Part 32
Oh! bien, Julie!... =(Il lui baise la main.)= Madame, demandez-moi ma vie et tout ce que je possède!... mais tremper dans une... Oh! j’irai supplier monsieur Duval de donner l’appui de son crédit à monsieur Mercadet; mais songez donc, madame, à ce que vous me demandez?... C’est une...
MADAME MERCADET, =vivement=.
Une rouerie!
MINARD.
C’est bien pis! En supposant un plein succès, un homme serait encore déshonoré!... C’est...
JULIE.
Adolphe! n’achevez pas!
MINARD.
Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, madame, renoncez à une idée pareille: mais la faillite vaut mieux, on s’en relève; et ici...
SCÈNE XIX.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET.
Adolphe! vous épouseriez la fille d’un failli?
MINARD.
Oui, monsieur, car je travaillerais à sa réhabilitation... =(Mercadet, sa femme et sa fille entourent Adolphe.)=
MERCADET, =à part=.
Je suis vaincu!... =(A sa femme.)= Vous êtes une noble et bonne créature. =(A part.)= Combien de gens cherchent un pareil trésor! Quand on l’a, c’est une folie que de ne pas y tout sacrifier... =(Haut.)= Vous méritiez un meilleur sort!...
MADAME MERCADET.
Ah! monsieur, vous voilà tel que vous étiez avant le départ de Godeau.
MERCADET.
Oui, car je suis ruiné, mais honnête! Oh! je suis perdu!... =(A part, pour être entendu.)= Je sais ce qui me reste à faire!
MADAME MERCADET.
Je tremble! Mes enfants, ne quittons pas votre père. =(Ils courent tous trois après Mercadet.)=
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
JUSTIN, THÉRÈSE, VIRGINIE, BRÉDIF. =Justin entre le premier et fait signe à Thérèse d’avancer; Virginie, munie de ses livres, avance hardiment sur le canapé. Brédif entre vers le milieu de la scène; Justin va regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la porte.=
THÉRÈSE.
Est-ce qu’ils auraient par hasard la prétention de nous cacher leurs affaires?
VIRGINIE.
Le père Grumeau dit que monsieur va-_t_-être arrêté. Je veux que l’on compte ma dépense. C’est qu’il m’en est dû, de cet argent, outre mes gages!
THÉRÈSE.
Oh! soyez tranquille, nous allons tout perdre. Vous ne savez donc pas ce qu’est une faillite?...
JUSTIN.
Je n’entends rien: ils parlent trop bas! Monsieur se méfie toujours de nous.
VIRGINIE.
Monsieur Justin, qu’est-ce donc qu’une _falite_?...
JUSTIN.
C’est une espèce de vol involontaire admis par la loi, mais aggravé par des formalités. Oh! soyez calme, on dit que monsieur liquide...
VIRGINIE.
Qu’est-ce que c’est que ça?...
JUSTIN.
La liquidation, c’est toujours la faillite, mais compliquée par la bonne foi du débiteur... qui supprime les formalités...
THÉRÈSE.
Il sait tout, Justin!...
JUSTIN.
C’est des phrases à monsieur: je suis son élève...
BRÉDIF. =Il entre sans être vu.=
Oh! pour le coup j’ai mon appartement, non pas dans trois mois, mais dans quinze jours!... Il y a fait bien des frais! il a doré les salons. Oh! c’est pour moi mille écus de rente de plus...
JUSTIN.
Voilà, monsieur. =(Tous se mettent en place au fond de la scène pour n’être pas vus.)=
SCÈNE II.
LES MÊMES, MERCADET. =Il est abattu.=
MERCADET.
Que voulez-vous, monsieur Brédif? votre appartement? vous l’aurez!...
BRÉDIF, =à part=.
Je voudrais le voir parti, car ce diable d’homme a des ressources. =(Haut.)= Monsieur, vous trouverez tout naturel que je m’intéresse beaucoup plus à un locataire qu’à des gens comme vos créanciers, qui m’ont usé les marches de mon escalier.
MERCADET.
Oh! inspirer la pitié!...
BRÉDIF.
Vous savez que je possède la maison contiguë à la mienne, rue de Ménars. Donc, au bout de mon jardin, j’ai une porte de sortie donnant dans la cour de cette seconde maison.
MERCADET.
Eh bien?...
BRÉDIF.
Si vous voulez fuir...
MERCADET.
Et pourquoi?...
BRÉDIF.
Mais votre affaire se sait. On parle de plainte...
MERCADET.
Oh! voici donc toutes les horreurs de la faillite! cette agonie de l’honneur des négociants... =(Il voit ses gens.)= Que faites-vous là? Allez-vous-en!
JUSTIN.
Nous ne demandons pas mieux, monsieur, mais nous attendions...
MERCADET.
Quoi?
THÉRÈSE.
Nos gages...
MERCADET.
Allez chez madame Mercadet, elle vous payera. =(A Brédif.)= Je reste ici, mon cher monsieur Brédif.
BRÉDIF.
Vous ne connaissez donc pas le danger de votre position?
MERCADET.
Ma position... elle est excellente...
BRÉDIF.
Il perd la tête!...
MERCADET.
Que me donnez-vous pour rompre mon bail? Vous y gagnerez trois mille francs par an, sept ans font vingt et un mille francs. Composons.
BRÉDIF, =à part=.
Non, il ne perd pas la tête. =(Haut.)= Mais, mon cher monsieur...
MERCADET.
Ma fortune est au pillage, je dois faire comme les faillis: en prendre ma part.
BRÉDIF.
Vous ne savez donc pas qu’en cas de plainte, je serai témoin?
MERCADET.
Témoin de quoi?
BRÉDIF.
Et la berline arrivée vide!
MERCADET.
Je deviens fou! ah! ma femme avait raison! =(A Brédif.)= Brédif, allez aux Champs-Élysées, allée des Veuves!
BRÉDIF.
Eh bien?...
MERCADET.
Vous y verrez bien plus d’une berline vide! vous en verrez des centaines... et toujours vides...
BRÉDIF, =à part=.
Oh! ses créanciers auront affaire à forte partie. =(Haut.)= Votre serviteur!
MERCADET.
De tout mon cœur...
SCÈNE III.
MERCADET, =seul, puis= BERCHUT.
MERCADET.
Quelle avidité!... C’est dans l’ordre! la rivière a plus soif que le ruisseau... Berchut! ah! voilà ma punition! Allons! pataugeons dans les boues de l’humiliation. Brédif était la sommation, lui, c’est le premier coup de feu. =(Haut.)= Bonjour, mon cher Berchut.
BERCHUT.
Bonjour, mon cher monsieur Mercadet.
MERCADET.
Eh bien! vous avez dix degrés de froid sur la figure. Est-ce que les actions de la Basse-Indre ne sont pas en hausse?
BERCHUT.
Si fait, monsieur. Nous atteindrons au pair ce matin, à Tortoni; puis, à la Bourse. On ne sait pas où cela peut aller! le feu y est. Votre lettre fait des merveilles. La Compagnie a senti le coup, elle va déclarer à la Bourse le résultat des opérations de sondage, et la mine de la Basse-Indre vaudra celle de Mons.
MERCADET.
Vous en avez acheté pour vous d’après mon conseil?...
BERCHUT.
Cinq cents...
MERCADET, =le prend par la taille=.
Vous me devez cela. Mais je suis enchanté de vous avoir mis... ah! ah! cinq cent mille francs peut-être dans votre poche. Madame Berchut voulait un équipage, elle l’aura!... Mon cher, les jolies femmes à pied, moi, ça me navre; mais à vingt pour cent au-dessous du pair, réalisez!
BERCHUT, =à part=.
C’est le roi des hommes, il n’a jamais fait de mal qu’à ses actionnaires!
MERCADET.
Et puis, voulez-vous un autre conseil? quittez la coulisse!... Souvenez-vous de ce grand mot de l’Évangile applicable aux affaires: Celui qui se sert du glaive périt par le glaive...
BERCHUT.
Vous êtes un brave homme! Tenez, entre nous, vous avez affaire à des ennemis implacables. =(Il tire un papier.)= On m’a dit que c’était un faux!
MERCADET.
Un faux! c’est écrit par moi...
BERCHUT.
Ainsi Godeau n’est pas à Paris!...
MERCADET.
Tenez! vous êtes un brave homme; allez chez Duval, vous y trouverez l’argent qui vous est dû pour les deux mille actions... Qu’avez-vous à dire, mon vieux?...
BERCHUT.
Si je suis payé, je laisserai cet ordre à monsieur Duval... Mais, cher monsieur Mercadet, je voudrais pour vous que Godeau s’y trouvât...
MERCADET.
Vous êtes un digne homme, Berchut. =(A part.)= Me voilà tiré du plus mauvais pas!...
BERCHUT, =à part=.
Ma foi! d’autres que moi le pendront. =(Haut.)= Je vais chez Duval...
MERCADET, =seul=.
Allons! je me ruine, il faut envoyer Adolphe chez Duval. =(Il crie dans l’appartement.)= Adolphe! Adolphe!
SCÈNE IV.
MERCADET, MINARD.
MERCADET.
Mon ami, courez chez Duval. Vous savez tout, obtenez de lui qu’il satisfasse Berchut, et je suis sauvé!
MINARD.
J’y cours.
MERCADET =voit venir Verdelin, Pierquin et Goulard, qui causent avec Violette et d’autres créanciers=.
Ah! voilà l’ennemi... J’aurais dû quitter, aller me promener dans les bocages de Ville-d’Avray...
SCÈNE V.
MERCADET, JUSTIN, =puis= VIOLETTE, GOULARD, PIERQUIN =et= VERDELIN.
MERCADET.
Adieu, Justin, tu perds un bon maître.
JUSTIN, =à part=.
Je ne suis pas encore assez fort pour quitter monsieur... =(Haut.)= Je suis encore à monsieur pour dix jours...
MERCADET.
Ma femme a-t-elle fini?...
JUSTIN.
Oh! Virginie a la tête si dure! avec elle un et un font toujours trois, et avant qu’on lui ait démontré que un et un font...
MERCADET.
Font un...
JUSTIN, =à part=.
Comme monsieur m’amuse!... il a le malheur spirituel. =(Il s’éloigne.)=
VIOLETTE.
Ah! monsieur...
MERCADET.
Eh bien! père Violette! que voulez-vous? tout casse, même les ancres! Bah! je ne serai pas le seul, la compagnie est nombreuse.
VIOLETTE.
Non! non! Des hommes comme vous sont rares! Vous auriez dû avoir des fils... Payer les intérêts, les frais! là, rubis sur l’ongle. J’avais beaucoup crié, je vous en demande pardon, je ne croyais plus au retour de Godeau...
MERCADET.
Hein? Vous dites?... La plaisanterie est hors de saison.
GOULARD.
Mon cher ami, je vous ai méconnu, je suis tout à vous... C’est sublime...
MERCADET.
Ah! ils sont venus se venger!...
PIERQUIN.
Je ne fais pas de phrases, moi! je ne dis qu’un mot: c’est très-bien...
VERDELIN.
Il y a plaisir à être ton ami! l’on est fier de toi!
PIERQUIN.
Quel plaisir de faire des affaires avec vous!
VIOLETTE.
Je voudrais vous laisser mon argent.
GOULARD.
Vous êtes un homme honorable, honorabilissime, car enfin nous aurions tous cédé quelque chose...
PIERQUIN.
Honorable! C’est un homme de Plutarque!
VERDELIN.
Et serviable!...
MERCADET.
Ah çà! messieurs, avez-vous tous assez insulté à mon malheur?... Vous riez! mais j’ai pris une résolution terrible, et je suis enchanté de vous avoir tous là. Je vous le déclare, si vous ne voulez pas m’accorder le temps de vous payer, je me coupe la gorge, là, devant vous!... =(Il tire un rasoir.)=
VERDELIN.
Serre donc cet argument-là, mon cher; tout le monde est payé par Godeau.
MERCADET.
Godeau!... Mais Godeau est un mythe! est une fable! Godeau, c’est un fantôme... Vous le savez bien...
TOUS.
Il est arrivé...
MERCADET.
De Calcutta?
TOUS.
Oui.
GOULARD.
Avec une fortune _incalcuttable_, comme vous le disiez...
MERCADET.
Ah çà! l’on ne plaisante pas ainsi devant une faillite...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, BERCHUT, =puis= BRÉDIF, =puis= MINARD.
BERCHUT.
Pardon, mille pardons! mon cher Mercadet. Voici vos actions: elles ont été payées.
MERCADET.
Par qui?
BERCHUT.
Par Godeau, comme vous me l’aviez dit.
MERCADET, =il le prend à part=.
Berchut, vous ne voudriez pas, vous à qui j’ai fait gagner...
BERCHUT.
Cent cinquante mille francs! Nous sommes au pair.
MERCADET.
Vous avez vu Godeau?...
BERCHUT.
Il m’a dit que ces actions étaient à vous.
MERCADET.
Godeau?
BERCHUT.
Lui-même!... arrivé du Havre.
BRÉDIF.
Monsieur, voilà vos quittances... =(A part.)= Je n’aurai pas mon appartement.
MERCADET.
Je rêve. =(Minard paraît.)= Adolphe, tu ne me tromperas pas, toi! Godeau...
MINARD.
Mon père, monsieur, est à Paris, et, comme vous l’avez dit, il a, depuis un an, épousé ma mère. Reconnu fils légitime, je me nomme Adolphe Godeau.
MERCADET.
Il a payé ces messieurs!
MINARD.
Tous, scrupuleusement. Il a payé Berchut, et vous prie de garder ces actions comme un à-compte sur votre part dans les bénéfices de ses affaires aux Indes...
MERCADET.
Salut, reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des actions et mère du crédit! Salut, fortune tant recherchée ici, et qui, pour la millième fois, arrives des Indes!... Oh! je l’avais toujours dit, Godeau est un cœur d’une énergie... et quelle probité!... Mais va donc les appeler! =(Il pousse Minard dans l’appartement.)= Messieurs, je suis charmé de...
BERCHUT.
Je vous prie de me continuer votre confiance.
MERCADET.
Oh! mon cher, je dis adieu à la spéculation...
VERDELIN.
Nous nous retirons pour te laisser en famille. Quant aux mille écus, je les donne à Julie pour deux boutons de diamants.
MERCADET.
Il devient reconnaissant, il n’est pas reconnaissable.
SCÈNE VII.
MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.
JULIE.
Ah! papa, quelle belle âme! Il est millionnaire et il m’épouse... Je ne sais pas si je...
MERCADET.
Ne fais pas de façons... va!
MADAME MERCADET.
Ah! mon ami!... =(Elle pleure.)=
MERCADET.
Eh bien, toi si courageuse dans les adversités...
MADAME MERCADET.
Je suis sans force contre le plaisir de te voir sauvé... riche...
MERCADET.
Riche, mais honnête... Tiens, ma femme, mes enfants, je vous l’avoue... eh bien! je n’y pouvais plus tenir, je succombais à tant de fatigues... L’esprit toujours tendu, toujours sous les armes!... Un géant aurait péri... Par moments, je voulais fuir... Oh! le repos...
MINARD.
Monsieur, mon père vient d’acheter une terre en Touraine; soyez son voisin. Faites comme lui, employez une partie de votre fortune en terres...
MADAME MERCADET.
Oh! mon ami, la campagne...
MERCADET.
Tout ce que tu voudras!...
MADAME MERCADET.
Tu t’ennuieras.
MERCADET.
Non! Après les fonds publics, les fonds de terre! l’agriculture m’occupera!... Je ne suis pas fâché d’étudier cette industrie-là... Allons!... =(Il sonne.)=
JUSTIN.
Que veut monsieur?
MERCADET.
Une voiture... =(A part.)= J’ai montré tant de fois Godeau que j’ai bien le droit de le voir. =(Haut.)= Allons voir Godeau!
FIN DU FAISEUR.
TABLE DES MATIÈRES
VAUTRIN 1
LES RESSOURCES DE QUINOLA 113
PAMÉLA GIRAUD 231
LA MARATRE 307
LE FAISEUR 425
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
Corrections.
Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.
De plus, à deux endroits le texte a été complété d'après d'autres éditions:
Page 64: Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des loi[s. Et... tu] vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous.
Page 73: Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a [sauvé] votre mari, au moment où j’allais le faire fusiller...