Part 17
JULES. =Il se précipite dans les bras de sa mère; il ne voit pas d’abord Paméla qui est dans un coin du théâtre, près de Binet.=
Ma mère!... ma tante!... mon bon père!... me voici rendu à la liberté!... =(A M. de Verby et aux amis qui l’ont accompagné.)= Général, et vous, mes amis, merci de votre intérêt!
MADAME ROUSSEAU.
Enfin, le voilà, mon enfant!... Je ne suis pas encore remise de mes angoisses et de ma joie.
BINET, =à Paméla=.
Eh bien!... et vous? il ne vous dit rien... il ne vous voit seulement pas!...
PAMÉLA.
Tais-toi, Joseph! tais-toi! =(Elle se recule vers le fond.)=
DE VERBY.
Non-seulement vous êtes sauvé, mais vous êtes élevé aux yeux de tous ceux que cette affaire intéressait!... Vous avez montré une énergie, une discrétion!... dont on vous saura gré.
ROUSSEAU.
Tout le monde s’est bien conduit... Antoine, tu t’es bien montré!... tu mourras à notre service.
MADAME ROUSSEAU, =à Jules=.
Fais-moi remercier ton ami, M. Adolphe Durand.
=(Jules présente son ami.)=
JULES.
Oui... mais mon sauveur, mon ange gardien, c’est la pauvre Paméla!... Comme elle a compris sa situation et la mienne!... quel dévouement!... Ah! je me rappelle!... l’émotion, la crainte!... elle s’était évanouie!... je cours... =(Madame Rousseau, qui, toute au retour de Jules, n’a songé qu’à lui, cherche des yeux Paméla, l’aperçoit, l’amène devant son fils, qui pousse un cri.)= Ah! Paméla!... Paméla!... ma reconnaissance sera éternelle!...
PAMÉLA.
Ah! M. Jules!... que je suis heureuse!
JULES.
Oh!... nous ne quitterons plus!... n’est-ce pas ma mère? elle sera votre fille.
DE VERBY, =à Rousseau, vivement=.
Ma sœur et ma nièce attendent une réponse; il faut intervenir, Monsieur... Ce jeune homme a l’imagination vive, exaltée... il peut manquer sa carrière pour de vains scrupules... par une sotte générosité!...
ROUSSEAU, =embarrassé=.
C’est que...
DE VERBY.
Mais j’ai votre parole.
MADAME DU BROCARD.
Parlez, mon frère!
JULES.
Ah! répondez, ma mère, et joignez-vous à moi.
ROUSSEAU, =prenant la main de Jules=.
Jules!... je n’oublierai pas le service que nous a rendu cette jeune fille... Je comprends ce que doit te dicter la reconnaissance; mais tu le sais, le comte de Verby a notre parole; tu ne saurais légèrement sacrifier ton avenir! Ce n’est pas l’énergie qui te manque... tu l’as prouvé... et un jeune conspirateur doit être assez fort pour se tirer d’une pareille affaire.
DE VERBY, =à Jules, de l’autre côté=.
Sans doute!... un futur diplomate ne saurait échouer ici!...
ROUSSEAU.
D’ailleurs, ma volonté...
JULES.
Mon père!
DUPRÉ, =paraissant=.
Jules! c’est encore à moi de vous défendre.
PAMÉLA =et= BINET.
M. Dupré!
JULES.
Mon ami!...
MADAME DU BROCARD.
Monsieur l’avocat!...
DUPRÉ.
Oh! je ne suis déjà plus mon cher Dupré.
MADAME DU BROCARD.
Oh! toujours!... avant de nous acquitter envers vous, nous avons dû penser à cette jeune fille... et...
DUPRÉ, =l’interrompant froidement=.
Pardon, Madame...
DE VERBY.
Cet homme va tout brouiller!...
DUPRÉ, =à Rousseau=.
J’ai tout entendu... mon expérience est en défaut!... Je n’aurais pas cru l’ingratitude si près du bienfait... Riche comme vous l’êtes... comme le sera votre fils, quelle plus belle tâche avez-vous à remplir que celle de satisfaire votre conscience?... En sauvant Jules, elle s’est déshonorée!... Allons, Monsieur, l’ambition ne saurait l’emporter!... Sera-t-il dit que cette fortune que vous avez acquise si honorablement aura glacé en vous tous les sentiments, et que l’intérêt seul... =(Il voit madame du Brocard faisant des signes à son frère.)= Ah! très-bien, Madame!... c’est vous ici qui donnez le ton! et j’oubliais, pour convaincre Monsieur, que vous seriez près de lui quand je ne serais plus là.
MADAME DU BROCARD.
Nous sommes engagés envers M. le comte et madame la comtesse de Verby!... Mademoiselle, qui toute sa vie peut compter sur moi, n’a pas sauvé mon neveu à la condition de compromettre son avenir.
ROUSSEAU.
Il faut quelque proportion dans une alliance. Mon fils aura un jour quatre-vingt mille livres de rente.
BINET, =à part=.
Ça me va, moi, j’épouserai!... Mais cet homme-là, ça n’est pas un père, c’est un changeur.
DE VERBY, =à Dupré=.
Je pense, Monsieur, qu’on ne saurait avoir trop d’admiration pour votre talent et d’estime pour votre caractère!... votre souvenir sera religieusement gardé dans la famille Rousseau; mais ces débats intérieurs ne sauraient avoir de témoins... Quant à moi, j’ai la parole de M. Rousseau, je la réclame!... =(A Jules.)= Venez, mon jeune ami, venez chez mon frère!... ma nièce vous attend!... demain nous signerons le contrat. =(Paméla tombe sans force sur un fauteuil.)=
BINET.
Eh bien!... eh bien! mademoiselle Paméla!
DUPRÉ =et= JULES, =s’élançant vers elle=.
Ciel!
DE VERBY, =prenant la main de Jules=.
Venez... venez...
DUPRÉ.
Arrêtez! J’aurais voulu n’être pas seul à la protéger!... Eh bien! rien n’est fini!... Paméla doit être arrêtée comme faux témoin! (=saisissant la main de Verby)= et vous êtes tous perdus!... =(Il emmène Paméla.)=
BINET, =se cachant derrière le canapé=.
Ne dites pas que je suis là.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=La scène se passe chez Dupré, dans son cabinet: bibliothèque, bureaux de chaque côté d’une fenêtre avec deux rideaux.=
SCÈNE PREMIÈRE.
DUPRÉ, PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.
=Au lever du rideau, Paméla est assise dans un fauteuil, occupée à lire; la mère Giraud est debout près d’elle; Giraud regarde les tableaux du cabinet; Dupré se promène à grands pas; tout à coup il s’arrête.=
DUPRÉ, =à Giraud=.
Et en venant ce matin, vous avez pris les précautions d’usage.
GIRAUD.
O Monsieur! vous pouvez être tranquille; quand je viens ici, je marche la tête tournée derrière moi!... C’est que la moindre imprudence ferait bien vite un malheur. Ton cœur t’a entraînée, ma fille; mais un faux témoignage, c’est mal, c’est sérieux!
MADAME GIRAUD.
Je crois bien... prends garde, Giraud; si on te suivait et qu’on vienne à découvrir que notre pauvre fille est ici, cachée, grâce à la générosité de M. Dupré...
DUPRÉ.
C’est bien... c’est bien... =(Il continue de marcher à pas précipités.)= Quelle ingratitude!... cette famille Rousseau, ils ignorent ce que j’ai fait... tous croient Paméla arrêtée, et personne ne s’en inquiète!... On a fait partir Jules pour Bruxelles... M. de Verby est à la campagne, et M. Rousseau fait ses affaires de Bourse comme si de rien n’était... L’argent, l’ambition... c’est leur mobile... chez eux les sentiments ne comptent pour rien!... Ils tournent tous autour du veau d’or... et l’argent peut les faire danser devant leur idole... ils sont aveuglés dès qu’ils le voient.
PAMÉLA, =qui l’a observé, se lève et vient à lui=.
M. Dupré, vous êtes agité, vous paraissez souffrir?... c’est encore pour moi, je le crains.
DUPRÉ.
N’êtes-vous donc pas révoltée comme moi de l’indifférence odieuse de cette famille, qui, une fois son fils sauvé, n’a plus vu en vous qu’un instrument...
PAMÉLA.
Et qu’y pourrions-nous faire, Monsieur?
DUPRÉ.
Chère enfant! vous n’avez aucune amertume dans le cœur?
PAMÉLA.
Non, monsieur!... je suis plus heureuse qu’eux tous, moi; j’ai fait, je crois, une bonne action!...
MADAME GIRAUD, =embrassant Paméla=.
Ma pauvre bonne fille!
GIRAUD.
C’est bien ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent!
DUPRÉ, =s’approchant vivement de Paméla=.
Mademoiselle, vous êtes une honnête fille!... personne plus que moi ne peut l’attester!... c’est moi qui suis venu près de vous, vous supplier de dire la vérité, et si noble, et si pure, vous vous êtes compromise; maintenant on vous repousse, on vous méconnaît... mais moi je vous admire... et vous serez heureuse, car je réparerai tout! Paméla... j’ai quarante-huit ans, un peu de réputation, quelque fortune; j’ai passé ma vie à être honnête homme, je n’en démordrai pas; voulez-vous être ma femme?
PAMÉLA, =très-émue=.
Moi, Monsieur?...
GIRAUD.
Sa femme!... not’ fille!... dis donc madame Giraud?...
MADAME GIRAUD.
Ça serait-il possible?
DUPRÉ.
Pourquoi cette surprise?... oh! pas de phrases!... consultez votre cœur!... dites oui ou non!... Voulez-vous être ma femme?
PAMÉLA.
Mais quel homme êtes-vous donc, Monsieur? c’est moi qui vous dois tout... et vous voulez?... Ah! ma reconnaissance...
DUPRÉ.
Ne prononcez pas ce mot-là, il va tout gâter!... Le monde, je le méprise!... je ne lui dois aucun compte de ma conduite, de mes affections... Depuis que j’ai vu votre courage, votre résignation... je vous aime... tâchez de m’aimer!
PAMÉLA.
Oh! oui, oui, Monsieur.
MADAME GIRAUD.
Qui est-ce qui ne vous aimerait pas?
GIRAUD.
Monsieur, je ne suis rien qu’un pauvre portier... et encore je ne le suis plus, portier... vous aimez notre fille, vous venez de lui dire... je vous demande pardon... j’ai des larmes plein les yeux... et ça me coupe la parole... =(Il s’essuie les yeux.)= Eh bien! vous faites bien de l’aimer!... ça prouve que vous avez de l’esprit!... parce que Paméla... il y a des enfants de propriétaires qui ne la valent pas!... seulement c’est humiliant d’avoir des père et mère comme nous...
PAMÉLA.
Mon père!
GIRAUD.
Vous... le premier des hommes!... Eh bien! moi et ma femme, nous irons nous cacher, n’est-ce pas la vieille?... dans une campagne bien loin!... et le dimanche, à l’heure de la messe, vous direz: Ils sont tous les deux qui prient le bon Dieu pour moi... et pour leur fille... =(Paméla embrasse son père et sa mère.)=
DUPRÉ.
Braves gens!... Oh! mais ceux-là n’ont pas de titres!... pas de fortune!... Vous regrettez votre province!... eh bien! vous y retournerez, vous y vivrez heureux, tranquilles... je me charge de tout.
GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.
Oh! notre reconnaissance...
DUPRÉ.
Encore... ce mot-là vous portera malheur! je le biffe du dictionnaire!... En attendant, je vous emmène à la campagne avec moi!... allez... allez tout préparer.
GIRAUD.
Monsieur l’avocat?...
DUPRÉ.
Eh bien! quoi?
GIRAUD.
Il y a ce pauvre Joseph Binet qui est en danger aussi!... il ne sait pas que ma fille et nous sommes là; mais, il y a trois jours, il est venu trouver votre domestique, dans un état à faire peur; et comme c’est ici la maison du bon Dieu, il est caché ici dans un grenier!
DUPRÉ.
Faites-le descendre.
GIRAUD.
Il ne voudra pas, Monsieur; il a trop peur d’être arrêté... On lui passe à manger par la chatière!...
DUPRÉ.
Il sera bientôt libre, je l’espère... j’attends une lettre qui doit nous rassurer tous.
GIRAUD.
Faut-il le rassurer?
DUPRÉ.
Non, pas encore... ce soir.
GIRAUD, =à sa femme=.
Je m’en vas avec bien du soin jusqu’à la maison.
=(Madame Giraud l’accompagne en lui faisant des recommandations; elle sort par la gauche; Paméla va pour la suivre.)=
DUPRÉ, =la retenant=.
Ce Binet... vous ne l’aimez pas?
PAMÉLA.
Oh! non, jamais!
DUPRÉ.
Et l’autre?
PAMÉLA, =après un moment d’émotion, qu’elle réprime aussitôt=.
Je n’aimerai que vous?...
=(Elle va sortir. Bruit dans l’antichambre. Jules paraît.)=
SCÈNE II.
PAMÉLA, DUPRÉ, JULES.
JULES, =aux domestiques=.
Laissez-moi, vous dis-je... il faut que je lui parle. =(Apercevant Dupré.)= Ah! Monsieur!... Paméla, qu’est-elle devenue?... est-elle libre, sauvée?...
PAMÉLA, =qui s’est arrêtée à la porte=.
Jules!...
JULES.
Ciel! ici, Mademoiselle?...
DUPRÉ.
Et vous, Monsieur, je vous croyais à Bruxelles?...
JULES.
Oui, ils m’avaient fait partir malgré moi, et je m’étais soumis!... Élevé dans l’obéissance, je tremble devant ma famille!... mais j’emportais mes souvenirs avec moi!... Il y a six mois, Monsieur, avant de la connaître... je risquais ma vie pour obtenir mademoiselle de Verby, afin de contenter leur ambition, si vous le voulez aussi, pour satisfaire ma vanité; j’espérais un jour être gentilhomme; moi, fils d’un négociant enrichi!... Je la rencontrai et je l’aimai!... le reste, vous le savez!... ce qui n’était qu’un sentiment est devenu un devoir, et, quand chaque heure m’éloignait d’elle, j’ai senti que mon obéissance était une lâcheté; quand ils m’ont cru bien loin, je suis revenu!... Elle avait été arrêtée, vous l’aviez dit!... et moi je serais parti!... =(A tous deux.)= Sans vous revoir, vous, mon sauveur, qui serez le sien...
DUPRÉ, =les regardant=.
Bien... très-bien!... c’est d’un honnête homme cela!... enfin, en voilà un.
PAMÉLA, =à part, essuyant ses larmes=.
Merci, mon Dieu!
DUPRÉ.
Qu’espérez-vous? que voulez-vous?
JULES.
Ce que je veux?... m’attacher à son sort... me perdre avec elle, s’il le faut... et si Dieu nous protége, lui dire: Paméla, veux-tu être à moi?
DUPRÉ.
Ah! diable! diable! il n’y a qu’une petite difficulté... c’est que je l’épouse!...
JULES, =très-surpris=.
Vous?
DUPRÉ.
Oui, moi?... =(Paméla baisse les yeux.)= Je n’ai pas de famille qui s’y oppose.
JULES.
Je fléchirai la mienne.
DUPRÉ.
On vous fera partir pour Bruxelles.
JULES.
Je cours trouver ma mère!... j’aurai du courage!... dussé-je perdre les bonnes grâces de mon père... dût ma tante me priver de son héritage, je résisterai!... autrement, je serais sans dignité, sans âme... mais alors, aurais-je l’espoir?...
DUPRÉ.
C’est à moi que vous le demandez?...
JULES.
Paméla, répondez, je vous en supplie...
PAMÉLA, =à Dupré=.
Vous avez ma parole, Monsieur.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, UN DOMESTIQUE.
=Le domestique remet une carte à Dupré.=
DUPRÉ, =regardant la carte et paraissant très-surpris=.
Comment! =(A Jules.)= Où est M. de Verby? le savez-vous?
JULES.
En Normandie, chez son frère, le comte de Verby.
DUPRÉ, =regardant la carte=.
C’est bien... allez trouver votre mère.
JULES.
Vous me promettez donc...
DUPRÉ.
Rien!...
JULES.
Adieu, Paméla!... =(A part en sortant.)= Je reviendrai. =(Il sort.)=
DUPRÉ, =se retournant vers Paméla après le départ de Jules=.
Faut-il qu’il revienne?
PAMÉLA, =très-émue, se jetant dans ses bras=.
Ah! Monsieur!... =(Elle sort.)=
DUPRÉ, =la regardant sortir et essuyant une larme=.
La reconnaissance... croyez-y donc!... =(Ouvrant la petite porte secrète.)= Entrez, Monsieur, entrez.
SCÈNE IV.
DUPRÉ, DE VERBY.
DUPRÉ.
Vous ici, Monsieur, quand tout le monde vous croit à cinquante lieues de Paris!
DE VERBY.
Je suis arrivé ce matin.
DUPRÉ.
Sans doute un intérêt puissant?
DE VERBY.
Non pour moi; mais je n’ai pu rester indifférent!... vous pouvez m’être utile.
DUPRÉ.
Trop heureux, Monsieur, de pouvoir vous servir.
DE VERBY.
M. Dupré, les circonstances dans lesquelles nous nous sommes rencontrés m’ont mis dans la position de vous apprécier. Parmi les hommes que leurs talents et leur caractère m’ont forcé d’estimer, vous vous êtes placé au premier rang!...
DUPRÉ.
Ah! Monsieur, vous allez me forcer de déclarer que vous, ancien officier de l’empire, vous m’avez paru résumer complétement cette époque glorieuse, par votre loyauté, votre courage et votre indépendance. =(A part.)= J’espère que je ne lui dois rien!
DE VERBY.
Je puis donc compter sur vous?
DUPRÉ.
Entièrement.
DE VERBY.
Je vous demanderai quelques renseignements sur la jeune Paméla Giraud.
DUPRÉ.
J’en étais sûr.
DE VERBY.
La famille Rousseau s’est conduite indignement.
DUPRÉ.
Monsieur aurait-il mieux agi?
DE VERBY.
Je compte m’employer pour elle! Depuis son arrestation comme faux témoin, où en est l’affaire?
DUPRÉ.
Oh! c’est pour vous d’un bien mince intérêt.
DE VERBY.
Sans doute... mais...
DUPRÉ, =à part=.
Il veut adroitement me faire jaser, et savoir s’il peut se trouver compromis. =(Haut.)= Monsieur le général de Verby, il y a des hommes qui sont impénétrables dans leurs projets, dans leurs pensées; leurs actions, les événements seuls les révèlent ou les expliquent; ceux-là sont des hommes forts... Je vous prie humblement d’excuser ma franchise, mais je ne vous crois pas de ce nombre.
DE VERBY.
Monsieur, ce langage!... Vous êtes un homme singulier!...
DUPRÉ.
Mieux que cela!... je crois être un homme original!... Écoutez-moi... vous parlez ici à demi-mots, et vous croyez, futur ambassadeur, faire sur moi vos études diplomatiques; vous avez mal choisi votre sujet, et je vais vous dire, moi, ce que vous ne voulez pas m’apprendre. Ambitieux, mais prudent, vous vous êtes fait le chef d’une conspiration... le complot échoué, preuve de courage, sans vous inquiéter de ceux que vous aviez mis en avant, impatient d’arriver, vous avez pris un autre sentier: vous vous êtes rallié, renégat politique, vous avez encensé le nouveau pouvoir, preuve d’indépendance! Vous attendez une récompense... Ambassadeur à Turin!... dans un mois vous recevrez vos lettres de créance; mais Paméla est arrêtée, on vous a vu chez elle, vous pouvez être compromis dans cette affaire de faux témoignage! Alors vous accourez, tremblant d’être démasqué, de perdre cette faveur, prix de tant d’efforts!... vous venez à moi, l’air obséquieux, la parole doucereuse, croyant me rendre votre dupe, preuve de loyauté!... Eh bien, vous avez raison de craindre... Paméla est entre les mains de la justice, elle a tout dit.
DE VERBY.
Que faire alors?
DUPRÉ.
J’ai un moyen!... Écrivez à Jules que vous lui rendez sa parole; que mademoiselle de Verby reprenne la sienne.
DE VERBY.
Y pensez-vous?
DUPRÉ.
Vous trouvez que les Rousseau se sont conduits indignement... vous devez les mépriser!...
DE VERBY.
Vous le savez... des engagements...
DUPRÉ.
Voilà ce que je sais: c’est que votre fortune particulière n’est guère en rapport avec la position que vous ambitionnez... Madame du Brocard, aussi riche qu’orgueilleuse, doit vous venir en aide, si cette alliance...
DE VERBY.
Monsieur... une pareille atteinte à ma dignité!...
DUPRÉ.
Que cela soit faux ou vrai, faites ce que je vous demande!... à ce prix-là, je tâcherai que vous ne soyez pas compromis... mais écrivez... ou tirez-vous de là comme vous pourrez!... Tenez, j’entends des clients!...
DE VERBY.
Je ne veux voir personne!... On me croit parti... la famille même de Jules...
LE DOMESTIQUE, =annonçant=.
Madame du Brocard!
DE VERBY.
O Ciel! =(Il entre vivement dans le cabinet de droite.)=
SCÈNE V.
DUPRÉ, MADAME DU BROCARD.
=Elle entre encapuchonnée dans un voile noir qu’elle enlève avec précaution.=
MADAME DU BROCARD.
Voilà plusieurs fois que je me présente chez vous sans avoir le bonheur de vous y rencontrer... Nous sommes bien seuls?
DUPRÉ, =souriant=.
Tout à fait seuls.
MADAME DU BROCARD.
Eh bien, Monsieur... cette cruelle affaire recommence donc?
DUPRÉ.
Malheureusement!
MADAME DU BROCARD.
Maudit jeune homme!... si je ne l’avais pas fait élever, je le déshériterais!... Je n’existe pas, Monsieur. Moi, dont la conduite, les principes m’ont valu l’estime générale, me voyez-vous mêlée encore dans tout ceci? seulement, cette fois, pour ma démarche auprès de ces Giraud, je puis me trouver inquiétée!...
DUPRÉ.
Je le crois!... c’est vous qui avez séduit, entraîné Paméla!
MADAME DU BROCARD.
Tenez, Monsieur, on a bien tort de se lier avec de certaines gens!... un bonapartiste... un homme de mauvaise conscience!... un sans cœur.
=(Verby, qui écoutait, se cache de nouveau et fait un geste de colère.)=
DUPRÉ.
Vous paraissiez tant l’estimer!
MADAME DU BROCARD.
Sa famille est considérée!... ce brillant mariage!... mon neveu pour qui je rêvais un avenir éclatant...
DUPRÉ.
Vous oubliez son affection pour vous, son désintéressement.
MADAME DU BROCARD.
Son affection!... son désintéressement!... Le général n’a plus le sou, et je lui avais promis cent mille francs, une fois le contrat signé.
DUPRÉ =tousse fortement, en se retournant du côté de Verby=.
Hum! hum!
MADAME DU BROCARD.
Je viens donc en secret et en confiance, malgré ce M. de Verby, qui prétend que vous êtes un homme incapable!... qui m’a dit de vous un mal affreux, je viens vous prier de me tirer de là... Je vous donnerai de l’argent!... ce que vous voudrez.
DUPRÉ.
Avant tout, ce que je veux, c’est que vous promettiez à votre neveu, pour épouser qui bon lui semblera, la dot que vous lui faisiez pour épouser mademoiselle de Verby.
MADAME DU BROCARD.
Permettez... qui bon lui semblera...
DUPRÉ.
Décidez-vous!
MADAME DU BROCARD.
Mais il faut que je sache!...
DUPRÉ.
Alors, mêlez-vous de vos affaires toute seule!
MADAME DU BROCARD.
C’est abuser de ma situation!... Ah! mon Dieu! quelqu’un vient.
DUPRÉ, =regardant au fond=.
C’est quelqu’un de votre famille!...
MADAME DU BROCARD, =regardant avec précaution=.
M. Rousseau! mon beau-frère!... Que vient-il faire? il m’avait juré de tenir bon!
DUPRÉ.
Et vous aussi!... vous jurez beaucoup dans votre famille, et vous ne tenez guère.
MADAME DU BROCARD.
Si je pouvais entendre!
=(Rousseau paraît avec sa femme, madame du Brocard se jette dans le rideau à gauche.)=
DUPRÉ, =la regardant=.
Très-bien!... si ceux-là veulent se cacher, je ne sais plus où ils se mettront!
SCÈNE VI.
DUPRÉ, ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU.
ROUSSEAU.
Monsieur, vous nous voyez désespérés... Madame du Brocard, ma belle-sœur, est venue ce matin faire à ma femme une foule d’histoires.
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur, j’en suis tout effrayée!...
DUPRÉ, =lui offrant un siége=.
Permettez... Madame...
ROUSSEAU.
S’il faut l’en croire, voilà encore mon fils compromis.
DUPRÉ.
C’est la vérité!
ROUSSEAU.
Je n’en sortirai pas!... Pendant trois mois qu’a duré cette malheureuse affaire, j’ai abrégé ma vie de dix années!... Des spéculations magnifiques, des combinaisons sûres, j’ai tout sacrifié, tout laissé passer en d’autres mains. Enfin c’était fait!... Mais, quand je crois tout terminé, il me faut encore tout quitter, employer en démarches, en sollicitations, un temps précieux!...
DUPRÉ.
Je vous plains!... Ah! je vous plains!...
MADAME ROUSSEAU.
Cependant il m’est impossible...
ROUSSEAU.
C’est votre faute!... celle de votre famille!... Madame du Brocard, avec sa particule, qui, dans le commencement, m’appelait toujours mon cher Rousseau... et qui me... parce que j’avais cent mille écus!...
DUPRÉ.
C’est un beau vernis.
ROUSSEAU.
Par ambition, par orgueil, elle s’est jetée au cou de M. de Verby. =(De Verby et madame du Brocard écoutent, la tête hors du rideau, chacun de son côté.)= Joli couple!... charmants caractères, un brave d’antichambre!... =(de Verby retire vivement sa tête)= et une vieille dévote hypocrite. =(Madame du Brocard cache la sienne.)=
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur, c’est ma sœur!...
DUPRÉ.
Ah! vous allez trop loin!...
ROUSSEAU.
Vous ne les connaissez pas!... Monsieur, je m’adresse à vous encore une fois?... Une nouvelle instruction doit être commencée!... Que devient cette petite?...
DUPRÉ.
Cette petite est ma femme, Monsieur!...
ROUSSEAU =et= MADAME ROUSSEAU.
Votre femme!...
DE VERBY =et= MADAME DU BROCARD.
Sa femme!...
DUPRÉ.
Oui, je l’épouse dès qu’elle sera libre... à moins qu’elle ne devienne la femme de votre fils?...
ROUSSEAU.
La femme de mon fils!...
MADAME ROUSSEAU.
Que dit-il?
DUPRÉ.
Eh bien, qu’y a-t-il donc?... cela vous étonne!... il faut pourtant vous faire à cette idée-là... car c’est ce que je demande.
ROUSSEAU, =ironiquement=.
Ah!... M. Dupré!... ce n’est pas que je tienne à mademoiselle de Verby... la nièce d’un homme taré!... C’est cette folle de madame du Brocard qui voulait faire ce beau mariage... mais de là à la fille d’un portier...
DUPRÉ.
Il ne l’est plus, Monsieur!...
ROUSSEAU.
Comment!
DUPRÉ.
Il a perdu sa place à cause de votre fils, et il va retourner en province vivre des rentes... =(Rousseau prête l’oreille)= que vous lui ferez.
ROUSSEAU.
Ah! si vous plaisantez!...
DUPRÉ.
C’est très-sérieux!... Votre fils épousera leur fille... et vous leur ferez une pension.
ROUSSEAU.
Monsieur...
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, BINET, =entrant, pâle, défait=.
BINET.
M. Dupré... M. Dupré!... sauvez-moi!
TOUS TROIS
Qu’arrive-t-il? qu’y a-t-il donc?
BINET.
Des militaires!... des militaires à cheval, qui arrivent pour m’arrêter.
DUPRÉ.
Tais-toi! tais-toi! =(Mouvement général d’effroi; Dupré regarde avec anxiété la chambre où est Paméla. A Binet.)= T’arrêter?...
BINET.