Théâtre

Part 18

Chapter 183,878 wordsPublic domain

J’en ai vu un, entendez-vous?... On monte; cachez-moi!... cachez-moi!... =(Il veut se cacher dans le cabinet; Verby en sort poussant un cri.)= Ah! =(Il va sous le rideau, Madame du Brocard s’en échappe en criant.)= Ciel!...

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur!

M. ROUSSEAU.

M. de Verby. =(La porte s’ouvre.)=

BINET, =tombant sur une chaise, au fond=.

Nous sommes tous pincés!

UN DOMESTIQUE, =entrant, à Dupré=.

De la part de M. le garde des sceaux.

BINET.

Des sceaux?... ça me regarde!...

DUPRÉ, =s’avançant gravement, aux Rousseau et à de Verby, restés sur l’avant-scène=.

Maintenant, je vous laisse en présence tous les quatre... Vous qui vous aimez et vous estimez tant... songez à ce que je vous ai dit: celle qui vous a tout sacrifié a été méconnue!... humiliée pour vous et par vous... c’est à vous de tout réparer... aujourd’hui... à l’instant... ici même... et alors nous vous sauverons tous... si vous en valez la peine.

SCÈNE VIII.

=LES PRÉCÉDENTS=, =moins= DUPRÉ.

=Ils restent un moment embarrassés et ne sachant quelle mine se faire.=

BINET, =s’approchant=.

Nous voilà gentils! =(A de Verby.)= Dites donc... quand nous serons en prison, vous me soignerez, vous!... c’est que j’ai le cœur gonflé et le gousset vide!... =(De Verby lui tourne le dos. A Rousseau.)= Vous savez!... On m’a promis quelque chose!... =(Rousseau s’éloigne sans lui répondre. A Madame du Brocard.)= Dites-donc, on m’a promis quelque chose...

MADAME DU BROCARD.

C’est bon!

MADAME ROUSSEAU.

Mais votre frayeur!... votre présence ici!... on vous y a donc poursuivi?

BINET.

Du tout!... Voilà quatre jours que je suis dans cette maison, caché dans le grenier comme un insecte... j’y suis venu parce que le père et la mère Giraud n’étaient plus chez eux; ils ont été enlevés de leur domicile... Paméla a aussi disparu... elle est sans doute au secret. Oh! d’abord, moi, je n’ai pas envie de m’exposer; j’ai menti à la justice, c’est vrai... si on me condamne, pour qu’on m’acquitte, je ferai des révélations; je dénonce tout le monde!...

DE VERBY, =vivement=.

Il le faut. =(Il se met à table et écrit.)=

MADAME DU BROCARD.

Oh!... Jules!... Jules!... maudit enfant!... qui est cause de tout cela.

MADAME ROUSSEAU, =à son mari=.

Vous le voyez!... cet homme vous tient tous!... Il faut consentir. =(De Verby se lève, madame du Brocard prend sa place et écrit.)=

MADAME ROUSSEAU, =à son mari=.

Mon ami! je vous en supplie!...

ROUSSEAU, =se décidant=.

Parbleu! je puis promettre à ce diable d’avocat tout ce qu’il voudra; Jules est à Bruxelles.

=(La porte s’ouvre, Binet pousse un cri, c’est Dupré qui paraît.)=

SCÈNE IX.

=LES PRÉCÉDENTS=, DUPRÉ, =revenant=.

DUPRÉ.

Eh bien! =(Madame du Brocard lui remet la lettre qu’il a demandée; de Verby lui donne la sienne; Rousseau l’examine.)= Enfin!... =(De Verby lance un regard furieux à Dupré et à la famille, et sort vivement. A Rousseau.)= Et vous, Monsieur?

ROUSSEAU.

Je laisse mon fils maître de faire ce qu’il voudra.

MADAME ROUSSEAU.

O mon ami!

DUPRÉ, =à part=.

Il le croit loin d’ici.

ROUSSEAU.

Mais Jules est à Bruxelles, et il faut qu’il revienne.

DUPRÉ.

Oh! c’est parfaitement juste!... Il est bien clair que je ne peux pas exiger qu’à la minute... ici... tandis que lui... là-bas!... Ça n’aurait pas de sens.

ROUSSEAU.

Certainement!... plus tard!...

DUPRÉ.

Dès qu’il sera de retour.

ROUSSEAU.

Oh! dès qu’il sera de retour. =(A part.)= J’aurai soin de l’y faire rester.

DUPRÉ, =allant vers la porte de gauche=.

Venez... venez, jeune homme... remercier votre famille, qui consent à tout.

MADAME ROUSSEAU.

Jules!

MADAME DU BROCARD.

Mon neveu!

JULES.

Il se pourrait?

DUPRÉ, =courant à l’autre chambre=.

Et vous Paméla!... mon enfant!... ma fille!... embrassez votre mari! =(Jules s’élance vers elle.)=

MADAME DU BROCARD, =à Rousseau=.

Comment se fait-il?

DUPRÉ.

Elle n’a pas été arrêtée!... elle ne le sera pas!... Je n’ai pas de titres, moi... je ne suis pas le frère d’un pair de France!... mais j’ai quelque crédit. On a eu pitié de son dévouement... l’affaire est étouffée... c’est ce que m’écrit M. le garde des sceaux par une estafette, un cavalier que ce nigaud a pris pour un régiment.

BINET.

On ne voit pas bien par une lucarne.

MADAME DU BROCARD.

Monsieur, vous nous avez surpris; je reprends ma parole.

DUPRÉ.

Et moi, je garde votre lettre. Vous voulez un procès?... bien... je plaiderai.

GIRAUD =et= MADAME GIRAUD, =qui se sont approchés=.

M. Dupré!...

DUPRÉ.

Etes-vous contents de moi?... =(Pendant ce temps, Jules et madame Rousseau ont supplié Rousseau de se laisser fléchir; Rousseau hésite, et finit par embrasser au front Paméla, qui s’est approchée en tremblant. Dupré s’avance vers Rousseau, et le voyant embrasser Paméla, il lui tend la main en disant.)= Bien, Monsieur!... =(A Jules, l’interrogeant.)= Elle sera heureuse?...

JULES.

Ah! mon ami!... =(Paméla baise la main de Dupré.)=

BINET, =à Dupré=.

Dites donc, Monsieur, faut-il que je sois bête!... ne le dites pas!... il l’épouse... et je me sens attendri!... Au moins, est-ce qu’il ne me reviendra pas quelque chose?

DUPRÉ.

Si fait! je te donne mes honoraires dans cette affaire.

BINET.

Ah! comptez sur ma reconnaissance.

DUPRÉ.

C’est sur ton reçu que tu veux dire!

FIN DE PAMÉLA GIRAUD.

LA MARATRE

DRAME INTIME EN CINQ ACTES ET HUIT TABLEAUX.

=Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Historique, le 25 mai 1848.=

PERSONNAGES.

LE GÉNÉRAL COMTE DE GRANDCHAMP. EUGÈNE RAMEL. FERDINAND MARCANDAL. VERNON, =docteur=. GODARD. UN JUGE D’INSTRUCTION. FÉLIX. CHAMPAGNE, =contre-maître=. BAUDRILLON, =pharmacien=. NAPOLÉON, =fils du général=. GERTRUDE, =femme du comte de Grandchamp=. PAULINE, =sa fille=. MARGUERITE. GENDARMES, UN GREFFIER, LE CLERGÉ.

=La scène se passe en 1829, dans une fabrique de drap, près de Louviers.=

LA MARATRE

ACTE PREMIER

=Le théâtre représente un salon assez orné; il s’y trouve les portraits de l’empereur et de son fils. On y entre par une porte donnant sur un perron à marquise. La porte des appartements de Pauline est à droite du spectateur; celle des appartements du général et de sa femme est à gauche. De chaque côté de la porte du fond il y a, à gauche, une table, et à droite une armoire façon de Boule.=

=Une jardinière pleine de fleurs se trouve dans le panneau à glace à côté de l’entrée des appartements de Pauline. En face, est une cheminée avec une riche garniture. Sur le devant du théâtre, il y a deux canapés à droite et à gauche.=

=Gertrude entre en scène avec des fleurs qu’elle vient de cueillir pendant sa promenade et qu’elle met dans la jardinière.=

SCÈNE PREMIÈRE.

GERTRUDE, LE GÉNÉRAL.

GERTRUDE.

Je t’assure, mon ami, qu’il serait imprudent d’attendre plus longtemps pour marier ta fille, elle a vingt-deux ans. Pauline a trop tardé à faire un choix; et, en pareil cas, c’est aux parents à établir leurs enfants... d’ailleurs j’y suis intéressée.

LE GÉNÉRAL.

Et comment?

GERTRUDE.

La position d’une belle-mère est toujours suspecte. On dit depuis quelque temps dans tout Louviers que c’est moi qui suscite des obstacles au mariage de Pauline.

LE GÉNÉRAL.

Ces sottes langues de petites villes! je voudrais en couper quelques-unes! T’attaquer, toi, Gertrude, qui depuis douze ans es pour Pauline une véritable mère! qui l’a si bien élevée!

GERTRUDE.

Ainsi va le monde! On ne nous pardonne pas de vivre à une si faible distance de la ville, sans y aller. La société nous punit de savoir nous passer d’elle! Crois-tu que notre bonheur ne fasse pas de jaloux? Mais notre docteur...

LE GÉNÉRAL.

Vernon?...

GERTRUDE.

Oui, Vernon est très-envieux de toi: il enrage de ne pas avoir su inspirer à une femme l’affection que j’ai pour toi. Aussi, prétend-il que je joue la comédie! Depuis douze ans? comme c’est vraisemblable!

LE GÉNÉRAL.

Une femme ne peut pas être fausse pendant douze ans sans qu’on s’en aperçoive. C’est stupide! Ah! Vernon! lui aussi!

GERTRUDE.

Oh! il plaisante! Ainsi donc, comme je te le disais, tu vas voir Godard. Cela m’étonne qu’il ne soit pas arrivé. C’est un si riche parti, que ce serait une folie que de le refuser. Il aime Pauline, et quoiqu’il ait ses défauts, qu’il soit un peu provincial, il peut rendre ta fille heureuse.

LE GÉNÉRAL.

J’ai laissé Pauline entièrement maîtresse de se choisir un mari.

GERTRUDE.

Oh! sois tranquille! une fille si douce! si bien élevée! si sage!

LE GÉNÉRAL.

Douce! elle a mon caractère, elle est violente.

GERTRUDE.

Elle, violente! Mais toi, voyons?... Ne fais-tu pas tout ce que je veux?

LE GÉNÉRAL.

Tu es un ange, tu ne veux jamais rien qui ne me plaise! A propos, Vernon dîne avec nous après son autopsie.

GERTRUDE.

As-tu besoin de me le dire?

LE GÉNÉRAL.

Je ne t’en parle que pour qu’il trouve à boire les vins qu’il affectionne!

FÉLIX, =entrant=.

M. de Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Faites entrer.

GERTRUDE, =elle fait signe à Félix de ranger la jardinière=.

Je passe chez Pauline pendant que vous causerez affaires, je ne suis pas fâchée de surveiller un peu l’arrangement de sa toilette. Ces jeunes personnes ne savent pas toujours ce qui leur sied le mieux.

LE GÉNÉRAL.

Ce n’est pas faute de dépense! car depuis dix-huit mois sa toilette coûte le double de ce qu’elle coûtait auparavant; après tout, pauvre fille, c’est son seul plaisir.

GERTRUDE.

Comment, son seul plaisir? et celui de vivre en famille comme nous vivons! Si je n’avais pas le bonheur d’être ta femme, je voudrais être ta fille!... Je ne te quitterai jamais, moi! =(Elle fait quelques pas.)= Depuis dix-huit mois, tu dis? c’est singulier!... En effet, elle porte depuis ce temps-là des dentelles, des bijoux, de jolies choses.

LE GÉNÉRAL.

Elle est assez riche pour pouvoir satisfaire ses fantaisies.

GERTRUDE.

Et elle est majeure! =(A part.)= La toilette, c’est la fumée! y aurait-il du feu? =(Elle sort.)=

SCÈNE II.

LE GÉNÉRAL, =seul=.

Quelle perle! après vingt-six campagnes, onze blessures et la mort de l’ange qu’elle a remplacé dans mon cœur; non, vraiment le bon Dieu me devait ma Gertrude, ne fût-ce que pour me consoler de la chute et de la mort de l’empereur!

SCÈNE III.

GODARD, LE GÉNÉRAL.

GODARD, =entrant=.

Général!

LE GÉNÉRAL.

Ah! bonjour, Godard! Vous venez sans doute passer la journée avec nous?

GODARD.

Mais peut-être la semaine, général, si vous êtes favorable à la demande que j’ose à peine vous faire.

LE GÉNÉRAL.

Allez votre train! je la connais votre demande... Ma femme est pour vous... Ah! Normand, vous avez attaqué la place par son côté faible.

GODARD.

Général, vous êtes un vieux soldat qui n’aimez pas les phrases, vous allez en toute affaire comme vous alliez au feu...

LE GÉNÉRAL.

Droit, et à fond de train.

GODARD.

Ça me va! car je suis si timide...

LE GÉNÉRAL.

Vous! je vous dois, mon cher, une réparation: je vous prenais pour un homme qui savait trop bien ce qu’il valait.

GODARD.

Pour un avantageux! eh bien! général, je me marie parce que je ne sais pas faire la cour aux femmes.

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Pékin! =(Haut.)= Comment, vous voilà grand comme père et mère, et... mais, monsieur Godard, vous n’aurez pas ma fille.

GODARD.

Oh! soyez tranquille! Vous y entendez malice. J’ai du cœur, et beaucoup; seulement, je veux être sûr de ne pas être refusé.

LE GÉNÉRAL.

Vous avez du courage contre les villes ouvertes.

GODARD.

Ce n’est pas cela du tout, mon général. Vous m’intimidez déjà avec vos plaisanteries.

LE GÉNÉRAL.

Allez toujours!

GODARD.

Moi, je n’entends rien aux simagrées des femmes! je ne sais pas plus quand leur non veut dire oui que quand le oui veut dire non; et, lorsque j’aime, je veux être aimé...

LE GÉNÉRAL, =à part=.

Avec ces idées-là, il le sera.

GODARD.

Il y a beaucoup d’hommes qui me ressemblent, et que la petite guerre des façons et des manières ennuie au suprême degré.

LE GÉNÉRAL.

Mais c’est ce qu’il y a de plus délicieux, c’est la résistance! On a le plaisir de vaincre.

GODARD.

Non, merci! Quand j’ai faim, je ne coquette pas avec ma soupe! J’aime les choses jugées, et fais peu de cas de la procédure, quoique Normand. Je vois dans le monde des gaillards qui s’insinuent auprès des femmes en leur disant:—«Ah! vous avez là, Madame, une jolie robe.—Vous avez un goût parfait. Il n’y a que vous pour savoir vous mettre ainsi.» Et qui de là partent pour aller, aller... Et ils arrivent; ils sont prodigieux, parole d’honneur! Moi, je ne vois pas comment, de ces paroles oiseuses, on parvient à... Non... Je pataugerais des éternités avant de dire ce que m’inspire la vue d’une jolie femme.

LE GÉNÉRAL.

Ah! ce ne sont pas là les hommes de l’empire.

GODARD.

C’est à cause de cela que je me suis fait hardi! Cette fausse hardiesse, accompagnée de quarante mille livres de rente, est acceptée sans protêt, et j’y gagne de pouvoir aller de l’avant. Voilà pourquoi vous m’avez pris pour un homme avantageux. Quand on n’a pas ça d’hypothèques sur de bons herbages de la vallée d’Auge, qu’on possède un joli château tout meublé, car ma femme n’aura que son trousseau à y apporter, elle trouvera même les cachemires et les dentelles de défunt ma mère. Quand on a tout cela, général, on a le moral qu’on veut avoir. Aussi, suis-je M. de Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Non, Godard.

GODARD.

Godard de Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard tout court.

GODARD.

Général, cela se tolère.

LE GÉNÉRAL.

Moi! je ne tolère pas qu’un homme, fût-il mon gendre! renie son père; le vôtre, fort honnête homme d’ailleurs, menait ses bœufs lui-même de Caen à Poissy, et s’appelait sur toute la route Godard, le père Godard.

GODARD.

C’était un homme bien distingué.

LE GÉNÉRAL.

Dans son genre... Mais je vois ce que c’est. Comme ses bœufs vous ont donné quarante mille livres de rente, vous comptez sur d’autres bêtes pour vous faire donner le nom de Rimonville.

GODARD.

Tenez, général! consultez mademoiselle Pauline, elle est de son époque, elle. Nous sommes en 1829, sous le règne de Charles X. Elle aimera mieux, en sortant d’un bal, entendre dire: Les gens de madame de Rimonville, que: Les gens de madame Godard.

LE GÉNÉRAL.

Oh! si ces sottises-là plaisent à ma fille, comme c’est de vous qu’on se moquera, ça m’est parfaitement égal, mon cher Godard.

GODARD.

De Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard! Tenez, vous êtes un honnête homme, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous dites que vous ne ferez pas la cour aux femmes, que ma fille sera la reine de votre maison... Eh bien, ayez son agrément, vous aurez le mien; car, voyez-vous, Pauline n’épousera jamais que l’homme qu’elle aimera, riche ou pauvre... Ah! il y a une exception, mais elle ne vous concerne pas. J’aimerais mieux aller à son enterrement que de la conduire à la mairie, si son prétendu se trouvait fils, petit-fils, frère, neveu, cousin ou allié d’un des quatre ou cinq misérables qui ont trahi... car mon culte à moi, c’est...

GODARD.

L’empereur... on le sait...

LE GÉNÉRAL.

Dieu, d’abord, puis la France ou l’empereur... c’est tout un pour moi... enfin, ma femme et mes enfants! Qui touche à mes dieux! devient mon ennemi; je le tue comme un lièvre, sans remords. Voilà mes idées sur la religion, le pays et la famille. Le catéchisme est court; mais il est bon. Savez-vous pourquoi en 1816, après leur maudit licenciement de l’armée de la Loire, j’ai pris ma pauvre petite orpheline dans mes bras, et je suis venu, moi, colonel de la jeune garde, blessé à Waterloo, ici, près de Louviers, me faire fabricant de draps?

GODARD.

Pour ne pas servir ceux-ci.

LE GÉNÉRAL.

Pour ne pas mourir comme un assassin sur l’échafaud.

GODARD.

Ah! bon Dieu!

LE GÉNÉRAL.

Si j’avais rencontré un de ces traîtres, je lui aurais fait son affaire. Encore aujourd’hui, après bientôt quinze ans, tout mon sang bout dans mes veines si, par hasard, je lis leur nom dans un journal ou si quelqu’un les prononce devant moi. Enfin, si je me trouvais avec l’un d’eux, rien ne m’empêcherait de lui sauter à la gorge, de le déchirer, de l’étouffer...

GODARD.

Vous auriez raison. =(A part.)= Faut dire comme lui.

LE GÉNÉRAL.

Oui, Monsieur, je l’étoufferais!... Et si mon gendre tourmentait ma chère enfant, ce serait de même.

GODARD.

Ah!

LE GÉNÉRAL.

Oh! je ne veux pas qu’il se laisse mener par elle. Un homme doit être le roi dans son ménage, comme moi ici.

GODARD, =à part=.

Pauvre homme! comme il s’abuse!

LE GÉNÉRAL.

Vous dites?

GODARD.

Je dis, général, que votre menace ne m’effraye pas! Quand on ne se donne qu’une femme à aimer, elle est joliment aimée.

LE GÉNÉRAL.

Très-bien, mon cher Godard. Quant à la dot...

GODARD.

Oh!

LE GÉNÉRAL.

Quant à la dot de ma fille, elle se compose...

GODARD.

Elle se compose...

LE GÉNÉRAL.

De la fortune de sa mère et de la succession de son oncle Boncœur... C’est intact, et je renonce à tous mes droits. Cela fait alors 350,000 francs et un an d’intérêts, car Pauline a vingt-deux ans.

GODARD.

367,500 francs.

LE GÉNÉRAL.

Non.

GODARD.

Comment, non?

LE GÉNÉRAL.

Plus!

GODARD.

Plus?...

LE GÉNÉRAL.

400,000 francs. =(Mouvement de Godard.)= Je donne la différence!..... Mais après moi, vous ne trouverez plus rien... Vous comprenez?

GODARD.

Je ne comprends pas.

LE GÉNÉRAL.

J’adore le petit Napoléon.

GODARD.

Le petit duc de Reichstadt?

LE GÉNÉRAL.

Non, mon fils, qu’ils n’ont voulu baptiser que sous le nom de Léon; mais j’ai écrit là =(il se frappe sur le cœur)= Napoléon!..... Donc, j’amasse le plus que je peux pour lui, pour sa mère.

GODARD, =à part=.

Surtout pour sa mère, qui est une fine mouche.

LE GÉNÉRAL.

Dites donc?... si ça ne vous convient pas, il faut le dire.

GODARD, =à part=.

Ça fera des procès. =(Haut.)= Au contraire, je vous y aiderai, général.

LE GÉNÉRAL.

A la bonne heure! voilà pourquoi, mon cher Godard...

GODARD.

De Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard, j’aime mieux Godard. Voilà pourquoi, après avoir commandé les grenadiers de la jeune garde, moi, général, comte de Grandchamp, j’habille leurs pousse-cailloux.

GODARD.

C’est très-naturel! Économisez, général, votre veuve ne doit pas rester sans fortune.

LE GÉNÉRAL.

Un ange, Godard.

GODARD.

De Rimonville.

LE GÉNÉRAL.

Godard, un ange à qui vous devez l’éducation de votre future; elle l’a faite à son image. Pauline est une perle, un bijou; ça n’a pas quitté la maison, c’est pur, innocent, comme dans le berceau.

GODARD.

Général, laissez-moi faire un aveu! certes mademoiselle Pauline est belle.

LE GÉNÉRAL.

Je le crois bien.

GODARD.

Elle est très-belle; mais il y a beaucoup de belles filles en Normandie, et très-riches, il y en a de plus riches qu’elle... Eh bien! si vous saviez comme les pères et les mamans de ces héritières-là me pourchassent!... Enfin, c’en est indécent. Mais ça m’amuse: je vais dans les châteaux; on me distingue...

LE GÉNÉRAL.

Fat!

GODARD.

Oh! ce n’est pas pour moi, allez! Je ne m’abuse pas! c’est pour mes beaux mouchoirs à bœufs non hypothéqués; c’est pour mes économies, et pour mon parti pris de ne jamais dépenser tout mon revenu. Savez-vous ce qui m’a fait rechercher votre alliance entre tant d’autres?

LE GÉNÉRAL.

Non.

GODARD.

Il y a des riches qui me garantissent l’obtention d’une ordonnance de Sa Majesté, par laquelle je serais nommé comte de Rimonville et pair de France.

LE GÉNÉRAL.

Vous?

GODARD.

Oh! oui, moi!

LE GÉNÉRAL.

Avez-vous gagné des batailles? avez-vous sauvé votre pays? l’avez-vous illustré? Ça fait pitié!

GODARD.

Ça fait pit... =(A part.)= Qu’est-ce que je dis donc? =(Haut.)= Nous ne pensons pas de même à ce sujet! Enfin, savez-vous pourquoi j’ai préféré votre adorable Pauline?

LE GÉNÉRAL.

Sacrebleu! parce que vous l’aimiez...

GODARD.

Oh! naturellement, mais c’est aussi à cause de l’union, du calme, du bonheur qui règnent ici! C’est si séduisant d’entrer dans une famille honnête, de mœurs pures, simples, patriarcales! Je suis observateur.

LE GÉNÉRAL.

C’est-à-dire curieux...

GODARD.

La curiosité, général, est la mère de l’observation. Je connais l’envers et l’endroit de tout le département.

LE GÉNÉRAL.

Eh bien?

GODARD.

Eh bien! dans toutes les familles dont je vous parlais, j’ai vu de vilains côtés. Le public aperçoit un extérieur décent, d’excellentes, d’irréprochables mères de famille, des jeunes personnes charmantes, de bons pères, des oncles modèles; on leur donnerait le bon Dieu sans confession, on leur confierait des fonds... Pénétrez là-dedans, c’est à épouvanter un juge d’instruction.

LE GÉNÉRAL.

Ah! vous voyez le monde ainsi? Moi, je conserve les illusions avec lesquelles j’ai vécu. Fouiller ainsi dans les consciences, ça regarde les prêtres et les magistrats; je n’aime pas les robes noires, et j’espère mourir sans les avoir jamais vues! Mais, Godard, le sentiment qui nous vaut votre préférence me flatte plus que votre fortune... Touchez-là, vous avez mon estime, et je ne la prodigue pas.

GODARD.

Général, merci. =(A part.)= Empaumé, le beau-père!

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, PAULINE, GERTRUDE.

LE GÉNÉRAL, =apercevant Pauline=.

Ah! te voilà, petite?

GERTRUDE.

N’est-ce pas qu’elle est jolie?

GODARD.

Mad...

GERTRUDE.

Oh! pardon, Monsieur, je ne voyais que mon ouvrage.

GODARD.

Mademoiselle est éblouissante.

GERTRUDE.

Nous avons du monde à dîner, et je ne suis pas belle-mère du tout; j’aime à la parer, car c’est une fille pour moi.

GODARD, =à part=.

On m’attendait!

GERTRUDE.

Je vais vous laisser avec elle... faites votre déclaration. =(Au général.)= Mon ami, allons au perron voir si notre cher docteur arrive.

LE GÉNÉRAL.

Je suis tout à toi, comme toujours. =(A Pauline.)= Adieu, mon bijou. =(A Godard.)= Au revoir. =(Gertrude et le général vont au perron; mais Gertrude surveille Godard et Pauline. Ferdinand va pour sortir de la chambre de Pauline; sur un signe de cette dernière, il y rentre précipitamment.)=

GODARD, =sur le devant de la scène=.

Voyons, que dois-je lui dire de fin? de délicat? Ah! j’y suis! =(A Pauline.)= Nous avons une bien belle journée, aujourd’hui, mademoiselle.

PAULINE.

Bien belle, en effet, Monsieur.

GODARD.

Mademoiselle?

PAULINE.

Monsieur?

GODARD.

Il dépend de vous de la rendre encore plus belle pour moi.

PAULINE.

Comment?

GODARD.

Vous ne comprenez pas? Madame de Granchamp, votre belle-mère, ne vous a-t-elle donc rien dit à mon sujet?

PAULINE.

En m’habillant, tout à l’heure, elle m’a dit de vous un bien infini!

GODARD.

Et pensez-vous de moi quelque peu de ce bien qu’elle a eu la bonté de...

PAULINE.

Oh! tout, Monsieur!

GODARD, =se plaçant dans un fauteuil=. =(A part.)=

Cela va trop bien. =(Haut.)= Aurait-elle commis l’heureuse indiscrétion de vous dire que je vous aime tellement, que je voudrais vous voir la châtelaine de Rimonville?

PAULINE.

Elle m’a fait entendre vaguement que vous veniez ici dans une intention qui m’honore infiniment.

GODARD, =à genoux=.

Je vous aime, Mademoiselle, comme un fou; je vous préfère à mademoiselle de Blondville, à mademoiselle de Clairville, à mademoiselle de Verville, à mademoiselle de Pont-de-Ville... à...

PAULINE.

Oh! assez, Monsieur! je suis confuse de tant de preuves d’un amour encore bien récent pour moi! C’est presque une hécatombe. =(Godard se lève.)= Monsieur votre père se contentait de conduire les victimes! mais vous, vous les immolez.

GODARD, =à part=.

Aïe, aïe! elle me persifle, je crois... Attends, attends!

PAULINE.

Il faudrait au moins attendre; et, je vous l’avouerai...

GODARD.

Vous ne voulez pas vous marier encore... Vous êtes heureuse auprès de vos parents, et vous ne voulez pas quitter votre père.

PAULINE.

C’est cela précisément.

GODARD.

En pareil cas, il y a des mamans qui disent aussi que leur fille est trop jeune; mais comme monsieur votre père vous donne vingt-deux ans, j’ai cru que vous pouviez avoir le désir de vous établir.

PAULINE.

Monsieur!

GODARD.

Vous êtes, je le sais, l’arbitre de votre destinée et de la mienne; mais, fort des vœux de votre père et de votre seconde mère, qui vous supposent le cœur libre, me permettez-vous l’espérance?

PAULINE.