Part 19
Monsieur, la pensée que vous avez eue de me rechercher, quelque flatteuse qu’elle soit pour moi, ne vous donne pas un droit d’inquisition plus qu’inconvenant.
GODARD, =à part=.
Aurais-je un rival?... =(Haut.)= Personne, Mademoiselle, ne renonce au bonheur sans combattre.
PAULINE.
Encore?... Je vais me retirer, Monsieur.
GODARD.
De grâce, Mademoiselle. =(A part.)= Voilà pour ta raillerie.
PAULINE.
Eh! Monsieur, vous êtes riche, et personnellement si bien traité par la nature; vous êtes si bien élevé, si spirituel, que vous trouverez facilement une jeune personne et plus riche et plus belle que moi.
GODARD.
Mais quand on aime?
PAULINE.
Eh bien! monsieur, c’est cela même.
GODARD, =à part=.
Ah! elle aime quelqu’un... je vais rester pour savoir qui. (Haut.) Mademoiselle, dans l’intérêt de mon amour-propre, me permettez-vous au moins de demeurer ici quelques jours!
PAULINE.
Mon père, Monsieur, vous répondra.
GERTRUDE, =s’avançant, à Godard=.
Eh bien?
GODARD.
Refusé net, durement et sans espoir; elle a le cœur pris.
GERTRUDE, =à Godard=.
Elle? une enfant que j’ai élevée, je le saurais; et d’ailleurs, personne ne vient ici... =(A part.)= Ce garçon vient de me donner des soupçons qui sont entrés comme des coups de poignard dans mon cœur... =(A Godard.)= Demandez-lui donc...
GODARD.
Ah! bien, lui demander quelque chose?... Elle s’est cabrée au premier mot de jalousie.
GERTRUDE.
Eh bien! je la questionnerai, moi!...
LE GÉNÉRAL.
Ah! voilà le docteur!... nous allons savoir la vérité sur la mort de la femme à Champagne.
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, LE DOCTEUR VERNON.
LE GÉNÉRAL.
Eh bien?
VERNON.
J’en étais sûr, Mesdames. =(Il les salue.)= Règle générale, quand un homme bat sa femme, il se garde de l’empoisonner, il y perdrait trop. On tient à sa victime.
LE GÉNÉRAL, =à Godard=.
Il est charmant!
GODARD.
Il est charmant!
LE GÉNÉRAL, =au docteur, en lui présentant Godard=.
M. Godard.
GODARD.
De Rimonville.
VERNON =le regarde et se mouche. Continuant.=
S’il la tue, c’est par erreur, pour avoir tapé trop fort; et il est au désespoir; tandis que Champagne est assez naïvement enchanté d’être naturellement veuf. En effet, sa femme est morte du choléra. C’est un cas assez rare, mais qui se voit quelquefois, du choléra asiatique, et je suis bien aise de l’avoir observé; car, depuis la campagne d’Égypte, je ne l’avais plus vu... Si l’on m’avait appelé, je l’aurais sauvée.
GERTRUDE.
Ah! quel bonheur!... Un crime dans notre établissement, si paisible depuis douze ans, cela m’aurait glacée d’effroi.
LE GÉNÉRAL.
Voilà l’effet des bavardages. Mais es-tu bien certain, Vernon?
VERNON.
Certain! Belle question à faire à un ancien chirurgien en chef qui a traité douze armées françaises de 1793 à 1815, qui a pratiqué en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Russie, en Pologne, en Égypte; à un médecin cosmopolite!
LE GÉNÉRAL, =il lui frappe le ventre=.
Charlatan, va!... il a tué plus de monde que moi, dans tous ces pays-là!
GODARD.
Ah çà! mais qu’est-ce qu’on disait donc?
GERTRUDE.
Que ce pauvre Champagne, notre contre-maître, avait empoisonné sa femme.
VERNON.
Malheureusement, ils avaient eu la veille une conversation où ils s’étaient trouvés manche à manche... Ah! ils ne prenaient pas exemple sur leurs maîtres.
GODARD.
Un pareil bonheur devrait être contagieux; mais les perfections que madame la comtesse nous fait admirer sont si rares.
GERTRUDE.
A-t-on du mérite à aimer un être excellent et une fille comme celle-là?...
LE GÉNÉRAL.
Allons, Gertrude, tais-toi!... cela ne se dit pas devant le monde.
VERNON, =à part=.
Cela se dit toujours ainsi, quand on a besoin que le monde le croie.
LE GÉNÉRAL, =à Vernon=.
Que grommelles-tu là?
VERNON.
Je dis que j’ai soixante-sept ans, que je suis votre cadet, et que je voudrais être aimé comme cela... =(A part.)= Pour être sûr que c’est de l’amour.
LE GÉNÉRAL, =au docteur=.
Envieux! =(A sa femme.)= Ma chère enfant, je n’ai pas pour te bénir la puissance de Dieu, mais je crois qu’il me la prête pour t’aimer.
VERNON.
Vous oubliez que je suis médecin, mon cher ami; c’est bon pour un refrain de romance, ce que vous dites à madame.
GERTRUDE.
Il y a des refrains de romance, docteur, qui sont très-vrais.
LE GÉNÉRAL.
Docteur, si tu continues à taquiner ma femme, nous nous brouillerons: un doute sur ce chapitre est une insulte.
VERNON.
Je n’ai aucun doute. =(Au général.)= Seulement, vous avez aimé tant de femmes avec la puissance de Dieu, que je suis en extase, comme médecin, de vous voir toujours si bon chrétien, à soixante-dix ans. =(Gertrude se dirige doucement vers le canapé où est assis le docteur.)=
LE GÉNÉRAL.
Chut! les dernières passions, mon ami, sont les plus puissantes.
VERNON.
Vous avez raison. Dans la jeunesse, nous aimons avec toutes nos forces qui vont en diminuant, tandis que dans la vieillesse nous aimons avec notre faiblesse qui va, qui va grandissant.
LE GÉNÉRAL.
Méchant philosophe!
GERTRUDE, =à Vernon=.
Docteur, pourquoi, vous, si bon, essayez-vous de jeter des doutes dans le cœur de Grandchamp?... Vous savez qu’il est d’une jalousie à tuer sur un soupçon. Je respecte tellement ce sentiment que j’ai fini par ne plus voir que vous, M. le maire et M. le curé. Voulez-vous que je renonce encore à votre société, qui nous est si douce, si agréable?... Ah! voilà Napoléon.
VERNON, =à part=.
Une déclaration de guerre!... Elle a renvoyé tout le monde, elle me renverra.
GODARD.
Docteur, vous, qui êtes presque de la maison, dites-moi donc ce que vous pensez de mademoiselle Pauline. =(Le docteur se lève, le regarde, se mouche et gagne le fond. On entend sonner pour le dîner.)=
SCÈNE VI.
=LES MÊMES=, NAPOLÉON, FÉLIX.
NAPOLÉON, =accourant=.
Papa, papa, n’est-ce pas que tu m’as permis de monter Coco?
LE GÉNÉRAL.
Certainement.
NAPOLÉON, =à Félix=.
Ah! vois-tu?
GERTRUDE, =elle essuie le front de son fils=.
A-t-il chaud!
LE GÉNÉRAL.
Mais à condition que quelqu’un t’accompagnera.
FÉLIX.
Eh bien! j’avais raison, monsieur Napoléon. Mon général, le petit coquin voulait aller sur le poney, tout seul par la campagne.
NAPOLÉON.
Il a peur pour moi! Est-ce que j’ai peur de quelque chose, moi?
=(Félix sort. On sonne pour le dîner.)=
LE GÉNÉRAL.
Viens que je t’embrasse pour ce mot-là... Voilà un petit milicien qui tient de la jeune garde.
LE DOCTEUR, =en regardant Gertrude=.
Il tient de son père!
GERTRUDE, =vivement=.
Au moral, c’est tout son portrait; car, au physique, il me ressemble.
FÉLIX.
Madame est servie...
GERTRUDE.
Eh bien! où donc est Ferdinand!... il est toujours si exact... Tiens, Napoléon, va voir dans l’allée de la fabrique s’il vient, et cours lui dire qu’on a sonné.
LE GÉNÉRAL.
Mais nous n’avons pas besoin d’attendre Ferdinand. Godard, donnez le bras à Pauline. =(Vernon va offrir le bras à Gertrude.)= Eh! eh! permets, Vernon?... Tu sais bien que personne que moi ne prend le bras de ma femme.
VERNON, =à lui-même=.
Décidément, il est incurable.
NAPOLÉON.
Ferdinand, je l’ai vu là-bas dans la grande avenue.
VERNON.
Donne-moi la main, tyran?
NAPOLÉON.
Tiens, tyran!... c’est moi qui vas te tirer, et joliment.
=(Il fait tourner Vernon.)=
SCÈNE VII.
FERDINAND. =Il sort avec précaution de chez Pauline.=
Le petit m’a sauvé, mais je ne sais pas par quel hasard il m’a vu dans l’avenue! Encore une imprudence de ce genre, et nous sommes perdus!... Il faut sortir de cette situation à tout prix... Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard. Le général, et Gertrude surtout, vont vouloir connaître les motifs de ce refus! Voyons, gagnons le perron, pour avoir l’air de venir de la grande allée, comme l’a dit Léon. Pourvu que personne ne me voie de la salle à manger... =(Il rencontre Ramel.)= Eugène Ramel!
SCÈNE VIII.
FERDINAND, RAMEL.
RAMEL.
Toi ici, Marcandal!
FERDINAND.
Chut! ne prononce plus jamais ici ce nom-là! Si le général m’entendait appeler Marcandal, s’il apprenait que c’est mon nom, il me tuerait à l’instant comme un chien enragé.
RAMEL.
Et pourquoi?
FERDINAND.
Parce que je suis le fils du général Marcandal.
RAMEL.
Un général à qui les Bourbons ont, en partie, dû leur second voyage.
FERDINAND.
Aux yeux du général Grandchamp, avoir quitté Napoléon pour servir les Bourbons, c’est avoir trahi la France. Hélas! mon père lui a donné raison, car il est mort de chagrin. Ainsi, songe bien à ne m’appeler que Ferdinand Charny, du nom de ma mère.
RAMEL.
Et que fais-tu donc ici?
FERDINAND.
J’y suis le directeur, le caissier, le maître Jacques de la fabrique.
RAMEL.
Comment! par nécessité?
FERDINAND.
Par nécessité! Mon père a tout dissipé, même la fortune de ma pauvre mère, qui vit de sa pension de veuve d’un lieutenant général en Bretagne.
RAMEL.
Comment! ton père, commandant de la garde royale, dans une position si brillante, est mort sans te rien laisser, pas même une protection?
FERDINAND.
A-t-on jamais trahi, changé de parti, sans des raisons...
RAMEL.
Voyons, voyons, ne parlons plus de cela.
FERDINAND.
Mon père était joueur... voilà pourquoi il eut tant d’indulgence pour mes folies... Mais toi, qui t’amènes ici?
RAMEL.
Depuis quinze jours je suis procureur du roi à Louviers.
FERDINAND.
On m’avait dit... j’ai lu même un autre nom.
RAMEL.
De la Grandière.
FERDINAND.
C’est cela.
RAMEL.
Pour pouvoir épouser mademoiselle de Boudeville, j’ai obtenu la permission de prendre, comme toi, le nom de ma mère. La famille Boudeville me protége, et, dans un an, je serai, sans doute, avocat général à Rouen... un marchepied pour aller à Paris.
FERDINAND.
Et pourquoi viens-tu dans notre paisible fabrique?
RAMEL.
Pour une instruction criminelle, une affaire d’empoisonnement. C’est un beau début. =(Entre Félix.)=
FÉLIX.
Ah! Monsieur, madame est d’une inquiétude...
FERDINAND.
Dis que je suis en affaire. =(Félix sort.)= Mon cher Eugène, dans le cas où le général, qui est très-curieux, comme tous les vieux troupiers désœuvrés, te demanderait comment nous nous sommes rencontrés, n’oublie pas de dire que nous sommes venus par la grande avenue..... C’est capital pour moi..... Revenons à ton affaire. C’est pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l’enfant qui naît!
RAMEL.
Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule. Je vois que tu es resté ce que je t’ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin! un poëte qui met la poésie dans sa vie au lieu de l’écrire, croyant au bien, au beau! Ah çà! et l’ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu’est-elle devenue?
FERDINAND.
Chut! ce n’est pas seulement le ministre de la justice, c’est un peu le ciel qui t’a envoyé à Louviers; car j’avais besoin d’un ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, viens ici. C’est à mon ami de collége, c’est au confident de ma jeunesse que je vais m’adresser: tu ne seras jamais un procureur du roi pour moi, n’est-ce pas? Tu vas voir par la nature de mes aveux qu’ils exigent le secret du confesseur.
RAMEL.
Y aurait-il quelque chose de criminel?
FERDINAND.
Allons donc! tout au plus des délits que les juges voudraient avoir commis.
RAMEL.
C’est que je ne t’écouterais pas; ou, si je t’écoutais...
FERDINAND.
Eh bien?
RAMEL.
Je demanderais mon changement.
FERDINAND.
Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur ami... Eh bien! depuis trois ans j’aime tellement mademoiselle Pauline de Grandchamp, et elle...
RAMEL.
N’achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et Juliette... en pleine Normandie.
FERDINAND.
Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces deux amants n’est qu’une bagatelle en comparaison de l’horreur de M. de Grandchamp pour le fils du traître Marcandal!
RAMEL.
Mais voyons! mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre dans trois ans; elle est riche de son chef (je sais cela par les Boudeville); vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire à calmer la colère du général; et vous lui ferez, s’il le faut, les sommations respectueuses.
FERDINAND.
Te consulterais-je, s’il ne s’agissait que de ce vulgaire et facile dénoûment?
RAMEL.
Ah! j’y suis! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... qui s’est comme tous les anges métamorphosée en... femme légitime.
FERDINAND.
Cent fois pis! Gertrude, mon cher, c’est... madame de Grandchamp.
RAMEL.
Ah çà! comment t’es-tu fourré dans un pareil guêpier?
FERDINAND.
Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver du miel.
RAMEL.
Oh! oh! ceci devient très-grave! alors ne me cache plus rien.
FERDINAND.
Mademoiselle Gertrude de Meilliac, élevée à Saint-Denis, m’a sans doute aimé d’abord par ambition; très-aise de me savoir riche, elle a tout fait pour m’attacher de manière à devenir ma femme.
RAMEL.
C’est le jeu de toutes les orphelines intrigantes.
FERDINAND.
Mais comment Gertrude a fini par m’aimer?... c’est ce qui ne se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion, que dis-je passion? c’est chez elle ce premier, ce seul et unique amour qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m’a vu ruiné vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poëte, aimant le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour tout dire, a conçu, sans me le communiquer d’ailleurs, un de ces plans infâmes et sublimes, comme tout ce que d’ardentes passions contrariées inspirent aux femmes, qui, dans l’intérêt de leur amour, font tout ce que font les despotes dans l’intérêt de leur pouvoir; pour elles, la loi suprême, c’est leur amour...
RAMEL.
Les faits, mon cher?... Tu plaides, et je suis procureur du roi.
FERDINAND.
Pendant que j’établissais ma mère en Bretagne, Gertrude a rencontré le général Grandchamp, qui cherchait une institutrice pour sa fille. Elle n’a vu dans ce vieux soldat blessé grièvement, alors âgé de cinquante-huit ans, qu’un coffre-fort. Elle s’est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir reprendre et son amour et son esclave. Elle s’est dit que ce mariage serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d’un beau réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve! Mais tu sais comme raisonnent les femmes.
RAMEL.
Elles ont une jurisprudence à elles.
FERDINAND.
Gertrude est d’une jalousie féroce. Elle veut être payée par la fidélité de l’amant de l’infidélité qu’elle fait au mari, et comme elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu...
RAMEL.
T’avoir sous son toit pour te garder elle-même.
FERDINAND.
Elle a réussi, mon cher, à m’y faire venir. J’habite, depuis trois ans, une petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas parti la première semaine, c’est que le second jour de mon arrivée, j’ai senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline.
RAMEL.
Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistrat, un peu moins laide que je ne le croyais.
FERDINAND.
Ma position? mais elle est intolérable, à cause des trois caractères au milieu desquels je me trouve pris: Pauline est hardie, comme le sont les jeunes personnes très-innocentes dont l’amour est tout idéal et qui ne voient de mal à rien, dès qu’il s’agit d’un homme de qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude est extrême: nous y échappons par la terreur que cause à Pauline le péril où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui donne la force de dissimuler! Mais Pauline vient à l’instant de refuser Godard.
RAMEL.
Godard, je le connais... C’est, sous un air bête, l’homme le plus fin, le plus curieux de tout le département. Et il est ici?
FERDINAND.
Il y dîne.
RAMEL.
Méfie-toi de lui.
FERDINAND.
Bien! Si ces deux femmes, qui ne s’aiment déjà guère, venaient à découvrir qu’elles sont rivales, l’une peut tuer l’autre, je ne sais laquelle: l’une, forte de son innocence, de sa passion légitime; l’autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimulation, de sacrifices, de crimes même... =(Napoléon entre.)=
RAMEL.
Tu m’effrayes! moi, procureur du roi. Non, parole d’honneur, les femmes coûtent souvent plus qu’elles ne valent.
NAPOLÉON.
Bon ami! papa et maman s’impatientent après toi; ils disent qu’il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d’estomac.
FERDINAND.
Petit drôle, tu es venu m’écouter!
NAPOLÉON.
Maman m’a dit à l’oreille: Va donc voir ce qu’il fait, ton bon ami.
FERDINAND.
Va, petit démon! va, je te suis! =(A Ramel.)= Tu vois, elle fait de cet enfant un espion innocent. =(Napoléon sort.)=
RAMEL.
C’est l’enfant du général?
FERDINAND.
Oui.
RAMEL.
Il a douze ans?
FERDINAND.
Oui.
RAMEL.
Voyons! tu dois avoir quelque chose de plus à me dire?
FERDINAND.
Allons, je t’en ai dit assez.
RAMEL.
Eh bien! va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ma qualité. Laissons-les dîner tranquillement. Va, mon ami, va.
SCÈNE IX.
RAMEL, =seul=.
Pauvre garçon! Si tous les jeunes gens avaient étudié les causes que j’ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient convaincus de la nécessité d’accepter le mariage comme le seul roman possible de la vie... Mais si la passion était sage, ce serait la vertu.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
RAMEL, MARGUERITE; =puis= FÉLIX.
=Ramel est abîmé dans ses réflexions et plongé dans le canapé de manière à ne pas être vu d’abord. Marguerite apporte des flambeaux et des cartes. Dans l’entr’acte la nuit est venue.=
MARGUERITE.
Quatre jeux de cartes, c’est assez, quand même M. le curé, le maire et l’adjoint viendraient. =(Félix vient allumer les bougies des candélabres.)= Je parierais bien que ma pauvre Pauline ne se mariera pas encore cette fois-ci. Chère enfant!... si défunte sa mère la voyait ne pas être ici la reine de la maison, elle en pleurerait dans son cercueil! Moi, si je reste, c’est bien pour la consoler, la servir.
FÉLIX, =à part=.
Qu’est-ce qu’elle chante, la vieille?... =(Haut.)= A qui donc en voulez-vous, Marguerite? je gage que c’est à madame.
MARGUERITE.
Non, c’est à monsieur que j’en veux.
FÉLIX.
A mon général? allez votre train alors, c’est un saint, cet homme-là.
MARGUERITE.
Un saint de pierre, car il est aveugle.
FÉLIX.
Dites donc aveuglé.
MARGUERITE.
Ah! vous avez bien trouvé cela, vous.
FÉLIX.
Le général n’a qu’un défaut... il est jaloux.
MARGUERITE.
Et emporté donc!
FÉLIX.
Et emporté, c’est la même chose. Dès qu’il a un soupçon, il bûche. Et ça lui a fait tuer deux hommes, là, roide sur le coup... Nom d’un petit bonhomme! avec un troupier de ce caractère-là, faut... quoi... l’étouffer de cajoleries... et madame l’étouffe... ce n’est pas plus fin que cela! Et alors avec ses manières elle lui a mis, comme aux chevaux ombrageux, des œillères; il ne peut voir ni à droite ni à gauche, et elle lui dit: «Mon ami, regarde devant toi!» Voilà.
MARGUERITE.
Ah! vous pensez comme moi qu’une femme de trente-deux ans n’aime un homme de soixante-dix ans qu’avec une idée... Elle a un plan.
RAMEL, =à part=.
Oh! les domestiques! des espions qu’on paye.
FÉLIX.
Quel plan? elle ne sort pas d’ici, elle ne voit personne.
MARGUERITE.
Elle tondrait sur un œuf! elle m’a retiré les clefs, à moi qui avais la confiance de défunt madame; savez-vous pourquoi?
FÉLIX.
Tiens! parbleu, elle fait sa pelote.
MARGUERITE.
Oui! depuis douze ans, avec les revenus de mademoiselle et les bénéfices de la fabrique. Voilà pourquoi elle retarde l’établissement de ma chère enfant tant qu’elle peut, car faut donner le bien en la mariant.
FÉLIX.
C’est la loi.
MARGUERITE.
Moi, je lui pardonnerais tout, si elle rendait mademoiselle heureuse; mais je surprends ma pauvre Pauline à pleurer, je lui demande ce qu’elle a:—«Rien, qu’a dit, rien, ma bonne Marguerite!» =(Félix sort.)= Voyons, ai-je tout fait? Oui, voilà la table de jeu... les bougies, les cartes... ah! le canapé. =(Elle aperçoit Ramel.)= Dieu de Dieu! un étranger!
RAMEL.
Ne vous effrayez pas, Marguerite.
MARGUERITE.
Monsieur a tout entendu.
RAMEL.
Soyez tranquille, je suis discret par état, je suis le procureur du roi.
MARGUERITE.
Oh!
SCÈNE II.
=LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, GODARD, VERNON, NAPOLÉON, FERDINAND, M. ET MADAME de GRANDCHAMP.
=(Gertrude se précipite sur Marguerite et lui arrache le coussin des mains.)=
GERTRUDE.
Marguerite, vous savez bien que c’est me causer de la peine que de ne pas me laisser faire tout ce qui regarde monsieur; d’ailleurs, il n’y a que moi qui sache les lui bien arranger, ses coussins.
MARGUERITE, =à Pauline=.
Quelles giries!
GODARD.
Tiens, tiens, M. le procureur du roi!
LE GÉNÉRAL.
Le procureur du roi chez moi?
GERTRUDE.
Lui!
LE GÉNÉRAL, =à Ramel=.
Monsieur, par quelle raison?
RAMEL.
J’avais prié mon ami... M. Ferdinand Mar...
=(Ferdinand fait un geste, Gertrude et Pauline laissent échapper un mouvement.)=
GERTRUDE, =à part=.
C’est son ami Eugène Ramel.
RAMEL.
Ferdinand de Charny, à qui j’ai dit le sujet de mon arrivée, de le cacher pour vous laisser dîner tranquillement.
LE GÉNÉRAL.
Ferdinand est votre ami?
RAMEL.
Mon ami d’enfance, et nous nous sommes rencontrés dans votre avenue. Après onze ans, on a tant de choses à dire quand on se revoit, que je suis la cause de son retard.
LE GÉNÉRAL.
Mais, Monsieur, à quoi dois-je votre présence ici?
RAMEL.
A Jean Nicot, dit Champagne, votre contre-maître, inculpé d’un crime.
GERTRUDE.
Mais, Monsieur, notre ami, le docteur Vernon, a reconnu que la femme à Champagne était morte naturellement.
VERNON.
Oui, oui, du choléra, Monsieur le procureur du roi.
RAMEL.
La justice, Monsieur, ne croit qu’à ses expertises et à ses convictions... Vous avez eu tort de procéder avant nous.
FÉLIX.
Madame, faut-il servir le café?
GERTRUDE.
Attendez! =(A part.)= Comme il est changé! Cet homme, devenu procureur du roi, n’est pas reconnaissable... Il me glace.
LE GÉNÉRAL.
Mais, Monsieur, comment le prétendu crime de Champagne, un vieux soldat que je cautionnerais, peut-il vous amener ici?
RAMEL.
Dès que le juge d’instruction sera venu, vous le saurez.
LE GÉNÉRAL.
Prenez la peine de vous asseoir.
FERDINAND, =à Ramel en montrant Pauline=.
Tiens! la voilà.
RAMEL.
On peut se faire tuer pour une si adorable fille!
GERTRUDE, =à Ramel=.
Nous ne nous connaissons pas? vous ne m’avez jamais vue! Ayez pitié de moi, de lui.
RAMEL.
Comptez sur moi.
LE GÉNÉRAL, =qui a vu Ramel et Gertrude causant=.
Ma femme est-elle donc nécessaire à cette instruction?
RAMEL.
Précisément, général. C’est pour que madame ne fût pas avertie de ce que nous avons à lui demander, que je suis venu moi-même.
LE GÉNÉRAL.
Ma femme mêlée à ceci?... C’est abuser!...
VERNON.
Du calme, mon ami.
FÉLIX.
Monsieur le juge d’instruction!
LE GÉNÉRAL.
Faites entrer.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, LE JUGE D’INSTRUCTION, CHAMPAGNE, BAUDRILLON.
LE JUGE =salue=.
Monsieur le procureur du roi, voici M. Baudrillon le pharmacien.
RAMEL.
M. Baudrillon n’a pas vu l’inculpé?
LE JUGE.
Non, il arrive, et le gendarme qui l’est allé chercher ne l’a pas quitté.
RAMEL.
Nous allons savoir la vérité! faites approcher M. Baudrillon et l’inculpé.
LE JUGE.
Approchez, monsieur Baudrillon, =(à Champagne)= et vous aussi.
RAMEL.
Monsieur Baudrillon, reconnaissez-vous cet homme pour celui qui vous aurait acheté de l’arsenic, il y a deux jours?
BAUDRILLON.
C’est bien lui!
CHAMPAGNE.
N’est-ce pas, monsieur Baudrillon, que je vous ai dit que c’était pour les souris qui mangeaient tout, jusque dans la maison, et que je venais chercher cela pour madame?
LE JUGE.
Vous l’entendez, Madame? Voici quel est son système: il prétend que vous l’avez envoyé chercher cette substance vous-même, et qu’il vous a remis le paquet tel que M. Baudrillon le lui a donné.
GERTRUDE.
C’est vrai, Monsieur.
RAMEL.
Avez-vous, Madame, fait déjà usage de cet arsenic.
GERTRUDE.
Non, Monsieur.
LE JUGE.