Terres de soleil et de brouillard

Part 9

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De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année en année, mais d’époque en époque, et tous les trente ans à peu près a subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,--un autre carrosse suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins italiens--laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires; néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut _tout_ entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile. C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les Anglais, en général, sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme «l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé stupidement en désuétude.

IV

LA PUDEUR ANGLAISE

La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première sommation. George Eliot, par exemple, dans _Adam Bede_ qui repose tout entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.

Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: _les Lettres d’amour d’une Anglaise_, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même l’_allusion_ à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me semble, qui répond à un pareil état d’âme.

Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce même pays, on a un véritable culte pour le _flogging_ (fouet) (qui ne se donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans les _board schools_ (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été fouetté _dix-huit fois_ dans le cours de son éducation, et vraiment pour ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?

Mais voici qui est bien plus fort, le _Truth_ a révélé qu’il existe à Londres une _fouetteuse de profession_, vous m’entendez bien, une femme--si on peut lui donner cette appellation--qui, moyennant rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.

La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques, ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est celle-ci:

«La femme de M. S...--d’un fils.»

Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la gloire.» Tout commentaire est superflu!

Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à d’indignées protestations dans le _Times_. Dans les _tea rooms_ même, les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins à ceux qui n’en ont pas l’habitude.

V

HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI

Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot _humbug_. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug» signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de vertu furent nombreux; leur nombre était légion.

Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut, sans contredit, _George Eliot_. Ce grand génie, dont le visage fort et sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat, avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme importance sociale; elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple, «qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les _devoirs_ d’une femme mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas: elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.

Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait, car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à la vue de bien des choses est simplement le signe de la perversité continentale. Des _tea rooms_ qui, en France, nous feraient ouvrir des yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux, où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les prés!

Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux, des propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en manière de piment cette phrase incidente: «_Le salaire du péché, sans doute?_» et l’on rit.

S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus belles actrices de Londres--admettons que Lucrèce n’était pas plus chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux mauvaises apparences,--une actrice charmante, voluptueusement vêtue de blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en face de l’autel!--Puis, après les prières liturgiques, elle a pris position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a récité des poésies... édifiantes!!!

Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir. L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...

S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe magnifique de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse et une actrice, c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas beaucoup, mais la duchesse perdra tout.

La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention, fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.

Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs, sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère, n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes; fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment sensibles à l’éloquence--ce moment-là nous l’avons atteint en France: l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole d’autrui;--en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a quelque chose de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs, mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet. Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la campagne; ceci seul est un changement radical. A la National Gallery qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore. Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète: l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie sont encore les maîtres.

VI

LÉGISLATION

La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le _peerage_ et les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à ce que vous en changiez; vous vous appelez _Smith_, je suppose, vous y ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme «Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient encore solides.

Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité de _prouver_ leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient bien ou tournaient mal, absolument par chance.