Part 23
Rassurez-vous... =(Appelant.)= Pauline?
PAULINE, =s’éveillant=.
M. Vernon!... où suis-je? ah! chez moi... que m’est-il arrivé?
VERNON.
Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. Madame de Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le commencement d’une indisposition; mais il n’en est rien, c’est tout bonnement, à ce qu’il paraît, le résultat d’une nuit passée sans sommeil.
GERTRUDE.
Eh bien! Pauline, comment te sens-tu?
PAULINE.
J’ai dormi!..... Et madame était ici pendant que je dormais..... =(Elle se lève.)= Ah! =(Elle met la main sur sa poitrine.)= Ah! c’est infâme! =(A Vernon.)= Docteur, auriez-vous été complice de...
GERTRUDE.
De quoi? Qu’allez-vous lui dire?
VERNON.
Moi! mon enfant, complice d’une mauvaise action? et contre vous, que j’aime comme si vous étiez ma fille. Allons donc!..... Voyons, dites-moi...
PAULINE.
Rien, docteur, rien!
GERTRUDE.
Laissez-moi lui dire deux mots.
VERNON, =à part=.
Quel est donc l’intérêt qui peut empêcher une jeune fille de parler, quand elle est victime d’un pareil guet-apens?
GERTRUDE.
Eh! bien, Pauline, vous n’avez pas eu longtemps en votre possession les preuves de l’accusation ridicule que vous vouliez porter à votre père contre moi!
PAULINE.
Je comprends tout, vous m’avez endormie pour me dépouiller.
GERTRUDE.
Nous sommes aussi curieuses l’une que l’autre, voilà tout. J’ai fait ici ce que vous avez fait chez Ferdinand.
PAULINE.
Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi.
GERTRUDE.
Ah! la guerre continue.
PAULINE.
La guerre, Madame?... dites le duel! L’une de nous est de trop.
GERTRUDE.
Vous êtes tragique.
VERNON, =à part=.
Pas d’éclats, pas la moindre mésintelligence apparente!... Ah! quelle idée!... Si j’allais chercher Ferdinand? =(Il veut sortir.)=
GERTRUDE.
Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Nous avons à causer ensemble. =(Bas.)= Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez rendu...
VERNON.
J’ai mis une condition...
PAULINE.
Docteur!
VERNON.
Mon enfant?
PAULINE.
Savez-vous que mon sommeil n’a pas été naturel?
VERNON.
Oui, vous avez été endormie par votre belle-mère, j’en ai la preuve... Mais, vous, savez-vous pourquoi?
PAULINE.
Oh! docteur! c’est...
GERTRUDE.
Docteur!
PAULINE.
Plus tard, je vous dirai tout.
VERNON.
Maintenant, de l’une ou de l’autre, j’apprendrai quelque chose... Ah! pauvre général!
GERTRUDE.
Eh bien! docteur?
SCÈNE III.
PAULINE, =seule=; =elle sonne=.
Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est déshonoré; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d’ailleurs, je vais lui écrire... Je serai généreuse, puisque je triompherai d’elle... Je laisserai mon père croire en elle, et j’expliquerai ma fuite par la haine qu’il porte au nom de Marcandal et par mon amour pour Ferdinand.
SCÈNE IV.
PAULINE, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Mademoiselle se trouve-t-elle bien?
PAULINE.
Oui, de corps; mais d’esprit... Oh! je suis au désespoir. Ma pauvre Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle a perdu sa mère...
MARGUERITE.
Et que son père s’est remarié avec une femme comme madame de Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous une humble mère, une mère dévouée? car mon affection de nourrice s’est accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre.
PAULINE.
Toi, Marguerite!... tu le crois! mais tu t’abuses. Tu ne m’aimes pas tant que ça!
MARGUERITE.
Oh! Mademoiselle! mettez-moi à l’épreuve.
PAULINE.
Voyons?... quitterais-tu pour moi la France?
MARGUERITE.
Pour aller avec vous, j’irais aux Grandes-Indes.
PAULINE.
Et sur-le-champ?
MARGUERITE.
Sur-le-champ!... Ah! mon bagage n’est pas lourd.
PAULINE.
Eh bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement.
MARGUERITE.
Nous partirons, et pourquoi?
PAULINE.
Pourquoi? Tu ne sais pas que madame de Grandchamp m’a endormie.
MARGUERITE.
Je le sais, Mademoiselle, et M. Vernon aussi; car Félix m’a dit qu’il a mis sous clef la tasse où vous avez bu votre thé... mais pourquoi?
PAULINE.
Pas un mot là-dessus, si tu m’aimes! Et, si tu m’es dévouée comme tu le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu possèdes, sans que personne puisse soupçonner que tu fais des préparatifs de voyage. Nous partirons après minuit. Tu prendras ici, et tu porteras chez toi, mes bijoux, enfin tout ce dont je puis avoir besoin pour un long voyage... Mets-y beaucoup d’adresse; car si ma belle-mère avait le moindre indice, je serais perdue.
MARGUERITE.
Perdue!... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il? songez donc: quitter la maison?
PAULINE.
Veux-tu me voir mourir?
MARGUERITE.
Mourir... Oh! Mademoiselle! j’obéis.
PAULINE.
Marguerite, tu prieras M. Ferdinand de m’apporter mes revenus de l’année; qu’il vienne à l’instant.
MARGUERITE.
Il était sous vos fenêtres quand je suis venue.
PAULINE, =à part=.
Sous mes fenêtres... Il croyait ne plus me revoir... Pauvre Ferdinand!
SCÈNE V.
PAULINE, =seule=.
Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera partout pendant longtemps... Quels trésors a donc l’amour pour payer de pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, mon père, la maison! Mais enfin, cette infâme l’aura perdu sans retour! D’ailleurs, je reviendrai! Le docteur et M. Ramel obtiendront mon pardon. Je crois entendre le pas de Ferdinand... Oh! c’est bien lui!
SCÈNE VI.
PAULINE, FERDINAND.
PAULINE.
Ah! mon ami, mon Ferdinand!
FERDINAND.
Moi qui croyais ne plus te voir! Marguerite sait donc tout?
PAULINE.
Elle ne sait rien encore; mais cette nuit, elle apprendra notre fuite, car nous serons libres: tu emmèneras ta femme.
FERDINAND.
Oh! Pauline, ne me trompe pas!
PAULINE.
Je comptais bien te rejoindre là où tu serais exilé; mais cette odieuse femme vient de précipiter ma résolution... Je n’ai plus de mérite, Ferdinand... Il s’agit de ma vie!
FERDINAND.
De ta vie!... Mais qu’a-t-elle fait?
PAULINE.
Elle a failli me tuer, elle m’a endormie afin de me prendre ses lettres que je portais sur moi! Par ce qu’elle a osé, pour te conserver, je juge de ce qu’elle ferait encore. Donc, si nous voulons être l’un à l’autre, il n’y a plus pour nous d’autre moyen que la fuite. Ainsi, plus d’adieux! Cette nuit, nous serons réfugiés... Où?... Cela te regarde.
FERDINAND.
Ah! c’est à devenir fou de joie!
PAULINE.
Oh! Ferdinand! prends bien toutes les précautions; cours à Louviers, chez ton ami, le procureur du roi, car ne faut-il pas une voiture, des passe-ports?... Oh! que mon père, excité par cette marâtre, ne puisse pas nous rejoindre! il nous tuerait; car je viens de lui dire dans cette lettre le fatal secret qui m’oblige à le quitter ainsi.
FERDINAND.
Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon départ. Voici la somme que ton père me devait. =(Il montre un portefeuille.)= Fais-moi ta quittance =(il met de l’or sur un guéridon)=, car je n’ai plus que le compte de la caisse à présenter pour être libre... Nous serons à Rouen à trois heures; et au Havre pour l’heure à laquelle part un navire américain qui retourne aux Etats-Unis. Eugène a dépêché quelqu’un de discret pour arrêter mon passage à bord. Les capitaines de ce pays-là trouvent tout naturel qu’un homme emmène sa femme, ainsi nous ne rencontrerons aucun obstacle.
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Excepté moi!
PAULINE.
Oh! perdus!
GERTRUDE.
Ah! vous partiez sans me le dire, Ferdinand!... Oh!... j’ai tout entendu.
FERDINAND, =à Pauline=.
Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance: elle est indispensable pour le compte que je vais rendre à monsieur votre père sur l’état de la caisse avant mon départ. =(A Gertrude.)= Madame, vous pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de partir! mais moi, moi qui ne veux plus rester ici, je partirai.
GERTRUDE.
Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur.
FERDINAND.
Malgré moi?
GERTRUDE.
Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. Je vais faire venir monsieur de Grandchamp, et vous allez voir que vous serez obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. =(Félix paraît.)= Priez monsieur de Grandchamp de venir ici.
FERDINAND, =à Pauline=.
Je la devine. Retiens-la, je vais rejoindre Félix et l’empêcher de parler au général. Eugène te tracera ta conduite. Une fois loin d’ici, Gertrude ne pourra rien contre nous. =(A Gertrude.)= Adieu Madame. Vous avez attenté tout à l’heure à la vie de Pauline, vous avez ainsi rompu les derniers liens qui m’attachaient à vous.
GERTRUDE.
Vous ne savez que m’accuser!... Mais vous ignorez donc ce que Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi?
FERDINAND.
Je l’aime et l’aimerai toute ma vie; je saurai la défendre contre vous, et je compte assez sur elle pour m’expatrier afin de l’obtenir. Adieu.
PAULINE.
Oh! cher Ferdinand!
SCÈNE VIII.
GERTRUDE, PAULINE.
GERTRUDE.
Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pourquoi j’ai fait appeler votre père? c’est pour lui dire le nom et quelle est la famille de Ferdinand.
PAULINE.
Madame, qu’allez-vous faire? Mon père, en apprenant que le fils du général Marcandal a séduit sa fille, ira tout aussi promptement que Ferdinand au Havre... il l’atteindra, et alors...
GERTRUDE.
J’aime mieux Ferdinand mort que de le voir à une autre que moi, surtout lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant de haine que j’ai d’amour pour lui. Tel est le dernier mot de notre duel.
PAULINE.
Oh! Madame, je suis à vos genoux, comme vous étiez naguère aux miens. Tuons-nous si vous voulez, mais ne l’assassinons pas, lui!... Oh! sa vie, sa vie au prix de la mienne.
GERTRUDE.
Eh bien! renoncez-vous?
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE, =elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement passionné de sa phrase=.
Tu me trompes! tu me dis cela, à moi, parce qu’il t’aime, qu’il vient de m’insulter en me l’avouant, et que tu crois qu’il ne m’aimera plus jamais... Oh! non, Pauline, il me faut des gages de ta sincérité.
PAULINE, =à part=.
Son mouchoir!... et la clef de son secrétaire... C’est là qu’est renfermé le poison... Oh!... =(Haut.)= Des gages de sincérité, dites-vous?... Je vous en donnerai... Qu’exigez-vous?
GERTRUDE.
Voyons, je ne crois qu’à une seule preuve: il faut épouser cet autre.
PAULINE.
Je l’épouserai.
GERTRUDE.
Et dans l’instant même échanger vos paroles.
PAULINE.
Allez le lui annoncer vous-même, Madame; venez ici avec mon père, et...
GERTRUDE.
Et...
PAULINE.
Je donnerai ma parole; c’est donner ma vie.
GERTRUDE, =à part=.
Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer!... Elle a une arrière-pensée! =(A Pauline.)= Ainsi tu te résignes?
PAULINE.
Oui?
GERTRUDE, =à part=.
Voyons!... =(A Pauline.)= Si tu es vraie...
PAULINE.
Vous êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge chez les autres... Ah! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur.
GERTRUDE.
Ah! elle est franche! Je vais prévenir Ferdinand de votre résolution... =(Signe d’adhésion de Pauline.)= Mais il ne me croira pas. Si vous lui écriviez deux mots?
PAULINE.
Pour lui dire de rester... =(Elle écrit.)= Tenez, Madame.
GERTRUDE.
«J’épouse M. de Rimonville..... Ainsi restez..... Pauline!.....» =(A part.)= Je n’y comprends plus rien..... Je crains un piége. Oh! je vais le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera loin d’ici! =(Elle sort.)=
SCÈNE IX.
PAULINE, =seule=.
Oh! oui, Ferdinand est bien perdu pour moi... Je l’ai toujours pensé: le monde est un paradis ou un cachot; et moi, jeune fille, je ne rêvais que le paradis. J’ai la clef du secrétaire, je puis la lui remettre après avoir pris ce qu’il faut pour en finir avec cette terrible situation... Eh bien!... allons...
SCÈNE X.
PAULINE, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Mademoiselle, mes malles sont faites. Je vais commencer ici.
PAULINE.
Oui!..... =(A part.)= Il faut la laisser faire. =(Haut.)= Tiens, Marguerite, prends cet or, et cache-le chez toi.
MARGUERITE.
Vous avez donc des raisons bien fortes de partir?
PAULINE.
Ah! ma pauvre Marguerite, qui sait si je le pourrai!... Va, continue... =(Elle sort.)=
SCÈNE XI.
MARGUERITE, =seule=.
Et moi qui croyais, au contraire, que la mégère ne voulait pas que mademoiselle se mariât! Est-ce que mademoiselle m’aurait caché un amour contrarié? Mais son père est si bon pour elle! il la laisse libre..... Si je parlais à monsieur..... Oh! non, je ne veux pas nuire à mon enfant.
SCÈNE XII.
MARGUERITE, PAULINE.
PAULINE.
Personne ne m’a vue! Tiens! Marguerite, emporte d’abord l’argent? laisse-moi penser ensuite à ma résolution.
MARGUERITE.
A votre place, moi, Mademoiselle, je dirais tout à Monsieur.
PAULINE.
A mon père? Malheureuse, ne me trahis pas! respectons les illusions dans lesquelles il vit.
MARGUERITE.
Ah! illusions! c’est bien le mot.
PAULINE.
Va, laisse-moi. =(Marguerite sort.)=
SCÈNE XIII.
PAULINE, =puis= VERNON.
PAULINE, =tenant le paquet qu’on a vu au premier acte=.
Voilà donc la mort!... Le docteur nous disait hier, à propos de la femme à Champagne, qu’il fallait à cette terrible substance quelques heures, presque une nuit, pour faire ses ravages, et que, dans les premiers moments, on peut les combattre; si le docteur reste à la maison, il les combattra. =(On frappe.)= Qui est-ce?
VERNON, =du dehors=.
C’est moi!
PAULINE.
Entrez docteur! =(A part.)= La curiosité me l’amène, la curiosité le fera partir.
VERNON.
Eh bien! mon enfant, entre vous et votre belle-mère, il y a donc des secrets de vie et de mort?...
PAULINE.
Oui, de mort surtout.
VERNON.
Ah! diable, cela me regarde alors. Mais voyons?... vous aurez eu quelque violente querelle avec votre belle-mère.
PAULINE.
Oh! ne me parlez plus de cette créature, elle trompe mon père.
VERNON.
Je le sais bien.
PAULINE.
Elle ne l’a jamais aimé.
VERNON.
J’en étais sûr.
PAULINE.
Elle a juré ma perte.
VERNON.
Comment, elle en veut à votre cœur?
PAULINE.
A ma vie, peut-être.
VERNON.
Oh! quel soupçon! Pauline, mon enfant, je vous aime, moi. Eh bien, ne peut-on vous sauver?
PAULINE.
Pour me sauver, il faudrait que mon père eût d’autres idées. Tenez, j’aime M. Ferdinand.
VERNON.
Je le sais encore; mais qui vous empêche de l’épouser?
PAULINE.
Vous serez discret? Eh bien, c’est le fils du général Marcandal!...
VERNON.
Ah! bon Dieu! si je serai discret! Mais votre père se battrait à mort avec lui, rien que pour l’avoir eu pendant trois ans sous son toit.
PAULINE.
Là, vous voyez bien qu’il n’y a pas d’espoir.
=(Elle tombe accablée dans un fauteuil à gauche.)=
VERNON.
Pauvre fille! allons, une crise! =(Il sonne et appelle.)= Marguerite, Marguerite!
SCÈNE XIV.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE, LE GÉNÉRAL.
MARGUERITE, =accourant=.
Que voulez-vous, Monsieur?
VERNON.
Préparez une théière d’eau bouillante, où vous ferez infuser quelques feuilles d’oranger.
GERTRUDE.
Qu’as-tu, Pauline?
LE GÉNÉRAL.
Ma fille, chère enfant!
GERTRUDE.
Ce n’est rien!... Oh! nous connaissons cela... c’est de voir sa vie décidée...
VERNON, =au général=.
Sa vie décidée... Et qu’y a-t-il?
LE GÉNÉRAL.
Elle épouse Godard! =(A part.)= Il paraît qu’elle renonce à quelque amourette dont elle ne veut pas me parler, à ce que dit ma femme, car le quidam serait inacceptable, et elle n’a découvert l’indignité de ce drôle qu’hier...
VERNON.
Et vous croyez cela?... Ne précipitez rien, général. Nous en causerons ce soir... =(A part.)= Oh! je vais parler à madame de Grandchamp...
PAULINE, =à Gertrude=.
Le docteur sait tout...
GERTRUDE.
Ah!
PAULINE; =elle remet le mouchoir et la clef dans la poche de Gertrude, pendant que Gertrude regarde Vernon qui cause avec le général=.
Éloignez-le, car il est capable de dire tout ce qu’il sait à mon père, et il faut au moins sauver Ferdinand...
GERTRUDE, =à part=.
Elle a raison! =(Haut.)= Docteur, on vient de me dire que François, un de nos meilleurs ouvriers, est tombé malade hier; on ne l’a pas vu ce matin, vous devriez bien l’aller visiter...
LE GÉNÉRAL.
François! Oh! vas-y, Vernon...
VERNON.
Ne demeure-t-il pas au Pré-l’Évêque?... =(A part.)= A plus de trois lieues d’ici...
LE GÉNÉRAL.
Tu ne crains rien pour Pauline?
VERNON.
C’est une simple attaque de nerfs.
GERTRUDE.
Oh! je puis, n’est-ce pas docteur, je puis vous remplacer sans danger?...
VERNON.
Oui, Madame. =(Au général.)= Je gage que François est malade comme moi!... On me trouve trop clairvoyant, et l’on me donne une mission...
LE GÉNÉRAL, =s’emportant=.
Qui?... Qu’est-ce que tu veux dire?...
VERNON.
Allez-vous vous emporter encore?... Du calme, mon vieil ami, ou vous vous prépareriez des remords éternels...
LE GÉNÉRAL.
Des remords...
VERNON.
Amuse le tapis, je reviens.
LE GÉNÉRAL.
Mais...
GERTRUDE, =à Pauline=.
Eh bien! comment te sens-tu, mon petit ange?
LE GÉNÉRAL.
Mais, regarde-les?...
VERNON.
Eh! les femmes s’assassinent en se caressant.
SCÈNE XV.
=LES MÊMES=, =moins= VERNON, =puis= MARGUERITE.
GERTRUDE, =au général qui est resté comme abasourdi par le dernier mot de Vernon=.
Eh bien! qu’avez-vous?
LE GÉNÉRAL, =passant devant Gertrude pour aller à Pauline=.
Rien!... rien! Voyons, ma Pauline, épouses-tu Godard de ton plein gré?
PAULINE.
De mon plein gré.
GERTRUDE, =à part=.
Ah!
LE GÉNÉRAL.
Il va venir.
PAULINE.
Je l’attends!
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Il y a bien du dépit dans ce mot-là.
=(Marguerite paraît avec une tasse.)=
GERTRUDE.
C’est trop tôt, Marguerite, l’infusion ne sera pas assez forte!... =(Elle goûte=.) Je vais aller arranger cela moi-même.
MARGUERITE.
J’ai cependant l’habitude de soigner mademoiselle.
GERTRUDE.
Que signifie ce ton que vous prenez?
MARGUERITE.
Mais... Madame...
LE GÉNÉRAL.
Marguerite, encore un mot et nous nous brouillerons, ma vieille.
PAULINE.
Allons, Marguerite, laisse faire madame de Grandchamp.
=(Gertrude sort avec Marguerite.)=
LE GÉNÉRAL.
Voyons, nous n’avons donc pas confiance dans notre pauvre père qui nous aime? Eh bien! dis-moi pourquoi tu refusais si nettement Godard hier, et pourquoi tu l’acceptes aujourd’hui?
PAULINE.
Une idée de jeune fille!
LE GÉNÉRAL.
Tu n’aimes personne?
PAULINE.
C’est bien parce que je n’aime personne que j’épouse votre M. Godard!
=(Gertrude rentre avec Marguerite.)=
LE GÉNÉRAL.
Ah!
GERTRUDE.
Tiens, ma chère petite, prends garde, c’est un peu chaud.
PAULINE.
Merci, ma mère!
LE GÉNÉRAL.
Sa mère!... En vérité, c’est à en perdre l’esprit!
PAULINE.
Marguerite, le sucrier?
=(Elle profite du moment où Marguerite sort et où Gertrude cause avec le général, pour mettre le poison dans la tasse, et laisse tomber à terre le papier qui le contenait.)=
GERTRUDE, =au général=.
Qu’avez-vous?
LE GÉNÉRAL.
Ma chère amie, je ne conçois rien aux femmes: je suis comme Godard. =(Rentre Marguerite.)=
GERTRUDE.
Vous êtes comme tous les hommes.
PAULINE.
Ah!
GERTRUDE.
Qu’as-tu, mon enfant?
PAULINE.
Rien!... rien!...
GERTRUDE.
Je vais te préparer une seconde tasse...
PAULINE.
Oh! non, Madame... celle-ci suffit. Il faut attendre le docteur.
=(Elle a posé la tasse sur un guéridon.)=
SCÈNE XVI.
=LES MÊMES=, GODARD, FÉLIX.
FÉLIX.
M. Godard demande s’il peut être reçu?
=(Du regard on interroge Pauline pour savoir s’il peut entrer.)=
PAULINE.
Certainement!
GERTRUDE.
Que vas-tu lui dire?
PAULINE.
Vous allez voir.
GODARD, =entrant=.
Ah! mon Dieu, mademoiselle est indisposée, j’ignorais, et je vais... =(On lui fait signe de s’asseoir.)= Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier avant tout de la faveur que vous me faites en me recevant dans le sanctuaire de l’innocence. Madame de Grandchamp et monsieur votre père viennent de m’apprendre une nouvelle qui m’aurait comblé de bonheur hier, mais qui, je l’avoue, m’étonne aujourd’hui.
LE GÉNÉRAL.
Qu’est-ce à dire, monsieur Godard?
PAULINE.
Ne vous fâchez pas, mon père, monsieur a raison. Vous ne savez pas tout ce que je lui ai dit hier.
GODARD.
Vous êtes trop spirituelle, Mademoiselle, pour ne pas trouver tout simple la curiosité d’un honnête jeune homme qui a quarante mille livres de rente et des économies, de savoir les raisons qui le font accepter à vingt-quatre heures d’échéance d’un refus... car, hier, c’était à cette heure-ci... =(il tire sa montre)= cinq heures et demie, que vous...
LE GÉNÉRAL.
Comment! vous n’êtes donc pas amoureux comme vous le disiez? Vous allez quereller une adorable fille au moment où elle vous...
GODARD.
Je ne querellerais pas, s’il ne s’agissait pas de se marier. Un mariage, général, est une affaire en même temps que l’effet d’un sentiment.
LE GÉNÉRAL.
Pardonnez-moi, Godard, je suis un peu vif, vous le savez?
PAULINE, =à Godard=.
Monsieur... =(A part.)= Oh! quelles souffrances... =(Haut.)= Monsieur, pourquoi les pauvres jeunes filles...
GODARD.
Pauvre!... non, non, Mademoiselle, vous avez quatre cent mille francs...
PAULINE.
Pourquoi de faibles jeunes filles...
GODARD.
Faibles?
PAULINE.
Allons, d’innocentes jeunes personnes ne s’inquiéteraient-elles pas un peu du caractère de celui qui se présente pour devenir leur seigneur et maître. Si vous m’aimez, vous punirez vous?... me punirez-vous?... d’avoir fait une épreuve.
GODARD.
Ah! vu comme cela...
LE GÉNÉRAL.
Oh! les femmes! les femmes!...
GODARD.
Oh! vous pouvez bien dire aussi: Les filles! les filles!
LE GÉNÉRAL.
Oui. Allons, décidément la mienne a plus d’esprit que son père.
SCÈNE XVII.
=LES MÊMES=, GERTRUDE, NAPOLÉON.
GERTRUDE.
Eh bien! monsieur Godard?
GODARD.
Ah! Madame! ah! général! je suis au comble du bonheur, et mon rêve est accompli! Entrer dans une famille comme la vôtre. Moi... ah! Madame! ah! général! ah! Mademoiselle! =(A part.)= Je veux pénétrer ce mystère, car elle m’aime très-peu.
NAPOLÉON, =entrant=.
Papa, j’ai la croix de mérite... Bonjour, maman... Où est donc Pauline?... Tiens, tu es donc malade? Pauvre petite sœur!... Dis donc, je sais d’où vient la justice?
GERTRUDE.
Qui t’a dit cela!... Oh! comme le voilà fait!
NAPOLÉON.
Le maître! Il a dit que la justice venait du bon Dieu!
GODARD.
Il n’est pas Normand, ton maître.
PAULINE, =bas à Marguerite=.
Oh! Marguerite!... ma chère Marguerite! renvoie-les.
MARGUERITE.
Messieurs, mademoiselle a besoin de repos.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! Pauline, nous te laissons, tu viendras dîner.
PAULINE.
Si je puis... Mon père, embrassez-moi!...
LE GÉNÉRAL, =l’embrassant=.
Oh! cher ange! =(A Napoléon.)= Viens, petit.
=(Ils sortent tous, moins Pauline, Marguerite et Napoléon.)=
NAPOLÉON, =à Pauline=.
Eh bien? et moi, tu ne m’embrasses pas... quéqu’tas donc?
PAULINE.
Oh! je meurs!
NAPOLÉON.
Est-ce qu’on meurt?... Pauline, en quoi c’est-il fait la mort?
PAULINE.
La mort... C’est fait... comme ça. =(Elle tombe soutenue par Marguerite.)=
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu! du secours!
NAPOLÉON.
Oh! Pauline, tu me fais peur... =(En s’enfuyant.)= Maman! maman!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=La chambre de Pauline.=
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE, FERDINAND, VERNON.
=Pauline est étendue dans son lit. Ferdinand tient sa main dans une pose de douleur et d’abandon complet. C’est le moment du crépuscule, il y a encore une lampe.=
VERNON, =assis près du guéridon=.