Tu dis... Tu m’aurais donc trompé?...
VERNON.
Mon ami, il faut savoir regarder ce lit en face, comme nous regardions les batteries chargées à mitraille!... Eh bien! dans le doute où je suis, vous devez aller... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= chercher vous-même les secours de la religion.
LE GÉNÉRAL.
Vernon, je veux la voir, l’embrasser.
VERNON.
Prenez garde!
LE GÉNÉRAL, =après avoir embrassé Pauline=.
Oh! glacée!
VERNON.
C’est un effet de la maladie, général... Courez au presbytère; car si je ne réussissais pas, votre fille, que vous avez élevée chrétiennement, ne doit pas être abandonnée par l’Église.
LE GÉNÉRAL.
Ah! ah! oui. J’y vais... =(Il va au lit.)=
VERNON, =lui montrant la porte=.
Par là!
LE GÉNÉRAL.
Mon ami, je n’ai plus la tête à moi, je suis sans idées..... Vernon, un miracle!... Tu as sauvé tant de monde, et tu ne pourrais pas sauver une enfant!
VERNON.
Viens, viens... =(A part.)= Je l’accompagne, car s’il rencontrait les magistrats, ce seraient bien d’autres malheurs. =(Ils sortent.)=
SCÈNE III.
PAULINE, FERDINAND.
PAULINE.
Ferdinand!
FERDINAND.
Ah! mon Dieu! serait-ce son dernier soupir? Oh! oui, Pauline, tu es ma vie même: si Vernon ne te sauve pas, je te suivrai, nous serons réunis.
PAULINE.
Alors, j’expire sans un seul regret.
FERDINAND; =il prend le flacon=.
Ce qui t’aurait sauvé, si le docteur était venu plus tôt, me délivrera de la vie.
PAULINE.
Non, sois heureux.
FERDINAND.
Jamais sans toi!
PAULINE.
Tu me ranimes.
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, VERNON.
FERDINAND.
Elle parle, ses yeux se sont rouverts.
VERNON.
Pauvre enfant!... elle s’endort, quel sera le réveil?
=(Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, RAMEL, LE JUGE D’INSTRUCTION, LE GREFFIER, UN MÉDECIN, UN BRIGADIER, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Monsieur Vernon, les magistrats sont là... Monsieur Ferdinand, retirez-vous! =(Ferdinand sort à gauche.)=
RAMEL.
Veillez, brigadier, à ce que toutes les issues de cette maison soient observées, et tenez-vous à nos ordres!... Docteur, pouvons-nous rester ici quelques instants sans danger pour la malade?
VERNON.
Elle dort, monsieur; et c’est du dernier sommeil.
MARGUERITE.
Voici la tasse où se trouvent les restes de l’infusion, et qui contient de l’arsenic; je m’en suis aperçue au moment où j’allais la prendre.
LE MÉDECIN, =examinant la tasse et goûtant le reste=.
Il est évident qu’il y a une substance vénéneuse.
LE JUGE.
Vous en ferez l’analyse! =(Il aperçoit Marguerite ramassant un petit papier à terre.)= Quel est ce papier?
MARGUERITE.
Oh! ce n’est rien.
RAMEL.
Rien n’est insignifiant en des cas pareils pour des magistrats!... Ah! ah! Messieurs, plus tard nous aurons à examiner ceci. Pourrions-nous éloigner M. de Grandchamp?
VERNON.
Il est au presbytère; mais il n’y restera pas longtemps.
LE JUGE, =au médecin=.
Voyez, Monsieur?... =(Les deux médecins causent au chevet du lit.)=
RAMEL, =au juge=.
Si le général revient, nous agirons avec lui selon les circonstances.
=(Marguerite pleure, agenouillée au pied du lit. Les deux médecins, le juge et Ramel se groupent sur le devant du théâtre.)=
RAMEL, =au médecin=.
Ainsi, Monsieur, votre avis est que la maladie de mademoiselle de Grandchamp, que nous avons vue avant-hier pleine de santé, de bonheur même, est l’effet d’un crime?
LE MÉDECIN.
Les symptômes d’empoisonnement sont de la dernière évidence.
RAMEL.
Et le reste de poison que contient cette tasse est-il assez visible, assez considérable pour fournir une preuve légale?...
LE MÉDECIN.
Oui, Monsieur.
LE JUGE, =à Vernon=.
La femme que voici prétend, Monsieur, qu’hier, à quatre heures, vous avez ordonné à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger, pour calmer une irritation survenue après une explication entre la belle-fille et sa belle-mère; elle ajoute que madame de Grandchamp, qui vous aurait aussitôt envoyé à quatre lieues d’ici, sous un vain prétexte, a insisté pour tout préparer et tout donner à sa belle-fille; est-ce vrai?
VERNON.
Oui, Monsieur!
MARGUERITE.
Mon insistance à vouloir soigner mademoiselle a été l’occasion d’un reproche de la part de mon pauvre maître.
RAMEL, =à Vernon=.
Où madame de Grandchamp vous a-t-elle envoyé?
VERNON.
Tout est fatal, Messieurs, dans cette affaire mystérieuse. Madame de Grandchamp a si bien voulu m’éloigner, que l’ouvrier chez qui l’on m’envoyait à trois lieues d’ici, était au cabaret. J’ai grondé Champagne d’avoir trompé madame de Grandchamp, et Champagne m’a dit qu’effectivement l’ouvrier n’était pas venu, mais qu’il ne savait rien de cette prétendue maladie.
FÉLIX.
Messieurs, le clergé se présente.
RAMEL.
Nous pouvons emporter les deux pièces à conviction dans le salon, et nous y transporter pour dresser le procès-verbal.
VERNON.
Par ici, Messieurs! par ici! =(Ils sortent. La scène change.)=
SCÈNE VI.
=Le salon.=
RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER, VERNON.
RAMEL.
Ainsi, voilà qui demeure établi. Comme le prétendent Félix et Marguerite, hier madame de Grandchamp a d’abord administré à sa belle-fille une dose d’opium; et vous, monsieur Vernon, vous étant aperçu de cette manœuvre criminelle, vous auriez pris et serré la tasse.
VERNON.
C’est vrai, Messieurs, mais...
RAMEL.
Comment, monsieur Vernon, vous qui avez été témoin de cette coupable entreprise, n’avez-vous pas arrêté madame de Grandchamp dans la voie funeste où elle s’engageait?
VERNON.
Croyez, Monsieur, que tout ce que la prudence exige, que tout ce qu’une vieille expérience peut suggérer a été tenté de ma part.
LE JUGE.
Votre conduite, Monsieur, est singulière, et vous aurez à l’expliquer. Vous avez fait votre devoir hier en conservant cette preuve; mais pourquoi vous êtes-vous arrêté dans cette voie?...
RAMEL.
Permettez, monsieur Cordier: monsieur est un vieillard sincère et loyal! =(Il prend Vernon à part.)= Vous avez dû pénétrer la cause de ce crime?
VERNON.
C’est la rivalité de deux femmes, poussées aux dernières extrémités par des passions impitoyables... et je dois me taire.
RAMEL.
Je sais tout.
VERNON.
Vous? Monsieur!
RAMEL.
Et, comme vous, sans doute, j’ai tout fait pour prévenir cette catastrophe; car Ferdinand devait partir cette nuit. J’ai connu mademoiselle Gertrude de Meilhac autrefois chez mon ami.
VERNON.
Oh! Monsieur, soyez clément! ayez pitié d’un vieux soldat, criblé de blessures et plein d’illusions... Il va perdre sa fille et sa femme... qu’il ne perde pas son honneur.
RAMEL.
Nous nous comprenons! Tant que Gertrude ne fera pas d’aveux qui nous forcent à ouvrir les yeux, je tâcherai de démontrer au juge d’instruction, et il est bien fin, bien intègre, il a dix ans de pratique; eh bien, je lui ferai croire que la cupidité seule a guidé la main de madame Grandchamp! Aidez-moi. =(Le juge s’approche, Ramel fait un signe à Vernon et prend un air sévère.)= Pourquoi madame de Grandchamp aurait-elle endormi sa belle-fille? Allons, vous devez le savoir, vous, l’ami de la maison.
VERNON.
Pauline devait me confier ses secrets, sa belle-mère a deviné que j’allais savoir des choses qu’elle avait intérêt à tenir cachées; et voilà, Monsieur, pourquoi, sans doute, elle m’a fait partir pour aller soigner un ouvrier bien portant, et non pour éloigner les secours à donner à Pauline, car Louviers n’est pas si loin...
LE JUGE.
Quelle préméditation!... =(A Ramel.)= Elle ne pourra pas s’en tirer si nous trouvons les preuves du crime dans le secrétaire... Elle ne nous attend pas, elle sera foudroyée!...
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE.
GERTRUDE.
Des chants d’église!... Quoi! la justice encore ici?... Que se passe-t-il donc?... =(Elle va sur la porte de la chambre de Pauline et recule épouvantée devant Marguerite.)= Ah!
MARGUERITE.
On prie sur le corps de votre victime!
GERTRUDE.
Pauline! Pauline! morte!...
LE JUGE.
Et vous l’avez empoisonnée, Madame!...
GERTRUDE.
Moi! moi! moi! Ah çà! suis-je éveillée?... =(A Ramel.)= Ah! quel bonheur pour moi! car vous savez tout, vous! Me croyez-vous capable d’un crime?... Comment, je suis donc accusée?... Moi, j’aurais attenté à ses jours... mais je suis femme d’un vieillard plein d’honneur, et j’ai un enfant... un enfant devant qui je ne voudrais pas rougir... Ah! la justice sera pour moi..... Marguerite, que l’on ne sorte pas! Oh! Messieurs!... Ah çà! que s’est-il donc passé, depuis hier au soir que j’ai laissé Pauline un peu souffrante?...
LE JUGE.
Madame, recueillez-vous! Vous êtes en présence de la justice de votre pays.
GERTRUDE.
Ah! je me sens toute froide...
LE JUGE.
La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices criminelles: elle ne tend jamais de piéges, elle marche, elle agit, elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui est de chercher la vérité. Dans ce moment, vous n’êtes qu’inculpée, et vous devez ne voir en moi qu’un protecteur. Mais dites la vérité, quelle qu’elle soit. Le reste ne nous regarde plus...
GERTRUDE.
Eh! Monsieur, menez-moi là, et devant Pauline je vous crierai ce que je vous crie: Je suis innocente de sa mort!...
LE JUGE.
Madame!...
GERTRUDE.
Voyons, pas de ces longues phrases où vous enveloppez les gens. Je souffre des douleurs inouïes! Je pleure Pauline comme si c’était ma fille, et... je lui pardonne tout! Que voulez-vous? Allez, je répondrai.
RAMEL.
Que lui pardonnez-vous?...
GERTRUDE.
Mais je...
RAMEL, =bas=.
De la prudence!
GERTRUDE.
Ah! vous avez raison. Partout des précipices!
LE JUGE, =au greffier=.
Vous écrirez plus tard les nom et prénoms, prenez les notes pour le procès-verbal de cet interrogatoire. =(A Gertrude.)= Avez-vous hier administré, vers midi, de l’opium dans du thé à mademoiselle de Grandchamp?
GERTRUDE.
Ah! docteur... Vous!
RAMEL.
N’accusez pas le docteur, il s’est déjà trop compromis pour vous! répondez au juge!
GERTRUDE.
Eh bien, c’est vrai!
LE JUGE, =il présente la tasse=.
Reconnaissez-vous ceci?
GERTRUDE.
Oui, Monsieur. Après?
LE JUGE.
Madame a reconnu la tasse, et avoue y avoir mis de l’opium. Cela suffit, quant à présent, sur cette phase de l’instruction.
GERTRUDE.
Mais vous m’accusez donc?... et de quoi?
LE JUGE.
Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous pourrez être prévenue du crime d’empoisonnement. Nous allons chercher les preuves de votre innocence ou de votre culpabilité.
GERTRUDE.
Où?
LE JUGE.
Chez vous! Hier vous avez fait boire à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger dans cette seconde tasse qui contient de l’arsenic.
GERTRUDE.
Oh! est-ce possible!
LE JUGE.
Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secrétaire, où vous serriez le paquet de cette substance, ne vous quittait jamais.
GERTRUDE.
Elle est dans la poche de ma robe... Oh! merci, Monsieur!... ce supplice va finir.
LE JUGE.
Vous n’avez donc fait encore aucun usage de...
GERTRUDE.
Non; vous allez trouver le paquet cacheté.
RAMEL.
Ah! Madame, je le souhaite.
LE JUGE.
J’en doute; c’est une de ces audacieuses criminelles...
GERTRUDE.
La chambre est en désordre, permettez...
LE JUGE.
Oh! non, non, nous entrerons tous trois.
RAMEL.
Il s’agit de votre innocence.
GERTRUDE.
Oh! entrons, Messieurs!
SCÈNE VIII.
VERNON, =seul=.
Mon pauvre général! agenouillé près du lit de sa fille; il pleure, il prie!... Hélas! Dieu seul peut la lui rendre.
SCÈNE IX.
VERNON, GERTRUDE, RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER.
GERTRUDE.
Je doute de moi, je rêve... je suis...
RAMEL.
Vous êtes perdue, Madame.
GERTRUDE.
Oui, Monsieur!... mais par qui?
LE JUGE, =au greffier=.
Écrivez que madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle-même le secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle-même présenté le paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, intact avant-hier, s’est trouvé décacheté... et qu’il y a été pris une dose plus que suffisante pour donner la mort.
GERTRUDE.
La mort!... moi?
LE JUGE.
Madame, ce n’est pas sans raisons que j’ai saisi dans votre secrétaire ce papier déchiré. Nous avons saisi chez mademoiselle de Grandchamp ce fragment qui s’y adapte parfaitement, et qui prouve qu’arrivée à votre secrétaire, vous avez, dans le trouble où le crime jette tous les criminels, pris ce papier pour envelopper la dose que vous deviez mêler à l’infusion.
GERTRUDE.
Vous avez dit que vous étiez mon protecteur! eh bien! cela, voyez-vous...
LE JUGE.
Attendez, Madame! devant de telles présomptions, je suis obligé de convertir le mandat d’amener, décerné contre vous, en un mandat de dépôt. =(Il signe.)= Maintenant, Madame, vous êtes en état d’arrestation.
GERTRUDE.
Eh bien! tout ce que vous voudrez!... Mais votre mission, avez-vous dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh! cherchons-la.
LE JUGE.
Oui, Madame.
GERTRUDE, =à Ramel en pleurant=.
Oh! Monsieur! Monsieur!...
RAMEL.
Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse nous faire revenir sur cette terrible mesure?
GERTRUDE.
Messieurs, je suis innocente du crime d’empoisonnement, et tout est contre moi! Je vous en supplie, au lieu de me torturer, aidez-moi?... Tenez, on doit m’avoir pris ma clef, voyez-vous? On doit être venu dans ma chambre... Ah! je comprends... =(A Ramel.)= Pauline aimait comme j’aime: elle s’est empoisonnée.
RAMEL.
Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convaincantes, autrement...
LE JUGE.
Madame, est-il vrai qu’hier, sachant que le docteur Vernon devait dîner chez vous, vous l’ayez envoyé...
GERTRUDE.
Oh! vous, vos questions sont autant de coups de poignard pour mon cœur! Et vous allez, vous allez toujours.
LE JUGE.
L’avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l’Évêque?
GERTRUDE.
Oui, Monsieur.
LE JUGE.
Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant.
GERTRUDE.
Champagne avait dit qu’il était malade.
LE JUGE.
Champagne, que nous avons interrogé, dément cette assertion, et n’a point parlé de maladie. Vous vouliez écarter les secours.
GERTRUDE, =à part=.
Oh! Pauline! c’est elle qui m’a fait renvoyer Vernon! Oh! Pauline! tu m’entraînes avec toi dans la tombe, et j’y descendrais criminelle! Oh non! non! non! =(A Ramel.)= Monsieur, je n’ai plus qu’une ressource. =(A Vernon)= Pauline existe-t-elle encore?
VERNON, =désignant le général=.
Voici ma réponse!
SCÈNE X.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Elle se meurt, mon ami! Si je la perds, je n’y survivrai pas.
VERNON.
Mon ami!
LE GÉNÉRAL.
Il me semble qu’il y a bien du monde ici... Que fait-on? Sauvez-la! Où donc est Gertrude? =(On le fait asseoir au fond à gauche.)=
GERTRUDE, =se traînant aux pieds du général=.
Mon ami!..... pauvre père!..... Ah! je voudrais que l’on me tuât à l’instant, sans procès..... =(Elle se lève.)= Non, Pauline m’a enveloppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de mon cou..... Oh! j’étais résignée! j’allais, oui, j’allais ensevelir avec moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que toutes les femmes devraient connaître! mais je suis lasse de cette lutte avec un cadavre qui m’étreint, qui me communique la mort! Eh bien! mon innocence sortira victorieuse de ces aveux aux dépens de l’honneur; mais je ne serai pas du moins une lâche et vile empoisonneuse. Ah! je vais tout dire.
LE GÉNÉRAL, =se levant et s’avançant=.
Ah! vous allez donc dire à la justice ce que vous me taisez si obstinément depuis deux jours... Oh! lâche et ingrate créature... mensonge caressant... Vous m’avez tué ma fille, qu’allez-vous me tuer encore!
GERTRUDE.
Faut-il se taire!... Faut-il parler?
RAMEL.
Général, de grâce, retirez-vous? la loi le veut.
LE GÉNÉRAL.
La loi!... vous êtes la justice des hommes; moi, je suis la justice de Dieu, je suis plus que vous tous! je suis l’accusateur, le tribunal, l’arrêt et l’exécuteur... Allons, parlez, Madame.
GERTRUDE, =aux genoux du général=.
Pardon, Monsieur... Oui, je suis...
RAMEL, =à part=.
Oh! la malheureuse!
GERTRUDE, =à part=.
Oh! non! non!..... pour son honneur, qu’il ignore toujours la vérité! =(Haut.)= Coupable pour tout le monde, à vous, je vous dirai jusqu’à mon dernier soupir que je suis innocente, et que quelque jour la vérité sortira de deux tombes, vérité cruelle, et qui vous prouvera que vous aussi, vous n’êtes pas exempt de reproches, que vous aussi, peut-être à cause de vos haines aveugles, vous êtes coupable.
LE GÉNÉRAL.
Moi! moi!... Oh! ma tête se perd..... vous osez m’accuser..... =(Apercevant Pauline.)= Ah!... ah!... mon Dieu!
SCÈNE XI.
=LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, =appuyée sur= FERDINAND.
PAULINE.
On m’a tout dit! Cette femme est innocente du crime dont elle est accusée. La religion m’a fait comprendre qu’on ne peut pas trouver le pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J’ai pris à Madame la clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi-même le poison, j’ai déchiré moi-même cette feuille de papier pour l’envelopper, car j’ai voulu mourir.
GERTRUDE.
Oh! Pauline! prends ma vie, prends tout ce que j’aime..... Oh! docteur, sauvez-la!
LE JUGE.
Mademoiselle, est-ce la vérité?
PAULINE.
La vérité?... les mourants la disent...
LE JUGE.
Nous ne saurons décidément rien de cette affaire-là.
PAULINE, =à Gertrude=.
Savez-vous pourquoi je viens vous retirer de l’abîme où vous êtes? c’est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m’a fait sortir de mon cercueil. Il a tellement horreur d’être avec vous dans la vie, qu’il me suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons ensemble, mariés par la mort.
GERTRUDE.
Ferdinand!... Ah! mon Dieu! à quel prix suis-je sauvée?
LE GÉNÉRAL.
Mais malheureuse, enfant, pourquoi meurs-tu? ne suis-je pas, ai-je cessé un seul instant d’être un bon père? On dit que c’est moi qui suis coupable...
FERDINAND.
Oui, général. Et c’est moi seul qui peux vous donner le mot de l’énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable.
LE GÉNÉRAL.
Vous, Ferdinand, vous à qui j’offrais ma fille, et qui l’aimez.....
FERDINAND.
Je m’appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général Marcandal... Comprenez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Ah! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et trahison!... Défends-toi!
FERDINAND.
Vous battrez-vous, général, contre un mort? =(Il tombe.)=
GERTRUDE, =s’élance vers Ferdinand en jetant un cri=.
Oh! =(Elle recule devant le général, qui s’avance vers sa fille, puis elle tire un flacon qu’elle jette aussitôt.)= Oh! non, je me condamne à vivre pour ce pauvre vieillard! =(Le général s’agenouille près de sa fille morte.)= Docteur, que fait-il?... perdrait-il la raison?...
LE GÉNÉRAL, =bégayant comme un homme qui ne peut trouver les mots=.
Je..... je..... je.....
LE DOCTEUR.
Général, que faites-vous?
LE GÉNÉRAL.
Je... je cherche à dire des prières pour ma fille!...
=(Le rideau tombe.)=
FIN DE LA MARATRE.
LE FAISEUR
COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE
=Entièrement conforme au manuscrit de l’auteur.=
PERSONNAGES.
AUGUSTE MERCADET, =spéculateur=. ADOLPHE MINARD, =teneur de livres=. MICHONNIN DE LA BRIVE, =jeune homme élégant=. DE MÉRICOURT, =autre jeune homme=. BRÉDIF, =propriétaire=. BERCHUT, =courtier marron=. VERDELIN, =ami de Mercadet=. GOULARD, =homme d’affaires, créancier de Mercadet=. PIERQUIN, =usurier, créancier de Mercadet=. VIOLETTE, =courtier d’affaires, créancier de Mercadet=. JUSTIN, =valet de chambre=. MADAME MERCADET. JULIE MERCADET. THÉRÈSE, =femme de chambre=. VIRGINIE, =cuisinière=.
=L’action se passe en 1839.—La scène représente, pendant toute la pièce, le salon principal de l’appartement de Mercadet.=
LE FAISEUR
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
BRÉDIF =d’abord seul, puis= MERCADET.
BRÉDIF.
Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, rue de Grammont!... et pour deux mille cinq cents francs! J’y perds trois mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution de Juillet. Ah! le plus grand inconvénient des révolutions, c’est cette subite diminution des loyers qui... Non, je n’aurais pas dû faire de bail en 1830!... Heureusement, monsieur Mercadet est en arrière de six termes, les meubles sont saisis, et en les faisant vendre...
MERCADET, =qui a entendu les derniers mots=.
Faire vendre mes meubles! Et vous vous êtes réveillé dès le jour pour causer un si violent chagrin à l’un de vos semblables?...
BRÉDIF.
Vous n’êtes, Dieu merci! pas mon semblable, monsieur Mercadet!... Vous êtes criblé de dettes, et moi je ne dois rien; je suis dans ma maison, et vous êtes mon locataire.
MERCADET.
Ah! oui, l’égalité ne sera jamais qu’un mot! nous serons toujours divisés en deux castes: les débiteurs et les créanciers, si ingénieusement nommés les Anglais; allons, soyez Français, cher monsieur Brédif, touchez-là?
BRÉDIF.
J’aimerais mieux toucher mes loyers, mon cher monsieur Mercadet.
MERCADET.
Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel! Depuis dix-huit mois vous avez saisi, décrit pièce à pièce, avec le plus grand soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinze mille francs, et je ne vous devrai deux années de loyer que... dans quatre mois.
BRÉDIF.
Et les intérêts de mes fonds?... je les perds.
MERCADET.
Demandez les intérêts judiciairement! Je me laisserai condamner.
BRÉDIF.
Mon cher monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, moi! je vis de mes revenus; et si tous mes locataires vous ressemblaient... Ah! tenez, il faut en finir...
MERCADET.