Théâtre

Part 21

Chapter 213,814 wordsPublic domain

PAULINE.

Donne, donne!

FERDINAND.

Pas encore. Promets-moi de n’en faire usage que si ta vie est menacée, car c’est un crime contre la délicatesse que je commettrai! Mais il s’agit de toi.

PAULINE.

Qu’est-ce donc?

FERDINAND.

Les lettres qu’elle m’a écrites avant son mariage et quelques-unes après... Je te les remettrai demain. Pauline, ne les lis pas! jure-le moi par notre amour, par notre bonheur! Il suffira, si la nécessité le voulait absolument, qu’elle sache que tu les as en ta possession, et tu la verras trembler, ramper à tes pieds; car alors toutes ses machinations tomberont. Mais que ce soit ta dernière ressource, et surtout cache-les bien!

PAULINE.

Quel duel!

FERDINAND.

Terrible! Maintenant, Pauline, garde avec courage, comme tu l’as fait, le secret de notre amour; attends pour l’avouer qu’il ne puisse se nier.

PAULINE.

Ah! pourquoi ton père a-t-il trahi l’empereur! Mon Dieu, si les pères savaient combien leurs enfants sont punis de leurs fautes, il n’y aurait que de braves gens!

FERDINAND.

Peut-être est-ce notre dernière joie que ce triste entretien?

PAULINE, =à part=.

Je le rejoindrai... =(Haut.)= Tiens, je ne pleure plus, je suis courageuse! Dis? ton ami sera dans le secret de ton asile?

FERDINAND.

Eugène sera notre intermédiaire.

PAULINE.

Et ces lettres?

FERDINAND.

Demain! demain!... Mais où les cacheras-tu?

PAULINE.

Je les garderai sur moi.

FERDINAND.

Eh bien! adieu.

PAULINE.

Non, pas encore.

FERDINAND.

Un instant peut nous perdre...

PAULINE.

Ou nous unir pour la vie... Tiens, laisse-moi te reconduire, je ne suis tranquille que lorsque je te vois dans le jardin. Viens, viens.

FERDINAND.

Un dernier coup d’œil à cette chambre de jeune fille où tu penseras à moi... où tout parle de toi.

SCÈNE XI.

=La scène change et représente la première décoration.=

PAULINE, =sur le perron=; GERTRUDE, =à la porte du salon=.

GERTRUDE.

Elle le reconduit jusque dans le jardin... Il me trompait! elle aussi!... =(Elle prend Pauline par la main et l’amène sur le devant de la scène.)= Direz-vous, Mademoiselle, que vous ne l’aimez pas?

PAULINE.

Madame, moi je ne trompe personne.

GERTRUDE.

Vous trompez votre père.

PAULINE.

Et vous, Madame?

GERTRUDE.

D’accord! tous deux contre moi... Oh! je vais...

PAULINE.

Vous ne ferez rien, Madame, ni contre moi, ni contre lui.

GERTRUDE.

Ne me forcez pas à déployer mon pouvoir! Vous devez obéir à votre père, et... il m’obéit.

PAULINE.

Nous verrons!

GERTRUDE.

Son sang-froid me fait bondir le cœur! Mon sang pétille dans mes veines. Je vois du noir devant mes yeux! Sais-tu que je préfère la mort à la vie sans lui?

PAULINE.

Et moi aussi, Madame. Mais moi je suis libre, je n’ai pas juré comme vous d’être fidèle à un mari... Et votre mari... c’est mon père!

GERTRUDE, =aux genoux de Pauline=.

Que t’ai-je fait? je t’ai aimée, je t’ai élevée, j’ai été bonne mère.

PAULINE.

Soyez épouse fidèle, et je me tairai.

GERTRUDE.

Eh! parle! parle tant que tu voudras... Ah! la lutte commence.

SCÈNE XII.

=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL.

LE GÉNÉRAL.

Ah çà, que se passe-t-il donc ici?

GERTRUDE.

Trouve-toi mal! allons donc! =(Elle la renverse.)= Il y a, mon ami, que j’ai entendu des gémissements. Notre chère enfant appelait au secours, elle était asphyxiée par les fleurs de sa chambre.

PAULINE.

Oui, papa, Marguerite avait oublié d’ôter la jardinière, et je me mourais.

GERTRUDE.

Viens, ma fille, viens prendre l’air. =(Elles veulent aller à la porte.)=

LE GÉNÉRAL.

Restez un moment... Eh bien! où donc avez-vous mis les fleurs?

PAULINE, =à Gertrude=.

Je ne sais pas où madame les a portées.

GERTRUDE.

Là, dans le jardin.

=(Le général sort brusquement, après avoir déposé son bougeoir sur la table de jeu au fond à gauche.)=

SCÈNE XIII.

PAULINE, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Rentrez dans votre chambre, enfermez-vous-y! je prends tout sur moi. =(Pauline rentre.)= Je l’attends! =(Elle rentre.)=

LE GÉNÉRAL, =revenant du jardin=.

Je n’ai trouvé de jardinière nulle part... Décidément il se passe quelque chose d’extraordinaire ici. Gertrude?... personne! Ah! madame de Grandchamp, vous allez me dire... Il serait plaisant que ma femme et ma fille se jouassent de moi.

=(Il reprend son bougeoir et entre chez Gertrude.—Le rideau baisse pendant quelques instants pour indiquer l’entr’acte, puis le jour revient.)=

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

GERTRUDE, =seule d’abord=; =puis= CHAMPAGNE.

GERTRUDE, =remonte elle-même une jardinière par le perron et la dépose dans la première pièce=.

Ai-je eu de la peine à endormir ses soupçons! Encore une ou deux scènes de ce genre, et je ne serai plus maîtresse de son esprit. Mais j’ai conquis un moment de liberté... Pourvu que Pauline ne vienne pas me troubler!... Oh! elle doit dormir... elle s’est couchée si tard!... Serait-il possible de l’enfermer?... =(Elle va voir la porte de la chambre de Pauline.)= Non!...

CHAMPAGNE, =entrant=.

M. Ferdinand va venir, Madame.

GERTRUDE.

Merci, Champagne. Il s’est couché bien tard, hier?

CHAMPAGNE.

M. Ferdinand fait, comme vous le savez, sa ronde toutes les nuits, et il est rentré vers une heure et demie du matin. Je couche au-dessus de lui, je l’entends.

GERTRUDE.

Se couche-t-il quelquefois plus tard?

CHAMPAGNE.

Quelquefois, c’est selon le temps qu’il met à faire sa ronde.

GERTRUDE.

Bien, merci. =(Champagne sort.)= Pour prix d’un sacrifice qui dure depuis douze ans, et dont les douleurs ne peuvent être comprises que par des femmes, car les hommes devinent-ils jamais de pareilles tortures? qu’avais-je demandé? bien peu! le savoir là, près de moi, sans autre plaisir qu’un regard furtif de temps en temps. Je ne voulais que cette certitude d’être attendue... certitude qui nous suffit, à nous autres pour qui l’amour pur, céleste, est un rêve irréalisable. Les hommes ne se croient aimés que quand ils nous ont fait tomber dans la fange! et voilà comme il me récompense! il a des rendez-vous la nuit avec cette sotte de fille! Eh bien! il va prononcer mon arrêt de mort en face; et, s’il en a le courage, j’aurai celui de les désunir à jamais, à l’instant; j’en ai trouvé le moyen... Ah! le voici! je me sens défaillir! Mon Dieu! pourquoi nous faites-vous donc tant aimer un homme qui ne nous aime plus!

SCÈNE II.

FERDINAND, GERTRUDE.

GERTRUDE.

Hier, vous me trompiez. Vous êtes venu cette nuit, ici, par ce salon, avec une fausse clef, voir Pauline, au risque de vous faire tuer par M. de Grandchamp! Oh! épargnez-vous un mensonge. Je vous ai vu, j’ai surpris Pauline au retour de votre promenade nocturne. Vous avez fait un choix dont je ne puis pas vous féliciter. Si vous aviez pu nous entendre hier, à cette place! voir l’audace de cette fille, le front avec lequel elle m’a tout nié, vous trembleriez pour votre avenir, cet avenir qui m’appartient, et pour lequel j’ai vendu corps et âme.

FERDINAND, =à part=.

L’avalanche des reproches! =(Haut.)= Tâchons, Gertrude, de nous conduire sagement l’un et l’autre. Évitons surtout les vulgarités... Jamais je n’oublierai ce que vous avez été pour moi; je vous aime encore d’une amitié sincère, dévouée, absolue; mais je n’ai plus d’amour.

GERTRUDE.

Depuis dix-huit mois?

FERDINAND.

Depuis trois ans.

GERTRUDE.

Mais alors avouez donc que j’ai le droit de haïr et de combattre votre amour pour Pauline; car cet amour vous a rendu lâche et criminel envers moi.

FERDINAND.

Madame!

GERTRUDE.

Oui, vous m’avez trompée..... En restant ici entre nous deux, vous m’avez fait revêtir un caractère qui n’est pas le mien. Je suis violente, vous le savez. La violence est franche, et je marche dans une voie de tromperies infâmes. Vous ne savez donc pas ce que c’est que d’avoir à trouver de nouveaux mensonges chaque jour, à l’improviste, de mentir avec un poignard dans le cœur?... Oh! le mensonge! mais c’est pour nous la punition du bonheur. C’est une honte, si l’on réussit; c’est la mort, si l’on échoue. Et vous! vous, les hommes vous envient de vous faire aimer par les femmes. Vous serez applaudi, là où je serai méprisée. Et vous ne voulez pas que je me défende! Et vous n’avez que d’amères paroles pour une femme qui vous a tout caché: remords, larmes! J’ai gardé pour moi seule la colère du ciel; je descendais seule dans les abîmes de mon âme, creusée par les douleurs; et, tandis que le repentir me mordait le cœur, je n’avais pour vous que des regards pleins de tendresse, une physionomie gaie! Tenez, Ferdinand, ne dédaignez pas une esclave si bien apprivoisée.

FERDINAND, =à part=.

Il faut en finir. =(Haut.)= Écoutez, Gertrude, quand nous nous sommes rencontrés, la jeunesse seule nous a réunis. J’ai cédé, si vous le voulez, à un mouvement d’égoïsme qui se trouve au fond du cœur de tous les hommes, à leur insu, caché sous les fleurs des premiers désirs. On a tant de turbulence dans les sentiments à vingt-deux ans! L’enivrement auquel nous sommes en proie ne nous permet pas de réfléchir ni à la vie comme elle est, ni à ses conditions sérieuses...

GERTRUDE, =à part=.

Comme il raisonne tranquillement! Ah! il est infâme!

FERDINAND.

Et alors je vous ai aimée avec candeur, avec un entier abandon; mais depuis!... depuis, la vie a changé d’aspect pour nous deux. Si donc je suis resté sous ce toit où je n’aurais jamais dû venir, c’est que j’ai choisi dans Pauline la seule femme avec laquelle il me soit possible de finir mes jours. Allons, Gertrude, ne vous brisez pas contre cet arrêt du ciel. Ne tourmentez pas deux êtres qui vous demandent leur bonheur, qui vous aimeront bien.

GERTRUDE.

Ah! vous êtes le martyr? et moi... moi je suis le bourreau! Mais ne serais-je pas votre femme aujourd’hui, si je n’avais pas, il y a douze ans, préféré votre bonheur à mon amour?

FERDINAND.

Eh bien! faites aujourd’hui la même chose, en me laissant ma liberté.

GERTRUDE.

La liberté d’en aimer une autre. Il ne s’agissait pas de ça, il y a douze ans... Mais je vais en mourir.

FERDINAND.

On meurt d’amour dans les poésies, mais dans la vie ordinaire on se console.

GERTRUDE.

Ne mourez-vous pas, vous autres, pour votre honneur outragé, pour un mot, pour un geste? Eh bien! il y a des femmes qui meurent pour leur amour, quand cet amour est un trésor où elles ont tout placé, quand c’est toute leur vie, et je suis de ces femmes-là, moi! Depuis que vous êtes sous ce toit, Ferdinand, j’ai craint une catastrophe à toute heure! eh bien! j’avais toujours sur moi le moyen de quitter la vie à l’instant, s’il nous arrivait malheur. Tenez, (elle montre un flacon) voilà comment j’ai vécu!

FERDINAND.

Ah! voici les larmes!

GERTRUDE.

Je m’étais promis de les maîtriser, elles m’étouffent! Mais aussi, vous me parlez avec cette froide politesse qui est votre dernière insulte, à vous autres, pour un amour que vous rebutez! Vous ne me témoignez pas la moindre sympathie! vous voudriez me voir morte, et vous seriez débarrassé..... Mais, Ferdinand, tu ne me connais pas! J’avouerai tout dans une lettre au général, que je ne veux plus tromper. Cela me lasse, moi, le mensonge. Je prendrai mon enfant, je viendrai chez toi, nous partirons ensemble. Plus de Pauline.

FERDINAND.

Si vous faites cela, je me tuerai.

GERTRUDE.

Et moi aussi! Nous serons réunis par la mort, et tu ne seras pas à elle.

FERDINAND, =à part=.

Quel caractère infernal!

GERTRUDE.

Et d’ailleurs, la barrière qui vous sépare de Pauline peut ne jamais s’abaisser; que feriez-vous?

FERDINAND.

Pauline saura rester libre.

GERTRUDE.

Mais si son père la mariait?

FERDINAND.

J’en mourrais!

GERTRUDE.

On meurt d’amour dans les poésies, dans la vie ordinaire on se console; et..... on fait son devoir, en gardant celle dont on a pris la vie.

LE GÉNÉRAL, =au dehors=.

Gertrude! Gertrude!

GERTRUDE.

J’entends monsieur. =(Le général paraît.)= Ainsi, M. Ferdinand, expédiez vos affaires pour revenir promptement, je vous attends.

SCÈNE III.

LE GÉNÉRAL, GERTRUDE, =puis= PAULINE.

LE GÉNÉRAL.

Une conférence de si grand matin avec Ferdinand! De quoi s’agit-il donc? de la fabrique!

GERTRUDE.

De quoi il s’agit? je vais vous le dire; car... vous êtes bien comme votre fils: quand vous vous mettez dans vos questions, il faut vous répondre absolument. Je me suis imaginé que Ferdinand est pour quelque chose dans le refus de Pauline d’épouser Godard.

LE GÉNÉRAL.

Tiens! tu pourrais avoir raison.

GERTRUDE.

J’ai fait venir M. Ferdinand pour éclaircir mes soupçons, et vous avez interrompu notre entretien, au moment où j’allais peut-être savoir quelque chose. =(Pauline entr’ouvre sa porte.)=

LE GÉNÉRAL.

Mais si ma fille aime M. Ferdinand...

PAULINE.

Écoutons.

LE GÉNÉRAL.

Je ne vois pas pourquoi hier, quand je la questionnais d’un ton paternel, avec douceur, elle m’aurait caché, libre comme je la laisse, un sentiment si naturel.

GERTRUDE.

C’est que vous vous y êtes mal pris, ou vous l’avez questionnée dans un moment où elle hésitait... Le cœur des jeunes filles, mais c’est plein de contradictions.

LE GÉNÉRAL.

Au fait, pourquoi pas? ce jeune homme travaille comme un lion, il est honnête, il est probablement d’une bonne famille.

PAULINE.

Oh! j’y suis! =(Elle rentre.)=

LE GÉNÉRAL.

Il nous donnera des renseignements. Il est là-dessus d’une discrétion; mais tu dois la connaître sa famille, car c’est toi qui nous a trouvé ce trésor.

GERTRUDE.

Je te l’ai proposé, sur la recommandation de la vieille madame Morin.

LE GÉNÉRAL.

Elle est morte!

GERTRUDE, =à part=.

C’est bien pour cela que je la cite... =(Haut.)= Elle m’a dit qu’il a sa mère, madame de Charny, pour laquelle il est d’une piété filiale admirable; elle est en Bretagne, et d’une vieille famille de ce pays-là... les Charny.

LE GÉNÉRAL.

Les Charny... Enfin, s’il aime Pauline et si Pauline l’aime, moi, malgré la fortune de Godard, je le lui préférerais pour gendre... Ferdinand connaît la fabrication; il m’achèterait mon établissement avec la dot de Pauline, ça irait tout seul. Il n’a qu’à nous dire d’où il vient, ce qu’il est, ce qu’était son père... Mais nous verrons sa mère.

GERTRUDE.

Madame Charny?

LE GÉNÉRAL.

Oui, madame Charny... N’est-elle pas près de Saint-Malo?... ce n’est pas au bout du monde...

GERTRUDE.

Mettez-y de la finesse, un peu de votre ruse de vieux soldat, de la douceur, et vous saurez si cette enfant...

LE GÉNÉRAL.

Et pourquoi me fâcherais-je?... Voilà, sans doute, Pauline...

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, MARGUERITE, =puis= PAULINE.

LE GÉNÉRAL.

Ah! c’est vous, Marguerite... Vous avez failli causer cette nuit la mort de ma fille par une inadvertance... vous avez oublié...

MARGUERITE.

Moi, général, la mort de mon enfant!

LE GÉNÉRAL.

Vous avez oublié d’ôter la jardinière où il se trouvait des plantes d’odeurs fortes, elle en a été presque asphyxiée...

MARGUERITE.

Par exemple!... J’ai ôté la jardinière avant l’arrivée de M. Godard, et madame a dû voir qu’elle n’y était déjà plus quand nous avons habillé mademoiselle...

GERTRUDE.

Vous vous trompez, elle y était...

MARGUERITE, =à part=.

En voilà une sévère... =(Haut.)= Madame a voulu mettre des fleurs naturelles dans les cheveux de mademoiselle, et a dit: Tiens, la jardinière n’y est plus...

GERTRUDE.

Vous inventez... Voyons, où l’avez-vous portée?

MARGUERITE.

Au bas du perron...

GERTRUDE, =au général=.

L’y avez-vous trouvée cette nuit?

LE GÉNÉRAL.

Non!

GERTRUDE.

Je l’ai ôtée de la chambre moi-même cette nuit, et l’ai mise là. =(Elle montre la jardinière sur le perron.)=

MARGUERITE, =au général=.

Monsieur, je vous jure sur mon salut éternel...

GERTRUDE.

Ne jurez pas!... =(Appelant.)= Pauline!

LE GÉNÉRAL.

Pauline!... =(Elle paraît.)=

GERTRUDE.

La jardinière était-elle chez toi cette nuit?

PAULINE.

Oui... Marguerite, ma pauvre vieille, tu l’auras oubliée...

MARGUERITE.

Dites donc, Mademoiselle, qu’on l’y aura reportée exprès pour vous rendre malade!

GERTRUDE.

Qu’est-ce que c’est que ce _on_?...

LE GÉNÉRAL.

Vieille folle, si vous manquez de mémoire, il ne faut, du moins, accuser personne.

PAULINE, =à Marguerite.=

Tais-toi! =(Haut.)= Marguerite, elle y était! tu l’as oubliée...

MARGUERITE.

C’est vrai, Monsieur, je confonds avant-hier...

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Elle est chez moi depuis vingt ans... son insistance me semble singulière..... =(Il prend Marguerite à part.)= Voyons... et l’histoire des fleurs dans la coiffure?...

MARGUERITE, =à qui Pauline fait des signes=.

Monsieur, c’est moi qui aurai dit cela... Je suis si vieille que la mémoire me manque...

LE GÉNÉRAL.

Mais alors, pourquoi supposer qu’une mauvaise pensée puisse venir à quelqu’un dans la maison?...

PAULINE.

Laissez-la, mon père! Elle a tant d’affection pour moi, cette bonne Marguerite, qu’elle en est quelquefois folle...

MARGUERITE, =à part=.

Je suis sûre d’avoir ôté la jardinière...

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Pourquoi ma femme et ma fille me tromperaient-elles?... Un vieux troupier comme moi ne se laisse pas malmener dans les feux de file, il y a décidément du louche...

GERTRUDE.

Marguerite, nous prendrons le thé ici, quand M. Godard sera descendu... Dites à Félix d’apporter ici tous les journaux.

MARGUERITE.

Bien, Madame.

SCÈNE V.

GERTRUDE, LE GÉNÉRAL, PAULINE.

LE GÉNÉRAL; =il embrasse sa fille.=

Tu ne m’as seulement pas dit bonjour, fille dénaturée!

PAULINE, =elle l’embrasse=.

Mais aussi, tu commences par quereller à propos de rien... Je vous déclare, Monsieur mon père, que je vais entreprendre votre éducation... Il est bien temps, à ton âge, de te calmer le sang..... Un jeune homme n’est pas si vif que toi! Tu as fait peur à Marguerite, et quand les femmes ont peur, elles font des petits mensonges, et l’on ne sait rien...

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Tirez-vous de là! =(Haut.)= Votre conduite, Mademoiselle ma fille, n’est pas de nature à calmer le sang... Je veux te marier, je te propose un homme jeune...

PAULINE.

Beau, surtout, et bien élevé!

LE GÉNÉRAL.

Allons, silence, quand votre père vous parle, Mademoiselle. Un homme qui possède une magnifique fortune, au moins sextuple de la vôtre, et tu le refuses... Tu le peux, je te laisse libre; mais si tu ne veux pas de Godard, dis-moi qui tu choisis, d’autant plus que je le sais...

PAULINE.

Ah! mon père..... vous êtes plus clairvoyant que moi..... Qui est-ce?

LE GÉNÉRAL.

Un homme de trente à trente-cinq ans, qui me plaît à moi plus que Godard, quoiqu’il soit sans fortune..... Il fait déjà partie de la famille.

PAULINE.

Je ne vous vois pas de parents ici.

LE GÉNÉRAL.

Qu’as-tu donc contre ce pauvre Ferdinand, pour ne pas vouloir...

PAULINE.

Ah! ah! qui vous a fait ce conte-là? je parie que c’est madame de Grandchamp.

LE GÉNÉRAL.

Un conte! ce n’est donc pas vrai; tu n’as jamais pensé à ce brave garçon?

PAULINE.

Jamais!

GERTRUDE, =au général=.

Elle ment! observez-la.

PAULINE.

Madame a sans doute des raisons pour me supposer un attachement pour le commis de mon père. Oh! je te vois, elle te fera dire: Si votre cœur, ma fille, n’a point de préférence, épousez Godard! =(A Gertrude.)= Ce trait, Madame, est infâme! me faire abjurer mon amour devant mon père! Oh! je me vengerai!

GERTRUDE.

A votre aise; mais vous épouserez Godard.

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Seraient-elles mal ensemble!... Je vais interroger Ferdinand. =(Haut.)= Que dites-vous donc entre vous?

GERTRUDE.

Ta fille, mon ami, m’en veut de ce que j’ai pu la croire éprise d’un subalterne; elle en est profondément humiliée.

LE GÉNÉRAL.

C’est décidé, tu ne l’aimes pas?

PAULINE.

Mon père, je... je ne vous demande pas à me marier! je suis heureuse! la seule chose que Dieu nous ait donnée en propre, à nous autres femmes, c’est notre cœur... Je ne comprends pas pourquoi madame de Grandchamp, qui n’est pas ma mère, se mêle de mes sentiments.

GERTRUDE.

Mon enfant, je ne veux que votre bonheur. Je suis votre belle-mère, je le sais, mais si vous aviez aimé Ferdinand, j’aurais...

LE GÉNÉRAL, =baisant la main de Gertrude=.

Que tu es bonne!

PAULINE, =à part=.

J’étouffe!... Ah! je voudrais lui faire bien du mal!

GERTRUDE.

Oui, je me serais jetée aux pieds de votre père pour obtenir son consentement, s’il l’avait refusé.

LE GÉNÉRAL.

Voici Ferdinand. =(A part.)= Je vais le questionner à ma manière, je saurai peut-être quelque chose.

SCÈNE VI.

=LES MÊMES=, FERDINAND.

LE GÉNÉRAL, =à Ferdinand=.

Venez ici, mon ami, là.—Voilà trois ans et demi que vous êtes avec nous, et je vous dois de pouvoir dormir tranquillement, malgré les soucis d’un commerce considérable. Vous êtes maintenant presqu’autant que moi le maître de ma fabrique; vous vous êtes contenté d’appointements assez ronds, il est vrai, mais qui ne sont peut-être pas en harmonie avec les services que vous m’avez rendus. J’ai deviné d’où vous vient ce désintéressement.

FERDINAND.

De mon caractère! général.

LE GÉNÉRAL.

Soit!... mais le cœur y est pour beaucoup, hein?... Allons, Ferdinand, vous connaissez ma façon de penser sur les rangs de la société, sur les distinctions; nous sommes tous fils de nos œuvres: j’ai été soldat. Ayez donc confiance en moi! On m’a tout dit..... vous aimez une petite personne, ici... si vous lui plaisez, elle est à vous. Ma femme a plaidé votre cause, et je dois vous dire qu’elle est gagnée dans mon cœur.

FERDINAND.

Vrai? général, madame de Grandchamp a plaidé ma cause!..... Ah! Madame! =(Il tombe à ses genoux.)= Ah! je reconnais là votre grandeur d’âme! Vous êtes sublime, vous êtes un ange! =(Courant se jeter aux genoux de Pauline.)= Pauline, ma Pauline.

GERTRUDE, =au général=.

J’ai deviné, il aime Pauline.

PAULINE.

Monsieur, vous ai-je jamais, par un seul regard, par une seule parole, donné le droit de dire ainsi mon nom? Je suis on ne peut plus étonnée de vous avoir inspiré des sentiments qui peuvent flatter d’autres personnes, mais que je ne partage pas... J’ai de plus hautes ambitions.

LE GÉNÉRAL.

Pauline, mon enfant, tu es plus que sévère... Voyons, n’est-ce pas quelque malentendu... Ferdinand, venez ici, plus près...

FERDINAND.

Comment, Mademoiselle, quand madame votre belle-mère, quand monsieur votre père sont d’accord?...

PAULINE, =à Ferdinand=.

Perdus.

LE GÉNÉRAL.

Ah! je vais faire le tyran.—Dites-moi, Ferdinand, vous avez sans doute une famille honorable?...

PAULINE, =à Ferdinand=.

Là!

LE GÉNÉRAL.

Votre père, bien certainement, exerçait une profession au moins égale à celle du mien, qui était sergent du guet.

GERTRUDE, =à part=.

Les voilà séparés à jamais.

FERDINAND.

Ah! =(A Gertrude.)= Je vous comprends. =(Au général.)= Général, je ne dis pas que dans un rêve, oh! bien lointain, Mademoiselle, dans un doux rêve, auquel on aime à s’abandonner quand on est pauvre et sans famille... (les rêves sont toute la fortune des malheureux!) je ne dis pas que je n’aie pas regardé comme un bonheur à rendre fou de vous appartenir; mais l’accueil que fait mademoiselle à des espérances bien naturelles, et qu’il a été cruel à vous de ne pas laisser secrètes, est tel, que dans ce moment même, puisqu’elles sont sorties de mon cœur, elles n’y rentreront jamais! Je suis bien éveillé, général. Le pauvre a sa fierté qu’il ne faut pas plus blesser que l’on ne doit heurter... tenez?... votre attachement à Napoléon. =(A Gertrude.)= Vous jouez un rôle terrible!

GERTRUDE.

Elle épousera Godard.

LE GÉNÉRAL.

Pauvre jeune homme? =(A Pauline.)= Il est très-bien! Je l’aime... =(Il prend Ferdinand à part.)= A votre place, moi, à votre âge, j’aurais... Non, non, diable!... c’est ma fille!

FERDINAND.

Général, je m’adresse à votre honneur... Jurez-moi de garder le plus profond secret sur ce que je vais vous confier, et que ce secret s’étende jusqu’à madame de Grandchamp.

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Ah! çà, lui aussi, comme ma fille hier, il se défie de ma femme... Eh! sacrebleu! je vais savoir... =(Haut.)= Touchez-là, vous avez la parole d’un homme qui n’a jamais failli à celle qu’il a donnée.

FERDINAND.