Part 20
Vous pouvez alors nous représenter le paquet livré par M. Baudrillon; le paquet doit porter son cachet, et s’il le reconnaît pour être sain et entier, les charges si graves qui pèsent sur votre contre-maître disparaîtraient en partie. Nous n’aurions plus qu’à attendre le rapport du médecin qui fait l’autopsie.
GERTRUDE.
Le paquet, Monsieur, n’a pas quitté le secrétaire de ma chambre à coucher. =(Elle sort.)=
CHAMPAGNE.
Ah! mon général, je suis sauvé!
LE GÉNÉRAL.
Pauvre Champagne!
RAMEL.
Général, nous serons très-heureux d’avoir à constater l’innocence de votre contre-maître: au contraire de vous, nous sommes enchantés d’être battus.
GERTRUDE, =revenant=.
Voilà, Messieurs. =(Le juge examine avec Baudrillon et Ramel.)=
BAUDRILLON =met ses lunettes=.
C’est intact, Messieurs, parfaitement intact; voilà mon cachet deux fois, sain et entier.
LE JUGE.
Serrez bien cela, Madame, car depuis quelque temps les cours d’assises n’ont à juger que des empoisonnements.
GERTRUDE.
Vous voyez, Monsieur, il était dans mon secrétaire, et c’est moi seule, ou le général, qui en avons la clef. =(Elle rentre dans la chambre.)=
RAMEL.
Général, nous n’attendrons pas le rapport des experts. La principale charge, qui, vous en conviendrez, était très-grave, car toute la ville en parlait, vient de disparaître, et comme nous croyons à la science et à l’intégrité du docteur Vernon =(Gertrude revient)=, Champagne, vous êtes libre. =(Mouvement de joie chez tout le monde.)= Mais vous voyez, mon ami, à quels fâcheux soupçons on est exposé, quand on fait mauvais ménage.
CHAMPAGNE.
Mon magistrat, demandez à mon général si je ne suis pas un agneau; mais ma femme, Dieu veuille lui pardonner, était la plus mauvaise qui ait été fabriquée... un ange n’aurait pas pu y tenir. Si je l’ai quelquefois remise à la raison, le mauvais quart d’heure que vous venez de me faire passer en est une rude punition, mille noms de noms!... Être pris pour un empoisonneur, et se savoir innocent, se voir entre les mains de la justice... =(Il pleure.)=
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! te voilà justifié.
NAPOLÉON.
Papa, en quoi c’est-il fait, la justice?
LE GÉNÉRAL.
Messieurs, la justice ne devrait pas commettre de ces sortes d’erreurs.
GERTRUDE.
Elle a toujours quelque chose de fatal, la justice!... Et on causera toujours en mal pour ce pauvre homme de votre arrivée ici.
RAMEL.
Madame, la justice criminelle n’a rien de fatal pour les innocents. Vous voyez que Champagne a été promptement mis en liberté... =(En regardant Gertrude.)= Ceux qui vivent sans reproches, qui n’ont que des passions nobles, avouables, n’ont jamais rien à redouter de la justice.
GERTRUDE.
Monsieur, vous ne connaissez pas les gens de ce pays-ci... Dans dix ans, on dira que Champagne a empoisonné sa femme, que la justice est venue... et que sans notre protection...
LE GÉNÉRAL.
Allons, allons, Gertrude... ces messieurs ont fait leur devoir. =(Félix prépare sur un guéridon, au fond à gauche, ce qu’il faut pour le café.)= Messieurs, puis-je vous offrir une tasse de café?
LE JUGE.
Merci, général; l’urgence de cette affaire nous a fait partir à l’improviste, et ma femme m’attend pour dîner à Louviers.
=(Il va au perron causer avec le médecin.)=
LE GÉNÉRAL, =à Ramel=.
Et vous, Monsieur, l’ami de Ferdinand?
RAMEL.
Ah! vous avez en lui, général, le plus noble cœur, le plus probe garçon et le plus charmant caractère que j’aie jamais rencontrés.
PAULINE.
Il est bien aimable, ce procureur du roi!
GODARD.
Et pourquoi? Serait-ce parce qu’il fait l’éloge de M. Ferdinand?... Tiens, tiens, tiens!
GERTRUDE, =à Ramel=.
Toutes les fois, Monsieur, que vous aurez quelques instants à vous, venez voir M. de Charny. =(Au général.)= N’est-ce pas, mon ami, nous en profiterons?
LE JUGE, =il revient du perron=.
M. de la Grandière, notre médecin, a reconnu, comme le docteur Vernon, que le décès a été causé par une attaque de choléra asiatique. Nous vous prions, madame la comtesse, et vous, monsieur le comte, de nous excuser d’avoir troublé pour un moment votre charmant et paisible intérieur. =(Le général reconduit le juge.)=
RAMEL, =à Gertrude sur le devant de la scène=.
Prenez garde! Dieu ne protége pas des tentatives aussi téméraires que la vôtre. J’ai tout deviné. Renoncez à Ferdinand, laissez-lui la vie libre, et contentez-vous d’être heureuse femme et heureuse mère. Le sentier que vous suivez conduit au crime.
GERTRUDE.
Renoncer à lui, mais autant mourir!
RAMEL, =à part=.
Allons! je le vois, il faut enlever d’ici Ferdinand.
=(Il fait un signe à Ferdinand, le prend par le bras et sort avec lui.)=
LE GÉNÉRAL.
Enfin, nous en voilà débarrassés! =(A Gertrude.)= Fais servir le café.
GERTRUDE.
Pauline, sonne pour le café. =(Pauline sonne.)=
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, =moins= FERDINAND, RAMEL, LE JUGE =et= BAUDRILLON.
GODARD.
Je vais savoir, dans l’instant, si Pauline aime M. Ferdinand. Ce gamin, qui demande en quoi est faite la justice, me paraît très-farceur, il me servira. =(Félix paraît.)=
GERTRUDE.
Le café. =(Félix apporte le guéridon où les tasses sont déposées.)=
GODARD, =qui a pris Napoléon à part=.
Veux-tu faire une bonne farce?
NAPOLÉON.
Je crois bien. Vous en savez?
GODARD.
Viens, je vais te dire comment il faut t’y prendre.
=(Godard va jusqu’au perron avec Napoléon.)=
LE GÉNÉRAL.
Pauline, mon café. =(Pauline le lui apporte.)= Il n’est pas assez sucré. =(Pauline lui donne du sucre.)= Merci, petite.
GERTRUDE.
Monsieur de Rimonville?
LE GÉNÉRAL.
Godard?...
GERTRUDE.
Monsieur de Rimonville?
LE GÉNÉRAL.
Godard, ma femme vous demande si vous voulez du café?
GODARD.
Volontiers, madame la comtesse.
=(Il vient à une place d’où il peut observer Pauline.)=
LE GÉNÉRAL.
Oh! que c’est agréable de prendre son café bien assis!
NAPOLÉON.
Maman, maman! mon bon ami Ferdinand vient de tomber; s’est cassé la jambe, car on le porte.
VERNON.
Ah! bah!
LE GÉNÉRAL.
Quel malheur!
PAULINE.
Ah! mon Dieu! =(Elle tombe sur un fauteuil.)=
GERTRUDE.
Que dis-tu donc là?
NAPOLÉON.
C’est pour rire! Je voulais voir si vous aimiez mon bon ami.
GERTRUDE.
C’est bien mal, ce que tu fais là; tu n’es pas capable d’inventer de pareilles noirceurs?
NAPOLÉON, =tout bas=.
C’est Godard.
GODARD.
Il est aimé, elle a été prise à ma souricière, qui est infaillible.
GERTRUDE, =à Godard, à qui elle tend un petit verre=.
Savez-vous, Monsieur, que vous seriez un détestable précepteur? C’est bien mal à vous d’apprendre de semblables méchancetés à un enfant.
GODARD.
Vous trouverez que j’ai très-bien fait, quand vous saurez que par ce petit stratagème de société j’ai pu découvrir mon rival.
=(Il montre Ferdinand, qui entre.)=
GERTRUDE, =elle laisse tomber le sucrier=.
Lui!
GODARD, =à part=.
Elle aussi!
GERTRUDE, =haut=.
Vous m’avez fait peur.
LE GÉNÉRAL, =qui s’est levé=.
Qu’as-tu donc, ma chère enfant?
GERTRUDE.
Rien; une espièglerie de monsieur, qui m’a dit que le procureur du roi revenait. Félix, emportez ce sucrier, et donnez-en un autre.
VERNON.
C’est la journée aux événements.
GERTRUDE.
Monsieur Ferdinand, vous allez avoir du sucre. =(A part.)= Il ne la regarde pas. =(Haut.)= Eh bien! Pauline, tu ne prends pas un morceau de sucre dans le café de ton père?
NAPOLÉON.
Ah! bien, oui, elle est trop émue; elle a fait: Ah!
PAULINE.
Veux-tu te taire, petit menteur! tu ne cesses de me taquiner.
=(Elle s’assied sur son père et prend un canard.)=
GERTRUDE.
Ce serait vrai? et moi qui l’ai si bien habillée! =(A Godard.)= Si vous aviez raison, votre mariage se ferait dans quinze jours. =(Haut.)= Monsieur Ferdinand, votre café.
GODARD.
J’en ai donc pris deux dans ma souricière! Et le général si calme, si tranquille, et cette maison si paisible!... Ça va devenir drôle... je reste, je veux faire le whist! Oh! je n’épouse plus. =(Montrant Ferdinand.)= En voilà-t-il un homme heureux! aimé de deux femmes charmantes, délicieuses! quel factotum! Mais qu’a-t-il donc de plus que moi, qui ai quarante mille livres de rente?
GERTRUDE.
Pauline, ma fille, présente les cartes à ces messieurs pour le whist. Il est bientôt neuf heures... s’ils veulent faire leur partie, il ne faut pas perdre de temps. =(Pauline arrange les cartes.)= Allons, Napoléon, dites bonsoir à ces messieurs, et donnez bonne opinion de vous, en ne gaminant pas comme vous faites tous les soirs.
NAPOLÉON.
Bonsoir, papa. Comment donc est faite la justice?
LE GÉNÉRAL.
Comme un aveugle! Bonne nuit, mon mignon!
NAPOLÉON.
Bonsoir, monsieur Vernon! De quoi est donc faite la justice?
VERNON.
De tous nos crimes. Quand tu as commis une sottise, on te donne le fouet; voilà la justice.
NAPOLÉON.
Je n’ai jamais eu le fouet.
VERNON.
On ne t’a jamais fait justice, alors!
NAPOLÉON.
Bonsoir, mon bon ami! bonsoir, Pauline! adieu, monsieur Godard.....
GODARD.
De Rimonville.
NAPOLÉON.
Ai-je été gentil? =(Gertrude l’embrasse.)=
LE GÉNÉRAL.
J’ai le roi.
VERNON.
Moi, la dame.
FERDINAND, =à Godard=.
Monsieur, nous sommes ensemble.
GERTRUDE, =voyant Marguerite=.
Dis bien tes prières, ne fais pas enrager Marguerite... va, cher amour.
NAPOLÉON.
Tiens, cher amour!... en quoi c’est y fait l’amour? =(Il s’en va.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, =moins= NAPOLÉON.
LE GÉNÉRAL.
Quand il se met dans ses questions, cet enfant-là, il est à mourir de rire.
GERTRUDE.
Il est souvent fort embarrassant de lui répondre. =(A Pauline.)= Viens là, nous deux, nous allons finir notre ouvrage.
VERNON.
C’est à vous à donner, général.
LE GÉNÉRAL.
A moi?... Tu devrais te marier, Vernon, nous irions chez toi comme tu viens ici, tu aurais tous les bonheurs de la famille. Voyez-vous, Godard, il n’y a pas dans le département un homme plus heureux que moi.
VERNON.
Quand on est en retard de soixante-sept ans sur le bonheur, on ne peut plus se rattraper. Je mourrai garçon.
=(Les deux femmes se mettent à travailler à la même tapisserie.)=
GERTRUDE, =avec Pauline sur le devant de la scène=.
Eh bien! mon enfant, Godard m’a dit que tu l’avais reçu plus que froidement; c’est cependant un bien bon parti.
PAULINE.
Mon père, Madame, me laisse la liberté de choisir moi-même un mari.
GERTRUDE.
Sais-tu ce que dira Godard? Il dira que tu l’as refusé parce que tu as déjà choisi quelqu’un.
PAULINE.
Si c’était vrai, mon père et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je de manquer de confiance en vous?
GERTRUDE.
Qui sait? je ne t’en blâmerais pas. Vois-tu, ma chère Pauline, en fait d’amour, il y en a dont le secret est héroïquement gardé par les femmes, gardé au milieu des plus cruels supplices.
PAULINE, =à part, ramassant ses ciseaux qu’elle a laissé tomber=.
Ferdinand m’avait bien dit de me méfier d’elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDE.
Tu pourrais avoir dans le cœur un de ces amours-là! Si un pareil malheur t’arrivait, compte sur moi... Je t’aime, vois-tu! je fléchirai ton père; il a quelque confiance en moi, je puis même beaucoup sur son esprit, sur son caractère... ainsi, chère enfant, ouvre-moi ton cœur?
PAULINE.
Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
LE GÉNÉRAL.
Vernon, qu’est-ce que tu fais donc?
=(Légers murmures. Pauline jette un regard vers la table de jeu.)=
GERTRUDE, =à part=.
L’interrogation directe n’a pas réussi. =(Haut.)= Combien tu me rends heureuse! car ce plaisant de petite ville, Godard, prétend que tu t’es presque évanouie quand il a fait dire exprès par Napoléon que Ferdinand s’était cassé la jambe... Ferdinand est un aimable jeune homme, dans notre intimité depuis bientôt quatre ans; quoi de plus naturel que cet attachement pour ce garçon, qui non-seulement a de la naissance, mais encore des talents?
PAULINE.
C’est le commis de mon père.
GERTRUDE.
Ah! grâce à Dieu, tu ne l’aimes pas; tu m’effrayais, car, ma chère, il est marié.
PAULINE.
Tiens, il est marié! pourquoi cache-t-il cela? =(A part.)= Marié! ce serait infâme; je lui demanderai ce soir, je lui ferai le signal dont nous sommes convenus.
GERTRUDE, =à part=.
Pas une fibre n’a tressailli dans sa figure! Godard s’est trompé, ou cette enfant serait aussi forte que moi... =(Haut.)= Qu’as-tu, mon ange?
PAULINE.
Oh! rien.
GERTRUDE, =lui mettant la main dans le dos=.
Tu as chaud! là, vois-tu? =(A part.)= Elle l’aime, c’est sûr..... Mais lui, l’aime-t-il? Oh! je suis dans l’enfer.
PAULINE.
Je me serai trop appliquée à l’ouvrage! Et vous, qu’avez-vous?
GERTRUDE.
Rien! Tu me demandais pourquoi Ferdinand cache son mariage?
PAULINE.
Ah! oui!
GERTRUDE, =à part=.
Voyons si elle sait le secret de son nom. =(Haut.)= Parce que sa femme est très-indiscrète et qu’elle l’aurait compromis..... Je ne puis t’en dire davantage.
PAULINE.
Compromis! Et pourquoi compromis?
GERTRUDE, =se levant=.
Si elle l’aime, elle a un caractère de fer! Mais où se seraient-ils vus? Je ne la quitte pas le jour, Champagne le voit à toute heure à la fabrique... Non, c’est absurde... Si elle l’aime, elle l’aime à elle seule, comme font toutes les jeunes filles qui commencent à aimer un homme sans qu’il s’en aperçoive; mais s’ils sont d’intelligence, je l’ai frappée trop droit au cœur pour qu’elle ne lui parle pas, ne fût-ce que des yeux. Oh! je ne les perdrai pas de vue.
GODARD.
Nous avons gagné, monsieur Ferdinand, à merveille!
=(Ferdinand quitte le jeu et se dirige vers Gertrude.)=
PAULINE, =à part=.
Je ne croyais pas qu’on pût souffrir autant sans mourir.
FERDINAND, =à Gertrude=.
Madame, c’est à vous à me remplacer.
GERTRUDE.
Pauline, prends ma place. =(A part.)= Je ne puis pas lui dire qu’il aime Pauline, ce serait lui en donner l’idée. Que faire? =(A Ferdinand.)= Elle m’a tout avoué.
FERDINAND.
Quoi?
GERTRUDE.
Mais, tout!
FERDINAND.
Je ne comprends pas... Mademoiselle de Grandchamp?...
GERTRUDE.
Oui.
FERDINAND.
Eh bien! qu’a-t-elle fait?
GERTRUDE.
Vous ne m’avez pas trahie? Vous n’êtes pas d’intelligence pour me tuer?
FERDINAND.
Vous tuer? Elle!... Moi!
GERTRUDE.
Serais-je la victime d’une plaisanterie de Godard?...
FERDINAND.
Gertrude... vous êtes folle.
GODARD, =à Pauline=.
Ah! Mademoiselle, vous faites des fautes.
PAULINE.
Vous avez beaucoup perdu, Monsieur, à ne pas avoir ma belle-mère.
GERTRUDE.
Ferdinand, je ne sais où est l’erreur, où est la vérité; mais ce que je sais, c’est que je préfère la mort à la perte de nos espérances.
FERDINAND.
Prenez garde! Depuis quelques jours le docteur nous observe d’un œil bien malicieux.
GERTRUDE, =à part=.
Elle ne l’a pas regardé! =(Haut.)= Oh! elle épousera Godard, son père l’y forcera.
FERDINAND.
C’est un excellent parti que ce Godard.
LE GÉNÉRAL.
Il n’y a pas moyen d’y tenir! Ma fille fait fautes sur fautes; et toi, Vernon, tu ne sais ce que tu joues, tu coupes mes rois.
VERNON.
Mon cher général, c’est pour rétablir l’équilibre.
LE GÉNÉRAL.
Ganache! tiens, il est dix heures, nous ferons mieux d’aller dormir que de jouer comme cela. Ferdinand, faites-moi le plaisir de conduire Godard à son appartement. Quant à toi, Vernon, tu devrais coucher sous ton lit pour avoir coupé mes rois.
GODARD.
Mais il ne s’agit que de cinq francs, général.
LE GÉNÉRAL.
Et l’honneur? =(A Vernon.)= Tiens, quoique tu aies mal joué, voilà ta canne et ton chapeau. =(Pauline prend une fleur à la jardinière et joue avec.)=
GERTRUDE.
Un signal! oh! dussé-je me faire tuer par mon mari, je veillerai sur elle cette nuit.
FERDINAND, =qui a pris à Félix un bougeoir=.
M. de Rimonville, je suis à vos ordres.
GODARD.
Je vous souhaite une bonne nuit, Madame! Mes humbles hommages, Mademoiselle! Bonsoir, général!
LE GÉNÉRAL.
Bonsoir, Godard.
GODARD.
De Rimonville... Docteur, je...
VERNON, =le regarde et se mouche=.
Adieu, mon ami.
LE GÉNÉRAL, =reconduisant le docteur=.
Allons, à demain, Vernon! mais viens de bonne heure.
SCÈNE VI.
GERTRUDE, PAULINE, LE GÉNÉRAL.
GERTRUDE.
Mon ami, Pauline refuse Godard.
LE GÉNÉRAL.
Et quelles sont tes raisons, ma fille?
PAULINE.
Mais il ne me plaît pas assez pour que je fasse de lui un mari.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien! nous en chercherons un autre; mais il faut en finir, car tu as vingt-deux ans, et l’on pourrait croire des choses désagréables pour toi, pour ma femme et pour moi.
PAULINE.
Il ne m’est donc pas permis de rester fille?
GERTRUDE.
Elle a fait un choix, mais elle ne veut peut-être le dire qu’à vous; je vous laisse, confessez-la! =(A Pauline.)= Bonne nuit, mon enfant! cause avec ton père. =(A part.)= Je vais les écouter.
=(Elle va fermer la porte et rentre dans sa chambre.)=
SCÈNE VII.
LE GÉNÉRAL, PAULINE.
LE GÉNÉRAL, =à part=.
Confesser ma fille! Je suis tout à fait impropre à cette manœuvre! C’est elle qui me confessera. =(Haut.)= Pauline, viens là. =(Il la prend sur ses genoux.)= Bien, ma petite chatte, crois-tu qu’un vieux troupier comme moi ne sache pas ce que signifie la résolution de rester fille... Cela veut dire, dans toutes les langues, qu’une jeune personne veut se marier, mais... à quelqu’un qu’elle aime.
PAULINE.
Papa, je te dirais bien quelque chose, mais je n’ai pas confiance en toi.
LE GÉNÉRAL.
Et pourquoi cela, Mademoiselle?
PAULINE.
Tu dis tout à ta femme.
LE GÉNÉRAL.
Et tu as un secret de nature à ne pas être dit à un ange, à une femme qui t’a élevée, à ta seconde mère!
PAULINE.
Oh! si tu te fâches, je vais aller me coucher... Je croyais, moi, que le cœur d’un père devait être un asile sûr pour une fille.
LE GÉNÉRAL.
Oh! câline! Allons, pour toi je vais me faire doux.
PAULINE.
Oh! que tu es bon! Eh bien! si j’aimais le fils d’un de ceux que tu maudis?
LE GÉNÉRAL, =il se lève brusquement et repousse sa fille=.
Je te maudirais!
PAULINE.
En voilà de la douceur, là! =(Gertrude paraît.)=
LE GÉNÉRAL.
Mon enfant, il est des sentiments qu’il ne faut jamais éveiller en moi; tu le sais, c’est ma vie. Veux-tu la mort de ton père?
PAULINE.
Oh!
LE GÉNÉRAL.
Chère enfant! j’ai fait mon temps... Tiens, mon sort est à envier près de toi, près de Gertrude. Eh bien! quelque douce et charmante que soit mon existence, je la quitterais sans regret si, la quittant, je te rendais heureuse; car nous devons le bonheur à ceux à qui nous avons donné la vie.
PAULINE =voit la porte entre-bâillée=.
Ah! elle écoute. =(Haut.)= Mon père, il n’en est rien, rassurez-vous! Mais enfin, voyons... Si cela était et que ce fût un sentiment si violent que j’en dusse mourir?
LE GÉNÉRAL.
Il faudrait ne m’en rien dire, ce serait plus sage, et attendre ma mort. Et encore! s’il n’y a rien de plus sacré, de plus aimé, après Dieu et la patrie, pour les pères, que leurs enfants, les enfants, à leur tour, doivent tenir pour saintes les volontés de leurs pères, et ne jamais leur désobéir, même après leur mort. Si tu n’étais pas fidèle à cette haine, je sortirais, je crois, de mon cercueil pour te maudire.
PAULINE, =elle embrasse son père=.
Oh! méchant! méchant! Eh bien! je saurai maintenant si tu es discret... Jure-moi sur ton honneur de ne pas dire un mot de ceci.
LE GÉNÉRAL.
Je te le promets! Mais quelle raison as-tu donc de te défier de Gertrude?
PAULINE.
Tu ne me croirais pas.
LE GÉNÉRAL.
Ton intention est-elle de tourmenter ton père?
PAULINE.
Non... A quoi tiens-tu le plus, à ta haine contre les traîtres ou à ton honneur?
LE GÉNÉRAL.
A l’un comme à l’autre, c’est le même principe.
PAULINE.
Eh bien! si tu manques à l’honneur en manquant à ton serment, tu pourras manquer à ta haine. Voilà tout ce que je voulais savoir!
LE GÉNÉRAL.
Si les femmes sont angéliques, elles ont aussi quelque chose d’infernal. Dites-moi qui souffle de pareilles idées à une fille innocente comme la mienne?... Voilà comme elles nous mènent par le...
PAULINE.
Bonne nuit, mon père.
LE GÉNÉRAL.
Hum! méchante enfant!
PAULINE.
Sois discret, ou je t’amène un gendre à te faire frémir.
=(Elle rentre chez elle.)=
SCÈNE VIII.
LE GÉNÉRAL, =seul=.
Il y a certainement un mot à cette énigme! Il faut le trouver! oui, le trouver à nous deux, Gertrude.
SCÈNE IX.
=La scène change. La chambre de Pauline. C’est une petite chambre simple, le lit au fond, une table ronde à gauche. Il existe une sortie dérobée à gauche, et l’entrée est à droite.=
PAULINE.
Enfin, me voilà seule, je puis ne plus me contraindre! Marié!!! mon Ferdinand marié!!! Ce serait le plus lâche, le plus infâme, le plus vil des hommes! je le tuerais!—Le tuer!... non, mais je ne survivrais pas une heure à cette certitude... Ma belle-mère m’est odieuse! ah! si elle devient mon ennemie, elle aura la guerre, et je la lui ferai bonne. Ce sera terrible: je dirai tout ce que je sais à mon père. =(Elle regarde à sa montre.)= Onze heures et demie, il ne peut venir qu’à minuit, quand tout dort. Pauvre Ferdinand! risquer sa vie ainsi pour une heure de causerie avec sa future! est-ce aimer? On ne fait pas de telles entreprises pour toutes les femmes! aussi de quoi ne serais-je pas capable pour lui! Si mon père nous surprenait, ce serait moi qui recevrais le premier coup. Oh! douter de l’homme qu’on aime, c’est je crois un plus cruel supplice que de le perdre: la mort, on l’y suit; mais le doute!..... c’est la séparation... Ah! je l’entends.
SCÈNE X.
FERDINAND, PAULINE; =elle pousse les verrous=.
PAULINE.
Es-tu marié?
FERDINAND.
Quelle plaisanterie!... Ne te l’aurais-je pas dit?
PAULINE.
Ah! =(Elle tombe dans un fauteuil, puis à genoux.)= Sainte Vierge, quel vœu vous faire? =(Elle embrasse la main de Ferdinand.)= Et toi, sois mille fois béni.
FERDINAND.
Mais qui t’a dit une pareille folie?
PAULINE.
Ma belle-mère.
FERDINAND.
Elle sait tout! ou si elle ne le sait pas, elle va nous espionner et tout découvrir; car les soupçons, chez les femmes comme elle, c’est la certitude!... Écoute-moi, Pauline, les instants sont précieux. C’est madame de Grandchamp qui m’a fait venir dans cette maison.
PAULINE.
Et pourquoi?
FERDINAND.
Parce qu’elle m’aime.
PAULINE.
Quelle horreur!... Eh bien! et mon père?
FERDINAND.
Elle m’aimait avant de se marier.
PAULINE.
Elle t’aime; mais toi, l’aimes-tu?
FERDINAND.
Serais-je resté dans cette maison?
PAULINE.
Elle t’aime... encore?
FERDINAND.
Malheureusement toujours!... Elle a été, je dois te l’avouer, ma première inclination; mais je la hais aujourd’hui de toutes les puissances de mon âme, et je cherche pourquoi. Est-ce parce que je t’aime, et que tout véritable et pur amour est de sa nature exclusif? est-ce que la comparaison d’un ange de pureté tel que toi et d’un démon comme elle me pousse autant à la haine du mal qu’à l’amour de toi, mon bien, mon bonheur, mon joli trésor? je ne sais. Mais je la hais, et je t’aime à ne pas regretter de mourir, si ton père me tuait; car une de nos causeries, une heure passée là, près de toi, me semble, même après qu’elle s’est écoulée, toute ma vie.
PAULINE.
Oh! parle, parle toujours!..... tu m’as rassurée. Après t’avoir entendu, je te pardonne le mal que tu m’as fait en m’apprenant que je ne suis pas ton premier, ton seul amour, comme tu es le mien... C’est une illusion perdue, que veux-tu? Ne te fâche pas? Les jeunes filles sont folles, elles n’ont d’ambition que dans leur amour, et elles voudraient avoir le passé comme elles ont l’avenir de celui qu’elles aiment! Tu la hais! voilà pour moi plus d’amour dans une parole que toutes les preuves que tu m’en as données en deux ans. Si tu savais avec quelle cruauté cette marâtre m’a mise à la question! Je me vengerai!
FERDINAND.
Prends garde! elle est bien dangereuse! Elle gouverne ton père! elle est femme à livrer un combat mortel!
PAULINE.
Mortel! c’est ce que je veux.
FERDINAND.
De la prudence, ma chère Pauline! Nous voulons être l’un à l’autre, n’est-ce pas?... eh bien! mon amie, le procureur du roi est d’avis que, pour triompher des difficultés qui nous séparent, il faut avoir la force de nous quitter pendant quelque temps.
PAULINE.
Oh! donne-moi deux jours, et j’aurai tout obtenu de mon père.
FERDINAND.
Tu ne connais pas madame de Grandchamp. Elle a trop fait pour ne pas te perdre, et elle osera tout. Aussi ne partirai-je pas sans te donner des armes terribles contre elle.