Part 22
Après m’avoir fait révéler ce que j’enterrais au fond de mon cœur, après avoir été foudroyé, c’est le mot, par le dédain de mademoiselle Pauline, il m’est impossible de demeurer ici... Je vais mettre mes comptes en règle, car, ce soir même, j’aurai quitté le pays, et demain la France, si je trouve au Havre un navire en partance pour l’Amérique.
LE GÉNÉRAL, =à part.=
On peut le laisser partir, il reviendra. =(A Ferdinand.)= Puis-je le dire à ma fille?
FERDINAND.
Oui, mais à elle seulement.
LE GÉNÉRAL.
Pauline!... eh bien! ma fille, tu as si cruellement humilié ce pauvre garçon, que la fabrique va se trouver sans chef; Ferdinand part pour l’Amérique ce soir.
PAULINE.
Il a raison, mon père... Il fait de lui-même ce que vous lui auriez sans doute conseillé de faire.
GERTRUDE, =à Ferdinand=.
Elle épousera Godard.
FERDINAND, =à Gertrude=.
Si ce n’est moi, ce sera Dieu qui vous punira de tant d’atrocité!
LE GÉNÉRAL, =à Pauline=.
C’est bien loin, l’Amérique?... un climat meurtrier.
PAULINE.
On y fait fortune.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Elle ne l’aime pas. =(A Ferdinand.)= Ferdinand, vous ne partirez pas sans que je vous aie remis de quoi commencer votre fortune.
FERDINAND.
Je vous remercie, général; mais ce qui m’est dû me suffira! D’ailleurs, vous ne vous apercevrez pas de mon départ à la fabrique, car j’ai formé dans Champagne un contre-maître assez habile aujourd’hui pour devenir mon successeur; et si vous voulez m’accompagner à la fabrique, vous allez voir...
LE GÉNÉRAL.
Volontiers. =(A part.)= Tout s’embrouille si bien ici, que je vais aller chercher Vernon. Les conseils et les deux yeux de mon vieux docteur ne seront pas de trop pour m’aider à deviner ce qui trouble le ménage, car il y a quelque chose. Ferdinand, je suis à vous. Nous revenons, Mesdames. =(A part.)= Il y a quelque chose.
=(Le général et Ferdinand sortent.)=
SCÈNE VII.
GERTRUDE, PAULINE.
PAULINE, =elle ferme la porte au verrou=.
Madame, estimez-vous qu’un amour pur, qu’un amour qui, pour nous, résume et agrandit toutes les félicités humaines, qui fait comprendre les félicités divines, nous soit plus cher, plus précieux que la vie?...
GERTRUDE.
Vous avez lu la _Nouvelle Héloïse_, ma chère. Ce que vous dites là est pompeux, mais c’est vrai.
PAULINE.
Eh bien! Madame, vous venez de me faire commettre un suicide.
GERTRUDE.
Que vous auriez été heureuse de me voir accomplir; et, si vous aviez pu m’y forcer, vous vous sentiriez dans l’âme la joie qui remplit la mienne à déborder.
PAULINE.
Selon mon père, la guerre entre gens civilisés a ses lois; mais la guerre que vous me faites, Madame, est celle des sauvages.
GERTRUDE.
Faites comme moi, si vous pouvez... Mais vous ne pourrez rien! Vous épouserez Godard. C’est un fort bon parti; vous serez, je vous l’assure, très-heureuse avec lui, car il a des qualités.
Pauline.
Et vous croyez que je vous laisserai tranquillement devenir la femme de Ferdinand?
GERTRUDE.
Après le peu de paroles que nous avons échangées cette nuit, pourquoi prendrions-nous des formules hypocrites? J’aimais Ferdinand, ma chère Pauline, quand vous aviez huit ans.
PAULINE.
Mais vous en avez plus de trente!... Et moi, je suis jeune! D’ailleurs, il vous hait, il vous abhorre! il me l’a dit, et il ne veut pas d’une femme capable d’une trahison aussi noire que l’est la vôtre envers mon père.
GERTRUDE.
Aux yeux de Ferdinand, mon amour sera mon absolution.
PAULINE.
Il partage mes sentiments pour vous: il vous méprise, Madame.
GERTRUDE.
Vous croyez? eh bien, ma chère, c’est une raison de plus! Si je ne le voulais pas par amour, Pauline, tu me le ferais vouloir pour mari, par vengeance. En venant ici, ne savait-il pas qui j’étais?
PAULINE.
Vous l’aurez pris à quelque piége, comme celui que vous venez de nous tendre et où nous sommes tombés.
GERTRUDE.
Tenez, ma chère, un seul mot va tout finir entre nous. Ne vous êtes-vous pas dit cent fois, mille fois, dans ces moments où l’on se sent tout âme, que vous feriez les plus grands sacrifices à Ferdinand?
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE.
Comme quitter votre père, la France; donner votre vie, votre honneur, votre salut!
PAULINE.
Oh! l’on cherche si l’on a quelque chose de plus à offrir que soi, la terre et le ciel.
GERTRUDE.
Eh bien! ce que vous avez souhaité, je l’ai fait, moi! C’est assez vous dire que rien ne peut m’arrêter, pas même la mort.
PAULINE.
C’est donc vous qui m’aurez autorisée à me défendre! =(A part.)= O Ferdinand! notre amour =(Gertrude va s’asseoir sur le canapé pendant l’aparté de Pauline)=, elle le dit, est plus que la vie! =(A Gertrude.)= Madame, tout le mal que vous m’avez fait, vous le réparerez; les difficultés, les seules qui s’opposent à mon mariage avec Ferdinand, vous les vaincrez... Oui, vous qui avez tout pouvoir sur mon père, vous lui ferez abjurer sa haine pour le fils du général Marcandal.
GERTRUDE.
Ah! très-bien.
PAULINE.
Oui, Madame.
GERTRUDE.
Et quels moyens formidables avez-vous pour me contraindre?
PAULINE.
Nous nous faisons, vous le savez, une guerre de sauvages?...
GERTRUDE.
Dites de femmes, c’est plus terrible! Les sauvages ne font souffrir que le corps; tandis que nous, c’est au cœur, à l’amour-propre, à l’orgueil, à l’âme que nous adressons nos flèches, nous les enfonçons en plein bonheur.
PAULINE.
Oh! c’est bien tout cela, c’est toute la femme que j’attaque! Aussi, chère et très-honorée belle-mère, aurez-vous fait disparaître demain, pas plus tard, les obstacles qui me séparent de Ferdinand; ou bien, mon père saura par moi toute votre conduite, avant et après votre mariage.
GERTRUDE.
Ah! c’est là votre moyen? Pauvre fille! il ne vous croira jamais.
PAULINE.
Oh! je connais quel est votre empire sur mon pauvre père, mais j’ai des preuves.
GERTRUDE.
Des preuves! des preuves!...
PAULINE.
Je suis allée chez Ferdinand... (je suis très-curieuse), et j’ai trouvé vos lettres, Madame; j’en ai pris contre lesquelles l’aveuglement de mon père ne tiendra pas, car elles lui prouveront...
GERTRUDE.
Quoi?
PAULINE.
Tout! tout!
GERTRUDE.
Mais! malheureuse enfant! c’est un vol et un assassinat!... à son âge...
PAULINE.
Ne venez-vous pas d’assassiner mon bonheur?... de me faire nier, à mon père et à Ferdinand, mon amour, ma gloire, ma vie?
GERTRUDE, =à part.=
Oh! Oh! c’est une ruse, elle ne sait rien! =(Haut.)= C’est une ruse, je n’ai jamais écrit... C’est faux... c’est impossible... Où sont ces lettres?
PAULINE.
Je les ai!
GERTRUDE.
Dans ta chambre?
PAULINE.
Là où elles sont, vous ne pourriez jamais les prendre.
GERTRUDE, =à part=.
La folie, avec ses rêves insensés, danse autour de ma cervelle!... Le meurtre m’agite les doigts... C’est dans ces moments-là qu’on tue!... Ah! comme je la tuerais... Oh! mon Dieu, mon Dieu! ne m’abandonnez pas, laissez-moi ma raison!... Voyons!
PAULINE, =à part=.
Oh! merci, Ferdinand! Je vois combien tu m’aimes: j’ai pu lui rendre tout le mal qu’elle nous a fait tout à l’heure... Et... elle nous sauvera!...
GERTRUDE, =à part=.
Elle doit les avoir sur elle, comment en être, sûre? Ah! =(Elle se rapproche.)= Pauline!... Si tu avais eu ces lettres depuis longtemps, tu aurais su que j’aimais Ferdinand; tu ne les as donc prises que depuis peu?
PAULINE.
Ce matin.
GERTRUDE.
Tu ne les as pas toutes lues?
PAULINE.
Oh! assez pour savoir qu’elles vous perdent.
GERTRUDE.
Pauline, la vie commence pour toi. =(On frappe.)= Ferdinand est le premier homme, jeune, bien élevé, supérieur, car il est supérieur, qui se soit offert à tes regards; mais il y en a bien d’autres dans le monde... Ferdinand était en quelque sorte sous notre toit, tu le voyais tous les jours; c’est donc sur lui que se sont portés les premiers mouvements de ton cœur. Je conçois cela, c’est tout naturel? A ta place, j’eusse sans doute éprouvé les mêmes sentiments. Mais, ma petite, tu ne connais, toi, ni la société, ni la vie. Et si, comme beaucoup de femmes, tu te trompais... car on se trompe, va! Toi, tu peux choisir encore; mais, pour moi, tout est dit, je n’ai plus de choix à faire. Ferdinand est tout pour moi, car j’ai passé trente ans, et je lui ai sacrifié ce qu’on ne devrait jamais faire, l’honneur d’un vieillard. Tu as le champ libre, tu peux aimer quelqu’un encore, mieux que tu n’aimes aujourd’hui... cela nous arrive. Eh bien! renonce à lui, et tu ne sais quelle esclave dévouée tu auras en moi! tu auras plus qu’une mère, plus qu’une amie, tu auras une âme damnée ... Oh! tiens!... =(Elle se met à genoux et lève les mains sur le corsage de Pauline.)= Me voici à tes pieds, et tu es ma rivale!... suis-je assez humiliée? et si tu savais ce que cela coûte à une femme... Grâce! grâce pour moi. =(On frappe très-fort, elle profite de l’effroi de Pauline pour tâter les lettres.)= Rends-moi la vie... =(A part.)= Elle les a.
PAULINE.
Eh! laissez-moi, Madame! Ah! faut-il que j’appelle?
=(Elle repousse Gertrude et va ouvrir.)=
GERTRUDE, =à part=.
Je ne me trompais pas, elles sont sur elle; mais il ne faut pas les lui laisser une heure.
SCÈNE VIII.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL, VERNON.
LE GÉNÉRAL.
Enfermées toutes deux! Pourquoi ce cri, Pauline!
VERNON.
Votre figure est bien altérée, mon enfant! Voyons votre pouls?
LE GÉNÉRAL.
Toi aussi, tu es bien émue!
GERTRUDE.
C’est une plaisanterie, nous étions à rire. N’est-ce pas, Pauline... tu riais, ma petite?
PAULINE.
Oui, papa. Ma chère maman et moi, nous étions en train de rire.
VERNON, =bas, à Pauline=.
Un bien gros mensonge!
LE GÉNÉRAL.
Vous n’entendiez pas frapper?...
PAULINE.
Nous avons bien entendu, papa; mais nous ne savions pas que c’était toi.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Comme elles s’entendent contre moi! =(Haut.)= Mais de quoi s’agissait-il donc?
GERTRUDE.
Eh! mon Dieu, mon ami, vous voulez tout savoir: les tenants, les aboutissants, à l’instant!... Laissez-moi aller sonner pour le thé.
LE GÉNÉRAL.
Mais enfin!
GERTRUDE.
C’est d’une tyrannie! Eh bien! nous nous sommes enfermées pour ne pas être surprises, est-ce clair?
VERNON.
Dame! c’est très-clair.
GERTRUDE, =bas=.
Je voulais tirer de votre fille ses secrets, car elle en a, c’est évident! et vous êtes venu, vous dont je m’occupe, car ce n’est pas mon enfant; vous arrivez, comme si vous chargiez sur des ennemis, nous interrompre au moment où j’allais savoir quelque chose.
LE GÉNÉRAL.
Madame la comtesse de Grandchamp, depuis l’arrivée de Godard...
GERTRUDE.
Allons, voilà Godard, maintenant.
LE GÉNÉRAL.
Ne ridiculisez pas ce que je vous dis! Depuis hier, rien ne se passe ici comme à l’ordinaire! Et, sacrebleu! je veux savoir...
GERTRUDE.
Oh! des jurons, c’est la première fois que j’en entends, Monsieur... Félix, le thé... Vous lassez-vous donc de douze ans de bonheur?
LE GÉNÉRAL.
Je ne suis pas et ne serai jamais un tyran. Tout à l’heure, j’arrivais mal à propos quand vous causiez avec Ferdinand! J’arrive encore mal à propos quand vous causez avec ma fille... Enfin, cette nuit...
VERNON.
Allons, général, vous querellerez Madame tant que vous voudrez, excepté devant du monde. =(On entend Godard.)= J’entends Godard. =(Bas au général.)= Est-ce là ce que vous m’aviez promis? Avec les femmes, et j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser se trahir, les observer..... Autrement, la violence amène les larmes, et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules.
SCÈNE IX.
=LES MÊMES=, GODARD.
GODARD.
Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hommages et mes respects, mais j’ai trouvé la porte close... Général, je vous souhaite le bonjour. =(Le général lit les journaux et le salue de la main.)= Ah! voilà mon adversaire d’hier. Vous venez prendre votre revanche, docteur?
VERNON.
Non, je viens prendre le thé.
GODARD.
Ah! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise?
PAULINE.
Préférez-vous le café?
GERTRUDE.
Marguerite, du café.
GODARD.
Non, non, permettez-moi de prendre du thé; je ne ferai pas comme tous les jours... D’ailleurs vous déjeunez, je le vois, à midi; le café au lait me couperait l’appétit pour le déjeuner. Et puis les Anglais, les Russes et les Chinois n’ont pas tout à fait tort.
VERNON.
Le thé, Monsieur, est une excellente chose.
GODARD.
Quand il est bon.
PAULINE.
Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane.
GERTRUDE.
Docteur, tenez, voilà les journaux. =(A Pauline.)= Va causer avec M. de Rimonville, mon enfant; moi, je ferai le thé.
GODARD.
Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma conversation que de ma personne?...
PAULINE.
Vous vous trompez, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.
Godard.....
PAULINE.
Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour femme, vous possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui doivent séduire mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, et cætera.
GODARD.
Assez, Mademoiselle. Ah! comme vous vous moquez d’un amoureux éconduit qui cependant a quarante mille livres de rente! Plus je reste ici, plus j’ai de regrets. Quel heureux homme que M. Ferdinand de Charny!
PAULINE.
Heureux! et de quoi? pauvre garçon! d’être le commis de mon père.
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard...
GERTRUDE.
M. de Rimonville.
LE GÉNÉRAL.
Godard, ma femme vous parle.
GERTRUDE.
Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré?
GODARD.
Médiocrement.
GERTRUDE.
Pas beaucoup de crème?
GODARD.
Au contraire, beaucoup, madame la comtesse. =(A Pauline.)= Ah! M. Ferdinand n’est pas celui qui..... que vous avez distingué..... Eh bien! moi, je puis vous assurer qu’il est fort du goût de votre belle-mère.
PAULINE, =à part=.
Quelle peste que ces curieux de province!
GODARD, =à part=.
Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé! Je veux faire mes frais.
GERTRUDE.
M. de Rimonville, si vous désirez quelque chose de substantiel, voilà des sandwich.
GODARD.
Merci, Madame!
GERTRUDE, =à Godard=.
Tout n’est pas perdu pour vous.
GODARD.
Oh! Madame! j’ai fait bien des réflexions sur le refus de mademoiselle de Grandchamp.
GERTRUDE.
Ah! =(Au docteur.)= Docteur, le vôtre comme à l’ordinaire?...
LE DOCTEUR.
S’il vous plaît, Madame?
GODARD, =à Pauline=.
Pauvre garçon! avez-vous dit, Mademoiselle? Mais M. Ferdinand n’est pas si pauvre que vous le croyez! il est plus riche que moi.
PAULINE.
D’où savez-vous cela?
GODARD.
J’en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce M. Ferdinand, que vous croyez connaître, est un garçon excessivement dissimulé...
PAULINE, =à part=.
Grand Dieu! saurait-il son nom?
GERTRUDE, =à part=.
Quelques gouttes d’opium versées dans son thé l’endormiront, et je serai sauvée.
GODARD.
Vous ne vous doutez pas de ce qui m’a mis sur la voie...
PAULINE.
Oh! Monsieur! de grâce...
GODARD.
C’est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les Boudeville, on disait que votre commis...
PAULINE, =à part=.
Il me met au supplice.
GERTRUDE, =présentant une tasse à Pauline=.
Tiens, Pauline.
VERNON, =à part=.
Ai-je la berlue? j’ai cru lui voir mettre quelque chose dans la tasse de Pauline.
PAULINE.
Et que disait-on?
GODARD.
Ah! ah! comme vous m’écoutez!..... Je serais bien flatté de savoir que vous auriez cet air-là pendant que quelqu’un vous parlerait de moi, comme je vous parle de M. Ferdinand.
PAULINE.
Quel singulier goût a le thé! Trouvez-vous le vôtre bon?
GODARD.
Vous vous en prenez à votre thé pour cacher l’intérêt que vous prêtez à ce que je vous dis. C’est connu! Eh bien! je viens exciter votre surprise à un haut degré... Apprenez que M. Ferdinand est...
PAULINE.
Est...
GODARD.
Millionnaire!
PAULINE.
Vous vous moquez de moi, M. Godard.
GODARD.
Sur ma parole d’honneur, Mademoiselle, il possède un trésor... =(A part.)= Elle est folle de lui.
PAULINE, =à part=.
Quelle peur ce sot m’a faite!
=(Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit.)=
VERNON.
Donnez, mon enfant.
LE GÉNÉRAL, =à sa femme=.
Qu’as-tu, chère amie, tu me sembles?...
VERNON. =Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend la sienne à Gertrude.=
=(A part.)=
C’est du laudanum, la dose est légère heureusement; allons, il va se passer ici quelque chose d’extraordinaire... =(A Godard.)= M. Godard?... vous êtes un rusé compère. =(Godard prend son mouchoir et fait le geste de se moucher. Vernon rit.)= Ah!
GODARD.
Docteur! sans rancune.
VERNON.
Voyons! vous sentez-vous capable d’emmener le général à la fabrique, et de l’y retenir une heure?...
GODARD.
Il me faudrait le petit.
VERNON.
Il est à l’école jusqu’au dîner.
GODARD.
Et pourquoi voulez-vous?
VERNON.
Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez-vous Pauline?
GODARD.
Oh! je l’aimais hier, mais ce matin... =(A part.)= Je devinerai bien ce qu’il me cache. =(A Vernon.)= Ce sera fait! Je vais aller au perron, je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande; et soyez tranquille... Ah! voilà Ferdinand, bon! =(Il va au perron.)=
PAULINE.
C’est singulier, comme je me sens engourdie.
=(Elle s’étend pour dormir; Ferdinand paraît et cause avec Godard.)=
SCÈNE X.
=LES MÊMES=, FERDINAND.
FERDINAND.
Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et à la fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous rends.
LE GÉNÉRAL.
C’est juste!
PAULINE, =assoupie=.
Ferdinand!
GODARD.
Ah! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec vous votre établissement que je n’ai jamais vu.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien, venez, Godard.
GODARD.
De Rimonville.
GERTRUDE, =à part=.
Ils s’en vont, le hasard me protége.
VERNON, =à part=.
Le hasard!... c’est moi...
SCÈNE XI.
GERTRUDE, VERNON, PAULINE, MARGUERITE =est au fond=.
GERTRUDE.
Docteur, voulez-vous une autre tasse de thé?
VERNON.
Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n’ai pas fini la première.
GERTRUDE, =en montrant Pauline=.
Oh! la pauvre enfant, la voilà qui dort.
VERNON.
Comment? elle dort!
GERTRUDE.
Cela n’est pas étonnant. Figurez-vous, docteur, qu’elle ne s’est pas endormie avant trois heures du matin. Nous avons eu cette nuit une alerte.
VERNON.
Je vais vous aider.
GERTRUDE.
Non, c’est inutile. Marguerite, aidez-moi? Entrons-la dans sa chambre, elle y sera mieux.
SCÈNE XII.
VERNON, FÉLIX.
VERNON.
Félix!
FÉLIX.
Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service?
VERNON.
Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque chose?
FÉLIX, =montrant l’armoire=.
Là, Monsieur.
VERNON.
Bon! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au monde. =(A part.)= Il s’en souviendra. =(Haut.)= C’est un tour que je veux jouer au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais.
FÉLIX.
Je serai muet comme un poisson. =(Le docteur prend la clef du meuble.)=
VERNON.
Maintenant, laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, et veille à ce que personne ne vienne pendant un moment.
FÉLIX, =sortant=.
Marguerite avait raison: il y a quelque chose, c’est sûr.
MARGUERITE, =revient=.
Ce n’est rien, Mademoiselle dort. =(Elle sort.)=
SCÈNE XIII.
VERNON.
Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu’à présent!... oh! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le savent. Pauvre général, qui, toute sa vie, n’a pas eu d’autre idée que d’éviter le sort commun! Mais je ne vois personne que Ferdinand et moi?... Moi, ce n’est pas probable; mais Ferdinand... je n’ai rien encore aperçu... Je l’entends! A l’abordage!...
SCÈNE XIV.
VERNON, GERTRUDE.
GERTRUDE.
Ah! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... =(Elle rencontre Vernon.)= Ah!
VERNON.
Madame, j’ai renvoyé tout le monde.
GERTRUDE.
Et pourquoi?
VERNON.
Pour que nous soyons seuls à nous expliquer.
GERTRUDE.
Nous expliquer!... de quel droit, vous, vous le parasite de la maison, prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse de Grandchamp?
VERNON.
Parasite, moi! Madame, j’ai dix mille livres de rente outre ma pension; j’ai le grade de général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon vieil ami! Moi, parasite! Oh! mais je ne suis pas seulement ici comme ami, j’y suis comme médecin: vous avez versé des gouttes de Rousseau dans le thé de Pauline.
GERTRUDE.
Moi?
VERNON.
Je vous ai vue, et j’ai la tasse.
GERTRUDE.
Vous avez la tasse?... je l’ai lavée.
VERNON.
Oui, la mienne que je vous ai donnée! Ah! je ne lisais pas le journal, je vous observais.
GERTRUDE.
Oh! Monsieur, quel métier!
VERNON.
Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, car vous allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l’effet de ce breuvage Pauline se trouvait gravement indisposée.
GERTRUDE.
Gravement indisposée... mon Dieu! docteur, je n’ai mis que quelques gouttes.
VERNON.
Ah! vous avez donc mis de l’opium dans son thé.
GERTRUDE.
Docteur... vous êtes un infâme!
VERNON.
Pour avoir obtenu de vous cet aveu?... Dans le même cas, toutes les femmes me l’ont dit, j’y suis accoutumé. Mais ce n’est pas tout, et vous avez bien d’autres confidences à me faire.
GERTRUDE, =à part=.
Un espion! il ne me reste plus qu’à m’en faire un complice. =(Haut.)= Docteur, vous pouvez m’être trop utile pour que nous restions brouillés; dans un moment, je vais vous répondre avec franchise.
=(Elle entre dans sa chambre, et s’y renferme.)=
VERNON.
Le verrou mis! Je suis pris, joué! Je ne pouvais pas, après tout, employer la violence... Que fait-elle?... elle va cacher son flacon d’opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigé de moi... Elle va m’entortiller... Ah! la voici.
GERTRUDE, =à part=.
Brûlées!... Plus de traces... je suis sauvée!... =(Haut.)= Docteur!
VERNON.
Madame?
GERTRUDE.
Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, un ange, s’était emparée lâchement, par un crime, d’un secret dont la découverte compromettait l’honneur, la vie de quatre personnes.
VERNON.
Quatre. =(A part.)= Elle, le général... ah! son fils, peut-être... et l’inconnu.
GERTRUDE.
Ce secret, sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il s’agirait de sa vie à elle...
VERNON.
Je n’y suis plus.
GERTRUDE.
Eh bien! les preuves de ce secret sont anéanties! Et vous, docteur, vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi infâme qu’elle... plus même, car vous êtes un homme, vous n’avez pas pour excuse les passions insensées de la femme! vous seriez un monstre, si vous faisiez un pas de plus dans la voie où vous êtes...
VERNON.
L’intimidation! Ah! Madame, depuis qu’il y a des sociétés, ce que vous semez n’a fait lever que des crimes.
GERTRUDE.
Eh! il y a quatre existences en péril, songez-y. =(A part.)= Il revient..... =(Haut.)= Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que vous m’aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l’heure vous irez chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline. Et ce sommeil, vous l’expliquerez vous-même, au besoin, au général. Puis, vous me rendrez la tasse, n’est-ce pas, car vous me la rendrez? Et à chaque pas que nous ferons ensemble, eh bien! je vous expliquerai tout.
VERNON.
Madame!...
GERTRUDE.
Allez donc! le général peut revenir.
VERNON, =à part=.
Je te tiens toujours! j’ai une arme contre toi, et... =(Il sort.)=
SCÈNE XV.
GERTRUDE, =seule, appuyée sur le meuble où est enfermée la tasse=.
Où peut-il avoir caché cette tasse?
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
=La scène se passe dans la chambre de Pauline.=
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULINE, GERTRUDE.
=Pauline endormie dans un grand fauteuil à gauche.=
GERTRUDE, =entrant avec précaution=.
Elle dort, et le docteur qui m’avait dit qu’elle s’éveillerait aussitôt..... Ce sommeil m’effraye!..... Voilà donc celle qu’il aime!..... Je ne la trouve pas jolie du tout!..... Oh! si, cependant elle est belle!... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la beauté n’est qu’une promesse, et que l’amour est le..... =(On frappe.)= Allons, voilà du monde.
VERNON, =du dehors=.
Peut-on entrer, Pauline?
GERTRUDE.
C’est le docteur!
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, VERNON.
GERTRUDE.
Vous m’aviez dit qu’elle était éveillée.
VERNON.